‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 94 sur 167 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

elle qu'il combat avec toutes les forces de l'analyse et de la dialectique. Car c'est un fait incontestable que l'homme, même malheureux, aime la vie, qu'il l'aime non-seulement dans un vague avenir ou dans un ordre transcendant, mais dans ses conditions actuelles, si misérables et si précaires qu'elles soient. C'est donc sur cet instinct mystérieux que le pessimisme doit porter des coups décisifs; à tout prix il faut démontrer la folie du vouloir-vivre.

Il est inutile pour cela d'appeler en témoignage les philosophes anciens ou modernes^ les Platon ou les Kant, les Schelling ou les Hegel. On doit se défier de ces opinions des grands hommes > justement parce qu'elles émanent d'esprits supérieurs, affectés presque toujours de cette tristesse particulière du génie, qui vient de ce que le génie ne peut se sentir chez lui, dans ce monde inférieur à lui. Le monde doit être apprécié avec sa propre mesure et non avec celle du génie.

De plus, le monde dans son ensemble ne peut être jugé avec une exactitude suffisante

qu'autant que le j ugement porte sur la moyenne des existences qui le composent.

Ici se produit un fait curieux qui semble contenir une contradiction à moins qu'une analyse plus approfondie n'arrive à la résoudre. Interrogez chaque être successivement; chaque être préférera sa vie au néant, mais il préférera le néant à la vie inférieure à la sienne. Qu'on prenne un bûcheron , un hottentot, un orang-outang, et qu'on demande à chacun d'eux ce qu'il aime le mieux du néant ou d'une vie nouvelle dans le corps d'un hippopotame ou d'un crabe. Tous réponderont qu'ils aiment mieux le néant; mais ils n'hésiteront pas à préférer leur propre vie au néant, et l'hippopotame et le crabe interrogés à leur tour tiendront le même langage. — D'où provient cette différence dans le jugement comparatif que chaque être porte sur sa propre vie et sur les degrés inférieurs de la vie des autres êtres ? Cela vient de ce que chaque être ainsi interrogé, au moment de se prononcer, se met avec son intelligence actuelle à la place et dans le corps de l'être

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