‹ Le pessimisme au XIXe siècle: Leopardi--Schopenhauer--HartmannChapitre 145 sur 161 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

réveil. Et qu'est-ce que cela, sinon Tinsensibilité absolue, le néant, encore et toujours le nirvana ?

Reste une troisième condition indispensable pour que le grand acte du renoncement à l'être s'accomplisse avec la puissance d une sentence sans appel : il faut que tous les peuples de la terre communiquent assez facilement entre eux pour qu'il soit possible qu'au même moment, sur tous les points où il se trouve un homme, une résolution commune puisse être prise. Il faut que cela se fasse sans effort, sans hésitation, sans résistance, pour que l'effet se réalise sans obstacle, pour que tout vouloir positif, vaincu et entraîné, s'anéantisse immédiatement dans le non-vouloir absolu, pour qu'en même temps que l'humanité cessera d'être, en abdiquant l'être, toute forme de ce que nous appelons l'existence soit anéantie, l'organisation, la matière, etc., etc., pour qu'enfin s'évanouisse le cosmos tout entier avec ses archipels, ses nébuleuses, ses mondes en formation, et que l'univers tombe en poussière dans le cercueil où l'homme se

sera yolontairement couché. Ce sera bien cette fois un suicide grandiose, absolu, définitif, sans réveil possible : ce sera le suicide cosmique accompli par l'humanité . — Quant aux détails qui permettront à tout homme vivant alors de participer à cette résolution commune qui détruira le monde, la spéculation philosophique élevée à de telles hauteurs n'a pas à s'en préoccuper ; elle laissera faire cette grosse besogne à l'invention scientifique ; elle compte pour cela sur des perfectionnements indéfinis dans l'application des agents physiques comme l'électricité, et d'ailleurs, quand il ne s'agit que de moyens pratiques d'ordre inférieur, il faut ouvrir à l'imagination une libre carrière. Chacun est libre de se représenter à sa manière ce dernier acte du processus universel et de l'anéantissement final. Il suffit au philosophe d'avoir montré qu'il est possible et qu'il est nécessaire.

Nous avons exposé aussi fidèlement que nous l'avons pu la série de ces bizarres conceptions. Le courage nous manque pour les discuter; à quoi bon d'ailleurs entreprendre

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de le faire ? Ceux qui seraient capables de se laisser séduire par de pareilles chimères, qui ressemblent aux jeux d'un cauchemar, seraient entièrement insensibles aux procédés de la logique vulgaire et du raisonnement.

D'ailleurs il règne une telle indépendance de sens propre, une telle fantaisie de spéculation dans ce drame métaphysique que toute base manque pour une argumentation sérieuse. Comment prouver à M. de Hartmann que son Inconscient est une invention pure ainsi que le dualisme de l'Idée et de la Volonté qu'il introduit au sein de cet Un-Tout, l'un de ces deux principes, aveugle et irrationnel, aspirant à l'être, l'autre, le rationnel, réagissant contre la misère de l'existence de plus en plus sentie? Comment lui prouver que tout cela ne peut pas être, uniquement parce qu'il lui plaît qu'il en soit ainsi et que ce manichéisme dramatisé lui donne de grandes joies d'esprit, de puissantes émotions, sans compter le succès de la représentation auprès du public et la célébrité qu'elle a value à son auteur? Dans des régions si vagues, si inconsistantes, si

nébuleuses, on ne peut se prendre à rien, et une discussion sérieuse aurait ici quelque chose d'insupportable et de pédantesque. Nous devions à la curiosité du public cet échantillon de l'étonnante imagination d'un de nos contemporains. La pièce une fois analysée, ee serait perdre son temps et sa peine que de la critiquer. Elle a intéressé ou non, tout est là: qu'on aille l'applaudir ou la siffler au théâtre où elle se joue, je veux dire dans le livre même.

Quant aux procédés de la délivrance finale qu'indique M. de Hartmann, il n'y a pas à craindre qu'on s'en serve trop tôt et que l'on procure au monde la désagréable surprise de l'anéantir, quand il n'aurait pas demandé mieux que de continuer à vivre. Ce qui doit nous rassurer sur la portée de ce remède, c'en est l'inefficacité. Il est bien peu probable qu'en dépit de tant de beaux raisonnements, l'humanité se laisse convertir et se décide au néant; et je gage que si, par impossible, la majorité de l'humanité se laissait gagner à cette triste tentative, il y aurait d'incorrigibles réfrac-

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