CHAPITRE VII
saisir toutes les énergies de la volonté humaine, toutes les forces de la nature, de les détourner de leur aspiration à Tétre et de les retourner tout d'une pièce vers le néant, il est à craindre que les esprits ne se montrent quelque peu indociles, et Ton nous accordera bien qu'en pareille matière ils aient droit d'être exigeants. Au terme de cet examen comparé, une conclusion s'imposera à nous : c'est qu'en définitive il est bien difficile à l'univers de mourir, soit qu'on n'ait pas trouvé de bonnes raisons pour l'y déterminer ou le moyen de lui faire entendre raison, soit que le procédé pratique fasse défaut pour lui procurer le bien* fait de cet anéantissement. Il est aisé de démontrer les souffrances de l'être et la nécessité d'en finir ; c'est le projet d'exécution qui laisse encore bien à désirer , même après ces trois grandes tentatives.
Qu'on le remarque : il ne s'agit ni pour le bouddhiste, ni pour le pessimiste fatigué de la vie, de mourir purement et simplement : se tuer est en vérité trop facile et ne résout rien. D'abord le suicide « nie l'individu, non l'es-
pèce », que Findividu ne peut tuer avec lui ; encore moins nie-t-il la nature; à bien voir les choses, il ne résout pas même la question de Tindividu. Une mort de ce genre-là, toute matérielle, n'atteint pas Fessence de la volonté, qui survivra à cette forme éphémère, détruite par un coup de désespoir sans portée philosophique, sans résultat utile et sans avenir. Or ce n'est pas l'existence momentanée qu'il faut éteindre, c'est le principe de cette existence, ce que Schopenhauer appelle le votiloir-vivre^ en détruisant le mensonge des formes et des phénomènes qui entretient l'absurde ténacité du désir. Voilà ce qu'il importe de supprimer en nous; le reste n'est qu'un expédient sans valeur, un accident insignifiant. — Comme dit Schopenhauer, interprète exact de la pensée de Çakya-Mouni, le suicide, loin d'être la négation du vouloir- vivre, est l'affirmation de cette volonté à sa plus haute puissance*. Ce qui détermine cet acte, c'est l'amour de la vie porté
1. Voir les fragments recueillis et traduits par M. Ribot dans la Philosophie de Schopenhauer, p, 142.
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jusqu'à la haine de son contraire, la douleur. L*homme qui se tue, en réalité, veut la vie d'une certaine manière exclusive, il veut la vie heureuse ; la privation du bonheur lui est insupportable, non Texistence elle-même. Si on lui ôtait sa souffrance, il se précipiterait de nouveau avec ivresse dans la joie de vivre. Ce n'est donc qu'une forme accidentelle de la vie que l'acte du suicide répudie, non la vie ellemême. Or la seule chose qui importe, qui ait un caractère moral, c'est la négation philosophique qui consiste à nier la vie non-seulement dansBes douleurs, mais dans ses plaisirs vides et son faux bonheur, à en reconnaître l'inanité, à en pénétrer la déraison.
A cette condition seulement, on peut espérer atteindre la racine de l'existence et la trancher pour toujours. Tant que ce principe du vouloir'vivre n'est pas atteint, il suscite d'autres formes qui succèdent à la première, et le cercle de la misère humaine recommence. Le fond de la philosophie primitive et nationale de l'Inde est le dogme de la métempsycose, la croyance que les effets de nos bonnes et de nos mau-
vaises actions nous suivent, s'attachent à nous, ressuscitent ayec nous à travers nos existences ultérieures, et en même temps la crainte, Thorreur même de ces existences successives qui ne sont ou qu'un mauvais rêve prolongé, ou qu'un supplice, continué sans trêve. C'est ce mauvais rêve qu'il faut faire cesser à tout prix, mais on ne le peut qu'en rompant le charme et en se convainquant soimême que c'est un rêve. Ce supplice, déguisé sous les formes du désir et du plaisir, il faut le faire cesser, mais on ne le fera qu'en dissipant le prestige qui l'enveloppe et qui nous attire irrésistiblement à la souffrance. L'œuvre à faire est donc d'ordre intellectuel et moral, non physique. Ce n'est pas un coup de poignard qui détruira le charme, c'est la méditation, c'est Tascétisme. — Schopenhauer arrive par un raisonnement analogue à la même conclusion, à la condamnation du suicide physique. Mais au dix-neuvième siècle on n'ose plus parler de métempsycose, on nous parle de palingénésie. La différence n'est pas grande. Pour Schopenhauer