CHAPITRE QUATRIÈME
Les wpologistes canadiens et le clergé, - Le clergé seul n'est pas l'Église ; il est à l'Eglise ce que le gouvernement est à l'État, -— Le P. Lefebvre à Saint- Eustache. — Cinq ans de mission. — Mgr de Laval, — Lu rébellion de 1837-38,
- Causes du mouvement insurrectionnel, Les Canadiens étaient-ils justitables de se rebeller ? — La liberté, Les droits de l'homme, —— Chénier, Sa mort héroïque, — Les ‘ patriotes” de 1837 ont-ils été canoniquement excommuniés * — Mandement de Mgr Lurtigue, Le P, Lefebvre,
Il faat être prêtre pour parler dignement du prêtre, ce “ condjuteur du laboureur éternel,” comme Dante Alighieri, dans son immortel poème du Paradis, appelle saint Dominique. Ceux qui ont prétendu qu'un laïque ne devait pas écrire la vie du P. Lefebvre avaient sans doute raison ; je le sens, surtout dans ce moment où la plume du biographe devrait retracer le plus grand événement de sa vie, et où, tout interdit, Je suis retenu par mon impuissance autant que pur mon indignité.
Raconter le mystère redoutable de l'imposition des mains, qui confère à un pauvre enfant né d’une femine le pouvoir de fermer et d'ouvrir aux âmes les portes éternelles, écrire ce que les anges chantent dans le ciel, commenter la dignité sacerdotale, l’onus presbyterii, comme dit le pontifical romain, je ne le puis et n'oserais l'essayer. Le P. Lefebvre lui-même ne parlait de son ordination qu'avec un grand sentiment de respect, mêlé de crainte, comme si la simple évocation de cet événement l’eût encore frappé de sa redoutable solennité.
Dans la suite, quand il eut lui-même, en sa qualité de supérieur du collège Saint-Joseph et de provincial de l’ordre de Sainte-Croix au Canada, à déterminer jes vocations, à désigner les “ âmes sacerdotales,” il apporta toujours le plus grand soin dans la préparation des jeunes lévites destinés à monter les
degrés de l'autel. Avec saint Bernard il estimait que le prêtre, dont l'influence ici-bas doit être toute pour le bien des âmes, la gloire de Dieu et de son Église, devient l'occasion de maux infinis si, par malheur, il n’a pas la vocation, ni la sainteté de son état.
Surtout dans notre pays si Cutho'ique du Canada, où les prêtres jouissent encore des privilèges qu'ils essaient en vain de ressaisir dans la vieille Europe, le curé de campagne doit être, en raison même de son autorité divine dans les choses religieuses, et de l'autorité qu’il conserve auprès des populations dans les questions d'ordre matériel et politique, à la fois saint et éclairé. La continuation de l'influence salutaire qu'exerce le prêtre dans nos paroisses dépendra plus encore du prêtre lui-même que des populations. Certaines imprudences, des abus d'autorité (nous ne parlons pas des mauvais prêtres, il n'en existe probablement pas) sont plus nuisibles au pr estige du c'srgé que toutes les attaques réunies des sectes Hosee à note liaion
Des publicistes canadiens, plus zélés que prudents, ont propagé et propagent encore cette doctrine que le clergé, de fait, constitue l’Église. C’est leur manière de répondre aux écrivains radicaux qui contestent au clergé sa part légitime d’autorité. Il en est résulté des malentendus regrettables, et cette erreur venant du dedans, — nos publicistes catholiques professionnels posent en théologiens inspirés, — est plus dangereuse que l'attaque des ennemis du dehors. C'est ainsi que l'institution des courtisans,
…. Présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste ,
a plus fait pour déconsiderer l'autorité légitime des descendants de saint Louis sur le trône de France et précipiter la révolution, que le Contrat social et toute l'École encyclopédique.
La vérité subsiste par elle-même et n’a rien de commun avec l'erreur. Or, l'Eglise catholique est le temple vivant de
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la vérité sur la terre, et les membres du clergé sont les ministres oints de ce temple. Attribuer à ces ministres des prérogatives qui ne leur appartiennent pas est aussi répréhensible que leur nier les privilèges qui leur reviennent de droit. L'une et l'autre erreur est égulement condamnable. La suprême injure que l’homme puisse faire à la vérité, c’est de recourir au mensonge, à l’exagération, ou à la suprression des faits pour la défendre. La bonne intention, en cette matière, n'est pas une excuse, et est encore moins une justification. Osa fut puni de mort pour avoir soutenu l'arche sans y être invité. La province de Québec abonde en petits Osus.
“L'Eglise est la société des fidèles unis entre eux par les liens d’une même foi divine” Voilà ce que nous enseigne notre petit catéchisme ; voilà la vérité. Prôêtres et laïques sont les fidèles. Vis-à-vis les uns les autres ils ont chacun des devoirs et des droits, réglés, non pas sur les pompes, la préséance et la dignité humaine, c’est-à-dire la vanité, mais sur l'égalité originelle et sur la loi de Dieu, c’est-à-dire sur la charité, c’est-à-dire sur la justice. Dans cette milice divinement ordonnée, il y a le commandant en chef, ou plutôt le lieutenant général du Christ, le pape, qui ne saurait faillir dans sa lutte contre l'erreur doctrinale : il y a le corps des officiers, qui est le clergé, avec les hauts dignitaires pour état-major ; il y a les soldats, qui sont les laïques. Tous ensemble ils constituent une seule armée militante, l'Eglise catholique, qui est une et indivisible ; mais ni les uns ni les autres ne la constituent séparément. C’est une erreur d’enseigner le contraire au peuple.
Que si l'on préfère la figure évangélique d’un pasteur paissant des brebis et des agneaux, on arrive toujours à un seul troupeau, formé du pasteur et des ouailles réunis.
Voulant réfuter l'erreur que je signale, un théologien du Canada compare l'Eglise à l'Etat, et le clergé au gouvernement de cet Etat. “ Le gouvernement, écrit-il, est pour l'Etat
ce que le clergé est pour l'Eglise : il n’est pas plus l'Etat que le clergé n’est l'Eglise.” !
L'ouvrage où cette doctrine est émise, doctrine positivement enseignée par saint Thomas d'Aquin, porte l'imprimatur de Son Éminence le cardinal Taschereau, et est précédé d’une lettre d'approbation signée par Mgr Duhamel, le distingué archevêque d'Ottawa.
Il semblerait ‘que la cause de cette erreur si répandue au Canada, sans y être, cependant, formulée en toutes lettres comme article de foi, fût la réponse étonnante de Jésus aux casuistes hébreux qui voulaient lui tendre un piège : “ Rendez à César ce qui revient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. ” Quelques-uns de nos apologistes enseignent que César c'est le gouvernement civil, et Dieu c'est l'Eglise ; et d’autres infèrent que César est le corps des laïques, et Dieu le clergé.
Le prêtre est le ministre * de Jésus-Christ parmi les hommes. Cette dignité lui suffit. Au reste, il n’en existe pas de plus haute sur la terre.
Voyez de quelle prudence, inspirée de l’Esprit-Saint, l'Eglise s'entoure avant d'imposer les mains au jeune lévite. L'innocence, conservée ou reconquise, ne suffit pas à sa soliicitude alarmée. Les clercs doivent être supérieurement instruits (c'est cette supériorité d'instruction qui valut à l'Eglise la prépondérance incontestée dont elle jouit au moyen âge); il faui qu'ils appartiennent à des familles non atteintes d’infamie; qu'ils soient légitimes et nés de parents légitimes : qu'ils n'aient ancune difformité sérieuse: qu'ils soient sains d'esprit et de bonne réputation.
Dans la milice de Jésus-Christ, comme dans les milices de la terre, quoique tous soient appelés dans les rangs, les candidats d'élite sont seuls trouvés dignes de porter l'épaulette,
Si je rencontrais un prêtre et un ange de compagnie, disait un saint, je saluerais le prêtre le premier. C’est aussi l'opinion
1—Le P. Gohiet,O.M.I., Conférence sur la question ouvrière, p.70, — Québec, 18ÿ2.
2—Ministre veut dire serviteur.
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que le P. Lefebvre se formait du prêtre ; c'est ainsi qu’il le voulait ; et c'est ainsi qu'il le fut lui-même, digne de marcher sur la terre dans la compagnie des anges.
Aussitôt après son ordination, il fut envoyé à Saint-Eustache, en qualité de vicaire du P. Gastineau, de la congrégation de Sainte-Croix, nommé curé de cette paroisse au mois de janvier précédent.
J'ai fait le voyage de Saint-Eustache, afin de suivre d'étape en étape celui qui fut l’Esdras de l’Acadie, celui qui à relevé l'édifice gisant de notre nationalité. Le premier acte de lui inscrit aux registres est un baptême: “Ce trois septembre mil huit cent cinquante-cinq, nous, prêtre soussigné, avons baptisé Evariste, né d'hier, du légitime mariage de Luc Sauvé, cultivateur, et de Marie Laurain, etc.”
Les lettres sont bien formées et parfaitement lisibles; mais l'écriture manque de symétrie, est incertaine, pesante, et
toute différente de l'écriture qu'il adopta dans la suite.
Le dernier acte est également un baptême, celui de Camille-Joseph, enfant de Charles Lemoyne de Montigny et de Marie - Elmire - Laure Laviolette. I] porte la date du 3 octobre 1860, ce qui donne au P. Lefebvre au delà de cinq ans de résidence à Saint-Eustache.
Le fait suivant peint mieux que les plus élogieux commentaires la large place qu'il sut occuper et qu'il garde encore dans les annales de la paroisse: tous ceux À qui j'ai demandé des souvenirs du P. Lefebvre m'ont parlé de lui comme ayant été le curé en charge. Personne, parmi la jeune génération, où sa mémoire est relisieusement conservée, ne voulait convenir qu'il n’eût été que le vicaire, Les anciens même, qui l'avaient personnellement connu, hésitaient à s’en souvenir. Il est aujourd’hui le plus populaire des curés qui ont desservi Saint-Eustache.
Que dirons-nous des cinq années et plus qu’il passa dans cette paroisse ? La solitude est muette, et les solitaires n’ont pas d'histoire écrite sur des tablettes on dans les livres. Saint- Eustache fut une retraite où le P. Lefebvre, dans là compagnie d’un homme d'une grande érudition et d'une austérité
de vie plus grande encore, le P. Gastineau, mort depuis, en odeur de sainteté, se prépara par la prière, la méditation et l'exercice du saint ministère à la carrière où Dieu l’appelait de toute éternité. “Il pressentait l’ordre que Dieu devait lui donner un jour, comme autrefois à Abraham: “Sortez de votre pays et venez dans la terre que je vous montrerai.” Ces paroles, prononcées par l'abbé de la Colombière au service funèbre de Mgr de Laval, s’appliquent également au P. Lefebvre.
Il existe plus d’un trait de ressemblance, sinon dans le caractère, du moins dans les œuvres, du fondateur du séminaire de Québec et du fondateur de l’université de Memramcook. Avant de venir au Canada, François de Montmorency de Laval passa trois années à l’Hermnitage de Caen, dans la compagnie et sous la direction spirituelle de M. de la Brunetière, se recueillant dans l'attente de la manifestation “ des desseins encore inconnus de la Providence sur lui”. Saint- Eustache fut l'Hermnitage du P. Lefebvre.
J'ai recueilli sur cette période de sa vie des traits bien touchants : âmes consolées et ramenées à Dieu, époux raccommodés par sa suavité persuasive, pauvres soulagés et vêtus, orphelins tirés de la misère et placés. Il était de la race de ceux qui se donnent tout à tous, et qui s’oublient eux-mêmes.
C’est ainsi qu'un jour de Noël, — le P. Gastineau étant malade,— après avoir entendu les confessions, la veille, puis célébré la messe de minuit et celle du jour, il se mettait à table, quand on vint le chercher en grande hâte pour un mourant qui demeurait à l’une des extrémités de la paroisse. Sans prendre le temps de goûter, il part aussitôt. Les chemins étaient mauvais et la distance était longue. Ceux qui le requéraient étaient des pauvres. Il administra le moribond et reprit joyeusement la route du presbytère. Tout à coup il se sentit faiblir. Comme l’heure du souper arrivait, il s'arrêta chez un habitant et demanda quelque chose à manger, attendu, lui
1— Histoire de Mgr Laval, 2 vol., par M. l’abbé A. Gosselin, Québec, 1890; l’un des livres canadiens les mieux écrits.
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dit-il, qu'il mourait de faim. Le lait fit croire à la maîtresse de l:
lait tout simplement lui faire l'honneur de prendre le souper de Noël dans sa famille ; et, nouvelle Marthe, elle se mit en frais de préparer un somptueux repas.
— Un morceau de pain et un ver qu'il me faut, ma bonne dame, dit-il ment de faim.
ton enjoué avec lequel il par-à maison que le bon Père vou-
re de lait, c’est tout ce , Car je meurs littérale-
En achevant ces paroles il tomba vait rien mangé depuis la veille a diner interrompu !.
Voilà ce qu'était le P. Lefebvre, vicair voilà ce qu'il fut toute sa vie, I] fai et avec la plus grande simplicité, d racontées dans la vie des saints Joie,” disait saint Paul : et Mgr de Laval recommandait à ses missionnaires d’avoir toujours “ un visage joyeux et modeste.” Le P. Lefebvre a réalisé cet idéal,
Je transcris Eustache mêm
Sans Connaissance. Il n’au soir, sauf un fruit à son
e à Saint-Eustache :
sait Comme en se jouant es actions qu'on trouve “Soyez toujours dans la
ici mot à mot les notes que j'ai prises à Saint.
6, AU Cours d’une conversation avec l'honorable docteur Marsil. Le docteur Marsil, l’une de
plus considérables du Canada, est aujourd’h et trois ans ; il à connu per vicaire de sa paroisse,
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ui âgé de soixante Ssonnellement et dans l'intimité le
“C'était, me dit-il, un vrai prêtre, dé son ministère ; spirituel et dou piqué de la petite vérole.
“ Voix sonore, vibrante, sympathique. Logicien ser déconcertant. Formidable, quand il Terrassait son adv
VOué corps et âme à x, bel homme, mais légèrement
ré et défendait une opinion.
ersaire, mais l’aidait doucement à se r “Front noble; majestueux en chair Sa phrase était abondante, son geste s
“On voyait qu'il était né orateur. Jamais le travail, coulaient
elever.
e et imposant toujours.
ouverain.
Ses discours ne sentaient de source naturelle, N'’écrivait
ee
1—On dîine encore généralement le midi, dans la Campagne, au Canada et en Acadie, Le Souper a lieu vers les six heures.
pas ses sermons ; peut-être en dressuit-il le cadre. Après son départ, s'il venait à Saint-Eustache un grand orateur, le plus bel éloge que l'on pouvait faire de son éloquence c'était de dire : il parle comme le P. Lefebvre.
“ Généreux à l'excès et très impressionnable, Dans l’intimité, le type du parfait gentleman. Délicat comme une reliyieuse ; gai compagnon. Était aimé de tous. Son départ d’au milieu de nous causa des regrets universels. Ne se mêélait jamais aux querelles politiques; ce qui ne l’empêchait pas d'être un grand patriote éclairé.”
Saint-Eustache est situé sur la petite rivière des Mille-Iles, dans le comté des Deux-Montagnes, à dix lieues environ de Montréal. C'est un joli grand village de 2,500 âmes, ou, pour faire du recensement d’après la touchante méthode des curés de campagne, de 1960 communions.
C’est là que fut étouffée dans la mitraille et duns des flots de sang la “révolution de Papineau ;” c’est là que périt le docteur Chénier, l’une des gloires canadiennes les plus pures.
Le lecteur acadien a entendu parler des guerres de Papineau. C'est à peu près tout ce que, avec le nom de deux grandes villes, Québec et Montréal, il connaissait du Canada à l’époque de la confédération. Nous ignorions alors, et, pour la plupart, nous ignorons encore aujourd’hui, les causes de la révolte de 1837. Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de raconter un événement historique aussi considérable, Cependant, à cause de l'influence que ces grands événements ont exercée sur le caractère et sur la vie du P. Lefebvre, nous en dirons un mot.
Le mouvement de 1837 ne fut pas agressif. Il n'entrait dans l’idée d'aucun Canadien d’enlever à autrui son bien. Il ne s'agissait pas, non plus, d'agrandissement de territoire, ni de pillage de voisins, sous le prétexte si souvent invoqué de venger quelque injure; la cupidité, la luxure, l'intolérance religieuse, la haine, la fourberie, l’orgueil blessé, furent totalement étrangers aux soulèvements de 1837-38.
Pourquoi donc tant de paisibles habitants se levèrent-ils en armes, affrontant, qui les balles et l’échafaud, qui la prison et
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l'exil, qui la confiscation de leu familles ? Pour une idée la liberté.
La liberté, sœur du libre arbitre, est naturelle à l'homme. Elle est un des attributs es Dieu la lui a donnée inaliénable, héritiers de son anges.
Le mal suprême, c’est l'esclavage du péché. L'esclavage des hommes en est l'image et la conséquence. L'homme à le droit et le commandement d'être libre. Les martyrs dans l'arène étaient des hommes libres, Toute abdication totale de la liberté, fât-ce en faveur des anges, est immorale et nulle ; elle est révocable, dans tous les cas, et n'engage pas l'individu personnellement, ni ses enfants, ni ses héritiers après lui. La liberté humaine vient de Dieu et fait retour à Dieu seul.
“La liberté ne se donne pas, elle se prend ! ”1 Le respect de l’autorité constituée, dont parle saint Paul, ne saurait être invoqué contre le droit de revendication de la liberté, Liberté religieuse et liberté politique et civile, c'est tout Un, quant au principe. Il ne s'établit pas de prescription contre l’une ni contre l’autre ; et l'Etat qui en refuse la plénitude aux citoyens, ou à une portion des citoyens, n’est pas légitimement constitué, dans le sens vrai du mot. Contre les décrets d’un tel Etat le citoyen conserve toujours le droi le martyre, s’il s’agit de libertés religieuses, s'il s’agit de libertés civiles et politiques.
la liberté est un dépôt que l’homme a le devoir de conserver, Comme la vérité, comme l'innocence, Qui l’aliène ou le perd déchoit de ja dignité humaine et descend vers la brute ? ’est apparemment parce qu'il n’a jamais, dans la suite de son histoire, abandonné totalement ses libertés politiques et civiles, ou qu’il les à Conquises tout enti
rs biens et la ruine de leurs » Pour un sentiment, pour un droit
et nécessaire
C'est elle qui nous rend royaume, et nous élève presqu'au niveau des
t de protester par par la révolution,
ères, que le peuple
1—-Lacordaire.
2—“ Les dieux, dit Homère,
enlèvent à la créature la moitié de sa vertu, le jour où ils la font esclave.’
sentiels de son être.
anglais reçoit aujourd'hui cette récompense : l'empire colonial du monde.
Les grands théologiens de l'Eglise (qu’il ne faut pas confondre avec les petits théologiens), saint Thomas, Suarez, “affirment et démontrent que tout pouvoir politique vient de Dieu par le peuple, pour le bien duquel les princes et les rois sont délégués; et quand les rois se font tyrans, il reste toujours au peuple le droit inaliénable de la révolte.” !
Le pape Nicolas [°° écrivait aux évêques : “ Examinez si les rois gouvernent bien, d’abord eux-mêmes, puis leur peuple ; s'ils règnent selon le droit. Car, sans cela, ce sont des tyrans et non des rois ;” et Clovis, à son sacre, reçut cet avertissement: “Si tu gouvernes ton peuple selon la justice, tu seras son roi, autrement tu cesseras de l'être, un autre prendra ta place *”
Le premier droit de l’homme étant d’être libre, il ne saurait s'établir de droit contre ce droit.
En 1774, treize États anglais de l'Amérique du Nord se rebellèrent contre leur mère patrie, qui leur contestait le droit absolu de propriété, en les taxant contre leur gré, ou sans prendre leur avis.
Les Américains, en recourant aux armes et en secouant la domination de l'Angleterre qui persistait à méconnaître leurs droits, furent-ils justifiables ou condamnables ? Washington, ses soldats et ses alliés, étaient-ils des hommes généreux et héroïques, comme le veut l’histoire américaine, ou des eriminels, dignes d'excommunication dans ce monde et des peines de l'enfer dans l’autre ? Je n'ai vu cette grave question traitée nulle part par des penseurs, ni par des théologiens ; mais j'ai lu que le clergé catholique des treize États unis, ayant à sa tête Mgr Carroll, l'illustre évêque de Baltimore, s’engagea luimême dans le mouvement insurrectionnel dont il assura peutêtre le triomphe. Mgr Carroll envoya même son frère, en com-
1—Mzgr Ireland, l’Æglise et le Siècle.
2—"* Rex eris, si recte facis ; #i autem non facis, non eris; principatum accipiet alter.” Paroles de saint Remi au sacre de Clovis,
r'éc lé] | l'a nèt dre en nac sujé pré Cair Eta lais:
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pagnie de Franklin et de Chase, faire, au Canada, du prosélytisme et solliciter les catholiques d'entrer dans In rébellion américaine,
L'attitude que prit le clergé américain, de 1776 à 1783, n'a jamais été désavouée, depuis, que je sache, ni à Baltimore, ni à Rome, Cette attitude constitue même aujourd’hui une force réelle, tenant lieu de boulevard de l'Eglise catholique, dans la république voisine.
Les causes qui déterminèrent la résistance des Canadiens à l'autorité anglaise diffèrent, je le sais, des causes qui déterminérent la résistance des colons américains, Aux États-Unis le droit absolu de propriété était, comme nous venons de le dire, en question. Une taxe est une charge sur la propriété, Les Canadiens, de leur côté, réclamaient la jouissance de privilèges civils et politiques égaux à ceux dont Jouissaient ailleurs les sujets de la reine d'Angleterre. Ils exigenient la plénitude des prérogatives politiques du citoyen anglais, comme les Américains de 1774 exigeaient la plénitude du droit de propriété. Etait-ce-là une cause suffisante pour légitimer leur révolte ? Je laisse à d’autres le soin de répondre à cette question qui, à moins que le mot divin, “ rendez à César ce qui est à César,” ne soit un vain mot, ne relève pas exclusivement des casuistes, 1
Mais si la revendication du S&ouvernement responsable, dans sa plénitude, n’était pas un motif suffisant pour les Canadiens de recourir aux armes, lorsque tous les autres moyens semblaient inefficaces et avaient été épuisés, il faut renoncer à trouver légitime la Presque totalité des guerres, religieuses et autres, qui, depuis Clovis, ont ensanglanté l’Europe, puis l'Anérique,
Le plus grave reproche que j'aie entendu adresser aux “patriotes ” canadiens de 1837 et 1838, c’est que leurs moyens d'action étaient en dehors de toute proportion avec leur entreprise; que c'était une folie criminelle pour eux de s'insurger
1— Les affaires politiques, d’après l'ordre établi de Dieu, et d’après l’ensei- &nement de l’Église elle-même, sont du ressort du pouvoir temporel, sans dépendance aucune d’une autre autorite,”’ (Dépêche du cardinal Antonelli au nonce apostolique à Paris, insérée à la suite des décrets du concile de 1870.)
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contre l'Angleterre avec les ressources qu'ils avaient à leur disposition ; et que, pour ces seules causes, Mgr Lartigue est justifiable de les avoir excommuniés! er bloc. Il faut alors, contrairement à l’histoire qui a fait d'eux des héros, condamner sévèrement Léonidas et ses trois cents Spartiates, qui s'opposèrent criminellement aux millions de soldats envahisseurs de Xerxès, et qui périrent tous, indignes de sépulture, écrasés sous le nombre, au passage des Thermopyles. I! faut surtout blâmer avec la dernière sévérité Judas Maechabée et ses frères, qui firent tuer tant d'orthodoxes Juifs et qui périrent eux-mêmes en combattant, contre toute chance de réussite, Antiochus Epiphane et Démétrius Soter, bien autrement formidables que Colborne et ses soldats anglais flanqués de chouayens.
D'après la même logique, que faut-il penser des Vendéens ? Les Polonais sont de grands criminels endurcis ; les Arruéniens n'ont pas encore tout ce qu’ils méritent ; Moreno ne seru jamais assez conspué dans l'histoire : Washington est un brigand* auquel un complice.sans principes religieux, Louis XVI, envoie des sicaires pot combattre son prince légitime ; et Jeanne d'Arc, condamnée par l’université de Paris et par quatre-vingt-quinze théologiens et assesseurs licenciés : trouvée coupable d’hérésie par Mgr Cauchon, relapse, fut à bon droit brûlée vive sur son bûcher de Rouen, puisqu'elle se laissa tomber entre les mains :!& l'autorité constituée, en France, par les Anglais et les Bourguignons.
Selon cette doctrine, il w’est permis de se révolter que contre de plus faibles que soi, et de se battre que lorsque, par le nombre, on est d'avance bien assuré de la victoire.
1—Excommunié n'est pas l'expression technique, paraît-il; au moins de hautes autorités me l’affirment ; c’est privé des sacrements, même à l’heure de la mort, et, après la mort, de la sépulture ecclésiastique, qu’il faut dire. Les ‘patriotes ” en cause ne saisissent pas bien ce distinguo.
2—' Cette lutte engagée contre l’Angleterre (par les Etats-Unis révoltés) ressemble à un défi jeté au sens commun, tellement la disparité des forces des deux partis est grande.’
De Celles, les Etats-Unis, p. 192 (1896), histoire d’une haute valeur, qui devrait se trouver dans tous les collèges.
à leur ue est alors, idam- 8, qui vuhislture, i faut bée et t qui ce de iutrenqués
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Les “patriotes” canadiens ne l'étient malheureusement pas. Vainqueurs à Chambly et à Saint-Denis ils furent écrasés à Saint-Charles et à Saint-Eustache.
J'ai visité avec recueillement l'église de Saint-Eustache dans lajuelle Chénier et sa poignée de “ patriotes” s'étaient retrunchés pour repousser les 2,000 soldats de Colborne, et dans laquelle aussi le P. Lefebvre, pendant plus de cinq ans, célébra tous les matins le sacrifice de Celui qui se nomme lüimême tantôt l’'Agnenu de l’holocauste et tantôt le Dieu des armées. Sous ses deux coqs gaulois fièrement juchés dans es airs, e)le montre dans sa muraille trouée les glorieuses cicatrices des boulets anglais, Tel un vétéran de là vieille garde porcant ses balafres et la croix des braves !
Les Anglais avaient entouré l'église, et, incapables d'en
faire sortir vivants ces forcénés de la liberté, ils y mirent le feu.
Chénier, dernier de tous, sortit de la fournaise. La scène ne dura que deux minutes: mais Ceux qui la purent voir ne l'oublieront jamais. 14e héros, en sautant du haut d'une croisée, S'affaissa sur le sol, une jambe brisée,
Ce n’est rien! Sous le plomb qui grêle à bout portant, Chénier sur un genou se relève un instant ;
Il se dresse, aveuglé de sang, l'habit sordide, Défiguré, hagard, effroyable, splendide,
Et, pour suprême insulte à la fatalité,
Le fier mourant cria: Vive la liberté [2
Il tomba frappé à mort dans le cimetière ; mais il n’y put être enterré ! Il n'était Âgé que de trente et un ans.
Une personne tout à fait digne de foi m'a affirmé que Chénier, trois jours avant sn mort, avait fait une confession généaie à M. l'abbé Chartier, curé de Saint-Benoît, un “ patriote ” ardent, et qu'il avait reçu l’absolution. Il existe une décla-
1- L'un des miens, Antoine Amiel de Lusignan, grand-père de ma femme, fut, tué à Saint-Denis par une balle anglaise, Iltomba.dans les bras de son fils, qui faisait le coup de feu à son côté.
2—Fréchette, La Légende d'un peuple (Chénier).
rution solennelle qui atteste ce fait, M. Chartier était alors en plein exercice de ses pouvoirs.
Au reste, le mandement de Mgr Lartigue, le seul qu'il semble aujourd'hui possible de trouver, où il est question d’excommunication, ne fut lancé qu’en janvier 1838, et la bataille de Saint-Eustache avait été livrée le 14 du mois de décembre précédent ; de sorte que Chénier et ses compagnons avaient eu le temps de se retrancher derrière des remparts plus sûrs que les murs de leur église, quand l’excommunication leur arriva,
Mais y eut-il de fuit contre les “ patriotes ” un mandement «l'excommunication, régulièrement lancé et canoniquement promulgué ? Il y x lieu d’en douter. Cette question est très grave et mériterait, maintenant qu'il n’y a plus rien à craindre ni à attendre des Anglais, d'être enfin écluircie. Ce serait quelque chose comme la revision du procès de Jeanne d'Arc. Résolue dans la négative, des noms que depuis longtemps on semble vouloir couvrir d'ignominie, seraient réhabilités ; et ceux à qui on oserait se permettre de dire : “ Vous, vous êtes d’une misérable famille d'excommuniés,” pourraient répondre : “ Non pas, mais de héros, mais de martyrs !”
Il paraîtrait que l’évêque de Montréal aurait lancé, à l'occasion de la rébellion, quatre mandements, datés respectivement le 24 octobre et le 20 novembre 1837, le 8 janvier et le 4 février 1838. ! On m'assure,à l’archevêché, qu'il n'y en eut que deux. Le Recueil des mandements n’en contient en etfet que deux, et, chose bien étrange, ils ne portent pus de date !
Le premier mandement inscrit au Recueil est celui du 24 octobre 1837. C’est le mandement dit de “ fidélité.” Il envisage la situation, définit les devoirs et la doctrine, inais n’excomnunie, ni ne menace personne d’excommunication. En voici le commencement : “ Depuis longtemps, N. T. C. F,, nous n’en-
1“ L'évèque de Montréal qui avait ordonné des prières et des jours de jeûne pur ses mandements du 24 octobre, du 20 novembre 1837 et du 8 janvier 1838. L'abbé Paquin (?), Mémoires.
‘J'ai retrouvé la date de tous les mandements de Mgr Lartigue ; les voici : 24 octobre, 20 novembre 1837; 8 janvier et 4 février 1838.” Dr Marsil, Lettre.
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Le second est celui du ces mots : “ Quelle misère ! ” “n'y sont pas plus excommuniés que dans le précédent; mais nous ÿ lisons ce qui suit: “Les rebelles savent les ordres que nous avons donnés à nos coopérateurs dans le saint ininistère de nadmettre aux sacrements de l'Eglise, même à l'heure de ln mort, sans une réparation préalable, aucun de ceux qui se sont montrés scandaleusement rebelles, et de refuser In sépulture ecclésiastique à ceux qui mourraient sans s'être acquittés de cette juste réparation.” Il reste à savoir si ces ‘ ordres,” dont aucune truce, paraît il, ne se retrouve aux archives de l'archevêché suprême importance et pour le salut de l'âme des insurgés ct pour l'honneur de leurs familles, ont été répétés à Saint- Eustache, avant la bataille du 14 décembre ? Les plus anciens de la paroisse aftirment que non. Des vieillards appartenant aux paroisses voisines, “ bureaucrates ” aussi bien que “ patriotes,” témoins de la bataille et que j'ai moi-même consultés, ne croient Pas qu'aucun mandement où “ordre ” de Mgr Lartigue, leur défendant sous peine de censure ecclésiastique de prendre les armes contre les autorités anglaises, leur ait été communiqué. Ils n'ont su que longtemps uprès la bataille qu'ils étaient “hors de l'Eglise” Le curé de Saint-Eustache, M. l'abbé Paquin, l’un des plus acharnés adversaires des “ patriotes” et qui s'est donné toutes les peines du monde pour montrer Chénier et ses Compagnons sous un jour défavorable, n’en dit pas un mot dans des Mémoires très circonstanciés et émaillés de pièces justificatives,
D'un côté, il n’eût certes pas manqué de porter à la connaissance de ses parossiens en fermentation de révolte le mandement d'excommunication de son évêque, ou toute injonction leur défendant sous peine de censure ecclésiastique de recourir aux armes ; de l’autre, il eût certainement mentionné le fait dans ses Mémoires (dont certains passages le montrent inconsciemment, lui et son vicaire, M. Descelles, sous un Jour flétris-
, malgré leur
1—M. le chanoine Archambault, chancelier, me dit que certaines pièces pour-
sant) afin de prendre Chénier en flagrant délit d’insuburdination religieuse. Ces Mémoires, écrits par lui ou par son vicaire sous ses yeux, sont un pamphlet dirigé contre Chénier “et les patriotes ” canadiens.
Si l'hypothèse que le décret de Mgr Lartigue n’x pas été porté à la connaissence des “ patriotes ” en temps utile est vraie, sont-ils véritablement excommuniés ? Leur mémoire, l’honneur de leurs familles, la justice, exigent que ce point soit éclairci, et que réhabilitation soit faite, s’il y a lieu.
Il est une parole de Chénier que je trouve belle à l’égal des plus sublimes paroles que l’histoire met dans la bouche de ses héros.
Il ne restait à ses côtés qu'environ deux cent cinquante compagnons, quand la troupe anglaise, appuyée par neuf pièces de canon, les cerna dans l’église. Plusieurs parmi les “patriotes” n'avaient pas d'armes. Ils en demandèrent à Chénier.
— Vous prendrez nos fusils à mesure que nous serons tués, leur répondit-il, en souriant mélancoliquement.
À part la sublimité, il y a dans la réponse du héros de Saint-Eustuche nn accent de résignation qui fait songer en même temps au soldat qui va combattre et au martyr qui va mourir.
C’est au milieu de cette atmosphère, moite encore du sang de ses concitoyens, que le P. Lefebvre exerça tout d’abord les charges de son ministère. Il n’y a pas de doute que ce que les écrivains appellent “l'influence des milieux” n’eut un profond effet sur son caractère et n'y laissa ses traces. Je l'ai plusieurs fois entendu parler des événements de 1837 ; mais jamais aucune parole d’amertume, ni de blâme à l’adresse des “patriotes,” n'est tombée de ses lèvres. Il comprenait ce qu'il y x de sacré dans l’homme qui verse son sang pour ses convictions ; il trouvait grand celui qui donne sa vie pour ses frères; et, sans doute, il se sentait capable lui aussi d’un amour “ fort comme la mort.”
Dans le missionnaire de Saint-Eustache.s'ébauchait, sous l'œil de Dieu, ’apôtre de l’Acadie.
for L rellen contre laïque sorter de fai Por Saintcion.
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