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mesure et sans frein, épris du bruit et du combat , épris surtout de certaines utopies , incapable de s'arrêter ou de se contenir. C'est précisément le contraire de la vérité.
Personne n'eut plus que lui le sentiment du réel, du possible. Il y avait en lui un fond solide et invariable de bon sens. Comme un coursier fougueux, mais dressé pour la guerre, il sut toujours sentir le mors et régler ses allures. Si quelquefois des aspirations trop ardentes, des conceptions trop hâtives l'ont un moment étourdi ou entraîné, ces fumées s'entr'ouvraient tout à coup et se déchiraient comme des nuages pour lui laisser voir le vrai fond des choses : à l'instant il s'arrêtait et tournait court avec l'énergique précision qui le caractérisait en tout.
On sentait en lui un homme à la fois d'une grande imagination et d'un grand sens. De toutes les rares facultés dont il était pourvu, aucune n'était plus développée que la réflexion . Elle le rendait capable de longs desseins et de profonds calculs. Personne ne pesait plus mûrement ses résolutions et n'en sondait plus à fond toutes les conséquences. Une fois arrêtées,
il s'y cramponnait avec une inflexible ténacité. Ce que j'ai toujours et surtout remarqué en lui, à côté de tant d'autres dons plus éclatants peutêtre, mais non plus essentiels, c'est une fermeté inébranlable jointe à une patience héroïque.
« Je n'ai qu'un principe en politique, écrivait-il, c'est de ne jamais reculer d'un pas ; on n'a de force que par cette invincible fermeté * . . . On n'arrive à rien d'utile en ayant peur d'autre chose que de l'erreur et de la lâcheté2... Toutes les fois que la dignité est compromise, j'ai coutume de ne regarder ni en avant ni en arrière, mais seulement à ce qui est honorable, me fiant du reste à la Providence3. Accomplir son devoir avec courage et simplicité est encore le chemin le plus sûr pour obtenir des hommes la justice d'une vraie admiration4... Se retirer en soi et en Dieu est la plus grande force qui soit au monde5... J'attends patiemment, sans me défendre, laissant au temps ce cours providentiel qui ramène les hommes à la sagesse6... »
1 30 janvier 1838.— 2 8 avril 1837. — 3 13 avril 1837.— * 15 mai 1844.— 5 40 avril 1840. — 67 juin 1841.
LE PÈRE LAGORDAIBE. 169
On verra que je fais à sa correspondance des emprunts moins étendus , mais plus nombreux qu'à ses discours. Madame Swetchine, pendant qu'ils vivaient encore tous les deux, avait tenu sur lui un propos bien des fois répété : On ne le connaîtra bien que par ses lettres. Ce jugement sera confirmé par tous ceux qui ont gardé le texte ou le souvenir de ces lettres. C'est là, je ne crains pas de l'affirmer, que son génie et son àme , bien plus haute encore que son génie, resplendiront du feu le plus pur. Le siècle prochain pourra jouir, dans toute la plénitude, de ces effusions de foi, de poésie, de tendresse, de magnanimité, quelquefois aussi d'une douce malice qui lui était moins étrangère qu'on ne pense. Scribantur hœc in generatione altéra.
On y trouvera jusque dans son écriture , burinée comme pour la postérité, sans rature et sans tache, même dans les lettres les plus intimes et les plus pressées , une nouvelle preuve de la prodigieuse faculté d'improvisation dont il était doué. A l'heure qu'il est, on ne doit extraire de ce trésor que certains traits propres à faire apprécier ce caractère aussi
singulier qu'attachant. J'en veux citer ici deux passages propres à montrer avec quelle finesse et quelle noblesse ce prêtre, ce religieux, supérieur à la gloire , indifférent à la fortune, jugeait, en les éclairant de sa lumière intérieure, ces deux grandes tentatrices.
« Un nom célèbre ne doit pas être un nom « banal. Tous les jours le nom d'un ministre « ou d'un député est dans les feuilles publiée ques, tandis qu'il y a des noms profonds que « leur gloire même défend d'une exposition si « fréquente. Je suis frappé combien peu les « hommes de notre temps entendent les se- « crets de la gloire : presque tous viennent « échouer dans une vanité puérile. La gloire « est comme la beauté : elle s'illumine dans « la pudeur ! . »
Il ajoutait plus tard, en parlant d'une grande intelligence déchue : « Ce pauvre <c homme ! c'est un nouvel apostat de la gloire « à joindre avec plusieurs autres, et j'admire « comment Dieu leur retire le sens ordinaire- « ment si fin de l'orgueil2. »
1 Florence, M août 1838.
4 Strasbourg, 23 mars 1 846.
Voilà pour la gloire, qui avait été sa première et son unique passion. Voici pour la fortune : « En général les grands hommes de « l'antiquité ont été pauvres... Aujourd'hui « tout le monde échoue là : on ne sait plus « vivre de peu... Il est vrai qu'accoutumé à «vivre pauvrement depuis que je suis au « monde, je ne vois pas les difficultés que peuoc vent rencontrer ceux qui n'ont pas les mêmes « habitudes que moi... Mais le retranchement « de l'inutile , le manque même du nécessaire « relatif, est la grande route du détachement
« chrétien comme de la force antique
« Quiconque est arrivé à la beauté morale «de la vie, non - seulement devant Dieu, « mais devant les hommes , celui-là ne peut « plus déchoir par les revers extérieurs sans « prouver que sa grandeur d'âme était vaine, « son habileté une simple chance heureuse. « Ce qui manque le plus à notre siècle, c'est £ un homme placé pour arriver à tout et se ■ contentant de peu. Pour mon compte, hti- « maniement parlant, je n'ambitionne rien de « plus. Un grand cœur dans une petite maison « est toujours ce qui m'a touché davantage
m LE PERE LACORDAIRE.
« ici-bas. L'abbé de la Mennais, mourant pau- « vre et fidèle à la Chênaie, eût été le héros de « cet âge où la fortune de tout homme est plus « haute que son mérite4. »
Cette intelligence de la vraie gloire, ce noble dédain de la fortune , ce grand cœur dans une petite maison, tout cela lui était facile, grâce à l'élévation où le plaçait toujours l'ardente simplicité de sa foi et de sa confiance en Dieu. Or, sa confiance dans la justice de Dieu dès ce monde, dans le triomphe imprévu mais inévitable de la vérité, était sans bornes. Il était sans cesse occupé à étudier la marche providentielle des événements, à la reconnaître, à la signaler, à la bénir. <i J'ai toujours vu Dieu se justifier à la longue : j'ai toujours compris que je l'avais méconnu, blasphémé, lorsqu'il était le meilleur2... Il faut écouter mentir les adversaires, et laisser venir la vérité, qui arrive à son heure, quoique lentement3. » Aux époques de sa vie où il a été le plus contesté, le plus abandonné, où ses plus intimes confi-
1 Notre-Dame de Chalais, 22 juillet 1846.
* 15 mars 1833.
» Rome, 21 juin 4836.
dents se laissaient aller à la tristesse, à l'effroi de la vaste solitude qu'ils voyaient se faire autour de la justice et de la vérité, lui, portant au delà du temps et de l'espace son œil flamboyant, semblait apercevoir au loin des foules inconnues, une armée d'auxiliaires encore muets mais infaillibles, toute une postérité de disciples vainqueurs et vengeurs. « Quand on fait quelque chose, c'est une grande erreur de croire que tout n'est pas fait dès qu'un bon germe a été produit et ensemencé. Heureux qui sème le bien et le vrai! la moisson ne lui manquera pas *;.. Travaillons sérieusement, comme nous pouvons, et laissons se lever l'avenir avec cette modestie que Dieu donne à tout ce qu'il fait, et qui en ôte la gloire aux hommes par la lenteur du succès a. . . Pourvu que nous soyons humbles, sans esprit de parti, vraiment et uniquement à Dieu, prêts à périr ou à vivre, nous ne pourrons manquer, dans la chute ou dans le succès, des consolations du chrétien qui a fait tout ce
* Solesmes, 1er juillet 1838.
• Los Chaises, 25 juillet 1838,
qu'il pouvait , et qui accepte tout ceque veut Dieu * . . . C'est Dieu qui fait les hommes, quand il veut s'en servir, et qui leur donne juste ce qu'il faut, par une suite d'événements imprévus dont la liaison ne se découvre qu'à la longue. En repassant ma vie tout entière, je la trouve convergeant vers le point où je suis, de quelque côté que je la regarde2... Nous ne mourrons pas sans voir une autre génération d'hommes; Dieu nous donnera avant de mourir au moins une lueur crépusculaire des hommes futurs... Quoi qu'il arrive, les faits demeureront, et nous aurons des héritiers pour recueillir la moisson 3. . . Je m'abandonne à Dieu; sa main toujours si bonne me tient de plus en plus en adoration et en reconnaissance4... Dieu m'a préparé par toute ma vie passée à souffrir l'injustice5... Les questions de ce monde sont tellement difficiles à résoudre, elles se présentent aux diverses intelli-
« Dijon, 4 octobre 4 838.
• Aignay-le-Duc, % novembre 4838, 3 LaQuercia, 10 mai 4839.
* 4 février 4840.
6 Rome, S. Clémente, 41 mai 4844.
gences sous des rapports si contradictoires, que j'estime un grand bonheur quand elles sont résolues par des événements qui ne dépendent pas de la volonté humaine. J'ai toujours passionnément recherché ces sortes de solution , jusqu'à en être un peu superstitieux1... Depuis dix ans que ma vie publique a commencé, je n'ai jamais regardé qu'en haut pour y lire le devoir et les destinées2... Il faut avoir la certitude absolue, infinie, que ce qui vient de Dieu est le meilleur, même quand il nous semble le pire au point de vue humain. J'ai vu cela vingt fois dans ma vie, et j'ai toujours acquis de cette expérience un abandon sans mesure à la volonté de Dieu, qui est maintenant ma plus grande force, et qui me sert contre toutes les imperfections d'une nature prompte et portée à rompre en visière aux choses 3. »
Mais j'en reviens au trait par lequel j'ai commencé ce portrait intime. Dès sa jeunesse,
1 Rome, 30 août 4 837.
2 Rome. Sainte-Sabine, 25 octobre 1840, ' Bosco, 4 octobre 4842.
comme je crois l'avoir démontré par le récit de ses relations avec M. de la Mennais , il sut combiner une saine modération dans le jugement, et une rare prudence dans la conduite avec l'ardeur de ses opinions et la hardiesse de ses résolutions. «Regarde, » m'écrivait-il tout jeune encore, « regarde dans l'histoire de nos troubles, quels sont ceux dont la mémoire est demeurée pure? Ceux-là seuls qui n'ont jamais été extrêmes : tous les autres ont péri dans l'estime de la patrie'. » Vingt ans plus tard il disait et à bon droit : « Le modus in rébus est une des choses à quoi je m'applique le plus, étant persuadé que Ja mesure est à la fois ce qu'il y a de plus rare et ce qui contient le plus de force 2. » La mesure donc, le juste milieu était le fond de sa nature en toutes choses : ce qui ne l'a jamais empêché de prendre, au moment voulu, de grands partis avec l'énergie propre aux cœurs droits et purs.
Il n'y a jamais eu de pensée basse dans cette
4 La Chênaie, 2 novembre 1 832.
* Flavigny, 27 février 1853.
grande âme, pas pins qu'il n'y a eu de note fausse dans l'harmonie de celte grande vie. En certaines circonstances on ne saurait plus délicates, il a montré un heureux mélange de tact et de dignité, et je ne veux ici qu'indiquer à son futur historien toute la série de ses relations avec Mgr de Quélen, son premier archevêque, dont il eut parfois à se plaindre autant qu'à se louer, et dont les incertitudes, jointes à l'action des événements , finirent par amener une séparation qui permit à son illustre client de se sentir « libre sans ingratitude. »
Aces qualités essentielles de l'homme public, de l'homme d'affaires, du fondateur d'oeuvres, venaient se joindre un rare esprit d'ordre et de méthode, un goût passionné pour la précision, la propreté, le bon arrangement de toutes choses au sein de l'extrême simplicité et pauvreté de ses mœurs. Ce goût, qu'il a conservé jusqu'à son dernier soupir, dégénérait presque en minutie. Il en portait l'empreinte dans ses moindres habitudes ; c'est ce qu'ont pu vérifier tous ceux qui ont été admis dans cette cellule où il recevait amis, disciples,
jeunes gens surtout, avec tant d'effusion, mais où quelques-uns n'avaient d'autre ressource que de promener dans tous les recoins un regard éperdu lorsqu'il les accueillait avec ce silence glacial dont personne n'a poussé l'audace aussi loin que lui, à l'endroit de visiteurs indiscrets ou de convives trop curieux.
Cette mesure, cette justesse qui présidait à ses jugements et à sa conduite, il la portait et la gardait inviolable dans son enseignement religieux. La splendeur de son talent n'a jamais nui à la sûreté de sa doctrine. « Son éclat, » a dit un juge excellent, M. Augustin Cochin, « son éclat voilait sa solidité. » Sous une forme quelquefois excessive et violente, il n'a jamais déguisé que des opinions modérées. La parfaite orthodoxie de sa doctrine est restée pure de tout reproche sérieux. Ceux qui se sont cru le droit d'en douter le plus haut, n'ont jamais pu citer que des bribes de discours détachées de leur ensemble et souvent détournées de leur véritable sens. Mais des phrases isolées ou des métaphores plus ou moins heureuses, des images ou des épithètes contestables, ne sauraient être érigées
en erreurs contre la foi. Ce qui est incontestable, c'est que, ayant traité pendant vingt ans, en chaire ou par écrit, des matières dogmatiques les plus délicates, il n'a jamais subi aucun blâme public sur aucun point de la part d'aucune autorité ; et ses Conférences ayant été soumises à Rome à l'examen d'un consulteur de Y Index , ont été reconnues à labri de toute condamnation 4.
Un prince de l'Église, dont le courageux appui n'a jamais manqué aux bonnes causes, vient de lui rendre ce témoignage public, en prononçant son oraison funèbre : « Après le « plus mûr examen , dans toute la série des ques- « tions toujours profondes, souvent indécises, « soulevées par son mâle génie, aucune pro- « position n'a été de la part de Rome l'objet « d'une censure ou simplement d'une criti- « que : voilà pourquoi je suis dans cette « chaire 2. x»
i irréprochables, dit sa lettre du 5 juin 1857; il ajoute : « c'est du moins ce qui m'a été affirmé. »
* Oraison funèbre du H. P. Laconlaire, par S. Ém. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, prononcée le 16 janvier 1862, p. 13.
« Je sais, écrivait-il, que plusieurs me jugent mal et me croient entraîné par mes idées : c'est la forme qui fait illusion à cet égard. Elle dissimule le soin délicat que j'apporte au fond des choses et qui bien souvent m'a fait éviter des écueils où j'aurais pu périr. Un jour viendra peut-être où l'orateur laissera voir l'homme doctrinal ; mais il y faut la mort. Trop de tempêtes ont assailli ma barque pour qu'on juge encore comment je l'ai gouvernée * ! » Cette forme, si nouvelle en même temps que si brillante , si différente des vieilles habitudes de la chaire française, a toujours effarouché un grand nombre d'esprits superficiels ou malveillants. Et cependant quoi de plus nécessaire et de plus naturel que cette nouveauté de la forme au sein d'une société si complètement renouvelée? Ce qu'il voulait tenter, et ce à quoi il a réussi plus qu'aucun autre, c'était d'attirer, de remuer, de réconcilier avec la parole du prêtre la foule hostile et indifférente, la jeunesse surtout. Comme l'a parfaitement établi un des hommes qui aime
1 Sorèze, 5 juin 18ô7.
le mieux et qui honore le plus la société contemporaine, M. le vicomte de Melun *, ses singularités et ses hardiesses ont été toutes justifiées par la multitude de nouveaux chrétiens que sa parole a ramenés au pied des autels, dont ils avaient longtemps oublié ou toujours ignoré le chemin. Le discours que telle personne pieuse trouvait téméraire ou déplacé était précisément ce qui attirait le sceptique , ébranlait l'incrédule et ouvrait à la vérité leurs intelligences et leurs cœurs. Il faut d'ailleurs remarquer qu'il n'y avait absolument de nouveau chez lui que l'expression, ou tout au plus le rapport qu'il établissait entre la doctrine ancienne et les besoins nouveaux. A l'inverse de la méthode indiquée par André Chénier dans un vers célèbre :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,
il s'agissait pour lui de répandre sur des vérités antiques, immuables, éternelles, une lumière nouvelle en les adaptant, avec toutes les séductions du coloris le plus original, aux
4 Revue d'économie chrétienne, décembre 4861, p. 964.