‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 126 sur 167 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

saisir toutes les énergies de la volonté humaine, toutes les forces de la nature, de les détourner de leur aspiration à l'être et de les retourner tout d'une pièce vers le néant, il est à craindre que les esprits ne se montrent quelque peu indociles, et l'on nous accordera bien qu'en pareille matière ils aient droit d'être exigeants. Au terme de cet examen comparé, une conclusion s'imposera à nous : c'est qu'en définitive il est bien difficile à l'univers de mourir, soit qu'on n'ait pas trouvé de bonnes raisons pour l'y déterminer ou le moyen de lui faire entendre raison, soit que le procédé pratique fasse défaut pour lui procurer le bienfait de cet anéantissement. Il est aisé de démontrer les souffrances de l'être et la nécessité d'en finir • c'est le projet d'exécution qui laisse encore bien à désirer , même après ces trois grandes tentatives.

Qu'on le remarque : il ne s'agit ni pour le bouddhiste, ni pour le pessimiste fatigué de la vie, de mourir purement et simplement : se tuer est en vérité trop facile et ne résout rien. D'abord le suicide « nie l'individu, non Tes-

228 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.

pèce», que l'individu ne peut tuer avec lui; encore moins nie-t-il la nature; à bien voir les choses, il ne résout pas même la question de l'individu. Une mort de ce genre-là, toute matérielle, n'atteint pas l'essence de la volonté, qui survivra à cette forme éphémère, détruite par un coup de désespoir sans portée philosophique, sans résultat utile et sans avenir. Or ce n'est pas l'existence momentanée qu'il faut éteindre, c'est le principe de cette existence, ce que Schopenhauer appelle le vouloir-vivre, en détruisant le mensonge des formes et des phénomènes qui entretient l'absurde ténacité du désir. Voilà ce qu'il importe de supprimer en nous; le reste n'est qu'un expédient sans valeur, un accident insignifiant. — Comme dit Schopenhauer, interprète exact de la pensée de Çakya-Mouni, le suicide, loin d'être la négation du vouloir- vivre, est l'affirmation de cette volonté à sa plus haute puissance1. Ce qui détermine cet acte, c'est l'amour de la vie porté

1. Voir les fragments recueillis et traduits par M. Ribot dans la Philosophie de Schopenhauer, p, H2.

Page 1