‹ Le père Martial de Brive. La muse séraphique au XVIIe siècleChapitre 4 sur 6 · BENEDICITE MONTES · texte numérisé non relu

BENEDICITE MONTES

Et VOUS, orgueilleuses montaignes Dont les sommets, unis aux deux, Bravent d'un front audacieux Uhumilité de nos campaignes, Piliers du monde, arcs triomphaux,

Éternels objets des tempestes, Bénissez Dieu, craignez ses coups, Puisque la hauteur de vos testes Ne vous sert qu'à sentir sa main plus près de vous (1).

Mais j'ai dû supprimer un vers dans cette dernière strophe, il la dépare par trop. Le bon P. Martial, après s'être élevé jusqu'à appeler les montagnes : piliers du monde, arcs triomphaux, ne s'imagine-t-il pas de rapprocher de cette comparaison noble l'image la plus vulgaire, la plus triviale, et de continuer par ce vers plus que ridicule :

Belles bosses, nobles deffaux.

Étrange chute pour arriver aux très beaux vers qui terminent la strophe. On trouve de ces contrastes, nous l'avons déjà dit, dans les autres poètes du temps : Saint- Amant, Voiture, Sarrasin. Saint-Amant, dans son Moyse sauvé, décrivant pompeusement le passage à pied sec de la mer Rouge par le peuple hébreu, ne finit-il pas ainsi :

Les poissons esbahis le regardent passer.

La paraphrase du Cantique d'Ézéchias nous montre encore la même opposition : un début majestueux, heureusement inspiré du texte, et tout-à-coup une pensée forcée qui n'est plus dans le ton, un piètre jeu d'esprit qui vise à l'efTct et touche à la sottise.

(1) Le Parnasse séraphique, p. 20.

Ego dixi in dimidio dierum meorum.

Mes ans par un beau cours s'éloignaient de leur source Quand, les sentant faillir au milieu de leur course, J'ay dit : me voicy donc aux portes des enfers. Grand Dieu qui sur les roys fais gronder le tonnerre, J'iray donc aujourd'huy des couronnes aux fers, Du centre de ma vie au centre de la terre (1),

Mêmes qualités et mêmes défauts dans les paraphrases du psaume 123 : Nisi quia Dominus erat in nobis; du psaume 129 : De profundis clamavi.

Dans l'imitation du psaume 50 : Miserere mei Deus, nous trouvons quelques belles strophes :

Entre le regret et la crainte De la faute et dit chastiment, Seigneur, je t'adresse ma plainte, Mon cœur est touché vivement :

Je me rends sans que tu m'assailles; Ne viens point en Dieu des batailles Avec le tonnerre en tes mains, Mais en Dieu de paix et sans armes, Comme lorsque tu veux des larmes Et non pas du sang des humains.

Mon cœur, dans le honteux servage D'une périssable beauté, Préféroit à toi ton ouvrage, N'adorant que sa volupté.

Donne m'en un qui te désire, Qui pour toy seulement souspire.

Qui soit moins en terre qu'aux deux, Et fais qu'esveillê de mon somme, Je despouille enfin ce vieil homme Qui s'estoit fait de nouveaux dieux (2).

{[) Le Parnasse séraphique, p. 13.

(2) Ibid., p. 34.

On pourrait croire (jue c'est un retour du poète vers sa jeunesse : c'est David qui parle de Bethsabée.

Les poésies chrétiennes, c'est-à-dire inspirées par le Nouveau-Testament et les mystères de la religion révélée, les hymnes, les cantiques, forment une partie importante du recueil. Elles sont répandues dans tout le cours de l'œuvre, mais particulièrement sous le titre : Les Grandeurs de Nostre-Seigneur Jésus-Christ.

Cette partie s'ouvre par des stances au Sauveur des hommes, dans lesquelles on trouve une large conception, une grande abondance, mais comme toujours une fâcheuse affectation. Chaque strophe se termine par un jeu d'esprit, une pointe :

0 parole d'esprit, de vie et de lumière, Ma parole de chair, de cendre et de poussière Entreprend devant vous d'expliquer vos grandeurs; Seigneur, elle entreprend ce qu'elle ne peut faire; On ne peut peindre au vif vos divines splendeurs Sans estre tel vers vous que vous vers votre père.

Sur la double essence de Jésus-Christ, le poète trouve de beaux accents :

Dans ce profond mystère, abyme des mystères,

Nous voyons l'homme et Dieu mesler leurs caractères.

On peut dire de l'homme : Il est Dieu des armées, Ses mains tiennent la gloire et la peine enfermées, Il est le Dieu des Dieux, il est le Roy des Roy s. C'est le premier moteur, c'est la cause des causes Qui donne à l'univers ses éternelles loix, C'est le Verbe de Dieu qui porte toutes choses.

On peut dire de Dieu qu'il est l'iiomme des peines,

Le théâtre sanglant des misères humaines,

Un objcct de mépris, un chétif vermisseau,

On peut dire qu'il court, qu'il guérit, qu'il enseigne,

Qîi'il est las, qu'il a soif, qu'il demande de Veau, Qu'il pleure, qu'il gémit, qu'il endure, qu'il saigne (1).

La paraphrase du psaume 115 : Credidi propter quod locutus sum s'éloigne tellement du texte qu'on ne peut la ranger parmi les imitations bibliques. Le poète en applique le sujet à la fréquente communion et raille assez agréablement la dévotion mondaine qui ne fait à la piété le sacrifice d'aucun plaisir :

Hélas, qu'on s'y prépare en d'estranges façons, Celuy s'estime prest dont la bouche a des fiâmes, Quoy qu'au fond de son cœur il n'ait que des glaçons.

La piété fleurie et le zèle ajusté,

L'esclatante vertu, la belle sainteté,

Ont banny cette triste et sauvage méthode;

Satisfaiî'e à ses sens, ne leur rien dénier,

Si l'on croit ce qu'en dit VÉvangile à la mode.

N'apporte point d'obstacle à bien communier.

Les repas de quelqu'un ne sont que des festins. Un autre à qui les jours ne sont que des matins Attend, pour se lever, que le soleil se couche. L'un porte tout son bien dans les habits pompeux, L'autre est plus inhumain qu'une beste farouche. Et Jésus n'est, ce semble, à l'autel que pour eux.

Cette femme s'attache à suivre ses désirs,

Elle fait vœu public de prendre ses plaisirs,

Elle rend avec soin sa vanité cogneue :

De la galanterie elle fait son bonheur.

Elle est propre, elle est vaine, elle est peinte, elle est nue.

Elle ne se nourrit que du corps du Seigneur.

L'usure est consacrée et s'appelle intèrest, D'estre impudique et saint on en sçait le secret.

(1) Le Parnasse séraphique, p. 48.

On ayme sans péril l'occasion des crimes. La vengeance s'exerce avec un bon dessein, On a sur l'indigent des fiertés légitimes, Et si l'on a tousjouj^s Jésus-Christ dans le sein.

La sainte austérité n'est qu'un zèle idiot,

Il faut estre à son aise afin d'estre dévol,

Les solides vertus sont parmi les délices,

Le ciel coûta trop cher aux saints du temps passé,

Il ne faut plus parler de sacs et de cilices,

Par la communion tout crime est effacé (1).

Ces vers sont bien frappés; la satire est juste, elle se contient dans des limites raisonnables; la pensée, comme l'expression, est sans exagération, sans affectation outrée.

Dans la paraphrase des hymnes du Saint-Nom de Jésus, le poète approche de l'enthousiiisme du modèle, mais il sacrifie toujours à l'amour de la pointe :

Vous estes, bon Jésus, le breuvage et le pain Qui nous oste et nous donne et la soif et la faim; Hors de vous rien ne plaît au cœur qui vous adore, Et vos saintes beautés souvent si bien charmer

Qu'en les aymant on aime encore

Le beau désir de les aimer (2).

Le caractère soi-disant séraphique est bien visible à travers toutes les poésies du P. Martial, mais il est particulièrement accentué dans les pièces qu'il a complètement tirées de son propre fonds, et où la sévérité du modèle ne l'a pas contenu, dans les effusions jaculatoires de l'amour et de la foi. C'est là qu'on voit au plus haut degré ce mélange du sacré et du profane, de l'idéal et du charnel, une naïveté qui dégénère en enfantillage, un badinage ridicule à propos des choses auxquelles ne conviennent qu'un tendre et grave respect et une douce admi-

(1) Le Parnasse séraphique, p. 60.

(2) Ibid., p. 76.

ration. Dans cet ordre, une ligne ténue sépare le sublime du grotesque. La Muse séraphique a trop souvent franchi cette limite.

Une vierge de Raphaël à l'expression idéale, tendant entre ses doigts effilés son sein rose à l'Enfant divin, ne soulève en nous que des pensées pures et élevées. Les peintres primitifs peuvent encore nous représenter le petit Jésus dans certains jeux de son enfance. La naïveté est dans leur cœur; nous en sourions parfois mais c'est sans ironie et sans dérision. Mais ce terrain est délicat. Ce qui est supportable au xv* siècle dans un tableau de Memling, ou dans la supplication de Pierre de Nexon à a la doulce nourrice pucelle », n'est plus admissible au moment où viennent de naître Lesueur et Bossuet.

C'est là recueil de la poésie séraphique. Et ce faux goût s'est étendu aussi à la peinture, à la sculpture. Il y avait des peintres, des artistes du genre séraphique, et qui croyaient boire à la source d'Assise en mêlant la mignardise aux choses saintes, aux mystères sacrés. Une poésie du P. Martial s'applique à une image représentant le petit Jésus balayant la chambre de sa mère :

Pourquoi baliez vous une maison si pure?

S'il vous plaît, bon Jésus, d'exercer cet office, Tenez, la maison de mon cœur Vous donnera de l'exercice (1).

La sotte conception du peintre va de pair avec celle du poète. Il y en a d'autres de ce piètre genre : Sur Jésus disant le Benedicite au bout de la table de Nostre-Dame et de saint Joseph, Sur saint Joseph donnant des pommes au petit enfant Jésus, lequel les donne à sa sainte Mère, Sur une image où la Sainte-Vierge montre son sein à l'enfant Jésus, et un ange lui présente une croix à laquelle il tend les bras pour la prendre.

(1) Le Parnasse séraphique, p. 96.

Aymable mère, aymable croix.

Tous deux m'attirez à la fois; Si faut-il suivre l'une ou l'autre; 0 croix, c'est à toi que je viens, Car, ma mère, je ne suis vostre Qu'afin de pouvoir estre sien (1).

Pieux enfantillages, fort innocents sans doute, mais qui croient être gracieux et ne sont que bouffons. Si notre poète n'eût produit que cette sorte d'élucubratious, nous l'eussions laissé dans son obscurité.

Il faut pourtant le suivre et l'étudier dans ce genre où il n'est pas isolé, où il a eu de nombreux émules. Gomme au fond il y a l'étoffe d'un poète, à côté de ces pauvretés nous découvrirons quelques beaux élans. Dans VAspiralion à Jésus sucçant les virginales mammelles de sa sainte Mère, nous trouvons déjà d'assez mauvais goût qu'il dise sans façons à la Vierge :

Mère, ce laid va l'étouffant, Sa poitrine en est déjà pleine, Fermez vostre chaste fontaine.

L'amour maternel vous de/fend De le noyer dedans cette onde, Quoy que la plus belle du monde.

Le badinage passe la permission ; mais nous sommes outrés lorsqu'il ajoute :

Gardez un peu de laict pour mny, Quoy que le siècle s'en offense; Je veux revenir dans l'enfance Pour imiter Jésus, mon petit roy (2).

Le siècle a bien raison de s'offenser de cette triviale

(1) Le Parnasse séraphique, p. 'H.

(2) Ibid.. p. «0.

familiarité. Ce brusque passage du matériel au figuré excite notre risée, nous fait hausser les épaules.

Passe encore quand le bon P. Martial célèbre la Vierge en triolets, quoiqu'il lui parle comme à une simple mortelle pour qui il brûlerait d'amour, et que certains couplets, si on enlevait le titre, pussent fort bien être adressés à Arthénice ou à Hermione (1).

Beauté pour qui je meurs d'amour, Auguste et charmante persontie, Object à qui je fais la cour, Beauté pour qui je meurs d'amour, Mon cœur vous invoque en ce jour Par tous les noms que l'on vous donne. Beauté pour qui je meurs d'amour, Auguste et charmante personne.

J'aime mieux une des strophes suivantes :

Nous vous le doutions à genoux Le beau nom de Vierge suprême, Ce nom si charmant et si doux, Nous vous le donnons à genoux.

Le beau nom de Vierge est à vous, Jusque dans l'enfantement même.

Nous vous le donnons à genoux Le beau nom de Vierge suprême (2) .

Celle-là est charmante. Le style n'en a pas vieilli. Théodore de Banville la signerait.

Parmi les pièces du même genre on peut citer les paraphrases des Litanies de la Sainte-Vierge, du Salve Regina, . de VAve Regina cœlorum, du Magnificat, la Méditation sur les quinze mystères du Rosaire, où l'on trouve les mêmes inégalités, de grandes qualités poétiques à côté de défauts insupportables. Signalons encore comme la pièce la

(1) Noms poétiques de M"» de Rambouillet et de M"" d'Haulefort.

(2) Le Parnasse séraphique, p. 153.

plus curieuse, la Salutation aux Dames de la Cour sainte du Ciel, dans laquelle le bon P. Martial adresse à ses saintes préférées des déclarations d'amour très variées, très étranges, aussi pieuses dans Tesprit que profanes dans la forme. Sa lecture donne vraiment plus de gaieté que d'édification.

Arrivons au type du genre à l'œuvre plus que séraphique, à celle que Goujet a appelé avec raison « une vraie capucinade »» Nous voulons parler du Jugement de Noslre- Seigneur Jésus-Christ en faveur de Marie-Magdelaine contre sa sœur Marthe.

Les personnages du dialogue sont ainsi désignés :

Jésus, juge. — Lazare, conseiller. — Marthe, accusatrice. — Marie-Magdelaine, accusée. — L'objet du procès porte sur la conduite respective des deux sœurs lors de la visite de Jésus dans leur maison. On connaît cet épisode de l'Évangile selon saint Luc : Marthe s'empresse, s'agite pour recevoir son hôte, Marie se tient assise aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole. Et le Seigneur répond à Marthe, qui se plaint de Tinaction de sa sœur : « Marthe, Marthe, vous vous troublez dans le soin de beaucoup de choses, et cependant une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée. »

Celle matière donne lieu, de la part du poète, aux plus singuliers développements. Jésus invite Lazare à juger laquelle des deux parties a le mieux agi. Lazare veut se récuser pour cause de parenté. L'objection est débattue, contournée de cent façons. Lazare dit, par exemple :

Souffrez un peu. Seigneur, ma raison insensée. Qui poursuit devant vous sa prophane pensée. Disant que ce procès me laisse en ce soucy, Que le devant gaigner je dois le perdre aussy, Et de quelque costé que le succès se tienne, La perte du procès ne peut eStre que mienne.

Jésus répli(in<; : *

Vostre discours, Lazare, est un discours en vain, Car si vous recevez de la perte et du gain, La perte, sans raison, vous donne de la crainte, Puisque dedans le gain elle doit estre esteinte. Lazare, il faut juger et l'une et l'autre sœur Sinon en président, au moins en assesseur.

Marthe a la parole. Elle accuse sa soeur. En effet, ditelle,

Quel devoir vous a-t-elle rendu ?

Faire avecque désordre un eslan esperdu. Et penser faire assez en faisant la ravie, C'est, au lieu de servir, vouloir estre servie. C'est un signe évident d'un amour imparfait De ne former jamais que des vœux sans effet : C'est avoir dans le sein une flamme vulgaire De s'amuser tousjours à désirer sans faire. Au lieu que c'est le sceau de l'amour absolu D'avoir tousjours plustost accomply que voulu ; C'est estre auprès de vous une amante d'argile De sçavoir seulement demeurer immobile.

C'est aymer en statue

Non, je ne puis souffrir cet amour hébété,

Qui met toute sa gloire en l'inutilité :

Que si l'amour parfait prend plaisir dans la peine.

Quel amour est celui de ma sœur Magdelaine,

Puisqu'à vostre arrivée elle a voulu choisir

De n'avoir pas la peine et d'avoir le plaisir.

Bien loing de vous offrir les fruits de ses services,

Elle a voulu gouster celuy de vos délices.

Et dans ce sentiment, de son bien trop jaloux,

Elle a beaucoup plus fait pour elle que pour vous.

Lazare semble convaincu, Marthe doit gagner son procès. Mais Jésus donne la parole à l'accusée. Magdelaine ne se xiéfend pas, elle implore le pardon.

De mes péchez passez je reste si confuse

Que nul ne m' accusant, mon propre cœur s'accuse.

Vous sçavez bien, Seigneur, que je suis pécheresse.

Il est vray qu'en ce point dont je suis accusée De m'estre vainement à vos pieds amusée Et d'avoir mal suivi la règle du devoir, Pour avoir moins aymé vous servir que vous voir, Quny que de ce remords mon âme soit exemple. Je n'ose pas pourtant m' estimer innocente. Mon cœur est si perdu qu'il ne peut s'empescher De pécher, mesme alors qu'il ne veut pas pécher, Je m'abandonne au mal, encor qu'il me déplaise, Et mesme dans le bien Magdelaine est mauvaise. Mon Dieu je n'ay plus rien à dire en ma faveur. Si ce n'est que mon crime est un crime d'erreur; Si je vous a\j despieu c'est en voulant vous plair-e.

Elle se prosterne aux genoux de Jésus.

Jésus. Levez-vous Magdelaine.

Magdelaine. 0 Sauveur adorable, Pourquoi, compatissant à cette misérable, Dans son soulagement prenez-vous interest? Laissez, laissez la fondre et périr de regret. Sacrilèges cheveux, traistres liens des âmes, Beaux et funestes yeux, vaines sources de flammes, Bouche de vermillon aussi vif que mortel. Sein de neige eslevé en amoureux autel, Beautez, grâces, appas, délicatesses, charmes, Aux pieds de mon Sauveur venez rendre les armes; Vieux crimes, protestez d'un sentiment nouveau, Que ce qui luy déplait ne sçauroit estre beau; Mes yeux, sur ces beaux pieds, se distillent en pluye^ L'orgueil de mes cheveux de son or les essuyé,

Et ma bouche où l'amour a droit de tout oser,

Aspire innocemment au bien de son baiser.

J'offre aux pieds de mon Dieu toutes mes belles choses,

Je sème sous ses pas mes œillets et mes roses,

Et fauray du bonheur quand j'auray mérité

Que Jésus foule aux pieds toute ma vanité.

Gela continue encore longtemps jusqu'cà ce que Jésus répète :

Levez-vous Magdelaine.

Lazare est consulté. Il donne ainsi son avis :

Puisqu'il vous plaît ainsi. Seigneur, je le propose. Si mon advis a lieu ce procès est vuidé Puisque la criminelle a son crime accordé ; Si Marie alléguoit un mot pour sa deffence, La Justice pourroit le mettre en la balance, Pour voir s'il peut servir, dans la rigueur des loix. Aux discours de sa sœur d'un juste contrepoids ; Mais puisqu'à sa deffence elle mesme est muette, Qu'elle n' excuse point la faute qu'elle a faite, Qu'elle se reconnoy digne de chastiment. Que sa bouche contre elle a porté jugement. Qu'elle s'est condamnée et non pas deffendue, Marthe a gaigné sa cause et sa sœur l'a perdue.

Alors, demande Jésus, quelle punition a-t-elle méritée? Lazare opine pour Tindulgence, le pardon. Jésus rend son jugement qui tient près de trois cents vers. Il loue le zèle de Marthe :

Marthe ayant servy de soûlas à ma peine,

De pasture à ma faim, à ma soif de fontaine, D'ombre à ma lassitude et de bien à mes maux, Que le ciel est le fruict de ses justes travaux, Chère Marthe, du Fils et du Père bénie. Possédez à jamais leur saincte compagnie, Et recevez pour prix de vostre charité Le royaume des deux qu'ils vous ont appresté.

Pui? il vient à Magdeleine :

Quand à vous, Magdelaine, il faut que je confesse

Que vous vous confessez à bon droit pécheresse.

Il est vray que vos maux sont sa7is nombre et sans fin

Si rostre Créateur n'est vostre médecin;

Vous vous estre livrée à la mercy des vices,

Vous avez moins aymé mes loix que vos délices,

Le naufrage des cœurs a rendu vostre orgueil

Dans l'océan du siècle, un mémorable ccueil.

Les douceurs de vos yeux ont été si cruelles

Qu'elles ont fait mourir les âmes immortelles.

Un million de cœurs n'a péché que par vous

Et vous avez esté le grand péché de tous.

Enfin n'estes vous pas cette mauvaise femme

Dont le nom est fameux parce qu'il est infâme?

Vous estes cette femme!

Marie. Oui Seigneur, la voicy.

JÉSUS. N'estes vous pas aussi Celle qui vint gémir d'un accent lamentable Chez un Pharisien qui m'avait à sa table, Qui vint dans ses souspirs exhaler ses douleurs Et verser à mes pieds son âme dans ses pleurs, . Qui les cheveux espars et la teste abbaissée, Cria si bien mercy qu'elle fust exaucée ? Vous estes cette femme à quij'ay déclaré Que son mal n'estoit plus dès qu'il estoit pleuré.

C'est vous qui, par ma grâce, entièrement changée. Vous estes sans pitié de vous-mesme vengée.

C'est vous dont les rigueurs ont couvert les délices, C'est vous dont les vertus ont consacré les vices, C'est vous de qui la nuit s'est convertie en jour, C'est vous en qui l'amour a réparé l'amour. Vous que je n'aymois pas, c'est vous aussi que j'ayme Magddaine, c'est vous qui n'estes plus vous-mesme.

Je ne vous connoy plus par le nom d'infidelle, Je ne regarde en vous que cett' âme nouvelle, Que cet esprit guéry, que ce cœur réformé Dont je suis amoureux et dont je suis aymé.

Le Seigneur développe ensuite très longuement cette formule : que l'amour agissant est inférieur à l'amour contemplatif, languissant, abîmé dans l'adoration muette. Bref, Magdelaine a choisi la meilleure part.

Partout où fleurira l'honneur du nom chrestien^ Marie aussi verra fleurir l'honneur dît sien.

Elle sera célébrée à jamais sous ce nom de Marie, qu'elle partage avec la mère du Sauveur; et de même que la Sainte- Vierge ne sera jamais séparée de son fils, le nom de Marie-Magdelaine sera toujours uni à celui de Jésus.

Ce doux arrêt est ratifié par Lazare et accueilli avec reconnaissance par les deux sœurs (1).

Nous demandons grâce pour ces longues citations, mais nous voulons que le lecteur juge par lui-même le poète et contrôle nos appréciations critiques. Cette pièce avait paru du vivant de l'auteur, en 1651, sous le pseudonyme de Sainte-Colombe. Mais ce n'est pas ce qu'on appelle une œuvre de jeunesse. Le P. Martial a écrit dans ce même goût jusqu'à sa mort. Magdelaine excite tout spécialement ses sentiments séraphiques. Dans une autre pièce, il renchérit encore. La Magdelaine aux pieds de Jésus s'exprime ainsi :

Traistres appas, funestes charmes, Vaines idoles de mon cœur, Aux pieds de mon divin Sauveur Venez rendre vos belles armes.

(1) Le Parnasse séraphique, p. 207 à 230.

Venez devant luy, belles choses, Tombez modestement à bas, Venez vous semer sous ses pas Mes lys, mes œillets et mes roses, Concevez à ses pieds un déplaisir amer D'avoir osé vous faire aymer.

Mes yeux, distillez-vous en pluye, Arrousez ses pieds bien heureux, Espandez-vous mes beaux cheveux, Il faut que vostre or les essuyé; Ma bouche que crains-tu? Courage, il faut oser! 0 ma bouche, il faut les baiser (1).

Mais si choquant que soit cet amalgame des choses saintes et des choses du monde, nous étonnerons bien le lecteur en lui disant que ce n'est pas le dernier mot du genre. Il s'en faut même de beaucoup. Le P. Martial est resté bien au-dessous de certains de ses confrères. Ce sujet de la Magdelaine a tenté plusieurs moines poètes. Un autre capucin, le P. Rémi de Beauvais ; un carme, le P. de Saint-Loiiis , l'ont traité d'une manière encore plus excentrique.

La Magdelaine du P. Rémi de Beauvais a, dit Violletle-Duc, bien plus de piquant que celle du P. Martial de Brive. C'est un des monuments les plus curieux de notre littérature. On va en juger,

Magdelaine est allée entendre Jésus. Elle a ouvert les yeux sur les turpitudes de sa vie. Rentrée chez elle, elle se livre au désespoir :

« 0 pleurs désespérés ! 0 grincements de dents ! 0 funèbres accords de regrets discordans ! 0 tristes hurlemens! Hélas, miséricorde, Miséricorde hélas! Seigneur ne te recorde De mes péchés si grands au jour de (a fureur !

(l) Le Parnasse séraphique, p. 231.

Grand forfait Mon crime abominable,

Crime qui a levé sa clameur exécrable

Si haut que le plancher de ta belle maison^

Le ciel, en a senty les huys de sa cloison

Frémir plus de cent fois ! Perverse, malheureuse,

Pécheresse sans front, vile charge, onéreuse

A la terre, ah! regarde, ah! recognoy, voy, voy

Ton misérable estât. Hélas, qu'est-ce de moy !

Vieil égout pestilent! charogne de voirie!

Qu'aS'tu fait ? Qu'ay-je fait ? Ha, que n'ai-je pas fait ?

Que me suis-je oubliée! Ah, que je suis villaine!

Ah, que je suis infâme! Ah, pauvre Magdelaine ! »

Voilà du réalisme avant celui qui a cours aujourd'hui. Et cette Muse poissarde se croit sincèrement séraphique. — Veut -on une autre note. Celle-là n'est pas moins curieuse.

Magdelaine est dans la maison du Pharisien :

Un jeune courtisan, un grand seigneur de marque,

Jadis son favori, qui l'attend et remarque

En comptant par ses doigts chaque moment du temps

Depuis l'heure qu'elle est entrée là-dedans.

De peur que ses amours ne luy soient desrobées

Se pourmène en la court à grandes enjambées

Tout au long du treillis de la salle, escoutant

S'il entendra parler celle qu'il aime tant.

Son oreille est au guet, et si droite et si preste

Qu'au moindre bruit qu'on fait il se tourne, il s'appreste;

Ha, dit-il, ces gens-là n'auront jamais soupe!

C'est ce maistre causeur, ce Jésus qui les presche ;

Ouy, vrayment, je croy, moy, qu'il y faict belle bresche !

Et ma dame, qui doit pour un peu contenter

Son désir curieux, s'empescher de hanter

Un tas de scrupuleux, un tas de mécaniques

Plus tristes, plus chagrins, plus mordans, plus critiques

Que les mesmes Catons ! Par Dieu ! c'est bien raison

Que ces gueux soient hantés des filles de maison.

Enfin Magdelaine sort; il lui offre galamment son bras.

Elle qui s'aperçoit Se retire à coslé, et, meurement rieuse, Monstre qu'elle n'en est nullement désireuse : « Monsieur, pardonnez-moi, ce temps-là est passé. Ha, ne m'attendez pas, s'il vous plaît, j'ay laissé Ces mauvaises façons. Si vous voulez m'ensuyvre Vous pouvez comme moy commencer à mieux vivre. Mais d'espérer qu'encor je seray désormais Folle comme je fus du passé, non, jamais ! Bonsoir! » — Mon courtisan, reboutté de la sorte, Reste tout éperdu, peu s'en faut qu'il n'en sorte Hors de sens. Vous diriez qu'il a, sans y penser, Heurté fort contre un huys où il cuydoit passer (1).

Voilà la vraie poésie capucine. Elle est pavée de bonnes intentions. Elle ne mérite point l'enfer toutefois. Mais sans s'en douter elle a sa place dans le Parnasse burlesque. La Magdeleine au désert de la Sainte-Baume, du P. Pierre de Saint-Louis, n'est pas aussi débraillée; elle a un peu plus de tenue mais n'est pas moins extravagante. Certains passages semblent un défi jeté au bon sens, au goût le moins épuré. Ici le poète croit être plaisant en employant, dans une amplification sur l'amour, tous les termes techniques de la grammaire. — Le cas de Madeleine, c'est que son amour lui rend la mort indéclinable. Elle s'occupe à punir le forfait de son temps prétérit qui ne fut qu'imparfait. C'est dans un degré du tout superlatif qu'elle tourne contre soi toujours Vaccusatif. Et le présent est tel que c'est Vindicatif d'un amour qui s'en va jusqu'à Vinfinitif... Et ainsi durant plusieurs pages. — Ailleurs Madeleine interroge l'écho, qui lui fait des réponses drolatiques :

(1) La Maydcleine, poème, par Fr.-Réiiiy do Beauvais, Capucin. Touruay, 1017.

Ayant suivi le monde et son feu d'artifice

Ou'ay-je bien pu gagner en courant dans ma lice? Malice.

Après tout son désordre et sa cajolerie,

Comment, pour ces malheurs, doit paraître Marie? Marrie.

Courant au grand golop dans la lice mondaine,

De qui suivoit les pas autrefoi^s Madelaine? D'Hélène.

Qui fut cause des maux qui me sont survenus? Vénus.

Que faut-il dire après d'une telle infidelle ? Fi d'elle,

Martial de Brive s'est au moins abstenu de mêler les souvenirs mythologiques aux images chrétiennes. Nous n'avons relevé qu'une seule fois ce genre d'anachronisme dans ses poésies. En paraphrasant Turris Davidica, des Litanies de la Vierge, il s'est oublié et a écrit :

Tour de David, tour fortunée, Où réside le Dieu de Mars.

Il perd aussi la notion de temps et de lieu lorsqu'il appelle saint Jean « le mignon du Sauveur ». Mais le P. de Saint-Louis ne se prive pas d'incursions dans l'Olympe. On a vu que Madeleine se plaint de Vénus ; elle adresse aussi des reproches amers au volage Gupidon, Jupiter, Mars, Mercure, Hercule et Omphale, Thésée et Ariane, Diane et Actéon, et nombre d'autres personnages de la Fable défilent dans ses monologues, à côté de David et de Salomon, de Judith, de Dalila, des Sybilles, des Apôtres.

Madeleine parle naturellement de ses charmes, qui l'avaient perdue : de ses beaux yeux, « qui faisoient mourir d'amour ».

Ces deux criminels, ces coupables illustres

qui, jusque sous les lambris du Temple

Ont à tant de vivants donné le coup mortel. Quand cette pécheresse et grande criminelle

Dmis les lieux les plus saints jouait de la prunelle. Quand ses yeux animés rendaient l'homme animal, Et causoient par leur vue un invisible mal. Basilics qui tuoient non le corps, mais les dmes, Stellio?is qui vivoient non des eaux, mais des flammes, Et vains émérillons dont la vivacité Mettait partout le feu qu'ils avaient excité.

Madeleine inonde les pieds de Jésus du torrent de ses larmes.

Ces pieds saints et sacrés qui marchoient sur les ondes, Pour puis les essuyer avec ses tresses blondes, La belle serviette et le torchon doré.

Faisant de ses cheveux mille zones torrides. Qui servent à sécher tant de perles liquides.

Les « torchons radieux » de Victor Hugo sont devancés. — El l'enthousiasme du poète ne se contient plus, et Madeleine s'écrie :

0 belle chevelure, autrefois sa couronne. Que tout cède à l'éclat de l'or qui t'environne.

0 fortunés cheveux, perruque bien heureuse, Autant comme autrefois vous fûtes dangereuse. Ton poil, au poids de l'or, malheureux Absalon, N'a rien de comparable au poil de Madelon, Car en prenant le ciel, le sien lui fait tout prendre, Et le tien ne te sert que pour te faire pendre. Prenez donc hardiment, trop aymables lacets. Ceux qui pour vous avoir n' étaient jamais lassez. Soyez éparpillés pour un meilleur usage Que quand vous paroissiez frisez sur son visage Où sans difficulté, tous les jours vous preniez, La liberté des cœurs que vous entrepreniez .

Autre part, Madeleine raconte qu'après avoir entendu •lésus, elle fut prise d'une passion ardente :

Nommez ma passion une amour furieuse, Ou bien une ficreur ardemment amoureuse, Car ce fut un mélange, à parler sans erreur, De fureur et d'amour, d'amour et de fureur.

Rentrée en son cabinet, elle gémit, elle pleure à sanglots, vide ses tiroirs, jette ses parfums, brise ses miroirs.

Je fis aussi couler mes perles défilées :

Les liquides des yeux et du cou les gelées,

Toutes en mesme temps, pour le mesme dessein,

Les unes à mes pieds, les autres dans mon sein ;

Sein dont mon œil enflé fit un vallon de larmes.

Quand ses monts desenflez perdirent tous leurs charmes.

Je dépèce mon luth et mes livres d'amour.

Lettres, poulets, chansons, vers, tout fut mis au jour.

Et les voulant traiter comme de vrais Pyraustes,

Le feu de mon amour en fit des holocaustes (1).

Il y a 7000 vers de cette force dans le poème du P. de Saint-Louis, et par un sentiment de respect que ce bon moine n'a pas éprouvé, je n'ai pas choisi les plus montés en couleur. Mon but, purement littéraire, a été de montrer d'abord le détestable goût de la poésie séraphique dans sa décadence, et ensuite la bienséance relative des œuvres du P. Martial de Brive, leur inspiration à la fois moins vulgaire et moins quintessenciée. Cette comparaison m'a paru nécessaire. Je ne crois pas, en tout cas, que le lecteur curieux des bizarreries littéraires ait été fâché de faire connaissance avec le capucin Rémi de Beauvais et le carme Pierre de Saint-Louis.

J'aurais pu faire la même incursion dans la prose séraphique. Des défauts tout pareils y auraient éclaté. Mais cette étude touchait de moins près à mon sujet (2).

(1) La Magdeleine au désert de la Sainte-Baume, Lyon, 1668.

(2) A ceux qui voudraient connaître l'expression, en prose, de l'enthousiasme séraphique pour les beautés corporelles de la Ste- Vierge, je signale l'ouvrage suivant : Dévote salutation aux rnem-

Les combats et les victoires de saint Alexis. — 12 élégies sous les titres de : Alexis combattu; Alexis fugitif; L'amour en alarmes; La nature et l'amour au conseil; Alexis dans Toccasion ; Alexis engagé ; Alexis triomphant ; Les cris de la victoire d'Alexis ; La gloire d'Alexis ; Les hommages de la nature aux pieds d'Alexis ; Les armes et les dépouilles d"amour au trophée d'Alexis; La couronne et la dernière cérémonie de la pompe d'Alexis; — et qui forment un ensemble de 12 à 1300 vers, ne nous arrêteront pas longtemps, non plus que les trois élégies Sw les divers états de la vie de sainte Paiile. Contentons-nous, à cet égard, du jugement de l'abbé Goujet, qui trouve qu'elles ne manquent ni de douceur ni de tendresse. Les débuts de saint Alexis et ceux de Martial de Brive présentent quelque analogie. Le père d'Alexis, sénateur romain, veut lui transmettre sa charge et ses biens et le presse de s'établir par mariage pour perpétuer une illustre lignée. Mais Alexis, quoiqu'il « se picque d'esprit et de galanterie », résiste aux prières de son père, aux larmes de sa mère pour se consacrer à Dieu. Évidemment le poète traduit ici des sentiments qu'il a lui-même éprouvés. Ces élégies sont d'un Ion plus égal, les jeux d'esprit, les images forcées y sont plus rares.

Nous arrivons à un autre genre de poésies qui ofTre un intérêt en dehors de la versification. Ce sont les poésies descriptives dans lesquelles l'auteur nous a conservé

hres sacrés du corps de la glorieuse Vierge Marie, par R. P. J. U., Capucin. Paris, Hautevilie, 1678, in-iô. — Salutation à la tête, aux cheveux, à la face, aux oreilles, aux joues, à la bouche, au palais, au col, aux épaules, aux bras, aux mains, à la poitrine, aux mamelles, au cœur, au ventre, aux genoux, aux pieds, au sang, à tout le corps, à l'âme. — Voici la salutation aux cheveux : « Je vous salue, cheveux charmants de Marie, rayons du soloil mystique, lignes du centre et de la circonférence de toute la perfection créée, veine d'or de la mine d'amour, liens de la prison de Dieu, racines de l'arbre de vie, ruisseaux de la fontaine du Paradis, corde de l'arc de la charité, filets de la prise de Jésus et de la chaîne des âmes, n

des faits, des détails dont la mémoire serait aujourd'hui disparue. Ces pièces se rangent sous les titres suivants : L'éloge du très saint ordre de Fonterraut [sic pour Fontevrault), consacré à la mémoire de la maternité de la sainte Vierge Marie, mère de Dieu. — On sait que le chef général de l'ordre, qui comprenait les deux sexes, était une femme. Là, comme dit le P. Martial :

Par un beau rebours de l' estât où nous sommes, Les filles commandent aux hommes Et le faible emporte le fort.

Ce renversement de la loi salique n'était pas du goût de tout le monde et a excité la bile du janséniste Goujet. « C'est, » dit-il, « un pompeux éloge consacré à la gloire de cet ordre dont il relève à l'excès les privilèges, la sainteté et cette singulière domination des femmes sur les hommes, qui y est établie sur quelques endroits de l'Écriture mal entendus et qu'il justifie le mieux qu'il peut. »

— Le tableau de Verdelais. Description de ce lieu de pèlerinage et de ses alentours, ainsi que de l'église dédiée à la Vierge. Détails sur ses tribulations pendant les guerres de religion, son abandon à la suite et la restauration de son culte par le cardinal de Sourdis, qui y installa un collège de prêtres, puis des moines Gélestins,

— La sainte solitude ou description du dévot hermilage de Saint-Vincent-les-Agen. Peinture enthousiaste de la plaine de la Garonne, au milieu de laquelle est assise la ville d'Agen avec ses tours, ses églises, ses carrefours :

Agen, ou les grâces encloses Sont comme dans leur élément, Et qui passe paisiblement Pour la ville des belles choses.

Agen, d'où le vice est banny, Agen, dont le sein est fourny Des vertus saintes et civiles, AgeUy qui porte au ciel le front

Et va sur la teste des villes, S'abbat sous les pieds de ce mont.

Puis le poète décrit dans des odes distinctes : Vèglise et la chappelle du Saint-Sacrement dans le rocher ; — La chap~ pelle et le sépulchre de saint Vincent; — La grotte, le siège et la fontaine de saint Capraise; — Les cellules dans le rocher. Il consacre le souvenir de la visite d'Anne d'Autriche et de l'hommage solennel que rendaient annuellement à ce saint lieu les magistrats d'Agen.

— Saint Martial triomphant ou description de la célèbre procession qui se fait le mardy de Pasques à Limoges, où la chasse de ce grand saint est portée. C'est un précieux document. Le P. Martial qui, comme nous l'avons dit, prêcha dans la basilique du neveu de saint Martial lors de cette procession, nous la décrit dans ses plus minutieux détails. Après la croix qui ouvre la marche, c'est d'abord la file des moines avec leurs divers costumes : les capucins « soubz le sac et la cendre » ; les augustins de noir vêtus ; les carmes sous la robe tannée; les dominicains « d'ivoire et d'ébène » ; puis les prêtres en surplis formant trois théories, dont chacune porte triomphalement une châsse dorée; ces châsses contiennent les ossements ce saint Anolet, de saint Loup, de saint Aurélien. Voici les confrères de Saint- Martial avec leurs livrées de peaux mystiques et sacrées. L'évêque vient ensuite, la mitre en tête, sous un manteau tout rayonnant d'éclat et entouré d'un magnifique cortège. On voit enfin la châsse du grand apôtre, précieux édicule embelli de dômes et de tours. De pieux fidèles, n'ayant pour tout vêtement qu'une longue chemise blanche, se dispulonl l'honneur envié de la soutenir quelques instants. Dans cet empressement elle flotte, agitée sur celte vague humaine, comme l'arche du salut. Une foule de plus de deux mille personnes, de tous les rangs sociaux, l'accompagne ; les magistrats des corps judiciaires, vêtus aussi d'une simple chemise, portant chacun une torche allumée; et au milieu d'eux, dans ce même appareil, un jeune homme, csjtoir de la ville, destiné aux plus hautes

dignités, le fils du lieutenant-général Benoît de Gompreignac ; les consuls en grand costume suivis du peuple ; les dames de la haute société, vêtues modestement et les pieds nus, confondues avec les femmes du commun; les enfants, les vieillards, les infirmes.

Le poète voyait se déployer ces merveilles de la maison du sieur de Ghamboursat où il recevait l'hospitalité.

— La gloire du Tombeau de saint Martial^ apostre de la Guienne, en la solemnité de l'ostention de ses saintes Reliques^ qui se fait à Limoges de sept en sept ans.

Apologie de la vie de saint Martial et de ses miracles.

— Le sanctuaire de la Pénitence ou Description de l'illustre chappelle des Pénitens Noirs de Tholose. — Introduction. — L'autel et le sanctuuire. — La Gallerie treillissée qui est en effect tout le long de la Chappelle d'un costé, ef de Vautre en peinture seulement^ les Hermitages et les Anges qui sont tout au tour. — Les tableaux de la vie de Constantin qui sont au tour de la Chappelle. — La voûte et le livre du bouquet de Mirrhe du sieur MoUnier, dédié à Messieurs les Pénitens noirs, oit il descrit ceste Chappelle. — Conclusion. — Six odes plus descriptives que lyriques et malheureusement entachées de mauvais goût, mais pleines de curieux détails nonseulement sur la chappelle, son architecture, ses dispositions, mais aussi sur ses ornements et son mobilier artistique.

— Description du château de Fénelon, en Quercy.

G'est le château où allait naître le futur archevêque de Cambrai, et dont le P. Martial dépeint les beautés variées : les terrasses superposées, les perrons à balustres, les tours, les salles somptueuses, la chapelle, les jardins et le ravissant paysage sur les bords de la Dordogne.

Il ne nous reste plus à parler que des œuvres diverses qui comprennent quelques sonnets n'offrant rien de remarquable, des quatrains, des épigrammes sans malice, des épitaphes, des anagrammes. Cette laborieuse puérilité qui consiste à renverser les lettres d'un nom pour y trouver des mots, une phrase ayant un sens, était en

honneur chez les auteurs limousins. Dorât, Eustorg de Beaulieu y furent passés maîtres. Le P. de Saint-Louis a distancé le P. Martial encore sur ce point. Il avait anagrammatisé les noms de tous les papes, de tous les empereurs, des rois de France, de tous les saints. Mais le maître du genre en ces bagatelles fut un certain avocat qui présenta à Louis XIII, lors de son entrée à Aix, en Provence, cinq cents anagrammes qu'il avait péniblement composées sur son nom, et qui en fut d'ailleui-s récompensé par une pension sur les coffres du roi.

L'anagramme de Martial de Brive est : Marie t'a délivré. Celle de François de la Fayette, évèque de Limoges : Fare de la Saincte Foy. Celle du cardinal Armand de Richelieu : Le (jrand Dieu m'a chéry. L'épitaphe du cardinal tirée de son anagramme a paru trop emphatique à Goujet. <f Jamais, » dit-il, « on ne vit panégyrique plus enflé. » Il y a en effet de l'emphase dans cette pièce, mais le sujet y prêtait. Richelieu est un très grand homme : il était l'ami et le protecteur de la famille Dumas; l'exaltation du poète est très excusable. Mentionnons encore la Paraphrase funèbre du psaume 20 : Domine in virtute mea, appliqué au triste sujet de la mort de Lomjs le Juste^ Roy de France et de Navarre, et celle (déjà citéel du psaume De profundis, que l'auteur applique à la mort de sa sœur et qui nous a fourni quelques notes biographiques. Cette pièce, inspirée par la plus tendre affection et les plus vifs regrets, est une des meilleures du recueil.

Voilà tout notre poète. Nous sommes sans aveuglement à son égard. Nous n'avons pas dissimulé ses défauts : nous avons tenu, à l'aide de citations peut-être trop longues, à le montrer tel qu'il est, doué d'imagination, de feu, de facilité, mais entaché du mauvais goût qui régnait de son temps et gouvernait son ordre. Dans ces citations niêine, nous avons mis une grande im]>arlialité. En les I riant de parti pris, nous pouvions arriver à fausser le jugciiieiil du lecteur. Il n'est pas d'auteur plus inégal.

Voici rapi>réciation de l'abbé Goujet sur l'ensemble de

son œuvre : « En lisant ses poésies, on serait tenté de se plaindre de ce que l'auteur, qui avait certainement du génie pour ce genre d'écrire, a quitté trop tôt l'étude des belles-lettres et le commerce des gens d'esprit. S'il y a du feu, de l'enthousiasme même dans plusieurs de ses pièces, si la versification est assez bien soutenue, si on y aperçoit de temps en temps du choix dans l'expression, de la pureté dans le style, de la noblesse dans les idées, du naturel lorsque cette qualité est requise, on sent trop aussi que le poète aimait les jeux de mots, qu'il n'avait pas assez de soin de bannir les expressions triviales, et que sa muse sommeillait trop souvent, lors même qu'elle aurait dû être le plus animée (1). » Charles Nodier n'entre pas dans ces développements et formule en peu de mots son opinion sur l'œuvre du P. Martial : « Certaines parties, » dit-il, « annoncent un talent poétique très remarquable (2). » Ce double jugement justifie cette étude. Martial de Brive méritait d'être tiré d'un injuste oubli. En somme, c'est le meilleur des poètes capucins. Cet institut peut s'en faire gloire, quoique le Parnasse français ne lui réserve qu'une petite place parmi ses minores poetse. Il ne faut pas trop dédaigner ces personnages du second rang. Il n'y a pas que les grands chênes qui soient l'ornement de la terre; à leur ombre croissent les arbrisseaux et les arbustes qui ont leur utilité et leur grâce. La littérature française est incontestablement la plus riche de l'univers, mais ce n'est pas tant à cause de quelques rares et sublimes génies dont les autres nations n'ont pas été privées, que du caractère particulier que lui donne cette abondance extraordinaire de talents distingués, d'intelligences d'élite qui, sans atteindre les hautes cimes, sont comme un sous-bois touffu et vivace dans une admirable forêt.

(1) Bibliothèque française. Paris, 1740-1756. T. 17.

(2) Description raisonnée d'une collection de livres (ii° 439). Paris, 1844, in-8».

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