Le père Lievens
L y ;i quelques années, peu de temps après hi mort de celui dont j'entreprends d'écrire la vie, j'assistais à ini départ de missionnaires.
Le navire qui devait les emporter, amarré aux grands quais de notre Métropole, se mettait sous vapeur et l'on entendait sortir de ses flancs comme le grondement sourd des forces qui se tendaient, poiu' bientôt lui faire fendre les Océans. Et tandis que les matelots couraient, aiguillonnés par le commandement bref et sec
yi,j LE PÉRH LIHVENS
d'un second, chargé de préparer la manœuvre, les passagers, olBciers, commerçants, explorateurs et prêtres, l'un après l'autre, descendaient la petite passerelle, seul et fragile lien qui les retenait encore à la patrie. Sur les quais, la toule était accourue; elle se serrait en grappes sur les bords du fleuve, envahissait les plates formes des wagons stationnaires, s'accrochait aux bras de fer des grues, aux mâts des télépiiones; elle voulait voir ceux qui partaient, et elle était silencieuse, respectueuse, émue, cette foule, d'ordinaire gouailleuse et persitîieuse, parcequ'elle sentait, ce jour-là, combien étaient nobles, généreuses, fières, les âmes qui allaient })artir! Elles allaient ces grandes âmes, porter sur les rives s(.x;urs de l'Afrique, cette civilisafion dont nous sommes glorieux et au milieu des noirs, taire admirer, respecter et aimer le nom de la patrie belge.
Or, tout à coup, il se lit un grand silence.
Sur la passerelle apparaissait, droite dans sa robe noire, souriante et un peu effarouchée, une religieuse! Elle descendit; sept autres descendirent après elle. Et, comme une salve de toutes les poitrines, plus retentissants qu'un tonnerre, jaillirent les « hourrahs « et les « bravos ».
(' Ah! Monsieur, me dit un vieux général, qui avait les larmes bien près, ces femmes-là, nous aurions dû les recevoir chapeau bas. »
La sirène du navire siffla ses trois coups sinistres, et la grande machine s'ébranla. Elles sont parties.
LE PliRH LIHVENS jx
Quand après la traversée, elles abordèrent au port, la petite garnison de l'Htat détacha, pour les recevoir, un poste d'honneur, et, quand elles passèrent entre leurs rangs, les noirs soldats ont présenté les armes.
Pourquoi ces applaudissements ont-ils jailli de tous les cœurs? Pourquoi ces armes se sont-elles levées? Qu'y avait-il donc dans ce spectacle, pour taire vibrer ainsi à l'unisson les âmes?
Il y avait la vision soudaine, très nette, très saisissante, en pleine lumière, de ceci :
Des vies qui se donnent sans retour sur elles-mêmes, des vies qui .se sacrifient sans aucun espoir d'ici-bas.
Et cette vision est grande; elle est inattendue, hélas! par nos temps égoïstes; et elle est bonne à voir, parce qu'elle soulève l'âme par-dessus les régions basses où d'ordinaire on la laisse ramper.
Or, ce que cette foule, dans un soudain frémissement d'enthousiasme, applaudissait ce jour-là, c'était le départ qu'elle voyait, et qui lui laissait pressentir le dénuement et la misère de la vie là-bas, au loin, par-delà les mers, au milieu de peuples abandonnés et sauvages.
Le livre que je vais écrire est le tableau de ces vies pressenties, le détail de ces existences sacrifiées, l'héroïsme de ces jours passés au service des pauvres sauvages, par amour pour le Maitre, qui les aima le premier et, pour eux comme pour nous, versa son sang au Calvaire. C'est la vie humble, ignorée, la
LE PHRE LIEVENS
vic-martyrc, (.run Prêtre, né dans un petit village des Flandres, de cette forte race de laboureurs que les fadeurs des villes n'ont pas encore amollie et souillée, dont le rêve fut de vivre et de mourir pour ses frères, et qui s'en alla, sachant bien qu'il allait à la mort, se donner à eux sous l'impitoyable ciel de l'Inde. Il a suffi de six ans pour l'y tuer.
Il est revenu mourir ici, souriant, sans un regret, heureux de s'être donné et heureux de mourir. « Puisque le Christ est mort pour nous, il faut aussi que nous sachions mourir pour nos frères! »
Et j'ai confiance que cet exemple, lui aussi, sera bon à voir et qu'il sera compris, et qu'il aidera les âmes Il se hisser plus haut que nos misérables petites vies d'aujourd'hui, si bas enterrées dans de personnelles et é":oïstes jouissances.
Louvain, en la fête de l'Attente du Sauveur, 1895.
CD
Enfance & Études
L'R la voie ferrée qui joint Ypres et Roulers, à distance à peu près égale des deux villes, s'élève la belle tour gothique de l'église de Moorslede. Là, fut baptisé le P. Constantin Lievens, l'apôtre du Chota-Kagpore. Avant d'écrire sa vie, j'ai voulu faire à son village natal un pieux pèlerinage ; j'ai prié devant les fonts où il reçut le baptême, lui,
LE PÈRE LIEVnXS
qui était appelé à répandre à tlots, dans les Indes, Teau régénératrice des âmes.
Un cercle de maisons et de fermes, très peu profond, entoure l'église; le reste de la commune, peuplée de 6,500 âmes, s'éparpille dans cette belle et féconde terre de la Westflandre, au sein de petites métairies, ombrées de grands arbres, bordées d'aubépines, qui font, dans les champs blonds, comme des ilôts de verdure.
Il huit marcher un assez long temps avant de rencontrer celle où naquit le P. Lievens.
Petite ferme, riante et proprette, aux murs crépis de chaux blanche; cinq fenêtres y découpent leurs baies noires et ouvrent, de droite et de gauche, comme des ailes, leurs volets verts. La porte est une de ces portes antiques à deux battants superposés. Le battant d'en bas ferme à la bobinette; le battant d'en haut, ouvert d'habitude, ferme au verrou. Pas d'étage, mais un haut toit de chaume moussu couvre la maison et l'étable ou l'écurie qui fait corps avec elle. Adossée à la terme, une remise en planches pour les chariots; plus loin, à angle droit, la grange.
Devant, dans la cour, une pompe creusée dans un vieux tronc d'arbre, un bûcher, des meules de froment,, des silos de betteraves et, ombrant le tout, un vieux noyer.
On le voit, c'est la petite ferme des Flandres, liumble, traditionnelle, où vivent et labourent les fils, comme ont vécu et labouré les pères.
Constant y naquit le 11 avril 1856.
Dans un agenda où, l'année de sa mort, il écrivit
LE PERH LIBYENS
Félix,
Louisa ,
Julia,
Francis,
au crayon quelques notes éparses, il a donne lui-même un croquis de sa généalogie :
« My Father was John. His l'atlier was Francis.
Francis Iiad : Petrus, 1-rancis, Johan (mv father), Léo, Aloys, Julia, Teresa, Barbara.
My Father Johan.
My Mother Barbara Depuydt.
Brothers and Sisters ii.
Amelia, married to Constant Blomme.
Petrus, » to Melanie Supply.
to Leontina Ostyn.
to Ferdinand Soenen.
to Louis Demonie.
to Teresa Scheldeman.
Constant, Jesuit.
Natalie, married to Flenry Duyck.
Lucie, » to Edward Wallays.
Silvie, » to Henry Callens.
Henry, » to Maria Van Nevele.
Il descend plus bas et nomme, vivants ou morts, ses quarante et un neveux et nièces. Je note ces détails pour montrer, dès ce premier pas, un des caractères du P. Lievens : son intense amour de sa famille. A peine ses doigts pouvaient-ils tenir le crayon ou la plume, quand il en évoquait ainsi devant lui, par noms et prénoms, tous les membres aimés.
J'ai pensé aussi qu'en un temps, où les théories d'hérédité et les ambiances ont tant de vogue, il ne serait pas indifférent de montrer quel démenti leur donne ce prêtre et ce missionnaire, choisi parmi les branches d'un
vieil arbre, qui toutes poussaient à fleur et à fruit. Si haut que l'on remontât dans les vieux souvenirs, le soir, devant l'âtre, dans la petite chaumine, la mémoire même ne s'éveillait pas ni d'un prêtre, ni d'un missionnaire.
Constant Lievens apparaissait donc le septième d'une lignée qui devait monter à onze.
Il est aisé de se figurer ce que fut son enfance. On sait quelle est la vie des enfants dans ces petites fermes où, tandis que le mari travaille aux champs, la femme entretient la maison, fait les repas, soigne l'étable et le poulailler, trait les vaches, bat le beurre, fait les lessives, les coutures et les remaillages, et, dans les intervalles, soigne aux enfants. A peine sevré. Constant fut confié à la grande sœur Amélie, et l'on voit d'ici le tableau. Les plus grands envoyés à l'école, et les plus petits, sous la garde d'Amélie, courant dans la cour ou sur l'accotement des chemins qui longeaient la ferme, jouant leurs petits jeux, se roulant dans la poussière, humant, sous le soleil, le grand air pur des champs qu'embaumaient les blés en fleur!
Quand l'âge fut venu d'aller à l'école. Constant y suivit ses aînés. De la ferme au village, la route était trop longue, pour que les enfants pussent rentrer au gîte entre la classe du matin et la classe du soir.
On les chargeait, au départ, des provisions pour le midi : de grosses beurrées de pain, parfois un fruit. Ils allaient, en arrivant, les déposer chez une bonne vieille femme du village. Celle-ci leur préparait, pour le midi, du café ou du lait coupé d'eau. Quand sonnait V Angélus,
ils accouraient, le frère aine faisait le partage, et le petit bataillon y mordait à belles dents. Or, la vieille femme qui présidait à ce petit repas vit encore, et elle raconte que l'autorité de l'aîné n'était pas fort bien établie; fréquemment s'élevaient des murmures. Seul, le petit Constant ne se plaignit jamais de sa part. Et quand surgissait une dispute, atîairé, il courait d'un parti à l'autre, s'accrochant ici à un veston, là à une jupe, et ne se donnant de repos que la paix ne fut faite.
A l'école, son attention, sa docilité, ses progrès surtout, étaient merveilleux; une bonne Sœur de Saint- \'incent, qui lui donnait la classe ^ disait volontiers de lui : « Laissez aller ce petit Constant, il fera un bien immense dans le monde, j'ai idée qu'il deviendra évéque. » Un évèque de ce petit paysan!., et l'on riait de la Sœur visionnaire.
A 4 heures en hiver, à 5 heures en été, la petite caravane s'en retournait à la ferme. Là avait lieu le repas de la journée : un potage épais et des pommes de terre au lard; les dimanches et les grands jours de fête, un morceau de viande, très mesuré aux petits.
Cette vie dure, austère, — la vie, en ce temps-là, de tous les petits paysans des Flandres, — • taisait aux enfants des corps fermes et forts, des natures robustes et généreuses.
Une grande souffrance allait, — sitôt déjà! — lui tremper le cœ'ur.
Il avait onze ans; il venait de faire sa première communion... et Dieu lui enleva sa mère! Elle mourut
LE PÈRE LIEVEXS
le r' août 1867, âgée à peine de 47 ans. Il se fit dans le cœur de l'enfant une déchirure qui ne se ferma jamais plus... le souvenir de sa mère le suivra toujours. Aux Indes, plus tard, elle reviendra à chaque pas devant sa pensée, et il n'y aura plus, dans sa vie, qu'une espérance : la revoir au Ciel!..
Au collège, un jour, un de ses camarades, rappelé à la maison par dépêche, lui jette en partant ce seul mot : « Je m'en retourne, ma mère est malade! » Constant pâlit, demeure immobile, puis éclate en sanglots... On lui demande ce qu'il a, pourquoi il pleure!.. « Ah! répond-il, je songe qu'il va peut-être perdre sa mère ! »
Mais ce cœur, si doux et si tendre, est un cœur fort déjà, et sa douleur n'énerve pas son courage.
La- mort de cette mère, au sein d'une si nombreuse famille, faisait un vide immense... Qui la pouvait remplacer?.. On partagea entre beaucoup de jeunes épaules le faix qu'elle portait vaillamment toute seule. Constant eut son lot. Il n'alla plus à l'école et fut occupé aux menus travaux de la terme.
Il savait alors ce que l'on enseignait dans les écoles de village : très bien son catéchisme, convenablement sa langue maternelle : le flamand, pour lequel il garda, jusqu'à la fin de sa vie, une prédilection marquée; assez bien d'histoire sainte, vaguement la géographie du pays et les quatre règles fondamentales de l'arithmétique. C'était bien assez pour cette vie des champs à laquelle le destinait son père.
Il fut chargé de mener paitre les vaches. Il aimait à
rappeler ce souvenir, et comment il allait les suivant au bord des longs chemins et dans les prés verts; il les aimait, les appelait par leurs noms, les regardait dans les yeux comme pour y lire des réponses, il leur faisait des mines et, quand elles tournaient vers lui leur tète et leurs naseaux fumants, il leur faisait des caresses.
La nature, pleine de mystères pour lui, l'attirait d'un charme aigu et pénétrant. Il souriait au soleil, aux fleurs, aux petits oiseaux qui chantaient dans les buissons. Si quelque alouette, soudain, devant lui, s'éle\ait de son beau vol droit, en sifflant à pleine gorge son chant si beau, si gai, sous le bleu du ciel, il s'arrêtait immobile, comme en extase, il la suivait encore, encore; la cherchant s'il la perdait, et battant des mains quand il la retrouvait, comme un point noir dans l'espace immense.
Or, après trente ans, son cœur n'aura pas changé. Le comte le Grelle, qui parcourut avec lui tout le Chota-Nagpore, lui retrouvera ce même enthousiasme et cette même puissance de la nature : « Il aimait, écritil, les fleurs, les oiseaux, les arbres; il avait à les voir un plaisir très doux et qui charmait ses voyages. »
C'étaient à lui, comme à saint François, des frères et des sœurs donnés par Dieu. Il eût, comme lui, parlé à « mes sœurs les hirondelles » et, comme lui, doucement, il eût écarté du chemin un pauvre ver de terre, de peur qu'on ne l'écrasât en passant.
Il fut appelé assez vite à une dignité plus haute, il fut attaché aux soins des chevaux : il v en avait deux à la ferme; il put leur donner l'avoine et le fourrage.
LE PÈRE LIEVEXS
aider A leur mettre les harnais, même les monter parfois. Et de même qu'il avait aimé les vaches, il aima les chevaux. Il arriva à les connaitre, à les conduire, et, comme il était bon et doux, à se faire aimer de ces vaillantes et nobles bêtes.
Et Dieu avait, dans ces petites choses, de grands desseins.
Un vicaire de Moorslede s'intéressa à ce petit paysan. Il le vovait au travail, toujours souriant, toujours heureux; maintes fois, dans leurs rencontres, il avait causé avec lui, s'attardant à l'écouter, s'émerveillant devant la profondeur de ses réflexions naïves. La pensée lui vint que cette petite àme si ouverte, si chaude, n'était point faite pour s'user à creuser des guérets.
« Constant, lui dit-il un jour, si vous deveniez prêtre?.. »
Le petit pâlit et, croisant ses deux mains sur sa poitrine, comme pour serrer son cœur qui bondissait : « Oh! si je pouvais! s'écria-t-il, si je pouvais! »
Et tout fut bientôt décidé; Johan Lievens consentit; et, dès le lendemain, le vicaire commençait à donner au petit Constant les leçons de français nécessaires pour qu'il entrât au Séminaire de Roulers. Après un an, Constant, doué d'une singulière facilité pour l'étude des langues, était prêt.
Dans l'intervalle, le vicaire avait obtenu pour son protégé une bourse qui couvrit les frais de la pension, et, en octobre 1871, Constant Lievens entrait en sixième au petit séminaire.
Il avait 15 ans. Solide, bien découplé, il avait la
santé robuste des campagnards, mais il en avait aussi la timidité et la gaucherie. Sa vie, passée tout entière jusqu'alors au sein de sa lamille, et, en dépit de ses dix frères et sœurs, dans l'isolement du monde, le disposait peu au tourbillon bruyant d'un pensionnat.
Il en lut comme étourdi la première année; ses places de concours s'en ressentent; mais il se reprit bientôt et, dès l'année d'après, en vaillant lutteur, il tient la corde.
En sixième, il n'a que. le prix de conduite et d'application. En cinquième, il a le second prix d'excellence; il a le premier prix en quatrième; il le garde en troisième et en seconde, mais il le perd en rhétorique, où il n'arrive qu'au second rang. Son rival plus heureux était un jeune poète flamand, Rodenbach, enlevé trop tôt à la Flandre et aux lettres.
Sa vie au collège, correcte et douce, se passe sans incidents : elle ne laisse à ses condisciples aucun souvenir qui émine... Ils le revoient dans une mémoire déjà lointaine, comme ils l'ont vu, bon, affectueux, timide, d'une piété fervente et calme, travailleur surtout, acharné, opiniâtre, à qui la besogne réglementaire ne suflit pas, qui la surcharge d'études particulières, et tout spécialement de l'étude des langues.
En rhétorique, il avait poussé assez loin l'étude de l'allemand, de l'anglais et de l'italien, pour lire, dans leur propre langue, Klopstock et Goethe, Shakespeare et Longfellow, le Dante et le Tasse, les lettres de sainte Thérèse et les Fioretti de saint François. En philosophie, il se mettra au sanscrit.
LE PÈRE LIEVEXS
C'est Cil philosophie d'ailleurs qu'il eut ses plus beaux succès : i""" prix d'excellence, 2"-' prix de logique et de métaphysique, i'^'' prix de philosophie de la religion, i""" prix de sciences, i" prix de philologie grecque et latine.
Ah! Monsieur le vicaire de Moorslede, vous aviez raison : le petit pâtre n'était pas fait pour user sa vie à creuser des guérets.
Et pourtant comme son cœur bondissait quand, venues les vacances, s'ouvraient les portes du petit séminaire. Comme il volait à la petite ferme aimée, embrasser son père, et ses Irères, et ses sœurs! Et quand la première eftusion d'amour était là versée, comme il allait vite à l'étable et à l'écurie revoir ses vaches et ses chevaux et, sous l'abri débordant du chaume, les vieux nids d'hirondelles!
Et il se remettait à son travail de pâtre et de fils de fermier, il allait aux champs aider à ses frères, mettre en moyettes les gerbes fauchées , ou les charger, dorées et parfumées, sur les grands lourds chariots.
Au Séminaire
rhétorique, se souleva pour Constant la grande question de l'avenir.
Pour répondre aux desseins de Dieu sur lui, dans quelle direction devait-il orienter sa vie?
Question de capitale importance, car elle décide de toute une existence humaine; et toujours troublante, car deux esprits, hélas!
se disputent nos cœurs et, plus que jamais, en ces heures de considération suprême, s'arrachent nos âmes.
j2 LE PÈRE LIEVEXS
Nous avons, sur ce moment critique de sa vie, un témoignage bien précieux : celui du saint prêtre qui fut alors son confident et son directeur de conscience, M. Hannen, curé de Leffinghe.
« Quand, à la fin de sa rhétorique, nous écrit-il. Constant vint me parler de sa vocation, il me déclara, dès l'abord, qu'il était entré au Petit Séminaire, dans la pensée de se faire prêtre. Depuis, le désir le tourmentait d'une vie plus sacrifiée, de la vie des missions, toute dévouée au service et à la gloire de Dieu. Une pensée l'arrêtait. Ses bienfaiteurs et ses parents comptaient sur lui et s'attendaient à le voir rester dans le diocèse. Pouvait-il leur déplaire et ruiner leurs espérances? ))
C'est donc là ce qu'il veut dans la vie : « se sacrifier davantage!., ne vivre que pour servir Dieu dans les âmes. »
Et lui-même? Et le bonheur?.. Et la douceur des choses du monde, si souriantes aux yeux et au cœur inexpérimentés du jeune homme? Il n'en est pas question. Et s'il s'arrête... oh! ce n'est pas qu'il ait peur, ce n'est pas qu'il songe à lui... il songe aux autres, il a peur poiu' les autres! De lui-même, il n'a pas souci !
Constant Lievens n'était plus un enfant : il avait vingt et un ans quand il débattait ainsi le sort de sa vie. Il avait, devant lui, ouvertes toutes les carrières : ses études lui donnaient accès à toutes, et ses triomphes de collège lui assuraient d'heureux présages. Xon ! « se sacrifier davantatie! »
Sans doute, dans ces heures, où, à travers le temps, volent les pensées, il s'était vu, dans sa petite cure, entouré d'une ou de deux sœurs chez lui réfugiées : il avait vu cette vie sainte, retirée, bienfaisante et généreuse. Non ! « se sacrifier davantage ! »
Oh! combien petits, à côté de ces désirs héroïques, paraissent les bas calculs du monde. Mettez donc en regard de ce fils de fermier rêvant l'immolation, un fils de bourgeois méditant à faire fortune; et tel autre, fils de gentilhon;ime, comptant comment s'v prendre pour élargir la chasse et les écuries paternelles!
L'on entend parfois, dans le monde, de bonnes gens se plaindre de voir le clergé recruté si bas !
Il convient de se ressouvenir d'abord que le Christ a choisi de sortir de là, du petit peuple et du petit ouvrier.
Il est bon de penser ensuite qu'il faut faire les cœurs larges, si l'on y veut voir germer de grands désirs; et l'ambition, le luxe, la vie molle et enflanellée, la soif de l'or, la course aux honneurs, font des cœurs rétrécis, pour qui la vie se résume en deux choses très vaines et très basses : le plaisir et l'argent!
Le pauvre n'est accoutumé ni à l'un ni à l'autre, sa dure vie de travail l'a fait tout prêt à accepter la souffrance. . . Tombe alors dans son cœur une étincelle d'en haut, rien ne l'arrête : « Me voici. Seigneur! »
Quand le Christ se choisit ses apôtres, c'est parmi ces cœ^urs-là qu'il les prit. « A moi les pêcheurs des lacs ! » Et ils laissèrent là leurs filets et leurs barques et ils vinrent. Il appela un jour un riche aussi :
j , LE PÈRE LIEVHXS
« Vendez vos biens et donnez-les aux pauvres, et puis venez et suivez-moi! « Le riche s'en retourna, mais il ne sut pas vendre ses biens, et il ne revint plus!
O le libre cœur des pauvres!
Un lien pourtant le retenait, je l'ai dit, lien de l'Ame. Ses parents, qui comptaient sur lui; son bientaitcur, dont peut-être il aurait déçu les espérances.
Il ne le rompit pas et commença son cours de philosophie. Au bout de cette année il revit son directeur d'àme :
« Il terminait sa philosophie quand il me déclara que, dans la Compagnie de Jésus seule, il pourrait satisfaire à l'inextinguible soif d'études « onhliischharcii -iicbt » et au brûlant zèle des âmes que Dieu lui inspirait... mais la crainte d'attrister ses parents le dominait encore. Je lui recommandai de ne pas laisser passer la grâce divine, je lui dis que l'appel de Dieu devait l'emporter sur les desseins des hommes, et le reste; mais, son entrée au grand séminaire ne taisant pas obstacle à ce qu'il entrât plus tard dans la Compagnie de Jésus, je n'osai pas insister. Certes, je voyais dans ce généreux cœur, dans cet esprit si bien doué et si puissant, plus d'étoffe qu'il n'en lallait pour l'aire tout genre de bien, mais son mouvement était trop impétueux « ie oiisliiuiiig », à mon avis, pour le lancer dans une voie déterminée. Je l'abandonnai à la conduite de Dieu. »
Il entra donc au grand séminaire de Bruges, le 30 septembre 1877. ■
Il y fut, comme à Roulers, l'infatigable et l'opiniâtre
L]-; PERE LIEVEXS
travailleur que j'ai dit. Après un an, il reçut la cléricature et les ordres mineurs.
L'attention de ses supérieurs avait été frappée par ce jeune clerc, d'un esprit manifestement supérieur et qui s'attachait au ' travail avec une si indomptable énergie. Ils avaient décidé de l'envoyer à Rome terminer, dans l'Université grégorienne, ses études de théologie, quand, tout à coup, le dernier lien du cœur qui l'enchaînait, il le rompt et le brise. Il écrit, le même jour, à l'évèque de Bruges , pour lui demander .sa démission, et au provincial de la Compagnie de Jésus, pour le prier de l'admettre au noviciat de IVonchiennes.
O la vaillance des cœurs libres!
Il écrit, et sa lettre est un chant!
« Loué soit Jésus-Christ. Amen.
» Que le nom de Dieu soit béni et bénis soient éternellement Marie et Joseph, qui m'ont si étonnamment protégé en ces jours !
» Je vais pouvoir quitter le séminaire et, dans peu de temps, venir vous faire mes adieux.
» Pour Dieu seul vivre, peur Lui seul souffrir et pour Lui peut-être mourir, ah ! c'est trop de bonheur pour un cœur d'homme!..
» A bientôt! Que Dieu vous bénisse : depuis longtemps je prie pour vous; un jour ensemble nous serons au Paradis.
» Constant. »
La lettre ne porte pus de date, mais elle doit avoir été écrite en octobre 1878. Elle est adressée à deux amis intimes qu'il s'était faits à Roulers : Louis et Romaine, et qui entretenaient des rapports d'amitié avec toute sa famille.
Il les avait mis, durant les vacances, au courant de ses projets, comme il avait fait d'ailleurs de son Père et de sa Sœur aînée... et nul ne l'y avait contredit. Chez ces braves chrétiens, quand Dieu appelle, il faut partir et, le premier, le vieux père lui avait dit , comme autrefois à son fils le vieux Tobie : « Va, mon enfant, marche droit; que Dieu soit avec toi dans le chemin et que son ange t'accompagne ! »
Il entra à Tronc hiennes le 22 octobre 1878.
Au Noviciat
A pensée maîtresse qui l'avait conduit à sonner à la porte du noviciat des Jésuites était manifeste. C'était l'ambition de se vouer aux missions des infidèles. Il ne s'en cache pas.
Dans une lettre adressée à des amis qui l'avaient aidé à son pieux et héroïque dessein, il écrivait : « Grâce aux
j {^ LE PliRE LIEVHNS
Cœurs de Jésus et de Marie et à saint Joseph, ce que je désirais si ardemment « betgeeii ik ^oo vnrig geiucnscht had » va, très vraisemblablement, se réaliser : j'aurai l'autorisation d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Quelle œuvre de miséricorde vous aurez faite en m'encourageant!.. Vous aurez converti et sauvé toutes les âmes que je pourrai convertir et sauver... Vous savez que c'est là le but vers lequel Dieu semble m'appeler. »
Mais en abordant le noviciat, ces désirs personnels on les dépose, on s'abandonne. Tel qui rêvait les Indes régentera une classe de grammaire dans un collège d'Europe; et tel autre peut-être, qui rêvait d'une chaire de sciences ou de philosophie, est envo3'é dans les Sunderbunds, au milieu de pauvres Bengalis camper entre l'Hugly et le Mutlah.
Le noviciat n'est point fait pour former des missionnaires, mais pour former des Jésuites; c'est-à-dire des hommes prêts aux missions comme au reste, et au reste comme aux missions. Sans doute, dans les déterminations que prennent les supérieurs, ils tiennent compte des désirs; mais le désir personnel est trop sujet à illusion pour leur servir d'unique règle.
Tout bon soldat convoite les premiers rangs dans les batailles; beaucoup sont tenus dans les camps de réserve et dans les garnisons. Aimer se battre est bien;' mais il faut aussi, sur ordre, savoir monter la garde, lût-elle simple garde d'honneur.
Le Frère Lievens eut à faire ce premier sacrifice et, de ce jour peut-être, date chez lui l'habitude de ce mot
très simple et très grand, qu'il disait avec une grâce et une onction touchantes : « Comme Dieu voudra! — Zoo ah God ïuilt «... C'est le dernier mot qu'ait écrit sa main avant de mourir.
Il nous reste un portrait de lui à cette époque, pris durant ses derniers jours de séminaire et laissé en souvenir à sa famille et à ses amis. Figure sérieuse et sympathique, avec des yeux noirs très profonds et très doux, couverts de forts sourcils se rencontrant en un pli d'énergie. La pose est dégagée, mais simple, sans prétention d'effet. Et pourtant ce beau fort jeune homme avait gardé, non plus la gaucherie, mais la timidité de son enfance. Il n'osait qu'avec peine se mêler aux conversations de ses conovices : quand il lui arrivait d'y glisser une phrase, il rougissait; plus souvent il écoutait, recueilli, sans mot dire. Le Père Maître, — les novices appellent ainsi leur directeur, — s'en aperçut bientôt et, pour le corriger de ce défaut d'audace, qui eût annulé ses facultés les plus belles, il le fit venir tous les jours, à heure déterminée, causer avec lui; et, à deux, tantôt dans la chambre du Maître, tantôt dans les jardins, ils conversaient longuement. Cet exercice, asservissant à coup sûr pour le Maître, fut éminemment profitable au novice et le guérit à jamais... « J'étais un timide, me dit-il un jour, mais j'ai fini par découvrir qu'au fond de la timidité il y a énormément d'amour propre. On a peur de ne pas réussir, de paraître maladroit, ou pas malin, ou ridicule... Et l'on ne dit rien ou l'on ne fait rien... Au fond, tout cela est petit et méprisable. »
LE PÈRE LIEVEXS
A Tronchieimes, le F. Lievens retrouvait sa chère campagne et sa belle terre des Flandres; pas bien différente, pour se rapprocher du cœur du pays... il la voyait durant ses promenades, et même dans l'enclos il la retrouvait avec les vaches de la métairie, les grands chiens de garde et les poules picorant au jardin. Cette ferme, devant laquelle il passait en égrenant son rosaire, lui rappelait la petite ferme de Moorslede, et le souvenir lui revenait de tous les aimés laissés là; souvenir sans tristesse, car il ne regrettait rien, mais souvenir plein de tendresse et d'amour; il les voit, il les entend, il les suit... quand il leur écrit, il les appelle tous par leur nom.
« Ah! je le sais, écrit-il après sa grande retraite de décembre, nous nous aimions beaucoup et mieux que jamais; quand nous nous sommes séparés, j'ai senti combien nous étions attachés les uns aux autres; mais qu'est-ce qu'une séparation de quelques années faite par amour pour Dieu, à côté de la réunion éternelle qui en sera la récompense! Cette pensée me remet à la mémoire notre chère Mère, depuis si longtemps déjà près de Dieu... Ne l'oublions pas, car elle ne nous oublie pas, elle!.. Priez pour moi, je prie pour vous; faisons bien notre devoir et nous serons tous ensemble au paradis. . . »
Puis, de tous il s'informe; de son père : « Cpntinue-t-il à se bien porter? Quand le temps est beau, fait-il sa promenade? »
D'Amélie, de Julie, de Louise, du petit Pierre.
« J'ai tant de choses à vous demander et j'en ai tant
à VOUS dire... Quand pourrai-je attendre la visite de quelqu'un d'entre vous?.. »
» Si quelqu'un de vous venait me voir, que je serais heureux et quelles bonnes heures nous passerions ensemble! »
Et toujours la lettre se termine par ces mots touchants, qu'il met à part en une ligne isolée, comme s'il voulait marquer la solennité qu'il y attache :
« Vadcr, gccf iiiij iiwen ^cgen.
Père, donnez-moi votre bénédiction. »
Mais, dans la petite ferme de Moorslede, le temps ne se trouvait guère ni d'écrire des lettres, ni d'entreprendre des voyages. On ne lui répondait pas et on ne venait pas le voir. Il s'en plaint doucement à ses amis Louis et Romaine.
« Je me demande souvent comment vont mon père et Amélie, et mes frères, et mes sœurs. Ils ne m'ont pas encore écrit; j'imagine qu'il leur va bien et je les mets tous entre les mains de Dieu...
» Je leur ai demandé de venir me voir, mais... je n'ose guère l'espérer, le trajet est trop long... Entin... ce bonheur m'arrivera un jour...
» Louis, quand les beaux jours reviendront, tâchez de m'amener mon père; je voudrais beaucoup le revoir encore; il me senible tant vieillir! »
La pensée du revoir, de l'éternel revoir au Ciel, le poursuit toujours et le console.
« Je voudrais pouvoir vous dire combien je trouve de consolation dans la pensée, qu'après quelques années, nous serons ensemble au Ciel, pour toujours! »
LE PERE LIEVEXS
Ce sont ses souhaits de nouvelle année. Un an après, dans la même circonstance : « Ah! nous serons bientôt ensemble au Ciel et pour toujours! pour toujours! Oui, pour toujours avec Jésus, Marie et Joseph. Oh! que cette pensée donne de courage! Comme elle rend prêt à tout sacrifier et à tout souffrir! »
« Romaine, demandez à Jésus qu'il me fasse souffrir quelque chose pour lui; lui qui a tant souffert pour nous. »
Peut-être trouvera-t-on que je m'attarde à ces lettres, mais elles ont dans leur douceur intime et la simplicité de la langue où elles sont écrites, un charme dont je ne me défends pas :
« On dit qu'on rêve souvent de ce qu'on aime; que de fois, durant la nuit et dans mes rêves, je fais des promenades à la maison!
» Tantôt, c'est père que je vois, la bêche sous le bras, faire le tour de sa terre. Tantôt, c'est Amélie revenue du marché et ne tarissant pas à dire les nouvelles; tantôt Natalie, Lucie et Sylvie, grandes maintenant; puis Louis, qui va bientôt tirer au sort, et Louise, et Henri et Julie qui rentrent... Et la petite Sylvie de Louise plus triste qu'elle n'est grande « drocvcr dan :;e groot is. » Oh ! que je bénis Dieu et que je suis heureux de vous savoir tous si bien et en si bonne santé. Rien ne saurait me donner de plus grande joie!.. Quel bonheur j'aurai quand nous nous retrouverons encore ensemble, et que je pourrai fouler encore le sol si connu et si cher « gelicfdcn grond! » C'est alors que le monde sera sens dessus dessous! »
Li: PÈRE LIEVENS
<r Vader, gecf viij iiiuen ;;cgci!.
Père, donnez-moi votre bénédiction. »
On croit souvent dans le monde que, pour nous avoir séparés de nos parents, la vie religieuse a détruit en nous leur amour. On s'imagine qu'ils nous deviennent indifférents, étrangers même!
Il me semble que ces lettres si tendres, si affectueuses si pleines de vie familiale, rendent bon témoignage de nos cœurs. L'amour de Dieu n'éteint pas les autres amours : il les purifie et les avive.
En est-il de même dans la vie du monde?., et quand surviennent, absorbants et dominateurs, les autres amours de la terre, que laissent-ils debout dans les cœurs des vieilles affections de la famille?'.. Même quand ils ne les ruinent pas, comme ils les font passer au second rang et reculer dans l'ombre!
Au noviciat, il édifiait non seulement les jeunes novices mais les vieux Pères de la Maison^ accoutumés pourtant à voir passer devant leurs yeux ces fraîches et brûlantes vertus de noviciat, dans toute l'expansion d'une ferveur première.
Il était d'une angélique piété, d'une humilité simple et sincère, obéissant jusqu'au scrupule et, par devoir, mettant tout son esprit et toute sa volonté à ce travail premier et principal du novice : la formation, le dressage de l'âme.
Son âge plus avancé, les études de théologie qu'il avait commencées, surtout les Ordres qu'il avait déjà reçus, l'entouraient, de la part des autres, d'un respect et comme d'une vénération qui le gênaient parfois et
qu'il ne s'expliquait pas : « Pourquoi?.. Je n'y entends rien!.. Je ne suis qu'un petit paysan, moi! »
Aux heures de récréation, il était gai, rieur, plein d'entrain et de joie communicative. Il jouissait d'ailleurs de sa nouvelle vie.
« Ma santé est excellente. Je suis très heureux, très gai... et pourquoi ne le serais-je?.. Est-ce que Dieu ne nous envoie pas tout ce qui nous arrive? Si le ciel tombe, nous serons tous dessous.
» God leeft die ailes ^^eeff.
» Valt den hemel, luij :;tlten er alkn onder.
» Les plus attrapés seront ceux qui portent de grands chapeaux, comme François et Henri.
» Nous sommes ici quatre dans la même chambre : un de mes compagnons est pris parfois de lou rire à se rouler par terre; c'est un Gantois. Un deuxième vient du midi de la France. Le troisième est un Anglais.
» Il y a quelques jours, un curé du diocèse de Tournai est entré au noviciat. C'est plaisir de voir comme il se fait jeune au milieu de nous, jeunes!
» Je prie pour vous tous... Venez donc, que je vous voie ! »
Un de ses conovices, qui l'observa de près, a recueilli sur lui ces souvenirs :
« Sa ferveur était extraordinaire, une ferveur de saint. Devant le Saint Sacrement, il ressemblait à un ange. Durant la méditation, à genoux sur son escabeau, les mains jointes et légèrement appuyées sur la table, il demeurait immobile comme un marbre. Le soir, avant de se coucher, il disposait sous son oreiller son crucifix,
son livre de règles et son rosaire... Il lui était doux de reposer sur ces chers objets, dont saint Jean Berchmans disait qu'il aurait voulu mourir en les tenant sur son cœur. (( Ciim bis tribus libenter vioriar. »
» Il avait composé un petit commentaire des Litanies de la sainte Vierge, dont il aimait à parler.
» Sa dévotion était toute naïve. Il aimait beaucoup saint Stanislas et, quand il se croyait seul à la chapelle, il allait s'agenouiller sur les marches de son autel, comme pour lui parler de plus près. Je l'y ai surpris. Quand, pour ses travaux, il avait besoin d'un texte de l'Ecriture sainte ou d'une citation d'auteur, il allait les demander à saint Stanislas, puis prenait le livre et n'avait jamais à chercher longtemps. A table, il était tout absorbé en Dieu; préférant même les jours où la lecture est suspendue, pour pouvoir s'abandonner davantage à ses saintes pensées.
» Prompt au lever, il était toujours des premiers à la chapelle : quand sonnait la cloche des exercices, comme un ressort qui se détend, il laissait tout et marchait. »
Voici le témoignage d'iui autre :
« C'était un saint, entouré d'un tel prestige devant les autres, que certes ni son âge plus avancé, ni les Ordres qu'il avait reçus ne suffisent pas à expliquer. Il lui venait manifestement de l'extraordinaire ferveur avec laquelle il pratiquait toutes les vertus du noviciat. Sa conversation, toujours pieuse, avait quelque chose de chaud, d'entraînant, qui stimulait le zèle de chacun. Il y avait dans l'enthousiasme de sa parole une nuance de sainte exaltation, comme il v avait
dans certains de ses actes un manque de prudence humaine, que nous étions tentés de lui reprocher comme une fiuite et qui était, chez lui, la fidélité à un appel spécial de Dieu. Je vise ici son ardeur pour le jeûne, dont d'autres vous aurons parlé.
» Bref, s'il est devenu plus tard le héros que nous admirons, il s'est préparé à le devenir au noviciat même, par la sainteté de ses désirs et la perfection de sa prière. »
« Sainte exaltation... manque de prudence humaine! » \'oici qu'apparaissent pour la première fois ces deux reproches : ils reviendront souvent dans sa vie... Ce fut, en effet, un enthousiaste et un téméraire!
Pas mal de gens l'ont dit autrefois de saint François Xavier. N'a-t-on pas dit des apôtres qu'ils étaient fous?
Mais n'anticipons pas!
J'ai dit que le novice, en entrant, doit se préparer à tout. Sans doute il eût tout accepté, mais, au fond de son âme, il nourrissait l'espoir de voir ses chefs l'envoyer un jour à ces missions lointaines, dont la pensée le poursuivait toujours.
Il se faisait de loin à cette vie.
S'entraîner à la fatigue? il ne le pouvait : le travail du corps est mesuré aux novices. — Aux veilles? les heures du lever et du coucher sont fixées. — A la pluie, aux orages, aux tempêtes dans les forêts, aux torrents débordés? Comment l'eùt-il pu faire? Restait la faim : le missionnaire doit savoir souffrir la faim. Il s'entràina à la vaincre. Ht de là sa passion pour le jeune. Aux premiers temps du noviciat,
LE PHRl- LIBYENS
il mangeait à peine un peu de pain et des pommes de terre, laissant passer, sans y toucher, les viandes, les légumes et les fruits. Le Père Maître s'en aperçut bientôt et y mit bon ordre. Le F. Lievens eut beau prétexter que, dans la petite ferme de son père, il ne mangeait guère autre chose... il dut se résigner à prendre de tous les plats qui seraient servis.
Il lui resta une ressource : celle de choisir les mauvais morceaux; il la saisit et s'y retrancha. Mais que de fois, la veille des fêtes, il allait demander la permission de jeûner... Et quand le Père Maître la lui accordait, c'était une joie! Son carême de 1880 fut particulièrement austère... le Père Maître lui avait donné cette fois carte blanche; " mais il le suivait de près et l'observait, très décidé à arrêter net ce grand zèle, s'il arrivait à franchir les limites.
Mais la forte santé du F. Lievens lui permettait ce qui eût été impossible, ou dangereux du moins, à beaucoup d'autres.
Par-dessus tout, il entraînait son âme à l'amour ! . .
Je ne crois pas qu'il soit bien nécessaire de démontrer longuement qu'une vie dure, dénuée, vouée à toutes les fatigues et à tous les sacrifices, ignorée et solitaire, sous le ciel presque inconnu de l'Inde, sans aucune des douceurs de la terre, avec la perspective assurée de mourir vite, rongé par les privations, brûlé par un soleil torride, usé par le travail, qu'une telle vie, à vingt-quatre ans, ne s'embrasse pas le sourire aux lèvres, sans qu'un grand amour n'y élève le jeune
liomme. Or, cet amour n'a qu'un nom, l'amour du Christ, mort lui-même par amour pour nous.
« Est-ce que le Christ n'est pas mort pour nous ? Il faut donc que nous sachions mourir pour nos frères. »
Il vivait dans cet amour : il y tenait sans cesse son cœur. Ses pensées ne descendaient guère sur la terre. Elles étaient au Ciel; en vérité, c'était là qu'il vivait avec Dieu, avec Jésus, Marie et Joseph, avec les saints et les anges. Il leur parle, ils lui répondent; il converse avec eux; et de ce surnaturel commerce lui vient ce rayonnement de sainteté, cette flamme d'enthousiasme, cette soif de dévouement que tous admirent et vénèrent. De là aussi son exaltation sainte et son manque de prudence humaine !
Et les deux ans de son noviciat s'écoulaient ainsi.
Le terme approchait... Après, que ferait-on de lui? Un professeur?., un surveillant?., le tiendrait-on à Tronchiennes, pour y revoir et achever ses études littéraires? Ces pensées lui sont venues, elles viennent à tout le monde... Si elles le rendaient anxieux, il se hâtait de se remettre dans la paix et dans le calme : « Comme Dieu le voudra! Comme Dieu le voudra! »
Les vacances d'août 1880 venaient de passer, les novices avaient fait leur retraite annuelle. Le 27 septembre, suivant l'habitude, ils avaient prononcé leurs premiers vœux. Le F. Lievens, entré dans la Compagnie un mois après cette date traditionnelle, devait, avant de pouvoir prononcer les siens, achever les deux années canoniques; attendre donc un mois encore. Après il saurait ce qu'il avait été décidé sur son sort.
Au commencement tlu mois d'octobre, il est appelé chez le Père Maître.
« Cher Frère Lievens, je crois que je vais vous faire une bien grande joie!.. » Et lui montrant une lettre du P. Provincial ouverte sur son pupitre :
« Vous êtes envoyé aux Indes ! »
Le saint novice ne sut pas répondre, son cœur suffoqua, et ses yeux débordèrent : « Oh! je suis si heureux, je suis si heureux! »
Après quelques moments d'entretien et de derniers conseils, le P. Maître le congédia et, à pas pressés, il courut à la chapelle, dans une efiusion d'amour, remercier Dieu.
Ce jour-là, on le vit se promener, seul, dans les grandes allées du jardin, débordant de joie et ne sachant pas se retenir, il dansait de bonheur!
« Ah! pour Dieu seul vivre, pour Lui seul souffrir, pour Lui peut-être mourir, c'est trop de bonheur pour un cœur d'homme! »
Départ pour les Indes
ox départ avait été fixé au 22 octobre : les préparatifs n'étaient point longs, mais en vérité le temps qui restait était court. Le F. Lievens lut passer quelques jours en famille, pour taire ses adieux à ses parents et à ses amis. Adieux déchirants !
J'ai vu partir beaucoup de missionnaires, vaillants, généreux, braves.
Pour tous, c'est la suprême douleur et le suprême
sacrifice!
Ce vieux père, si brisé déjà et si vieilli... il ne le reverra plus... Reverra-t-il ses frères et ses sœurs?
Reverra-t-il ses amis?.. On ne revient guère des Indes; il ne pouvait pas prévoir, et l'adieu qu'il fit était bien pour le Ciel.
Il V eut beaucoup de larmes répandues dans la petite ferme... et très tristes furent les soirs autour de l'âtre, où flambaient pâlissantes les premières bûches de l'hiver.
L'heure vint, ils s'embrassèrent en pleurant, puis, tombant à genoux devant son père :
« Vader, geef mij tiwen ;;egeii ! »
Et le vieillard, de ses doigts qui tremblaient, fit une croix sur son front.
Il restait un adieu. Il alla au cimetière, il s'agenouilla devant la petite croix de bois qui marquait la place où reposait sa mère et longtemps il pria. A elle aussi il demanda :
« Moeder, geef viij niuen ::^egcn! »
Il baisa longuement cette terre, deux fois aimée (( geliefden grand » parce qu'elle était la terre natale, la terre de Flandre, et parce qu'elle couvrait les cendres de celle qui fut et resta à jamais la première affection terrestre de son cœur.
Et fort de ces bénédictions paternelles, qui sont la grande bénédiction de Dieu sur les fils, il partit.
Il rentra à Tronchiennes, y fit ses adieux à ses frères en religion et, le 20 octobre, il fut à Bruxelles. Le 22, au matin, il prononçait, devant le P. Provincial, les va'ux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance perpétuelles; le jour même, à quatre heures, il partait
pour Londres. Il ne devait s'embarquer à Southampton que le 27, mais les supérieurs lui ménageaient, à lui et à ses compagnons, quelques jours pour visiter la grande capitale.
Il ne partait point seul. « Nous sommes cinq à faire le voyage », dit-il dans une lettre. Le fait est que, cette année, huit missionnaires belges partirent pour les Indes : le P. Motet, le P. Duraont, le P. Grosjean, le P. Marchai, le P. Seitz, le P. Lievens, le P. Niclas et le F. Kaeters. Sur les huit, quels sont ceux qui l'ont accompagné? Il ne les nomme pas. Le P. Motet, qui était parmi eux, écrit :
« Il vécut très modeste et très retiré durant tout le voyage. Son humilité et son esprit d'effacement le faisaient se tenir en arrière. Il se réfugiait volontiers dans sa cabine pour y travailler et y étudier; et, certes, bien que nous fussions en rapports très affectueux, je ne me doutais pas, je ne soupçonnais pas même quelle âme ardente et quel héros se cachait sous tant de modestie. Après, je l'ai vu à l'œuvre! »
Lui-même, dans des lettres à ses parents et à ses amis, nous a laissé le récit de ce long voyage. Il écrit à des chrétiens et il se sent à l'aise en leur parlant la langue chrétienne; mais il écrit aussi à de petits fermiers, qui ne connaissent du monde que leurs champs et le clocher de leur église, et il est touchant de voir la grâce simple avec laquelle il se met à leur portée. Sa phrase flamande a une saveur et un goût de terroir charmants.
La première de ces lettres, commencée à Tronchiennes, est un dernier adieu qu'il leur envoie iiu moment mcme de son départ.
l'ronchiennes, 19 octobre 1880.
Très aimés Père, Frères, Sœurs,
... J'ai été ce matin en pèlerinage à Notre-Dame d'Oostacker et je l'ai ardemment suppliée pour vous tous et pour chacun de vous. Notre Dame me dit : « Prenez courage et soyez en repos; je veillerai sur votre père, sur vos frères et vos sœurs, sur Louis et Romaine beaucoup' mieux que vous ne leriez vousmême. Que pourriez-vous taire si Dieu ne vous le donnait, et n'est-ce pas moi qui l'obtiendrais pour vous? » Ainsi me parlait la chère sainte Merge. Il fallait bien que je lui donne raison. Ce que je lis,' en lui recoiîimandant bien de ne pas nous oublier. Je vous salue et je vous bénis en son nom. Dites pour moi, en l'honneur de Notre-Dame de Lourdes, une dizaine de chapelet : la troisième, si vous voulez bien, celle qui rappelle la naissance de Jésus. Il me semble que de toutes c'est la plus belle. J'ai dit à Notre Dame où j'allais. Et j'ai eu beaucoup de bonheur à la saluer une dernière fois à Oostacker.
20 octobre.
J'ai dit adieu à mes bons frères de Tronchiennes. Ils m'aiment de tout leur cœ-ur et m'ont promis de prier
LE PliRE LIEVF.XS ^j
pour moi. Ils voudraient m'accompai^ncr et venir travailler, avec moi, au salut de tant d'âmes qui, comme des grêlons, tombent en enter, parce que personne n'est là, près d'eux, pour les aider ef pour leur apprendre à vivre et à moiu'ir pour notre Seii^neur et Dieu. Je crois que vous devez bien vous dépêcher, si vous voulez arriver au Paradis avant moi!
Je n'ai pas peur de la mort; je n'ai pas peur de la souftrancc. Tout m'est possible, si Dieu m'aide. Ce que d'autres ont fait, pourquoi, avec la ijjràce de Dieu, ne pourrais-je pas le taire?
Demain, jeudi, je pars pour Bruxelles; j'\' ferai mes vœux dimanche. Je partirai ■ ensuite pour Ostende; d'Ostende à Londres, de Londres à Southampton, et de là, mercredi, le 27, en mer pour Tlnde!
Nous sommes cinq, trois partiront samedi. Je dois attendre avec un compagnon le dimanche soir ou le lundi; mais nous nous retrouverons tous à Londres.
Ce soir encore je dirai pour vous sept Pater ci- sept Ave devant saint Joseph et une dizaine de Rosaire, celle de la mort de Jésus. Je suis sûr que ce soir aussi Notre Seigneur, la sainte Vierge et saint Joseph vont se concerter -axcc nos anges pour voir ce qu'ils pourraient encore faire pour nous. Moi, je ne le vois point : ils nous ont comblés. Mais saint Joseph est le ' trésorier; il est le plus vieux, il a l'expérience : laissons le faire. Il fera ce qu'il pourra imaginer de mieux et... notre chère sainte Merge y ajoutera quelque chose.
Bruxelles, vendredi, 22 octobre.
\'oici que tout est changé. J'ai fait mes vœux, et à 4 heures, nous partons tous ensemble pour Ostende. Nous passerons la nuit sur mer : demain matin, nous serons à Douvres, et de là, en route sur Londres.
Je n'en sais pas davantage pour le moment, si ce n'est que nous resterons sur mer du 27 octobre au 3 décembre, en mettant tout au mieux et sans grand malheur.
Ce midi, nous avons fait nos adieux à nos frères de Bruxelles. Quelle charité! Quel fraternel amour! Je suis habillé comme un petit monsieur : chapeau, col, redingote, et un pardessus, s'il vous plaît.
Je crois que nous aurons la mer mauvaise, cette nuit; on nous l'annonce et l'on s'en préoccupe. J'admire comme tout se passe ici dans le calme et le silence... Nous sommes cinq qui devons partir tantôt, la maison est petite, et l'on n'entend rien.
Partir!.. Reviendrons-nous jamais? Nous nous confions à Dieu; sous sa protection, où pourrions-nous donc être mal?
A plus tard!
Recommandez-moi vivement à saint Joseph. Dites sept Palcr et sept Ave pour moi.
Encore un mot avant de partir. Je vous remercie de tout mon cœur de tout ce que vous avez fait pour moi. C'est trop! c'est trop! Comment pourrai-je jamais vous payer de retour?
Priez pour moi! A la garde de Dieul
Const. LiEVENS.
Londres, 23 octobre 1880.
Très aimés Père, Frères et Sœurs,
Nous avons quitté Bruxelles vendredi soir à 5 heures. Nous arrivions à Ostcnde par xMalines, Gand et Bruges, vers 8 heures. Là nous montâmes sur le navire, mais nous attendîmes pendant trois heures la marée. Enfin nous partîmes. La mer était fort impétueuse : nous voulûmes rester sur le pont, mais bientôt le temps trop gros nous en chassa. Je descendis au salon m'étendre dans un fauteuil et essayer de dormir; bien que je n'aie guère fermé l'œil des trois nuits précédentes, je n'v réussis pas. J'ai souffert un peu, — très peu, — du mal de mer. Il n'est pas, me semble-t-il, aussi redoutable qu'on le prétend. A 4 heures du matin, — après 5 heures de traversée, — nous abordons à Douvres. Nous sautons à terre, nous montons dans le wagon et nous filons sur Londres avec une incroyable vitesse. Ils vont bon train, les convois en Angleterre.
A 7 1/2 h., nous étions chez nos Pères de Londres, nous entendions la sainte messe et nous déjeunions. Nous sommes donc à Londres depuis samedi et nous y resterons jusque demain mardi. Nous avons visité la ville. Elle contient 4,000,000 d'habitants, presque autant que toute la Belgique. La 40"' partie, — d'autres disent la 10% de la population est catholique. Le reste est protestant, juif, etc. Les rues y sont bondées d'hommes, de chevaux, de voitures. La plupart des chemins de 1er sont souterrains. Ne demandez pas où est la
LE PERE LIEVEXS
station, il y en a partout; ni à quelle heure part le train, il en part et il en arrive toutes les cinq minutes de toutes les directions et pour tous les coins de la ville. On mettrait un jour à la traverser d'un bout à l'autre... elle ne finit pas » daar is geen ci iule aan ». On rencontre très peu d'églises catholiques et, quand on en rencontre, elles sont très petites. Les protestants, il }• a trois cents ans, nous ont pris toutes nos belles églises et toutes sont devenues <\c?. temples.
Les protestants d'ici sont d'ailleurs de très honnêtes gens : ils croient être dans la vraie loi. Beaucoup de conversions se font parmi les riches; mais parmi les pauvres, il arrive que des catholiques se fassent protestants.
Que vous dire du peuple anglais? Il est singulièrenient curieux. Tout ce monde marche à grands pas dans ces larges rues : personne ne parle, personne ne rit, tous se hâtent; on croirait que Dieu les appelle au jugement. Demandez-leur le chemin : ils sont capables de vous répondre qu'ils ne sont pas payés pour cela. Par bonheur les agents de police sont payés pour cela, et ils vous renseignent avec une bienveillance et une politesse e.\quise. Ces hommes de la police sont superbes, grands et forts : on dirait des messieurs. On les tient en grand respect... ils n'ont pas d'armes, elles leur seraient inutiles.
On ne travaille pas ici le dimanche, magasins et boutiques' sont fermés; fermée la poste; les rues sont à peu près désertes, et le nombre des trains est fort
LE PÈRE LIEVEXS
réduit. Le ]K'uplc dans les éi^dises est d'une piété extraordinaire : beauccuip de fidèles conmumient tous les jours. Ce sont des hommes faits qui servent la messe : quand le prêtre sort de la sacristie, quelqu'un des assistants, parfois un vieillard, souvent un fils de noble famille, s'avance et lui sert d'enfant de chœur.
J'ai vu les plus remarquables curiosités de Londres, les temples, les éi^lises, les musées, les quais, etc.. Pour passer d'une rive du fleuve à l'autre, il en coûte un penny, — lo centimes; — les trajets en chemin de fer sont pour rien. Mais combien cher on vend tout dans les magasins et dans les hôtels. Mais que nous importent les magasins et les hôtels? nous sommes descendus chez nos Pères.
Nous nous embarquerons après-demain à Southampton, nous comptons arriver à Calcutta le 3 décembre.
Que Dieu vous ait en sa garde.