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M. Rameau de Saint-Père, à M. Sulte, à M. Fréchette, etc., que J'ai saisies au vol, m'ont tout dévoilé.
“En vérité, malgré mes nombreux péchés, je ne croyais pas mériter une pareille humiliation, Gardez ce secret pour vous, afin de m'épargner le ridicule qui écorncrait furieusement mn trop petite dose d’humilité. . . .”
Il est quelquefois aussi malaisé d'arrêter le cours des honneurs que de le déterminer. Rendons aux homimes, nos frères, cette justice de dire qu’ils se laissent rarement réduire à cette dure extrémité, et qu'ils se résignent assez facilement aux couronnes, aux ares de triomphe, aux apothéoses, aux génuflexions, aux décorations, aux compliments hyperboliques, aux hautes charges de l'Etat, Des princes, cependant, se sont cachés dans les cloîtres pour fuir le sceptre ; d'autre part, des religieux, le jésuite Bellarmin, par exemple, ont été malgré eux faits cardinaux, et d'aucuns, comme le P. Lefebvre, ont été condamnés à subir de leur vivant et sous leurs yeux, le moulage de leur statue.
Car il se faisait illusion, le bon Père, en annonçant à son ani qu'il allhit ‘rompre cette trame sans iniséricorde.” C'est pour les religieux surtout qu'il est écrit : l'homme propose et Dieu dispose. Au moment où la “trame” fut découverte, elle était déjà trop bien tissée pour être facilement rompue. Les conditions avaient été arrêtées avec l'éditeur pour l'impression de l’Albuim, — c'est le nom du livre, — et M. Hébert ! avait accepté de fondre la statuette.
Sur la défense formelle du P. Lefebvre de laisser couler la statue et imprimer le livre, qu'il soupconnait d’être hyper:bolique à son sujet, l'académie en appela au provincial.
Le P. Beaudet, * qui remplissait alors la fonction élevée qu'avait refusée le P. Lefebvre, était un homme ascétique et bon, mais avant tout utilitaire. Considérant que les choses
I—Sculpteur canadien renommé, même à Paris M, Hébert est de descendance ucadienne.
2—-Nommé provincial en 1890, mort subitement à Saint-Laurent, le 13 janvier 1896.
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étaient trop avancées pour être décommandées, et qu'il n'était pas désirable de revenir sur des contrats en partie exécutés, il leva la défense et permit de terminer et le livre et la statue. Le P. Lefebvre pria, supplia. Dans son affolement, il se rendit à Saint-Laurent pour remettre sa démission de supérieur du collège Saint-Joseph entre les mains du P. Beaudet, Celui-ci le renvoya sévèrement à Memramcook, avec l'ordre de rester à son poste,
C'est au 12 juin, vingt-cinquième anniversaire de la fondation de la société Suint-Jean-Baptiste, qu'était fixée ln présentation.
Un mois avant la date fatale, il apprit pur une lettre du P. Roy que Saint-Laurent et la Côte-des-Neiges seraient représentés à la fête. Il écrivit aussitôt à son ani :
“Je serai toujours heureux de recevoir le T. R, P, Provincial et ceux qui l’accompagneront ; mais pour la circonstance dont vous faites mention et dont la pensée seule m'est si intolérable, veuillez m'excuser auprès de lui, Je serni absent ; Je ne puis me résigner à subir une telle humiliation, Je ne me sens ni la force morale, ni la force physique d'y faire face. Inutile d'essayer de me contraindre à une telle chose qui me révolte souverainement et dont les conséquences pourraient être fâcheuses pour moi. Je confesse mon peu de vertu en cela comme en bien d'autres choses. Je compte sur ln clémente bonté de Dieu qui connaît mes intentions.”
IL était condamné à boire jusqu’à la lie son culice d'apothéose.
Le 12 juin arriva. La fête eut un éclat inouï. Au personnel enseigrant, aux écoliers, à la paroisse de Memramcook, se joignirent les paroisses environnantes, les anciens élèves et le clergé à trente lieues à la ronde. Le P. Lefebvre présida — par obéissance — à toute cette liesse, avec les sentiments d'un condamné à mort qui dresserait lui-même son propre gibet. C'était Isaac faisant les frais de son bûcher. A lu fin de la séance, avec le Médecin malgré lui au programme, un élève en rhétorique, le président de l'académie, donna lecture d’une adresse et fit le dévoilement de la statue, au milieu d’un délire d'enthousiasme. Les discours se succédèrent, tombant sur le
front lu héros comme des couronnes, Il se leva le dernier et lut le sien. Je le transcris, l’offrant comme modèle du genre :
“Messieurs, — La plus grande humiliation de ma vie m'arrive aujourd'hui, Dieu, sans doute, l'a ainsi voulu pour l'expiation des fautes nombreuses commises dans ma carrière : car naturellement je me demande quelle est la raison qui me vaut d'être élevé sur ce piédestal, Ne suis-je pas du nombre de ceux dont parle le Seigneur, quand il dit : “ Lorsque vous aurez fait tout en votre pouvoir pour accomplir votre devoir, dites encore : je suis un serviteur inutile ?” I] n'y a donc pas de mérite extraordinaire à remplir la tâche iinposée,
“Je n'ai rien fait ici de moi-même; je n'ai accompli que ln volonté de Dieu, manifestée par mes supérieurs, Le pantin qui s'agite duns la main de celui qui lui imprime les mouvements qu'il exécute, n'a droit à aucune récompense pour la dextérité dont il semble faire preuve. Le relirieux n'est-il pas du nombre des serviteurs du centurion de l'Évangile, exécutunt les volontés de son maître ?
“Qu'ai-je fait ici? L'œuvre de Dieu, et pas seul. Je suis déjà trop honoré d'avoir été choisi entre tant d'autres plus dignes que moi pour être l'instrument de ses desseins sur ln jeunesse de ces contrées. J'ai peut-être été un obstacle à sa volonté sainte, plutôt qu'un docile serviteur dans la mission confiée à mon zèle, contrariant souvent ses vues divines sur son œuvre. Et c'est à ce religieux, à cet indigne instrument de sa volonté qu'on veut élever une statue! Assurément on commet une erreur, on se trompe d'adresse, on fait fausse route, Parfaitement convaincu de mon entière inutilité, j'ai donc raison de dire que je ne vois dans cette démonstration que de nombreuses raisons d’humiliation.
“Je pardonne, cependant, à ceux qui en sont les auteurs inconscients. Si j'ai usé ma vie pour Dieu et mon prochain, je n'ai fait que mon devoir; on a donc tort de chercher à m’attribuer un mérite qui ne m'appartient pas. Si je puis dire à Dieu, mon juge, au dernier moment: Domine, bonum certamen cerlavi el cursum consummavi et mercedem laboris sper«vi, c'est là toute mon ambition.”
Le lendemain (13 juin 1894) il écrivait au P. Roy :
“Les fêtes sont passées. Séance magnifique ; clergé nombreux, mais fiasco complet dans l'exécution de la statue, qui ressemble à Marc Marquis, le chef miemuc.... Que Dieu ait pitié de moi.” !
Ce discours, cette lettre ne souffrent pas de commentaire.
Son humilité fut mise à une troisième épreuve, devant laquelle il faillit manquer de vigilance. “La vertu se perfectionne dans l’infirmité,” à dit saint Paul. Sur la fin de sa vie, de fervents amis reprirent un projet, depuis longtemps caressé, le faire nommer protonotaire apostolique ad instar. Le titulaire de cette distinction a droit à la soutane violette, et s'appelle Monsignor. Monsignor veut dire en français Monseigneur, en un seul et quelquefois en deux mots. C’est un titre purement honorifique. Pour la consommation légitime des grandes choses, il faut le consentement des intéressés. Le P. Lefebvre donna le sien au projet, après s'être laissé dire que cette dignité retomberait tout entière sur l'Eglise et sur le collège Saint-Joseph.
Il ne tarda pas à s’en repentir comme d’une grande faute, et ne se donna de repos qu'il n’eût reconquis son droit d’uinesse.
Celui à qui avait été confiée la mission de voir l'évêque diocésain, Mgr Sweeney, afin de l’intéresser à recommander le projet en cour de Rome, se rappellera longtemps une brusque visite que lui fit Monsignor Lefebvre.
“Je vous défends positivement, entendez - vous, positivement, de voir Mgr Sweeney, ou tout autre évêque, ou d'écrire à Rome à propos de cette affaire-lx. Je retire mon consentement. Oh! que j'ai souffert depuis un mois !”
Puis, prenant les deux mains de son ancien élève dans les siennes, il ajouta, en le pénétrant d’un regard d’indétinissable tristesse :
1-—Cette statuette, peu ressemblante, peut-être, de visage avec son modèle, est une œuvre d'art de grand mérite, Elle paraissait aflreuse aux yeux de Phumilié, un portrait de sauvage,
“Je vous sais homme d'honneur: donnez-moi votre parole que cette malheureuse affaire en restera là.”
Il n'en fut plus question, le violet romain lui eût brûlé les chairs. !
Sans son opposition formelle, il eût été vraisemblablement promu aux honneurs. A Rome, où il était tenu en haute estime, on le désigna pour la dignité de protonotaire en Terreneuve.
Le collège de Memramcook fut, à partir de sa fondation, le foyer du mouvement intellectuel et social parmi . les Acadiens, la sphère de son rayonnement s’agrandissant d’année en année. Le P. Lefebvre, qui en était l'âme, ne poussait rien à outrance, ni la discipline ni le dogme, ? Sa religion, austère pour lui-même, était aimable et douce pour autrui. Il n'était pas de ceux qui croient servir l'Eglise en étendant son domaine en dehors des choses de sa Juridiction. Il voulait pour elle et pour ses ministres tout ce qui leur revient et rien de plus. :
Il était libéral. Il était progressif aussi, Il voulait les Acadiens au niveau des autres nationalités, par le bien-être matériel, var les moyens d'action et surtout par l'éducation, persuadé que la religion, qui est le lien de Dieu, s’accommode très bien du progrès humain et de toutes les lumibres.
Mais il n'était déjà plus seul à imprimer un mouvement auquel il avait donné l'élan initial, Un clergé selon son esprit, des congréganistes enseignants, des médecins, des avocats, une foule de jeunes gens ayant des connaissances commerciales, des politiciens (ce mal nécessaire), des maîtres d'écoles diplômés, étaient sortis de son collège, et se répandaient parmi la population avide de s'instruire et de se relever. C'était le manque de curés français et de maîtres d'école dont les Acadiens, depuis un siècle, avaient le plus
1—Lacordaire aussi refusa, au sortir de Saint-Sulpice, d'aller à Rome avec le titre de Monsignor. Ces refus n’infirment en rien la haute valeur hono. rifique de cette distinction. Certaines natures s’en accommodent mal, voila tout.
2—Le cardinal Newman disait, en parlant des intransigeants fâcheux de l'Eglise, qu’ils ‘ poussent les dogmes assez loin pour les rompre.”
souffert. Au Nouveau-Brunswick, au moins, tous les groupes importunts en étaient désormais pourvus.
Parmi ceux qui prirent, à la suite du P. Lefebvre, la plus grande part au relèvement national des Acadiens, il convient de nommer, quoiqu'il soit encore, grâce à Dieu, vivant, M. l'abbé Kichard!. M. Richard n’est pas un élève de Memralncook, ayant fait ses classes au collège Saint-Dunstan, à l’île du Prince-Edouard ; mais il est le chef de l'état-major du P. Éefebvre. Nul parmi les Acadiens n’a plus fait pour la colonisation, l'éducation et l’idée nationale. Ses titres principaux dans notre histoire seront surtout l'établissement d'un couvent des Dames de la Congrégation, et la fondation d'un collège à Saint-Louis, sa paroisse natale.
Le couvent existe encore ; mais le collège, ouvert en 1873, et maintenu principalement à ses frais personnels, fut violemment fermé, en 1882, par Mgr Rogers, l’évêque diocésain, pour des raisons alléguées en séance publique de fin d'année, en présence des élèves, des professeurs et de la paroisse, et qui, cependant, paraissent tout à l'honneur de M. Richard et de son institution.
Saint-Louis semblait devoir être une pépinière d’ecclésiastiques. Une douzaine de ses élèves ont terminé ailleurs leurs études, et sont aujourd'hui prêtres. Le directeur des études, M. l'abbé Biron, de France, âme douce et sympathique, à laissé parmi ceux qui l'ont connu un souvenir qui ne s’effacera qu'avec leur vie.
Le collège Saint-Joseph n'était pas seulement un foyer de rayonnement intellectuel et un centre d'activité nationale : il servait aussi, du moins au Nouveau- Brunswick, de trait d'union entre les Acadiens et les autres nationalités, principalement les Irlandais catholiques. Je ne puis mieux faire ici que de citer des opinions étrangères. Le témoignage des intéressés portera plus de conviction que le mien ne le pourrait faire. Voici ce que disait dans un discours prononcé à Saint-Jean, le R. P. O’Neil, écrivain de renom et poète distingué :
I—Né en 1847.
“11 me serait facile de démontrer de la manière la plus claire et la plus convaincante que l'établissement du collège Saint- Joseph — l'œuvre de toute la vie du P. Lefebvre — a été une source de bienfaits inestimables pour l’Église tout entière de cette portion du Canada, bienfaits dont nous autres, Irlandais catholiques, ne devrions lui être guère moins reconnaissants que nos frères acadiens. Cette vérité n’est peut-être pas suffisamment comprise par nos compatriotes.”
“.… Le plus grand nombre des prêtres de ce diocèse ont puisé leur éducation, et, dans bien des cas, trouvé leur vocation, à Saint-Joseph. Est-il nécessaire de démontrer les avantages sérieux qu'il y a pour nous de posséder un clergé national, sorti de notre peuple ? Qu'il me suffise de dire qu'au P. Lefebvre est due, après Dieu, l’ordination d'au moins cinquante des soixante et dix prêtres qui sont sortis de son collège : cela, grâce aux conditions excessivement faciles d'enseignement
qu'il leur a faites, et, bien souvent, à un cours gratuitement
donné.
Poursuivant sa démonstration, il ajoutait que, s’il était juste de reporter sur le collège Saint-Joseph l'élévation de plusieurs Acadiens aux hautes charges de l’État, il n’était pas moins incontestable que cette même influence “ avait rendu possible la nomination de M. Ritchie au poste de chef de police à Saint-Jean, l'élection de M. Melnerney à la Chambre des communes et l'entrée de l'honorable M. Costigan dans le cabinet fédéral.”
Ceci n’est que la stricte vérité, loyalement déclarée.
Le P. Lefebvre est venu en Acadie, d'abord parce qu'on l’y à envoyé : il à fait du relèvement des Acadiens l'objet le plus spécial «le sa mission, parce qu'ils étaient plus malheureux, plus abandonnés et qu'ils appartenaient à sa race: mais, s’il est permis de comparer de loin les choses humaines aux divines, parce que le Sauveur est venu particulièrement pour les siens ', en a-t-il été moins magnifique vis-à-vis des gentils ?
1— Pro gente.
Memramcook devint vite le centre de réunion non seulement des Acadiens, mais aussi du clergé diocésain. L'é évêque aimait venir y consacrer ses lévites, et souvent il assistait aux séances de fin d'année. Les réunions annuelles des curés de la partie nord de son diocèse se faisaient au collège, ainsi que les grandes retraites du clergé.
Le 17 juin 1885, les prêtres et les fidèles du diocèse s'y donnèrent rendez-vous pour fêter le vingt-cinquième anniversaire de la consécration épiscopale de Mgr Sweeney.
Tout le monde venait rendre Horatnage au prélat distingué, à l'évêque bien-aimé. Les Acadiens y ajoutaient deabtron ton de leur reconnaissance pour l’homme juste et libéral qui, en 1864, était allé chercher à Saint-Laurent le fondateur de leur collège. Dans la péroraison du panégyrique qu'il fit à cette occasion, le P. Lefebvre put dire avec un accent qui trouva son écho dans tous les cœurs: “ Voici le grand pontife ; c'est à lui que le diocèse doit sa prospérité et le peuple acadien sa résurrection.”
Trois ans plus tard (1888), le collège exerça, pour la première fois, le privilège de conférer des degrés universitaires.
La plus grande soiennité qui se soit vue à Memramcook est la célébration du vingt-cinquième anniversaire de la fondation du collège, en 1889. A cette occasion, Irlandais, Français et beaucoup de protestants se donnèrent la main pour mieux témoigner leur estime et leur reconnaissance au grand éducateur. Les fêtes durèrent deux jours entiers, et, avant de se séparer, les anciens élèves remirent entre les mains de leur Père la somme de #2,500, destinée à servir de noyau au fonds de construction d’une aile au grand collège.
En effet, l'édifice de 1875 n'était déjà plus assez spacieux pour les besoins généraux de l'institution; et pourtant, une aile (en bois) y avait été ajoutée, en 1885. Les frais de cette annexe furent portés mi-partie par le collège et mipartie par M. l'abbé François Cormier, dont nous avons vu le nom figurer parmi les premiers latinistes inscrits, en 1864, sur les registres du collège. La mise de M. Cormier, 43,000, était à fonds perdu.
Au mois d'octobre, 1889, le P. Lefebvre et sa généreuse paroisse de Memramcook convièrent à leur tour les populations à une solennité imposante, la translation des restes de M. Lafrance dans le cimetière paroissial, où un superbe monument funéraire lui avait été érigé. Le P. Lefebvre ne craignait pas d’honorer la mémoire de l’homme qui partagenit avec lui la gloire d’avoir fondé le premier collège acadien. Il lui en attribuait même la meilleure part.
L'histoire les placera l’un à côté de l’autre, la force à côté de la suavité ; et la vénération publique les enveloppera tous deux dans une commune auréole.
En examinant les archives du collège, je trouve qu'à la date de février 1876, le P. Lefebvre avait reçu de Rome le beau titre de missionnaire apostolique. Le souverain Pontife reconnaissait en lui un continuateur de l’œuvre des apôtres. Comme c'est un titre d'honneur, il n'en fatigua pas les journaux. C'est à peine si la nouvelle en est parvenue au dehors de la communauté.