CHAPITRE n
« le mal du siècle , » la maladie de Werther et de Jacopo Ortis, celle de Lara et de René, celle de RoUa*. C'est à tort qu'on a parlé du pessimisme de lord Byron ou de celui de Chateaubriand ; ce n'est, à bien prendre les choses, qu'une fo rme du romantisme , l'analyse idolâtre et maladive du [ïinoi du poète, concentré respectueusement en lui-même, se contemplant jusqu'à ce qu'il se produise en lui une sorte d'extase douloureuse ou d'ivresse, opposant sa souffrance et son isolement aux jouissances de l la vile multitude, payant de ce prix sa grandeur et s'effbrçant de faire de la poésie un autel digne de la victime.
L'antiquité, qui sur ce point était de l'avis de Pascal, h aïssait le moi et le pr oscrivait : les mœurs, d'accord avec le goût public, souffraient difficilement ces épanchements d'une personnalité pleine d'elle-même, naturellement portée à donner trop d'importance à ses
1. Voir sur ce point M. Bouché-Leclercq, Leoparrft, sa vie et ses œawres*
tristesses et à ses joies. Les dieux, les héros, la patrie, les combats, les jeux tragiques de la fatalité, Tamour aussi sans doute, mais dans l'expression de ses sentiments généraux, non dans l'analyse des incidents biographiques, voilà le fond de la poésie antique; la poésie personnelle est rare. Cette source d'inspiration, si longtemps comprimée, a jailli de notre temps, à quelle hauteur et avec quelle abondance, on le sait. De ce culte parfois extravagant du moi est sorti le lyrisme contem-
SQporain avec ses grandeurs et ses petitesses, ses / inspirations sublimes et ses infatuations ; de là toutes ces douleurs littéraires qui ont agité si profondément, ému toute une génération, et que les générations nouvelles, avec leur éducation scientifique et positive, ont quelque peine à prendre au sérieux. Mais ces hautaines ou élégantes tristesses ne sont rien moins que philosophiques, elles ne procèdent pas d'une/l
conception sur le monde et sur la vie : parties^
du moi, elles y reviennent, elles s'y enferment, elles s'y complaisent avec un délicat orgueil; elles se garderaient, comme d'une