CHAPITRE III
reconnaître, et qu'il place dans une sphère supérieure « comme les images des dieux, libres de tout souci et répandant leurs clartés sur les arrière-fonds ténébreux de la vie, remplis soit par des souffrances, soit par des joies qui finissent en peines. » — M. James Sully remarque finement que Taubert lui fait l'effet d'un optimiste tombé par mégarde dans le pessimisme el qui fait d'inutiles efforts pour se dégager de cette fondrière.
Tandis que Taubert représente la droite du pessimisme, Julius Bahnsen représente l'extrême gauche de la doctrine. Tel il se montrait dans son ouvrage intitulé la Philosophie de l 'histoire, tel il se produit, avec plus d'exagération encore, dans son livre tout récent, armé de ce titre terrible : le Tragique comme loi du monde. En tout ce qui touche au pessimisme et au principe irrationnel d'où il dérive, il dépasse la pensée de Schopenhauer. Pour lui, comme pour son maître, le monde est un tourment sans trêve que l'absolu s'impose à lui-même; mais il va plus loin que son maître en niant qu'il y ait aucune finalité,
92 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE
même immanente, dans la nature, et que l'ordre des phénomènes manifeste aucun lien logique. Non-seulement il soutient le principe de l'école, à savoir que toute existence est nécessairement illogique en soi, en tant que manifestation de la Volonté ; pour lui l'existence est illogique « dans son contenu aussi bien que dans sa forme ». En dehors même de la déraison de l'existence prise en soi, il y a une déraison fondamentale dans l'ordre des choses existantes. On comprend que Bahnsen, niant toute coopération de la raison dans le monde, rejette la seule forme de plaisir pur conservé par Schopenhauer, le plaisir de la contemplation intellectuelle et de la création par l'art, la jouissance esthétique et scientifique. Où pourrait se prendre une pareille jouissance dans un monde où il n'y a plus ni ordre logique, ni harmonie d'aucune sorte, un pur chaos de phénomènes et de formes ? Dès lors l'observation de l'univers et la représentation de ses formes dans l'art, loin d'être une source de joie calme , ne peuvent apporter que des tourments nouveaux à un esprit philosophique.