‹ Le père LievensChapitre 3 sur 17 · LI-; PERH LIHVHXS · texte numérisé non relu

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j(Hir-là à SCS amis; toutes débordent de bonheur et de reconnaissance. Il avait devant lui ces chers objets du missionnaire; ce calice et ces ornements sacrés, ces saints livres et cette pierre bénie qu'il emporterait avec lui dans ses courses apostoliques, ce ciboire oîi dans la pauvre hutte du prêcheur ambulant, sous un toit de jonc et de leuilles, reposerait son Dieu! Et ce cher trésor, ces armes de ses combats, elles lui venaient de la petite terme de l'iandre, du beau paws natal!

Sur chacune il lisait ce qu'elle avait coûté de privations et de travail, il savait que c'était sou par sou que l'on avait économisé l'argent qu'il avait fallu pour l'acheter, et ces pauvres sous, il les voyait dans sa jK'usée, jetés dans la tire-lire, par son vieux père, par Amélie, par Pierre, par Félix, par Louisa, par Julie, par François, par Natalie, par Lucie, par Sylvie, et même par ces petits enfonts de ses frères et de ses sœurs, qu'il ne connaissait pas et qu'il n'avait jamais vus, mais à qui il demandait qu'on montrât son portrait et qu'on parlât de lui. Saints objets, deux fois bénis, par la main de l'évêque, et par les larmes que seul, dans sa pauvre cellule, son tendre cœur versait sur eux !

Enfin, le grand jour est venu! Il rappelle en un tableau, comme en une inscription lapidaire, les dates fatidiques :■

LE PERE LIEVEXS

Calcutta, le i6 janvier 1883.

Loué soit Jésus-Christ! Amen!

Très aimés Père, Frères, Soeurs, Amis,

Sous-diacre. . . . le 17 décembre 1882;

Diacre le 24 décembre 1882;

Prêtre le 14 janvier 1883.

J'ai dit ma première messe, le 15 janvier, au collège Saint-François-Xavier, à Calcutta. Je l'ai dite pour vous, pour vous tous. Si j'avais des souvenirs de ce grand jour, je vous en enverrais, mais je n'en ai pas! Dites à mes amis que mon bonheur est si grand, que les mots d'une langue humaine ne sauraient parvenir à l'exprimer.

Ma seconde messe, je l'ai dite pour l'âme de ma Mère!

Ah! que l'on peut donc être heureux sur la terre!

Père, bénissez-moi, et qu'en considération de moi, Dieu vous bénisse!

Vers ce temps-là, il apprend ce que les Supérieurs maintenant comptent faire de lui. Ce ne sont pas encore les missions rêvées!

Je vais donner pendant un an, la classe au collège de Calcutta; apprendre à connaître de plus près ce qu'est ici le monde; puis, il me faudra retourner à Asansol, pour y faire une année encore de théologie. Après seulement, je serai envoyé comme missionnaire, probablement chez les Kôles, dont je vous ai parlé autrefois.

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Ces dispositions furent maintenues. Il fut charge à Calcutta, de l'enseignement de ce que l'on appelle là, la « sixième classe » du « middle Department » ce qui répond assez bien à notre sixième latine. Enseignement bien humble, on le voit! Ce qu'étaient ces élèves, on peut le pressentir par la composition générale du collège.

Le collège de Calcutta comprend deux grandes sections : le « school Department » et le « collège Department ». Au « school Department » appartiennent la division primaire, « primary Department » (5 classes), la division moyenne, « middle Department » (s classes) et la division supérieure, « high Department » (2 classes). Suit r « entrance Class » qui sert d'introduction aux cours universitaires. Vient enfin, le « Collège Department » qui comprend les cours de la « Faculty of Arts .)) et conduit aux grades de « Bachelor of Arts » et de « Master of Arts ».

Beaucoup de gens, en notre pa}s, ignorent que des Jésuites belges ont organisé, dans la capitale des Indes, un établissement d'éducation sur des proportions si vastes, qu'en vérité il n'a point d'égal en notre pays lui-même; le collège de la Paix, à Namur, n'ayant pas pu compléter sa faculté de Philosophie et Lettres, gêné qu'il était par les entraves jetées à chaque instant entre les jambes de la liberté, par des efflirouchements et des terreurs rivales. L'Angleterre, si protestante qu'elle soit, n'a pas au regard des Jésuites, CQs craintes, bien un peu ridicules! J'ajouterai, ce qui surprendra peut-être davantage encore, que le Vice-Roi

des Indes préside presque toujours les solennités de la reprise et de la clôture des cours au Collège, affilié du reste à l'Université impériale de Calcutta.

Kn 1883, au moment où devait y enseigner le P. Lievens, le Collège Saint-François-Xavier comptait 700 élèves environ : 269 catholiques, 166 protestants, 188 liindous; le reste était arméniens, mahométans, juifs, etc.

C'est dans ce monde très mélangé, on le voit, que le P. Lievens allait remplir son premier ministère.

Mais les Supérieurs connaissaient trop bien le zèle dont son cœur était dévoré, pour ne pas donner à cette soif des âmes au moins un léger aliment. Il fut cliargé du service religieux à l'hospice des Petites Sœurs des Pauvres et, les dimanches, de l'oflice de vicaire, dans quelque paroisse de Calcutta. Pendant sa quatrième année de théologie, de la maison d'Asansol, il allait, tous les dimanches aussi, visiter les catholiques de Ranigunj, station située à mi chemin de Calcutta. 11 leur disait la messe, leur faisait l'instruction du dimanche et aux petits enfants donnait le catécliisme, avec une clarté, un charme et une grâce, dont le souvenir est encore vivant parmi eux. Alors déjà, on vit apparaitre chez lui ces qualités, qui sont la marque et la caractéristique du missionnaire : la clarté limpide de l'enseignement, sortant d'une langue admirablement adaptée au goût, aux 'habitudes, à l'éducation, à la vie même de ses auditeurs; • langue vivante et vibrante, pleine d'imprévu, de saillies soudaines, s'épanouissant en figures superbes; ici, touchante et douce; là, sarcastique

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et pcrsitllantc; menaçante et terrible, chaude et attirante; en lin mot plus que la lani^iie de l'orateur, la lanij;ue de l'apôtre; et cette lanij;ue, on la sentait tout imprégnée d'amour. Le coL'ur c]ui battait se répandait sur son auditoire, avec une efîusion si manifeste et si touchante que tous, jusqu'au dernier, se sentaient atteints, vibraient à l'unisson et, à leur tour se mettaient à aimer ce prêtre qui les aimait, et pour eux, dans la solitude d'un si lointain exil, venait user sa vie et mourir.

Alors déjà, devant la fougue et l'ardeur avec laquelle il dépensait ses forces sans mesurer, sans calculer, les jetant aux âmes comme une monnaie de vil prix, les prudents et les sages lui dirent : « Père, de ce trainlà, vous ne vivrez guère aux Indes; ménagez-vous! 11 faut faire feu qui dure!.. » Il répondait : « Je ne tiens pas à vivre; mais à faire beaucoup de bien; plus je travaillerai vite, plus tôt les âmes seront sauvées!., et quant au feu, il faut faire feu qui brûle! »

Alors déjà aussi on commença à lui faire ce repreiche qu'il manquait de prudence. De ceci, il était particulièrement agacé. A plusieurs reprises, dans ses lettres, on sent qu'il en veut à cette prudence, si souvent jetée en douche froide sur les plus saints enthousiasmes. Peu de temps avant sa mort, sur une des cartes où il écrivait ses pensées, et qu'il plaçait devant ses yeux pour les avoir présentes, il écrivait ce mot satirique :

De voor:;^ichiigbeid is île iiiocticr dcr liiihcid!

« La prudence est la mère de la paresse! »

Mais les travaux de ces deux années n'étaient que

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jeu, à côté des travaux que plus tard il devait entreprendre et que Dieu devait si merveilleusement bénir!

Il est une pensée que peut-être beaucoup de nos lecteurs auront accueillie, et qui aura soulevé* dans leur esprit une assez profonde interrogation. Voici donc un jeune homme dont le rêve est d'évangéliser des races que l'on ne diminue guère en les comparant à de vrais sauvages, dont la vie va se passer tout entière au milieu d'eux, qui sera ravi, si jamais, après une longue éducation, il parvient à leur faire saisir correctement les vérités les plus élémentaires du catéchisme, et à ce prêtre que l'on va enfouir dans les lorêts et dans les rizières du Chota-Xagpore, on fait faire quatre années de théologie!

A cet apôtre, brûlant d'évangéliser, en fait enseigner le grec et le latin devant des enfants de sixième!..

Une conversation que j'eus avec le P. Lievens, quelque temps après son retour en Europe, me permet de donner la réponse qu'il eût donnée lui-même.

« Les deux grandes tentations du missionnaire, me disait-il, sont la tentation des sens et la tentation du doute. » Et il développa sa pensée : « On ne se figure pas ce que c'est de vivre au milieu de populations, plongées dans la chair jusqu'au cou; et l'effet de de cette autre pensée : « Quoi, tous ces milliers de malheureux se sont perdus jusqu'ici et se perdent, pour n'avoir pas connu le Christ, que personne n'est venu leur enseigner!.. » Et il concluait à l'urgente nécessité pour le missionaire d'une formation de caractère et

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d'une connaissance théologique, bien plus énergique et plus étendue, qu'il ne la f;iut au prêtre vivant au sein de populations toutes chrétiennes, et jouissant, pour ainsi parler, de l'hérédité de la ioi et des vertus morales.

Il n'y avait, du reste, dans les dispositions dont il était l'objet, rien d'exceptionnel, et tous les jeunes Pères envoyés en mission doivent passer l'épreuve d'un pareil stage. Il est pénible à leur ardeur, mais on ne va pas aux pavs de mission pour éviter la peine.

Ni sa classe, ni ses vieillards des Petites Sœurs, ni le vicariat de sa paroisse ne lui font oublier la petite ferme de la West-Flandre.

Calcutta, le 2 mars 1883.

Père, Frères, Sœurs,

Henri a donc tiré un mauvais numéro!.. Patience! Ke vous en chagrinez pas trop; si nos prières n'ont pas obtenu ce que nous désirions, elles nous vaudront deux et trois fois mieux! La sainte Vierge v veillera; elle sait mieux que nous ce qu'il faut à notre bonheur... Et François s'en va donc aussi! Personne ne reste donc à la maison, sinon Henri et quatre sœurs! C'est bien encore; moins que personne j'y puis contredire! Je souhaite à François, de tout mon cœur, d'être heureux et de passer de longs et saints jours avec celle qu'il connaît, aime et recherche depuis si longtemps, et qui devient sa femme. Si je savais la date qu'ils ont choisie, je viendrais les unir; mais je

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demeure un peu trop loin. De toutes façons, tenez-moi au courant; dites-moi comment vont toutes choses, cela me lera du bien... Priez pour moi et priez pour les âmes. Depuis que je suis Prêtre, je vois plus que jamais, que ce que peuvent faire de mieux les bons est de prier pour les pécheurs et de s'oublier un peu eux-mêmes. Les chaleurs commencent à se faire sentir ici, comme s'il a\ait lait Iroid durant l'hiver...

Calcutta, le i^' mai 1883.

Père, Frères, Sœurs, Amis,

Je continue à me porter tort bien à Calcutta; je fais classe au Collège, je joue au vicaire dans une des paroisses de la ville. J'ai environ six cents personnes présentes à la messe le dimanche. Comme elles savent toutes l'anglais, c'est dans cette langue que je dois leur dire leur fait (( Jjiinuc -alighcid ». Quand elles viennent à confesse, elles parlent la langue qu'elles savent le mieux. Les choses vont ainsi en ce monde! iMes trois meillein's élèves sont catholiques : un Chinois et deux Indiens. La ville n'est pas, je pense, la meilleure du globe, et il v a peu d'espoir d'y convertir les gens; leur cœur est trop corrompu! Parfois un brave homme demande le baptême; le reste va le droit chemin qui conduit en enfer. Que pouvons-nous faire? Sinon entretenir ceux qui croient, et prier Dieu de faire luire des jours de miséricorde, sur toutes ces pauvres âmes rivées au démon! On a le ca-ur cruellement déchiré de voir se perdre tant d'àmes, qui

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pourraient rendre gloire à Dieu ici-bas et au ciel. N'oubliez pas les âmes! et ne m'oubliez pas non plus!

Nous sommes en été, la chaleur est très forte; les orages sont terribles, tout le ciel ne tait qu'une immense flamme! Nous n'avons pas eu, cette année, de ces grands ouragans, qui dévastent tout sur leur passage. Quand ils passent, les arbres sont arrachés, les navires jetés sur les rivages et les terrasses des maisons emportées comme des toits de cartes. De là vient que l'on voit ici si peu de grands arbres...

Depuis longtemps je n'ai plus de nouvelles de la famille... Je me ligure Romaine et Louis en bonheur et en santé, à Roulers; Louise à RoUeghem, avec au moins quatre petits entants; L'élix avec un seul et un tout petit, je crois, à Eegheni; Julie avec au moins trois, à Slype; et J"'rançois.^. Je ne sais pas s'il a déjà quitté la maison avec son aimée?

Pour aller à l'éternité les chemins sont ici fort sales, et l'on n'\' arrive que les souliers crottés...

Où en sont les aflaires de Henri? Comment va Père et iM'ançois et Camille et toute la famille?

Que Dieu vous protège, ô mes chers et bons amis! ne m'oubliez pas, s'il vous plait, et vous. Père, donnezmoi votre bénédiction.

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