‹ Le pessimisme au XIXe siècle: Leopardi--Schopenhauer--HartmannChapitre 147 sur 161 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

a dit magnifiquement que « Timagination se lasserait plutôt de concevoir que la nature de fournir », comment se figurer que tout cela ^ obéirait, en un clin d'œil, au mot d'ordre parti de ce globe infime, émané des lèvres expirantes du dernier homme, et que sur la consigne de ce pauvre être qui n'a pas pu seulement combattre ou vaincre chez lui la maladie et la mort, la nature va replier son œuvre, comme un décor de théâtre, et ramener dans le néant la richesse infinie, la variété de ses phénomènes, la splendeur de son incessante création ? Tout cela est de la fantasmagorie pure. L'ordre éternel des choses nous enveloppe et nous assujettit de toutes parts. Notre puissance a beau grandir sans cesse , elle est active seulement dans les limites de cette terre : pour tout le reste, elle est passive; l'homme reçoit la lumière et la chaleur du soleil, il les modifie de mille manières différentes, il ne peut rien sur la source elle-même d'où elles émanent et qui les lui refuse ou les lui donne sans obéir à ses vœux, encore moins à ses ordres; si grande

que soit la science, les limites de son action sont celles de notre atmosphère. Au delà elle est sujette, elle observe les phénonaènes, elle ne peut plus ni les produire ni les modifier ; elle ne commande plus, elle obéit. Et même sur cette terre où elle commande, à quoi commande-t-elle ? A la vie? A la mort? Assurément non ; elle combine des forces et crée des effets nouveaux ; elle n'a pas créé un seul être; elle n'en a pas arraché un seul à la mort.

C'est donc une lutte absurde qu'on entreprend contre le pouvoir de la vie universelle et la force de l'être. Ni Schopenhauer, ni Hartmann n'ont trouvé la formule qui mettra dans la main de l'homme la vertu magique de l'anéantissement du monde. Il faut en prendre son parti : la révolte contre l'être est insensée, elle est le dernier terme de l'orgueil intellectuel et le plus stérile produit de l'infatuation métaphysique. A l'égard de l'ordre universel dans lequel nous sommes entraînés, perdus comme des atomes, mais comme des atomes pensants, il n'y a qu'une attitude

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digne de la pensée qui ne s'enivre pas d'ellemême : la résignation.

Seulement ce mot, sublime et fier dans sa tristesse, plus grand que toutes les chimères de la révolte, ce mot peut être compris de deux manières bien différentes. Il y a, parmi les résignés, ceux qui, a3^ant compris l'inutilité de la lutte contre la force des choses, se vengent par le mépris de leur impuissance :

c'est Leopardi, par exemple, sentant que la lutte est vaine et y renonçant, n'attendant rien de la vie, ni de Dieu, ni des hommes, vivant dans une sorte de stoïcisme hautain et répétant avec une amertume passionnée cette plainte qui résume sa poésie : « A quoi bon la vie, si ce n'est à la mépriser? » — Il y a, parmi ceux qui pensent dans la foule humaine, une autre classe de résignés, ce sont ceux qui, sans tout comprendre, ne nient rien de partipris, qui, sans trop attendre de la vie, essaient de Faméliorer sinon pour eux-mêmes, du moins pour les autres et pour ceux qui viendront après eux ; qui agissent comme si leurs œuvres devaient avoir des suites, s'efforçant

d ' agir le mieux possible , persu adés que les résultats de Taction bonne ne seront pas anéantis et deviendront une semence d'actions meilleures encore et des germes de progrès ; qui espèrent que rien ne se détruira dans le monde moral pas plus que dans le monde physique, considérant chacun de nous comme l'humble architecte de ce monde moral qui grandit toujours; ceux enfin, qui croient que l'idéal qui règle le mouvement de leur pensée n'est pas seulement une belle chimère, et que cette force mystérieuse n'agit si profondément sur la conscience et le cœur de l'humanité que parce qu'elle émane d'un principe vivant d'ordre et d'harmonie qu'ils pressentent sous les nuages de la vie, qu'ils recherchent dans les profondeurs voilées de l'univers comme dans la marche mystérieuse de l'histoire. — H y a ainsi deux sortes de résignations bien différentes : celle qui nie le progrès et la réalité de l'idéal, proclamant la souveraineté de la force et du hasard dans toutes les régions de l'être, et la résignation virile à la vie parce qu'elle peut être amé-

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