C. LiEVExs, s. J
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Et le missionnaire enfourchait son cheval et partait. Car il y avait maintenant un cheval, même des chevaux, à Torpa. Et j'imagine que ces bonnes et nobles bêtes furent plus pour le missionnaire que des serviteurs muets, qu'ils furent des compagnons et presque des amis, qu'il leur parlait pendant les longs silences de la route, qu'il les caressait dans ses moments de bonheur, qu'il en faisait les confidents de ses projets et de ses triomphes. Il les avait toujours aimés, ces beaux chevaux, depuis la petite ferme d'autrefois, et ils lui rappelaient des souvenirs bénis. A les traiter du reste, l'apprentissage du petit fermier lui servit singulièrement. Lui, si prodigue de ses propres forces, ne dépensait les leurs qu'avec parcimonie; lui, si insoucieux du boire et du manger, s'en préoccupait gravement pour eux; maintes fois les derniers morceaux de pain de sa besace furent pour eux, tandis que lui jeûnait. On admirait, on enviait même parfois dans la mission les beaux chevaux du P. Lievens; en réalité, il les achetait à même prix; mais les aimant mieux, il les soignait mieux et, les connaissant mieux, il arrivait à mettre en valeur le cheval le plus misérable de ces parages. Le missionnaire est un peu comme le soldat; il donne à son cheval une part dans l'honneur de ses victoires.
J'ai par devers moi un fascicule de dix lettres du P. Haghenbeek, écrites de Diggla, et se rapportant aux années qui vont suivre; elles sont d'autant plus précieuses que le P. Haghenbeek, après avoir suivi pas à pas le P. Lievens et l'avoir vu à l'œuvre, prit si bien
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le pli, la voie de son niaitre en apostolat, qu'il lui succédera plus tard dans la direction de toute la mission du Chota-Nagpore. En bon missionnaire qui sait le prix du temps, et en ami fidèle qui sait le prix des souvenirs, il écrit vingt pages, qu'il partage ensuite à ses camarades; chacun en a son morceau, ils se le passent à titre d'échange et, rassemblant les bouts, finissent par lire la lettre entière. Moi-même je vais les coudre ensemble, pour donner une idée exacte de la journée de nos missionnaires, (i)
« J'étais de quatre jours ici lorsque le P. Lievens m'envoya un cheval et un catéchiste; le catéchiste me remit un billet de notre grand missionnaire : « Père Louis, je vous envoie un cheval; prenez la chapelle du P. De Cock, et allez le plus tôt possible à Padaria; c'est nécessaire. » Padaria est un village encore tout païen, de 40 à 45 familles, à 22 milles au Sud- Ouest de Dighia. Jamais un missionnaire n'y avait mis les pieds. Le lendemain, jeudi 16 février, à 8 h. 1/2 du matin, je montai en selle, accompagné du catéchiste, du cuisinier, de deux porteurs chargés de la chapelle et des provisions, et d'un Ouraon, élève de l'école de Ranchi, à qui j'apprends le latin. Faut-il vous décrire l'aspect- du pays? Des montagnes, des collines qui ne le cèdent en rien à celles du pays de Dinant et de Liège, des plaines comme dans les Flandres et le
(i) Ces premières lettres du P. Hnghenbeek sont datées de février i8!S8.
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Brabant; en quinze ou vingt lieues, on voit de tout. Une particularité cependant ici aux Indes, surtout à la saison sèche, ce sont les cours d'eau. Figurez-vous de profonds ravins, quelquefois de 30 et 40 mètres de large, dont les bords sont rongés par les eaux; la plaine avoisinante est coupée par des ravines plus petites, qui convergent toutes vers le canal principal. Ces ravines sont creusées pendant la saison des pluies par les eaux du ciel. Au fond du fleuve, il y a, à cette époque-ci, un petit ruisseau de 10 à 12 mètres de large, et d'un décimètre ou deux de profondeur. Pendant la saison des pluies au contraire, tout le ravin est rempli d'une eau boueuse, qui coule avec violence et qui atteint 6 à 7 mètres de profondeur. Pour traverser ces fleuves, il n'y a pas de ponts; on descend dedans; si on est à pied, on ôte ses bas et ses souliers; si on est à cheval, on traverse sans s'inquiéter de l'eau, en relevant tant qu'on peut les jambes, à moins qu'on ne soit déjà dans le flot jusqu'à la poitrine. Revenons à l'expédition de Padaria. J'ai chevauché tout un jour au milieu d'un pays magnifique. Vers cinq heures du soir, j'arrivai au but de mon voyage. Tout le village était dans la terreur. Voici ce qui était arrivé : ces malheureuses tribus des collines (the hill-tribus) que nous avons mission d'évangéliser, gémissent sous une tyrannie dont vous n'avez pas d'idée en Belgique. Les propriétaires du sol qu'on appelle Tikkédars, Jamindars, Zémindars, et le reste» sont pour la plupart des scélérats, qui ne songent qu'à s'enrichir sans conscience et sans pudeur. Vous en
aurez une petite idée par ce que je vais vous raconter. Padaria donc appartient à trois Jamindars Brahmines. Ces messieurs forcent les Padariens à travailler tous les jours sur leurs terres, et... ne les paient pas. Ils exigent en outre une rente 3 à 4 fois plus forte que ne le permettent les lois et les usages; enfin, quand on la leur paie, ils refusent de donner quittance, et reviennent dans la suite la redemander encore. Si quelque mallieureux objecte, on le roue de coups. Si les Anglais étaient mis au courant de ces horreurs, ils ne les toléreraient pas; aussi le P. Lievens, les autres Pères et moi, nous nous sommes donné la mission d'instruire aussitôt les autorités de ces agissements, quand ils frappent nos chrétiens; et en général dans nos villages cette oppression est vite réduite îx néant. Revenons encore à Padaria : Au mois de janvier passé, les Padariens apprirent donc que partout où il y avait des chrétiens, les Tikkédars étaient mis à la raison et que les Padri Saheb, — c'est le nom qu'ils nous donnent, — faisaient profession de défendre les petits et les pauvres contre les oppresseurs. Ils songèrent donc à prier un Saheb de venir parmi eux. Pour l'obtenir, sur le conseil d'un nommé Budhu, un <ies hommes les plus énergiques du village, ils furent €n députation chez un des catéchistes du P. Lievens, habitant un village voisin. Les Brahmines ayant eu vent ■de la démarche, résolurent de punir les Padariens d'une manière exemplaire. Ils levèrent une troupe de Sipoys, espèce d'agents de police privés, et à 22 les postèrent en embuscade, le long du chemin par où
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Budhu et le catéchiste devaient revenir. Le catéchiste en fut quitte pour quelques coups, mais ils s'acharnèrent sur le malheureux Budhu, et le frappèrent si cruellement, qu'après vingt jours passés depuis l'événement, le pauvre homme ne sait encore ni marcher ni se tenir debout... Quand j'arrivai, la terreur était encore répandue dans tout le village, et personne n'osa venir à moi. Le catéchiste du P. Lievens, qui m'avait accompagné, me prépara un lit dans une étable à buffles, et je passai la nuit en compagnie de cinq de ces animaux... Le lendemain, je dis la première messe qui ait jamais été célébrée à Padaria, dans cette étable, et après je dis au catéchiste d'aller appeler les gens. « Padri Saheb, me dit-il, ils n'oseront venir de peur des Tikkédars. » — « Dites-leur que je suis là et que tous les Tikkédars du monde ne me feront pas partir. » Une demi-heure après, tous les pères de famille, au nombre de 37, étaient autour de moi. Le malheureux Budhu me fut apporté dans une corbeille. Je l'examinai : son dos, sa poitrine, ses cuisses étaient encore couverts de longues cicatrices, ses genoux et ses pieds étaient énormément gonflés. Je comptai ses blessures, il y en avait plus de trente; sur quoi je pris des notes. Tous me regardaient avec étonnement. Je les consolai de mon mieux et je leur promis que justice serait faite. Aussitôt ils me donnèrent leurs noms pour se faire instruire, et l'un après l'autre... mais pour comprendre ceci, il vous faut un petit renseignement.
Ces pauvres gens ont une peur extrême des diables.
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Pour se rendre favorables ces mauvais esprits, ils se consacrent à eux, et en signe de leur consécration, ils laissent pousser au sommet de la tête une petite tresse de cheveux, qui leur pend comme une queue dans le cou. Se couper cette queue c'est renoncer au diable.
Donc, lorsque tous m'eurent donné leur nom, Budhu, le premier, demanda des ciseaux et solennellement se coupa la chevelure. Ce fut le signal, les trente-six autres queues tombèrent. Pour quelques vieillards ce fut un vrai sacrifice, mais ils le firent avec une générosité qui me toucha. J'allai de l'un à l'autre, en leur donnant de petites tapes dans le dos en guise de caresse; il faut le traiter ainsi, ce pauvre Hindou, car c'est un grand et bon enfant. Vous devriez voir le P. Lievens agir avec ces gens-là!
La cérémonie des queues finie, je fis seller mon cheval et je m'en allai à une lieue de là, à Sissoy, où il y a un bureau de police, un Tannah, conmie on dit ici. Malheureusement l'agent anglais était absent, et je ne parvins pas à me faire comprendre de ses subalternes. . .
Je passai la nuit au Tannah, très bien traité, comme d'ailleurs les Anglais veulent que soit traité tout Européen passant par leurs postes; tous les gens de la maison à mon service et faisant au Saheb des salams jusqu'à terre. Le lendemain je partis pour Torpa, décidé à mettre la cause des Padariens entre les mains du P. Lievens. De Sissoy à Torpa, il y a douze lieues. Au moment où j'allais partir, je reçus une députation d'une dizaine d'hommes de Karandajor,
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un village à deux lieues et demi de Padaria. Ils me dirent que, si le Saheb voulait venir dans leur village, pour les protéger contre leur Tikkédar, ils se feraient tous chrétiens. Karandajor était sur ma route, et ;e résolus de pousser jusque là ma première étape. Tout le village vint à ma rencontre, et l'on m'installa sous un hangar où l'on me fit fête. Les habitants de ce village sont tous païens et appartiennent à la tribu des Karias; ce sont de beaux hommes, grands et forts, moins noirs que les Mundaris, bien que leur nom, Karia, signifie « les hommes noirs ». Je les écoutai, je pris des notes, ce qui fait toujours grande impression ici; et je leur promis de revenir avec un Saheb puissant qui prendrait en mains leur cause. Aussitôt trente-cinq pères de famille se coupèrent la chevelure et donnèrent leurs noms pour être instruits.
Je passai la nuit sous le hangar où on m'avait installé, et pour me protéger des animaux errants pendant la nuit, vingt Karadajoriens se couchèrent à l'entrée. Mon chien (tout missionnaire doit avoir un chien), se mit à mes pieds, et je dormis sur mes deux oreilles jusqu'au lendemain, n'ayant été éveillé qu'une seule fois, par un pourceau qui voulait se frayer un passage à travers les nattes du hangar, et que « Tiger », toujours mon chien, chassa d'un grand aboiement.
Le lendemain, après avoir dit ma messe en plein air, devant tout le village, qui naturellement n'y comprenait rien du tout, je partis de Karandajor, suivi de tous les habitants qui me firent cortège jusqu'au bout de leur territoire; dans l'après-midi, je passai par un
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village déjà converti par le P. Lievens, Jataloia. Il est à peu près à cinq lieues de Torpa. J'\' fus très bien reçu; je dus visiter toutes les maisons chrétiennes, on m'y montrait avec plaisir et fierté les crucifix et les images saintes, pendues aux murs, à la place d'honneur. Tous les chrétiens portent le chapelet autour du cou, et vous saluent en disant : Loué soit Jésus-Christ! en indi : Jcssoiihi parai! en mundari : Jessou niarang! Le soir, un vieux patriarche, qui a eu sept garçons et cinq filles, et qui a peuplé tout le village, me pria de présider la prière. On sonna du gong et l'on se réunit dans la maison de ce vénérable ancêtre. Les prières furent dites d'une façon très édifiante; j'y ajoutai quelque oraison en latin, pour ajouter à la solennité, et à tous, de tout mon cœur, je donnai la bénédiction. Les mères vinrent alors me présenter leurs petits enfants, pour que je les bénisse d'une façon spéciale. Je passai la nuit dans la véranda d'un de ces bons chrétiens, et, le lendemain, je partais pour Torpa. »
A Ranchi
URANT le mois de janvier, deux compagnons avaient été envoyés d'Europe au P. Lievens : le P. van Severen et le P. Huyghe.
La station de Torpa comptait donc alors quatre Pères sous les ordres du P. Lievens.
« Le P. Lievens et le P. van Severen étaient seuls la maison; le P. De Smet et le P. Huyghe étaient
en course. Le P. Lievens, comme toujours, était assailli de visiteurs. Quand ce Père s'absente de Torpa pour deux ou trois jours, il trouve, à son retour, sa maison entourée par un vrai camp d'indigènes qui l'attendent. Il y a quelques jours , le P. Grosjean, notre supérieur général pour toute la mission des Indes, passait par Torpa; il compta autour de la maison plus de quatre mille hommes, attendant patiemment que le P. Lievens fût rentré. C'est inouï et incroyable, mais c'est ainsi! Le Père a sur les natifs un ascendant et une autorité, dont vous ne pouvez vous faire une idée. De plus de vingt lieues à la ronde, on vient le consulter. C'est une véritable procession. Les gens l'attendent trois et quatre jours et plus, s'il le faut, passant la nuit au pied des arbres, sous les vérandas, les hangars et les remises de la maison, mais ils ne partent qu'après avoir pu entendre le Père. Comme il parle admirablement leur langue, ils y ont un double plaisir. Ils l'appellent : Bar a Saheh, le grand Saheb; nous autres, nous ne sommes que des Cboia Saheh s, des petits Sahebs; disent-ils. Si cela continue et si le bon Dieu conserve au P. Lievens la santé et la vie, il sera dans quelques années comme le roi du Chota-Nagpore.
La mission de Torpa est grande et spacieuse; au centre un grand hall, où le Père reçoit ses visiteurs; de chaque côté du hall deux chambres à coucher, ce qui permet de loger quatre Pères. Tout ce bâtiment, des quatre côtés, est entouré d'une large véranda. Plus loin de quelques mètres, on bâtit l'église; à l'est.
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il y a de très nombreuses maisons de catéchistes et, à l'ouest, la cuisine, les remises et l'écurie où le P. Lievens a maintenant huit chevaux. En plus, le Père a construit de grands liangars, où les visiteurs peuvent s'abriter, manger leur ri/ et passer la nuit.
Dès que le Père eût un moment de loisir, il vint à moi; je lui contai tout ce que j'avais fait à Padaria et à Karandajor, etc.. Il me répondit aussitôt : « Père Louis, vous nous avez gagné deux villages. Demain nous y retournerons ensemble. C'est tout ce que je désirais... »
Nous partimes donc le lendemain. Nous montions des chevaux pleins d'ardeur, mais moins ardents que leurs maitres. Le P. Lievens était radieux. « Nous allons gagner tout un district, me disait-il. Ah! quelle bonne affaire! » Nous galopions à travers les champs de. riz et sur le sommet des collines, et le mot pour rire était de la tète. A la nuit tombante nous arrivions à Jataloia. Enthousiaste réception pour le Bara Saheb, le grand Saheb! Moi, j'avais un peu l'air d'être son domestique. Il ^e faisait, par une heureuse coïncidence, que le Tikkédar de Jataloia, plus honnête relativement et plus intègre que ses collègues, désirait, depuis trois mois, rencontrer le P. Lievens, pour le rendre arbitre entre lui et ses fermiers, sur plusieurs difficultés pendantes entre les deux parties. Aussi lui envoya-t-il aussitôt un messager, pour le prier de venir le lendemain conférer avec lui. Le Père prit heure pour le lendemain et en fit avertir le Jand-loni.
Tous les chétiens de Jataloia assistèrent à nos messes.
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Ils récitent en Indi le Coiifiteor, le Gloria, le Credo, le Pafer, etc., pendant que le Prêtre à l'autel les dit en latin. Après la messe, sur la demande du Père, je baptisai quelques enfants de sept, huit, neuf et dix ans. Vers huit heures du matin, nous nous acheminâmes, suivis de tous les pères de famille du village, vers la demeure du Tikkédar. Celui-ci nous attendait entouré de tout son monde, sous sa véranda. Il avait mis, pour la circonstance, une veste rouge à carreaux noirs et portait sur la poitrine une chaîne d'argent, retenue par trois magnifiques épingles. Deux sièges avaient été préparés pour nous : un fauteuil d'osier pour le P. Lievens et un tabouret pour moi. Le Tikkédar se mit sur son séant, au milieu d'un tapis, devant nous. Il avait près de lui sa pipe, et de temps en temps en tirait une bouffée. Derrière lui s'accroupirent ses gens; derrière le P. Lievens, les fermiers de Jataloia. On mit entre nous une corbeille remplie de riz, de fruits et de bonbons. Puis deux des gens du Tikkédar nous amenèrent un petit mouton blanc comme hommage; on devait le tuer et le manger après.
Une vraie scène d'Homère!
Bientôt les négociations commencèrent : le Père, calme et froid, posait au Tikkédar des questions; et il annotait les réponses. Sur une de ces questions : « Avez-vous vos titres? » le land-lord montra au P. Lievens les actes passés entre son père et lui d'une part, et les fermiers de Jataloia d'autre part. Quand tout fut bien examiné, le P. Lievens se mit à réfléchir. Ce fut alors une scène indescriptible! Un des fermiers,
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tète chaude, se mit à faire un long discours; le Tikkédar répondit, hors de lui, avec des gestes tragiques; bientôt tout le monde s'en mêla... Oh! l'horrible concert de cris, de vociférations, de hurlements, d'injures! Le P. Lievens songeait toujours. Au milieu du tumulte, il se tourna vers moi et me dit en flamand : « Le cas est difficile; le Tikkédar a raison. Il est dans son plein droit; les gens de Jataloia ont fait autrefois une bêtise, en signant une pièce qui devait fatalement les conduire à la ruine. « Tout à coup, il se leva et aussitôt se fit un religieux silence. Il prit à part le Tikkédar et le vénérable ancêtre dont j'ai parlé plus haut. La conférence dura longtemps. Le Tikkédar revint le premier; derrière lui le P. Lievens conduisant le vieillard. Quand ils turent au milieu de l'assemblée, le vieillard se jeta aux genoux du Tikkédar, lui prit les, pieds dans les mains, en lui criant : « O Saheb Tikkédar, écoutez les paroles de ma bouche. » Il était convenu qu'il écouterait, et l'on rédigea, séance tenante, de nouveaux contrats très favorables aux chrétiens, et souscrits par les deux parties avec enthousiasme.
Vers trois heures et demie, nous remontions à cheval, suivis de tous les chrétiens qui nous accompagnèrent jusqu'au bout du village; nous nous dirigions vers Karandajor. En route, le P. Lievens faillit avoir un accident. Nous chevauchions dans des chemins forts difficiles, lorsque tout à coup nous arrivons dans la plaine. Le P. Lievens me dit : « Père Louis, regagnons le temps perdu, au galop! » Nos chevaux partent avec ardeur. Tout à coup, celui du Padre s'emporte, il
part comme un trait, le chapeau du Père s'envole, il veut retenir son cheval, mais celui-ci lait un bond formidable; le Père lancé en l'air retombe sur sa selle; un de ses étriers se casse, et du même coup le cheval s'abat et roule avec son cavalier sur l'herbe. J'accours : le cheval était blessé aux genoux, le Père avait des écorchures au coude et à la hanche, et l'habit déchiré; en somme nous en fûmes quittes pour la peur; mais il fallut renvoyer le cheval à Torpa et en acheter un autre, pour continuer notre voyage. Nous dûmes cependant faire à peu près quatre lieues avant d'en avoir trouvé.
A Karandajor, réception splendide. Tout le village était là. Le Tikkédar est ici un vrai voleur de grands chemins. Il a le droit de demander trois roupies par « powa » de terrain, il en demande seize. De plus, comme la plupart des autres, il refuse de donner quittance. Notez que ces Tikkédars, si cruels pour les pauvres, tremblent devant les blancs et surtout devant la cour de justice, qui non seulement les condamne impitoyablement, mais encore réduit chaque fois leur droit de prélevage. Or, voici comment agit le P. Lievens. Il convoqua pour le lendemain tout le village et pria le Tikkédar d'assister à l'assemblée.
Il vint, avec ses deux fils et deux brahmines, ses conseils. Ceux-ci avaient l'air de parfaits scélérats.
Le P. Lievens commença la série de ses questions : « Quel droit pouvez-vous percevoir sur telle terre? » Devant la foule des auditeurs, le Tikkédar n'ose pas mentir, et le Père prend note. Celui-ci ne répondait
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rien, mais laissait répondre ses brahmines. A la troisième question, les brahmines entrèrent dans des accès de fureur tragiques. Le Père, toujours calme, se mit à sourire : « Je ne suis pas venu ici pour vous voir en colère, ne vous fâchez donc pas. » Eux, naturellement : « Mais nous ne sommes pas en colère! » et tout le village de rire!
Bref, ils finirent par répondre à tout correctement. Un acte fut dressé. Le Tikkédar et sa suite le signèrent en frémissant, et le Père, les ayant salués, les congédia. Ils partirent tout penauds, mais les Karanjadoriens étaient au comble de la joie. Pour nous témoigner leur reconnaissance, ils nous apportèrent un petit bouc qu'ils tuèrent sous nos yeux, et que nous avons mangé en route; je n'aurais jamais cru qu'un petit bouc pût être si bon. Avant de partir, le P. Lievens fit aux Karanjadoriens leur première instruction religieuse. N'allez pas imaginer un sermon classique en trois points, écoutez! Tous les hommes du village sont accroupis autour de lui, il leur demande : « Quelle est la couleur du diable ? » Cinq ou six de ses auditeurs répondent imperturbablement : « Couleur cannelle » « Ah! très bien. Et bien, cannelle ou non, n'ayez plus peur de lui. Ne lui faites plus de sacrifices. S'il vient se plaindre à vous, envoyez-le moi; diables des arbres, diables des pierres, je n'ai peur d'aucun, et s'ils m'ennuyent, je leur couperai la gorge avec un grand couteau. » Et tous ces grands enfants de répondre, avec une conviction qui ferait rire : Tik bai! C'est justice! C'est justice! « Maintenant, mes enfants, vous
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ne travaillerez plus le dimanche, vous irez aux prières du matin et du soir, (ils appellent cela Girja karna, faire église), et vous apprendrez bien tout ce que vous enseignera le catéchiste; dans quelques semaines un Saheb viendra voir où vous en serez. »
Petit à petit, on les instruit et on les prépare au baptême.
Généralement le Père finit par une plaisanterie qui les fait rire, car c'est un peuple très gai. Ce jour-là, à Karandajor, au moment de terminer son instruction, il avise un vieux chauve, qui n'avait plus un cheveu sur la tète : « Ah! voilà un ami, qui a déjà coupé sa queue du diable! » Tout le village partit d'un grand éclat de rire, et le chauve, fier d'avoir été distingué, V prit la part la plus joyeuse.
Nous poursuivîmes sur Padaria. Quand nous arrivâmes, la terreur }• était de nouveau à son comble. Les Tikkédars, croyant que nous ne reviendrions plus, parcouraient le village, armés de leurs fusils. Dès qu'ils nous virent, ils se retirèrent chez eux. Le P. Lievens constata par lui-même ce que j'avais déjà constaté, et rédigea un rapport pour la police. Nous allâmes le lendemain le porter au bureau, à Sipoy. Nous fûmes reçus comme des princes. Le chef du bureau était absent, nous dit-il, le jour où avait eu lieu la bataille dont Budhu était sorti si mal arrangé. Son secrétaire seul était présent. Ce secrétaire, corrompu probablement par l'argent des Tikkédars, avait fait un rapport insignifiant. Il y constatait que Budhu avait été frappé, oui, mais qu'il n'avait aucune blessure. Le P. Lievens me
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traduisit ce rapport; indigne, je lui lis demander au secrétaire « si pour pouvoir dire qu'un iiomme avait été blessé, il fallait qu'il eût le ventre ouvert et la tête fendue? » Le secrétaire, très honteux, baissa la tête et ne répondit rien. Sur ces entrefaites, on apporta Budhu dans une civière. Le chef du poste, très honnête homme, bien que musulman, rédigea un nouveau rapport et nous dit que les trois Tikkédars et deux de leurs Sipoys seraient arrêtés et, les mains liées derrière le dos, conduits à Ranchi pour y être jugés...
Par bonheur pour nous, M. Cornish, inspecteur en chef de la police dans le Chota-Nagpore, était en tournée et devait venir inspecter le poste de Sipov. M. Cornish est grand ami du P. Lievens, et c'est chez lui qu'il loge, quand il passe à Torpa. Le Père lui écrivit le récit de toute l'affaire et remit la lettre au chef, qui promit de la lui faire tenir dès son arrivée.
Sur son ordre, les trois l'ikkédars et les deux Sipoys ont été arrêtés et sont maintenant en route pour Ranchi, entre des gendarmes. Ils déchoiront de leur caste, car, en prison, ils devront faire de l'huile, travail obligatoire des condamnés.
Le même soir, nous rentrions à Diggia; le P. Lievens, qui n'en pouvait plus, se jeta sur mon lit et y dormit pendant une heure d'un profond sommeil.
Le P. Lievens me parlait naguère de l'organisation des stations du Chota-Nagpore. Pour visiter chaque village, une fois par semaine, savez-vous combien il nous faudrait de prêtres? Il en faudrait cent-soixante;
et nous sommes huit!., en vérité sept, car le bon P. De Cock est hors de combat. »
Des lettres du mois d'avril complètent ces détails :
Ranchi, le 24 avril 1888.
» ... Quelques jours après l'expédition de Padaria que je vous ai racontée, j'étais à dire mon bréviaire quand me vint un message du P. Lievens. J'avais dans mon godoiufi, dans ma remise, une vieille tente de soldat, que le P. De Cock s'était procurée autrefois, lorsqu'il était aumônier des troupes irlandaises à Dorunda. Le P. Lievens me faisait demander cette fameuse pièce, une vraie loque, pour aller camper à Kara et y gagner le pays à Notre Seigneur. Il est resté là, sous ces lambeaux de toile, effilochés et troués, pendant quinze jours; et il a réellement conquis toute la population à la foi. Mais il en est revenu avec la dysenterie et les fièvres; nous espérons que sa vigoureuse constitution triomphera de cette rude atteinte. Il y avait, par jour, jusque quatre et cinq villages qui accouraient à lui et se faisaient inscrire pour être instruits. D'ailleurs, le P. Lievens ne se gêne plus : si tout le village ne s'engage pas à se faire chrétien, il les renvoie : « Si vous ne venez pas tous, jusqu'au dernier homme, je ne vous reçois pas ». Et ils viennent tous jusqu'au dernier homme. Il y gagne de n'avoir plus un seul dissident dans ses communautés chrétiennes.
« Notre Constant », comme l'appelle le P. De Smedt, est vraiment irrésistible pour les natifs; ils en sont fous !»
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... « Le P. Lievens est partout, donnant le premier élan et allumant le feu; il met ses hommes sur les dents, il tue ses chevaux, son activité le dévore et il va toujours! »
... « Le P. De Smedt avait bâti à Tétara une grande chapelle; il y avait déjà dit la messe et, à plusieurs reprises, les chrétiens y avaient « fait église ». Le Tikkédar, furieux, avait jusque là contenu sa colère. Un jour, elle déborde et, avec une troupe de ses gens, il se met à démolir l'église. Le P. Lievens, averti, se rend sur les lieux avec le P. De Smedt; les démolisseurs effrayés s'arrêtent. « Continuez-donc », leur dit-il en souriant, « j'aurai mon tour après. »; et les deux Padri se couchèrent sur un tertre; même le P. De Smedt se mit à jouer des airs d'harmonica, instrument dont les indigènes raffolent. Les naïfs Tikkédars continuèrent à abattre; quand ils eurent renversé le dernier mur : « Eh bien, vous avez fini? A Ranchi maintenant, mes beaux messieurs, la justice anglaise vous apprendra à vivre. »
A ce nom de Ranchi, la vision passa devant les yeux de ces misérables, du tribunal, des juges, et de la prison! Ils demandèrent pardon, ils supplièrent, ils offrirent de rebâtir eux-mêmes l'église et plus grande et plus belle, etc.. Le Père fut impitoyable : « On vous la fera payer, et rebâtir, et plus grande et plus belle, mais vous irez en prison et vous ferez de l'huile!.. »
Il faut du reste avec ces tyranneaux montrer cette rigueur inflexible.
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)) . . . Un jour, un Tikkédar d'un village voisin de Karandajor avait sur les bras un procès fâcheux. Pour se rendre les démons favorables, le monstre avait résolu de faire en secret un sacrifice humain. Déjà il avait fait saisir la jeune fille qui devait lui servir de victime. Le P. Lievens est averti, il saute à cheval et, à toute bride, il vole à Ranchi; il change de monture, renseigne en deux mots M. Cornish, qui aussitôt monte en selle lui aussi, et à deux, ventre à terre, ils se précipitent. Ils tombèrent comme la foudre chez le Tikkédar, au moment où allait commencer l'horrible sacrifice. On voit d'ici le coup de théâtre! Une heure après, les mains dans des entraves, le Tikkédar, entre des gendarmes, prenait le chemin de la prison. »
Il est difficile de ne pas se répéter, au milieu de tant de témoignages donnés par les vaillants compagnons d'armes du P. Lievens, mais on me le pardonnera, car c'est, me semble-t-il, le seul moyen de présenter sous son vrai jour la prodigieuse influence de cet apôtre. Il y ^ là, mêlés, un ascendant sans égal, dû sans doute à ce mâle courage et à cette indomptable énergie, mais aussi une puissance surnaturelle acquise et par la vivacité de la foi, et par la simplicité confiante de la prière.
« Le P. Lievens, nous écrit le P. De Smet, ne passait jamais par les bosquets sacrés, les « Sarnahs », où se font les sacrifices au diable, sans y jeter des médailles bénites; il en donnait volontiers même aux païens en leur disant : « Mettez-la à votre cou et n'ayez plus peur du diable. » A chaque village il donnait
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un saint pour patron et, quand il y passait, c'était le saint d'abord qu'il saluait d'une naïve et ardente prière. Lorsque dans quelqu'un d'eux survenait une difficulté, il envoyait un de ses compagnons pour y célébrer la sainte messe. Il avait fait une liste des villages qu'il voulait convertir, et cette liste était déposée aux pieds de la sainte Vierge, comme une lettre adressée à la Reine du Chota-Nagpore.
Il passait son ardeur à ses catéchistes et, en vérité, les transformait. « Allez, mes enfants, leur disait-il, mettez le feu dans les âmes. Il faut que tout le Chota-Nagpore soit à Jésus-Christ! «
)) Dans les épreuves, il semblait vraiment agir sous le coup d'une inspiration divine. Un jour, il ne restait plus à Torpa que neuf annas (un franc et dix centimes). Nous avions du riz pour un repas, qu'allaient devenir nos enfants? « Père, me dit-il, prenez les enfants et conduisez-les à Ranchi, au P. Motet. » Je partis; la première nuit, je logeai mes petits malheureux au bungalow de Kara. Pour assurer leur souper, ils firent un petit feu qui éblouit les moineaux endormis, et ils en prirent assez pour satisfaire à leur laim. Le lendemain ils arrivèrent à Ranchi, à la grande joie du P. Motet, qui n'avait pas d'élèves indigènes, et ils devinrent le premier noyau de son école aujourd'hui si florissante.
Un autre jour, on lui amène à Torpa un homme que l'on dit possédé du démon. « Père, lui dit-on, quand le soleil sera au sommet de ces arbres, le diable le saisira; le malheureux se prendra à trembler
2o8 LE PÈRE LIEVEXS
et à hurler, il courra comme un fou et se mettra à grimper sur les arbres, la tête en bas et les jambes en avant. » Le Père lui mit au cou une médaille, le bénit et lui dit de s'asseoir sous la véranda, pendant que lui-même dirait son bréviaire. « Et ne craignez rien, mon enfant, le diable ne vous touchera plus. « L'accès de tous les jours ne vint pas ce jour-là, et ne revint plus jamais dans la suite, et Samuel, c'est son nom aujourd'hui, est un de nos meilleurs catholiques. »
Ce qui le soutenait dans son action contre les Tikkédars et ce qui les empêchait de se révolter contre lui, c'était avant tout la suprême justice de ses décisions et des procès qu'il se décidait à engager contre eux.
Un jour, dix-neuf villages à la fois vinrent lui promettre de se faire baptiser, s'il voulait les aider à chasser de leur contrée les propriétaires Hindoux, ou du moins, à ne plus leur payer la taxe convenue. Le Père leur répondit aussitôt : « Payez la taxe que le gouvernement vous impose, ni plus ni moins. Le voulezvous? je vous aiderai de mes conseils et je vous recevrai; si non, allez vous en ». Il répondit de même quand, plus tard, arrivèrent à Ranchi les leaders ouraons sous la conduite du Pouran Parsath. Ceux-ci acceptèrent, et ce fut le signal de la conversion en masse de la forte tribu ouraonne.
« Ah! disait le vieux P. De Cock, si j'avais le succès du P. Lievens, j'aurais peur que la tête ne me tourne! » — « Il a dit cela, répondait le P. Lievens à quelqu'un qui lui répétait la chose, est-ce possible!
LE PliRE LIEVENS
Mais que siiis-jc donc sinon un ouvrier inutile? Est-ce que je savais en commençant comment il fallait m'y prendre? N'est-ce pas Dieu qui me l'a inspiré? N'est-ce pas Lui qui fait tout et qui arrange tout? Allons donc! ))
On lui reprochait souvent de ne pas assez ménager ses forces, d'exposer trop sa santé et même sa vie; il n'irait pas loin de ce train-là! Il répondait : « Mieux vaut cent fois travailler vigoureusement pendant dix ans, que vivre cent ans à ne presque rien faire. Nous morts, il en viendra d'autres pour prendre notre place; d'ailleurs le bon Dieu n'a pas besoin des hommes! »
En vérité, cet homme ne s'est jamais compté pour rien.
Le comte Henri le Grelle, qui l'accompagna souvent dans ses courses, pendant son séjour dans l'Lide, nous a conté une de ces expéditions.
Après une longue et dure chevauchée, ils étaient arrivés au village, et le jour s'était passé à prêcher, à baptiser, ;\ pacifier, si bien que le Père avait eu à peine le temps de prendre un rapide repas. Il s'attarda au point qu'il fallut pour le retour presser singulièrement le pas des montures. Survint un épouvantable orage; la pluie tombe par torrents; en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, les voyageurs sont trempés jusqu'aux os, et la nuit tombe.
« Etes-vous d'avis de reculer, vous, Comte? » — « Oh! non. » — « Eh bien! moi non plus, en avant donc. » Et la chevauchée continue. Tout à coup, les
voilà devant une rivière que, le matin, ils avaient passée à gué, mais qui maintenant, gonflée, roulait des flots grondants. Le P. Licvcns licle un pêcheur du voisinage et lui demande de les passer à l'autre bord. Celui-ci lève les bras au ciel : « Padri Sahcb, l'eau est furieuse et nous engloutirait! » Et le Père a beau l'encourager, le brave Kôle se refuse obstinément.
« Comte, nous passerons sans lui; chargez-vous des chevaux, moi je me charge de la barque. » Convaincu par l'assurance admirable du missionnaire, le comte n'hésita point. Tous deux mirent pied à terre et sautèrent dans la méchante barque et, tandis que le comte s'eflorçait de maintenir au-dessus de l'eau la tête des chevaux, le P. Lievcns essayait, avec une longue perche, de gouverner la barque. Le Kôle se couvrait les veux et se bouchait les oreilles pour ne pas être témoin du désastre. A peine dans le courant, le Père s'aperçut que tous ses efforts étaient vains et que les flots les emportaient avec une rapidité vertigineuse. Il dépose doucement sa perclie et avec un calme superbe : « Comte, nous sommes sauvés, c'est Dieu maintenant qui dirige la barque. » Et, de fait, poussée au tournant du fleuve vers la rive, elle aborda sans encombre. Ils l'amarrèrent solidement et, remontant sur leurs chevaux, ils piquèrent des deux sur Torpa. Le comt(^ installé dans la chambre du Père, changea de vêtements et se coucha. Le lendemain, quand il se leva, le Père était déjà au milieu de ses visiteurs et leur donnait audience. Il s'approcha de lui et, n'y croyant pas ses yeux, il le vit mouillé des pieds à la tête. « Mais,
LH PHRE LIEVEXS
Père, vous n'avez donc pas changé de linge! » — « Je n'en ai pas encore eu le temps. » — « Comment! vous n'avez pas encore dormi? » — « Ces braves chrétiens, quand nous sommes rentrés, m'attendaient déjà depuis le matin. »
Trempé comme il l'était et brisé de fatigue, il avait passé le nuit à les entendre!
J'ai dit que le comte le Grelle avait vu et photographié la hutte, où d'abord le Père avait habité à son arrivée \ Torpa. Dans l'admiraticMi que lui inspirait le missionnaire, il voulut y passer, une lois du moins, la nuit. « J'avais, nous disait-il, pour me dévêtir, allumé une bougie de vovage que je portais sur moi. Je n'étais pas étendu sur ma natte que deux gros rats, sans se préoccuper de ma présence, grignotaient ma bouijie. » Le Père avait vécu en cette société-là.
A Ranchi
1888 (suite)
AXS le courant de la seconde moitié de l'année 1888, le P. Grosjean tit la visite, très en détail, de toute la mission de Chota-Nagpore et, devant la surcharge qui écrasait le P. Lievens, devant surtout l'ébranlement déjà manifeste de sa santé, il le transféra à Ranchi, plus à même maintenant de défendre ses chrétiens, puisqu'il allait résider au poste même de la police
21 I LE PÈRE LIEVEXS
anglaise. Il le déchargea du même coup du travail des visites et du service des villages, qui lut confié aux autres Pères. L'organisation définitive de la mission marchait à grands pas.
Au commencement de 1889, voici comment elle était constituée :
A Hazaribagh, toujours le P. van der Stuyft.
A Bandgaon, le P. Mullender, visitant Burudi, Chakradarpur et Khanda, et le P. de la Croix, visitant Josephdi et Mariadi.
A Chaibassa, le P. Stockman et le P. de Cock.
A Ranchi, le P. Motet, supérieur de la maison, maître des novices et instructeur du troisième an.
Le P. Dehon, fait son troisième an.
Le P. Canoy, »
Le P. Sapart, missionnaire.
Le P. Lievens, supérieur de la mission.
Le P. Dumont, professeur.
Le P. Laurent, »
Les FF. Leveaux et Coremans, chargés du matériel de la maison.
Enfin cinq novices : A. Heudorler, J. Power, R. Bennertz, J. Ford et J. D'Cruz.
On le voit, Ranchi devenait peu à- peu la centrale et importante station qu'avait rêvée le P. Lievens.
A Ranchi restaient rattachées :
La station de Diggia, avec le P. Haghenbeek, qui visitait Lohardaga, Roganatpur et Chachkapi.
La station de Donna, avec le P. Huyghe, qui visitait Biru, Maranghada, Pudi et Sundari.
LH l'iiRH LI12VHNS
La station de Karra, avec le P. De Sniedt, qui visitait Arahara, Lapa, Pokhta et Sisoy, et le P. Prenken, qui visitait Dekela et Jataloia.
La station de Torpa, où le P. van Severen, resté seul, visitait Bamini, Dumangdiri, Digri, Gopila, Latauli, Patpur et Sodé.
Enlin, la station de Tetara, où le P. Cardon visitait Barwadih, Nowagurh, Potiamba, Savoy et l'chchagutu.
Le P. Haghenbeek, dans une lettre au Provincial de Belgique, annonce et détaille le changement SLU'venu dans la situation du P. Lievens :
Diggia, le 2 juillet 1888.
« ... Dieu fait ici de grandes choses par le ministère
du P. Lievens Le P. Supérieur vient de laire la
visite de la mission. Il a pris une heureuse mesure qui, je l'espère, va faire avancer considérablement la christianisation du Chota-Nagpore. Vous savez comment le P. Lievens vient en aide à nos chrétiens, dans leurs luttes et dans leurs procès contre les Tikkédars. Le Père a pour ce genre d'occupations un talent tout spécial. D'un autre côté, cependant, les autres Pères ne sauraient suivre cette voie; n'ayant ni les dispositions, ni surtout les connaissances voulues, ils y perdraient un temps qu'ils emploiraient mieux à évangéliser, à instruire et à baptiser. Le P. Grosjean a donc décidé que le P. Lievens quitterait Torpa, où le P. van Severen peut faire la besogne courante, et qu'il habiterait Ranchi, où il se chargerait lui seul des causes que lui adresseraient les Pères de tout le district. En outre, le Père,
21 6 LH PÈRE LIEVENS
qui manie admirablement l'Indi et qui jouit d'un grand ascendant sur les natifs, instruira et lormcra à Ranchi tous les catéchistes. Nul ne sera admis aux fonctions de catéchiste, s'il n'est pas muni d'un certificat de capacité signé par le Père. »
Une besogne aussi sédentaire, si elle avait été seule à occuper le P. Lievens, n'aurait pu suffire à sa nature ardente; les supérieurs ne l'y auraient pas astreint. Il fallait l'espace à ce grand apôtre. Aussi reste-t-il missionnaire et garde-t-il, officiellement cette fois, la direction de cette mission, qu'en vérité il avait créée.
Le P. Haghenbeek nous en fournit d'ailleurs aussitôt la preuve. Dans une lettre au P. Provincial, datée du 5 juillet i888, il raconte.
Diggia, le 5 juillet 1888.
Mon Révérend Père Provincial,
«... Vous verrez sur la nouvelle carte que je vous envoie, marqués par une croix rouge, tous les villages uraons d'où, depuis le i^' mai au i""" juillet de cette année, dix, quinze, vingt familles se sont présentées pour être reçues dans la sainte Eglise...
C'est le P. Lievens que le bon Dieu a de nouveau choisi pour opérer ces merveilles. Depuis trois mois environ, un Uraon protestant, du nom de Puràn-Parsath, originaire de Rogonatpur, et employé à la cour de justice de Ranchi, venait assister régulièrement aux offices dans notre chapelle. Cet homme jouit, dans tout le pays qui entoure son village natal, d'une très grande
Li: VlAiU LlUVIiNS 21'
inllucnce. Haut de taille, éloquent, avec un visage noble et des yeux pleins de feu, il semble né pour le commandement. Après les offices, il ne disait rien aux Pères, mais se promenait volontiers dans la maison, observant tout en silence.
Un jour pourtant Purân-Parsath alla trouver le P. Licvens et lui manifesta son désir d'entrer dans l'Eglise catholique. Il ajouta que tous les Uraons du N.-E. de Ranchi avaient le même dessein, et qu'il suffirait au Père de faire une tournée dans ces parages, pour y récolter une moisson abondante... Le P. Lievens demanda que tous les chefs des villages ainsi disposés vinssent d'abord le trouver à Ranchi. On convint du jour. Le dimanche 3 juin, jour fixé, ils arrivèrent; ils venaient de tous les bords du fleuve Koel, de cinq, dix, quinze lieues de distance, à pied, sous un soleil de feu, portant, au bout de leur bâton ferré, le bassin en cuivre qui contenait leur provision de riz. Plus de quarante villages étaient représentés... Ce spectacle fut, pour tous ceux qui purent en jouir, un souvenir vraiment impérissable. Toutes les questions d'avenir furent résolues : établissement des chapelles, des écoles, des résidences de missionnaires, etc. Puràn-Parsath disait fièrement au P. Lievens : « Vous me donneriez 50 roupies (100 francs) par mois, pour travailler comme catéchiste, que je ne les accepterais pas. Mais quand vous aurez besoin de mes services, parlez, je ferai tout ce que vous me direz. » Le Père leur promit alors d'aller les voir dans leur pays.
Comme presque tous ces villages relèvent de la
2i8 LE PÈRE LIEVENS
mission de Diggia, le P. Lievens m'invita à l'accompagner dans ce voyage...
Le 7 juin, vers trois heures de l'après-midi, j'arrivais à Rogonatpur; deux heures après, le P. Lievens y arrivait à son tour ».
A deux les missionnaires entreprirent alors la visite de quarante villages. Partout on accourait à eux; le P. Lievens prêchait et, après son discours, recueillait les noms de ceux qui renonçaient au démon et déclaraient vouloir se faire instruire. En moins d'une semaine de course, il avait sur la liste des catéchumènes plus de mille noms nouveaux. Et, toujours infatigable, au P. Hagenbeek, qui craignait de ne pas pouvoir suffire à ce surcroît d'ouailles, il promettait de prendre sur ses travaux deux jours chaque semaine pour venir lui porter secours.
Belle et hère race, cette race des Uraons! Le P. Haghenbeek la dépeint ainsi :
« Les Uraons sont entièrement différents des Mundaris. Les Mundaris sont la race aborigène. Les Uraons sont descendus des Himalayas, il y a plusieurs siècles. Ils ont conquis la terre mundarienne et en ont refoulé les habitants dans les montagnes du Chota-Nagpore; ils se sont établis alors sur les bords du Gange, jusqu'au jour où, refoulés à leur tour par les Hindous, ils ont dû chercher eux-mêmes un refuge, dans ces montagnes où ils avaient repoussé les premiers habitants de cette partie de l'Inde. Les Uraons paraissent et sont en réalité plus intelligents que les Mundaris. Ils sont en' général grands, forts, bien bâtis; ils sont plus
Lli VLRE LIHVENS
noirs, mais ont les traits des races Aryennes. Leur langage est aussi différent de celui des Mundaris que l'italien, par exemple, l'est de l'allemand. Autant le mundari est doux et harmonieux, autant l'uraon est rude et guttural.
Les Uraons aiment beaucoup la danse et, dans tous les villages, une place spéciale est réservée à cet exercice. Pendant que j'étais à Rogonatpur, j'allai les voir à l'œuvre. Sur une petite éminence, élevée de quatre à cinq pieds au dessus du sol environnant, une douzaine de jeunes gens, rangés sur deux rangs, se tenaient par la main; devant eux étaient rangées, en nombre égal, des jeunes filles; les deux groupes étaient précédés chacun de deux tambours. Leur danse est peu mouvementée; elle est laite de marches et de contre-marches, au pas, entrecoupées, à intervalles égaux, par deux bonds en avant et un bond en arrière. Ces mouvements s'exécutent avec un ensemble admirable; on dirait des soldats à l'exercice. Ils s'accompagnent d'un chant lent et monotone, pendant que les tambours battent en cadence. Les vieillards étaient assis autour, jouissant en silence et peut-être se reportant, par la pensée, au temps où eux aussi dansaient. C'est là, tous les soirs, le plaisir des Uraons jusque fort tard dans la nuit.
Ces tribus aiment beaucoup la parure. Ils s'entourent le cou de sept ou huit colliers en perles blanches, rouges, bleues, qui s'arrondissent avec élégance sur leur poitrine noire. Ils portent au bras, tant au poignet qu'au-dessus du coude, des bracelets en argent, en cuivre et même en "fer. J'ai vu des femmes dont tout
l'avant-bras était ainsi couvert. Quand elles travaillent, ces anneaux en métal font entendre un bruit qui rappelle le cliquetis des armes. Leurs oreilles sont percées par un grand nombre de boucles. Les jeunes gens ne se coupent pas les cheveux, mais les tressent en une longue queue qu'ils tournent en chignon au sommet de la tête. Ils y fixent, non sans élégance, leur peigne et le petit couteau qui leur sert à manger les fruits. En général, les Uraons sont cruels; leur caste supérieure a nom de « tueurs d'hommes »; ils comptent, en effet, pour fort peu la vie humaine. Il y a environ six semaines, une femme et un enfant ont été par eux, sacrifiés au démon pour obtenir de la pluie. On a coupé la tête aux deux victimes, puis on a recueilli leur sang dans des vases en terre, pour en asperger les champs. Plus fermes et plus fidèles que les Mundaris, ils gardent invinciblement leurs promesses. Ils sont moins vicieux que les Indous, peut être parce qu'ils sont plus pauvres. »
Voilà le peuple où vont maintenant, par la main du P. Lievens, s'opérer les prodiges. C'est dans ces fières tribus qu'en un mois il va baptiser 13,000 âmes.
Sa correspondance avec la petite ferme était bien tombée au milieu de ces travaux de géant, mais que de fois sa pensée s'y reportait encore!
Ul PÈRE LIEVENS 221
Ranchi, le 8 septembre 1888.
Chère sœur Amélie,
« Vous voilà donc mariée, vous aussi! Que Dieu soit béni, et vous, puissiez-vous être heureuse!
Mon Dieu! comme Père doit vieillir maintenant! Il me reste fort peu d'espoir de le revoir encore en ce monde! Qu'il se prépare bien au grand jour afm qu'il se retrouve ensemble avec Mère au Paradis. « La vie, disent les gens d'ici, c'est comme aller au marché! »
Je me porte fort bien cette année. J'ai beaucoup à voyager, à enseigner, à baptiser et à confesser, à travailler comme un esclave, l'ant et si bien que j'ai peine à trouver le temps de manger et de dormir. Je suis heureux de savoir que les petits enf;ints de l'école prient pour moi.- Je suis convaincu que c'est à leurs prières que je dois la conversion de tant de païens qui viennent à la Foi. On vous envoie de Bruxelles des nouvelles de la mission et vous y entendez parler de moi; mais vous comprenez bien qu'il m'est impossible d'écrire à tout le monde. Ma paroisse est grande comme toute la Belgique et mes chrétiens aussi nombreux que la population de Bruges.
N'oubliez pas votre Frère, à qui vous avez fait tant de bien; dites à mes Frères et à mes Sœurs de m'envoyer les noms de leurs enfants; les Licvens se sont tant multipliés que je ne m'y retrouve plus!
Adieu, au Ciel! Là je vous raconterai toutes mes
histoires.
Père, bénissez votre fils.
Constant. »
Les histoires qu'il promettait de raconter au ciel, je vais les dire.
Du fond de sa chambre de Ranchi, toute tapissée de cartes, comme un bureau d'état-major, il lançait à travers le Cliota ses Frères, mis sous ordres; il les dirigeait, les suivait, aux moments dithciles accourait à leur aide, il soufflait sur eux la brûlante flamme de son amour des âmes, et, vaillants sous la conduite d'un tel chef, ils courraient à la victoire.
« Le succès, écrit-il lui-môme, grâce en soit rendue à la bonté divine, dépasse toutes nos espérances. Il semble impossible que nous progressions plus rapidement. Ce sont des villages entiers qui viennent à nous, l'un après l'autre. Depuis l'an dernier, le nombre de nos catéchumènes a triplé. Nous en comptons aujourd'hui quarante-cinq mille. Ce résultat est vraiment l'œuvre de Dieu ! »
Au mois d'août 1888, les relevés de la mission fournissent les chiffres suivants, plus éloquents que tout autre commentaire :
Néophytes baptisés 11,291
Catéchumènes 39,o6o
Total des convertis 50,351
Villages visités 832
Maisons catholiques 7,i93
Catéchistes 189
Chapelles 95
Ecoles 77
Enfants dans les écoles . . . 2,400 Et cela dans le seul district de Lohardara.
LE PERI- LinVENS
Au moment même oii il écrivait à sa sœur la lettre que nous venons de transcrire, il partait vers le Sud- Ouest de l'orpa, dans le voisinage de Palkott; il v semait durant quinze jours la bonne nouvelle, et en revenait après avoir, de sa propre main, baptisé près de quinze cents personnes, dont luiit cents le même jour.
Il rentre après ces courses forcées, et c'est pour reprendre ces interminables audiences, données le jour et la nuit, aux milliers de Mundaris et d'Uraons, qui viennent en une procession sans fin consulter le t^rand Sahcb et lui confier leurs causes. Ces causes, il les étudie et les délxit et les fait triompher devant la Justice. Il était devenu si versé en tous ces litiij;cs, que même les juges, dans les cas dilliciles, recouraient à ses lumières. Un jour, un industriel anglais, désireux de pousser à la recherche de l'or, voulut acquérir dans le Chota une propriété assez étendue. Il entre en rapport avec le possesseur du sol, mais la question se complique de tant de droits et de servitudes anciennes que bientôt, ni lui, ni le propriétaire n'y voient plus que du feu. On recourt au juge; je ne dirai pas que la question s'embrouilla plus, mais certainement elle ne s'éclaircit pas davantage. En fin de compte on se décida à recourir au grand Saheb. Le lendemain, le P. Lievens apportait la solution claire et nette.
Et ce n'est pas tout!
(( A Ranchi, écrit le P. De Smet, au milieu de l'écrasante occupation du Déra, il trouve le temps île reviser le catéchisme et le livre de prières indi; il
traduit en indi l'histoire de l'ancien et du nouveau testament de Schuster. Il arrange et adapte aux besoins des gens d'ici la vie de la Sainte Merge, de Saint François-Xavier, de Saint Pierre Clavcr. Il rassemble tous les cliants uraons et leur fait des paroles chrétiennes, il compose des chants indis pour l'église, revise une vie de Luther écrite en indi par un de ses collègues; il dirige une traduction en uraon de l'Evangile de Saint Luc et, en Karria, d'une vie de Notre Seigneur. Il rédige, en ce style clair et concis qui lui était propre, le livre du Baptême « Asnan Puthi », et le livre de Communion « Kommunio Puthi « ouvrages qui dureront aussi longtemps que vivra la mission du Chota-Nagpore. »
Non, non, ce ne fut pas le climat, ni le soleil des Indes qui dévora cet homme, ce fut son travail d'esclave, comme il le dit lui-même, et plus encore la flamme d'amour qui l'inspirait. C'est ce nègre qui, dans un songe, écrasait la poitrine de Xavier et pour qui le petit paysan des Flandres avait toujours rêvé mourir.
« Le climat est bon, écrivait un de ses collègues, meilleur en somme que le climat de Belgique, mais il y faut une très grande régularité de régime et surtout ne point bouger, même en hiver, depuis dix heures du matin jusque quatre heures du soir. Je suis persuadé que ce dont souffre si souvent le P. Lievens provient de ce qu'il néglige ces règles de prudence. »
Oui, cela provenait de là.
Mais il mettait les âmes plus haut que sa vie!
« Le mois passé, une troupe de treize mauvais
LH PÈRE LIEVENS
sujets, payes par les 'rikkcdars, m'ont voulu fendre la tète. Je n'ai dû mon salut qu'à mon cheval, qui est un trotteur de première force; il s'en est fallu de jx'u que vous n'entendissiez plus parler de votre Constant! Huit jours plus tard, j'ai failli être dévoré par un tigre du Bengale. Oh! l'affreuse bête! Sur ce même chemin elle avait dévoré déjà un homme, une femme et deux bœufs. » (i)
A ces dangers va-t-il jii'endre garde. -^
Ce n'est qu'un an après qu'il songera à s'armer d'im revolver.
(i) Lettre du 15 novembre 1S88 à sa sœur Amélie.
A Ranchi
N dehors de ce cas unique, les tigres n'ont guère attenté à la vie du Père, mais il n'en fut pas de môme des Tikkédars. Il était à prévoir du reste qu'ils ne se seraient pas soumis sans ^''^^■^.'^■p^^^'^' lutte, à ce grand Sahcb étranger, qui
semblait s'être donné la mission de
("tï. mettre un terme à leurs exactions et
à leurs rapines; maintes fois ils lui
tendirent des embûches; prévenu presque toujours par
ses lidèles, il y échappa. Un jour, poursuivi par une
bande soudoyée pour rassassiner sur la grand'routc, il fond sur eux à franc étrier et, d'un geste souverain de commandement, il les met en fuite. On lui annonce qu'un de ses catéchistes est en butte aux mauvais traitements des sipoys d'un Tikkédar voisin; il part au galop de son cheval et arrive au moment où on allait l'entraîner dans l'Agra pour l'y égorger. Il se précipite au milieu des assassins et jette un grand cri; mais les misérables, qu'on avait enivrés pour leur horrible besogne, n'entendent rien et c'est sur le Père qu'ils retournent leur rage. Déjà les bâtons et les couteaux sont levés; soudain d'un poignet de fer il enlève son catéchiste, le couche en travers de son cheval et, emportant la magnifique bête dans un bond prodigieux, il saute à travers ses assaillants épouvantés et, ventre à terre, s'échappe à leurs atteintes. Découragés de ces violences, toujours aussitôt punies par les tribunaux anglais, les Tikkédars eurent recours à la ruse. Ils épièrent le Saheb justicier, pour le trouver en délit et en fraude.
Un jour, voyageant de Calcutta à Darjeeling, le P. Koch, secrétaire alors de l'Archevêque, fit la rencontre d'un légiste, appelé au secours par les grands Tikkédars du Chota-Nagpore. Dans la conversation qui s'engagea, il fut question du P. Lievens et de son action prodigieuse. « Qu'il prenne garde pourtant, dit l'avocat, il est très habile et nous l'observons jusqu'ici en vain; il ne se laisse point prendre en défaut; mais nous le suivons et nous l'aurons un jour. »
Un jour en eftet, ils crurent que l'heure était venue. Plus de 2)0 chrétiens furent cités, du même coup et le
LE l'iiRE LIliVENS 229
nicnie jour, devant les tribunaux, pour violation Irauduleuse des lois anglaises. Le P. Lievens vit sur-lechamp que c'était question de vie ou de mort; il saisit la tactique de l'ennemi, le jeu qu'allaient avoir les témoignages achetés et une police indigène qui, pour la pren.ùère fois, s'était laissé corrompre. Il jeta un cri déchirant d'alarme :
« Monseigneur, si vous ne venez pas à notre secours, nous sommes perdus; c'en est lait de la mission du Chota-Nagpore! « Et il demandait qu'on lui envoyât sur-le-champ les deux avocats les plus distingués de Calcutta même, pour remettre entre leurs mains la cause de ses enf^mts. « Il vous en coûtera beaucoup d'or. Monseigneur, mais les âmes ont coûté plus à Notre Seigneur Jésus-Christ. »
Les deux avocats arivèrent, et Monseigneur les accompagnait. Il aimait d'une spéciale amitié son « admirable P. Lievens », comme il l'appelait, et il lui accourait en aide. Ce fut tout un émoi à la Cour de Ranchi!
Il en coûta gros, comme l'avait prévu le Père, mais le triomphe fut éclatant. A peine deux ou trois Mundaris, manifestement en défaut, à l'insu même du Père, furent-ils condamnés à l'amende.
Cette victoire fut payée d'une grande douleiu'. Vers la fin du mois de février 1889, son vieux Père s'éteignait doucement dans la petite ferme de Moorslede. Au moment de mourir, la pensée du vieillard s'était envolée vers son fils, si loin, et il lui avait envoyé dans cette Inde qui le lui avait ravi, une de ces bénédictions si souvent et si pieusement demandées.
2 30 Lli PURE LlliVUXS
Ranchi, le 25 mars 1889.
« Chers Frères et Sœurs,
J'ai appris hier la triste nouvelle! Père s'en" est donc allé retrouver notre Mère! Je m'attendais depuis longtemps à ce que vous m'écriviez qu'il était malade; mais non, c'est sa mort qui m'arrive, et tout est fini! Certes, comme vous me l'écrivez, sa mort fut douce; à 80 ans, après une courte maladie, réconforté par tous les Sacrements de la Sainte-Eglise, entouré de tout ce qu'il y a de pieux et de saint. Vous étiez donc là, Sylvie et Henry; et avant de mourir, il a pensé à moi! Vous qui l'avez vu et entendu dans ses derniers jours, ne l'oubliez jamais. Songez à Mère aussi, et à ce que lurent leurs derniers conseils. Vivez bien, vivez saintement, car notre mort sera ce qu'a été notre vie. Nous étions onze à la maison et nous voilà tous séparés. Il tut un temps où nous étions tous ensemble autour de Mère; c'était vers le temps de ma première communion. Tout cela est passé maintenant; nous sommes semés à travers le monde, mais le temps viendra où nous serons réunis encore dans le ciel, et nous n'avons plus cent ans à l'attendre!
Je me porte, grâce à Dieu, assez bien; parfois la fièvre me tourmente; mais j'ai tant à faire que vraiment je ne sais où donner de la tête. Quatre tribus presque tout entières ont renoncé maintenant au démon et sont entrées dans l'Eglise; les Mundaris, les Uraons, les Kharrias et les Korwars. Vous sentez bien que le diable (Pitje Pek) se débat de son mieux pour arrêter
Lli l'HKH LIEVENS
CCS braves gens; il soulève contre eux et contre moi les propriétaires, Hindous et Mahométans , et, avec eux, un tas de vauriens qui nous tracassent et nous persécutent; mais, grâce à Dieu, les chrétiens tiennent bon. »
Le vieux Père en mourant avait laissé un petit héritage; et ses enfimts songeaient à envoyer sa part à leur frère Constant.
« Ma part! De l'argent! Ah! mes amis, c'est vous qui l'avez gagné, vous seuls y avez droit. C'est grâce à votre travail que j'ai pu aller au collège et faire mes études; non, non, ne me comptez pas dans le partage; dites-vous que je suis mort à tout cela. Adieu, priez pour moi. »
La vie est un perpétuel mélange de joies et de douleurs. Les unes succèdent aux autres comme font les flots allant et venant de la mer.
A cette grande douleur de la mort de son Père succéda une consolation intense : la nouvelle lui vint que le Provincial de Belgique, désireux de lui permettre de nouvelles conquêtes apostoliques, venait de faire un appel pressant aux Pères belges et de les appeler au secours de la mission du Chota-Nagpore. C'était vrai, et l'appel ne fut pas sans écho.
Monseigneur Goethals, archevêque de Calcutta, avait signalé au P. Provincial de Belgique le prodigieux mouvement de conversion que produisait le P. Lievens dans les populations du Chota-Nagpore : « Le mouvement, disait-il, nous ne l'avons pas créé, il ne nous
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appartient pas Je l'an'êter ou même de le limiter, il serait déplorable de ne pas le suivre en sauvant des milliers d'âmes que la Providence semble avoir jetées dans nos bras. »
Et l'évèque missionnaire demande avec instance de nouveaux renforts d'hommes, se souvenant de saint François Xavier qui écrivait 'des Indes, agenouillé, à son père saint Ignace : Da iiiihi Bclgas, envoyez-moi surtout des Belges!
Le P. L. Del vaux, alors Provincial, transmit cet appel aux Pères de Belgique. Il demandait surtout des Prêtres, dont la formation tout accomplie permettait de faire aussitôt des missionnaires (i).
Le II avril, il annonçait que cent soixante Pères, dont septante prêtres, s'offraient à partir.
(i) Jaiiipridiin ex pat mm nostrorum litleris accepislis quant mira et oiiuU exspcclalione majora ijicrcmenta ceperint variae stationcs prccscrtim in regionc Chota-Nagpore, recens ereclae. Messis sane milita et qiue paiicoriiin operarioriim vires longe siiperet ; ila ut vix magnis inlervallis calecumenos ouiiies invisere possinl Patres missionarii. liiterea alii et aJii ad eos comnieant pagani siib Christi vexilla conscribi ciipientes, qui spe et proniissis aleiidi snul douée sallem catechistcC ad eos dirigantiir. . .
Oiiare antequaiii dclccliun Jacerem eorum qui in ludiani ineiinle autiinino mittendi siiiit excerpla quxdam ex missionarium lilteris puhlicc praelegenda curavi ut... non paucorum, prœserlim sacerdotum. accendatur aninius ad eosdeni labores suscipiendos, eosdeni coUigendos Jniclus, eanidenique tohrati laboris mcrcedem pronierendam.