‹ Le père LievensChapitre 5 sur 17 · C. LlHVENS · texte numérisé non relu

C. LlHVENS

Calcutta, le 2 août 1883.

Louis et Romaine,

Ma santé est bonne, mais le temps est bien mauvais. Point de nouvelles de la maison, point de nouvelles de lloulers, point de nouvelles de Beernem et, par les journaux politiques, mauvaises nouvelles de Belgique.

Les Anglais se rient bien de nous et de nos querelles intestines! De nous et des Français, ils disent que nous sommes des sots <( -ollckoppcii. » Tout le monde ici est unanime à vouloir une forte et religieuse éducation des enfants et, sur ce point, il n'y a ni protestants ni catholiques ; l'on se donne la main pour ne pas peupler les rues de polissons.

Depuis que j'ai à prêcher, le temps me manque beaucoup pour écrire. J'avais aujourd'hui devant moi un congé d'une demi-heure, et voici qu'il vient de m'être enlevé : les Petites Sœurs des Pauvres ont recueilli, hommes et femmes, vingt-quatre pensionnaires; une des femmes vient de mourir, et il faut que j'aille tout préparer pour l'enterrer demain...

jo6 î-1^ PÈRE LIEVEXS

Calcutta, le 8 décembre 1883.

Cher Père, Frères, Sœurs et Amis,

fe vous souhaite à tous une salutaire année; je prendrai ma part, croyez-le bien, à tous les bonheurs et à toutes les croix qu'elle vous apportera. Depuis plusieurs mois, je n'ai plus de vous la moindre nouvelle? Comment va Père? Pierre a-t-il déjà des enfants? De combien la famille est-elle augmentée? Où est Henri? Conunent se portent l-rançois, Félix, Julie? Louise est-elle heureuse dans sa nouvelle maison? J'aime à croire que tout va bien. Je continue, moi, à me garder en bonne santé.

Les journaux nous apprennent que les choses vont de travers en Belgique. Quel dommage que notre pays, le plus beau du monde, utilise si peu l'esprit et le bon sens!.. Le vice-roi est venu, dimanche dernier, assister à la messe et au salut dans notre église; il montre, à qui le veut voir, comment il faut s'y tenir et prier! Il était, il y a quelques années, protestant et chet suprême des loges maçonniques d'Angleterre, (i)

Sa femme et son fils appartiennent encore au protestantisme. Il est très aimé par le peuple.

(i) La vice-royauté des Indes était, au moment où écrit le P. Lievens, entre les mains du célèbre lord Ripon.

A Asansol

Asansol, le 4 février 1884.

Louis et Romaine,

'ai appris dernièrement par Beernem, que Romaine avait été malade; j'en ai été tout saisi, et j'en ai eu — beaucoup de peine. J'aime à croire qu'elle est bien rétablie maintenant ^^^:i~f et qu'elle se prépare, suivant son habitude, à se fortifier en jeûnant son carême. Moi, je suis en bon état et en bonne

loS LE PÈRE LIEVEXS

santé et, comme vous le savez, habitant de nouveau Asansol pour v faire une année d'études. Le P. Desmedt, lui, est depuis deux mois en mission dans les bois, l'ai reçu de lui une lettre que je vous envoie, pour que vous la lassiez lire. Peut-être pourriez-vous la faire publier dans quelque journal; cela ne fera de mal à personne, et donnera peut-être à quelques jeunes et dévoués cœurs, la pensée et le désir de venir travailler avec nous au salut de nos frères les païens. Je vais, le dimanche, dire la messe à Ranigunj, à trois ou quatre lieues d'ici, par chemin de 1er. Il y a là quinze familles catholiques. A peu de chose près, j'ai donc la même petite vie que j'avais il y a deux ans. Il parait qu'on veut faire de moi un savant homme! J'ai parmi mes compagnons d'étude un Brugeois, que j'avais connu au grand Séminaire, le P. Maene; il s'est fait Jésuite un an après moi.

Dans ma petite paroisse, une vieille lemme est âgée de cent ans! Il y a deux mois, en venant à l'église par pleine obscurité, elle est tombée et s'est foulé le pied. Xaturellement elle ne peut plus venir à la messe, et elle en est triste comme si le monde allait en périr. C'est une bonne petite lemme, mais pauvre comme on ne sait l'être que dans ce pays! Figurez-vous qu'il y a des gens qui n'ont ni maison, ni loyer, ni table, ni chaise, ni même un couteau! Ils n'ont vraiment rien que quelques chiffons pour s'entourer la tête et le corps.

J'ai cassé mes lunettes, il y a huit jours! En ce pays-ci c'est toute une affaire! Pas mo\-en d'en avoir

LE piirl; liizvcns

de nouvelles, ni même de laire raccommoder les anciennes, sans recourir à Calcutta. Dans l'intervalle, il faut se résigner à vivre aveugle! Tâchez donc de découvrir quelque cœur généreux, qui m'envoie d'Europe, par la poste, en un petit paquet, une bonne paire de lunettes. Je suis myope, et il me faut les numéros 9, 10 ou 11. Dans ce pays marécageux et brouillardeux, il faut à tout prix que la garniture soit en argent ou en écaille.

Comment se porte-t-on chez nous ? Depuis si longtemps je suis sans nouvelles de la maison! Père, j'imagine, ne vient plus guère à Roulers. Je prie beaucoup pour lui, afin qu'il porte avec courage et pour la plus grande gloire de Dieu, les difficultés et les croix de la vie. x'\mélie, elle, vient encore vous voir, je pense; donnez-lui cette lettre pour qu'elle la lise à la maison. Que de fois je pense à Roulers, aux amis de là-bas, aux connaissances, aux Rédemptoristes, aux pauvres Claires, à tous! Quand ilsviendront vous voir, demandez-leur une prière pour le salut de mon âme et des âmes de tant de milliers de pauvres hommes, qui en sont encore ici à adorer des dieux de pierre et de bois. Je dis parfois la messe pour vous; que Dieu vous bénisse et vous fasse riches en bonnes œuvres et en mérites pour le ciel ! Nous y serons un jour tous ensemble! Que de choses j'aurais encore â vous dire, mais je les remets à notre futur revoir! Dieu seul sait quand! Je suis si heureux ici! Si content du pavs et de la besogne! Je n'aurais jamais osé espérer autant de bonheur! Je vis et je travaille

IIO LE PERE LIEVEXS

pour Dieu seul et j'espère bien \- user ma vie et y

mourir !

Votre ami,

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