‹ Le pessimisme au XIXe siècle: Leopardi--Schopenhauer--HartmannChapitre 59 sur 161 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

nous trompe, que ce soit la Nature ou Dieu :

c'est ridée fixe qui revient sans cesse, qui obsède Tesprit de Tauteur, remplit son livre de la plus sombre poésie. Les manœuvres d'une puissance occulte, les fourberies qu'elle emploie pour arriver à ses fins par nous, malgré nous, contre nous, voilà le grand drame qui se joue dans le monde et dont nous sommes les acteurs et les victimes. Partout c'est ce i^ po uvoir sans nom qui dupe les in dividus pour un intérêt qui leur est étranger, dans tout ce qui touche aux instincts, à la génération, à l'amour même : a Tout désir est une illusion, mais les choses sont ainsi disposées qu'on ne voit l'inanité du désir qu'après qu'il est assouvi... Pas d'objet désiré dont nous n'ayons reconnu, après l'embrassement, la suprême vanité. Cela n'a pas manqué une seule fois depuis le commencement du monde. N'importe, ceux qui le savent parfaitement d'avance désirent tout dé même, et VEcclésiaste aura beau prêcher éternellement sa philosophie de célibataire désabusé, tout le monde conviendra qu'il a raison, et néanmoins désirera. » —

Nous sommes exploilés, voilà le dernier mot du livre. « Quelque chose s'organise à nos dépens ; nous sommes le jouet d'un égoïsme supérieur... L'hameçon est évident, et néanmoins on y a mordu, on y mordra toujours. »

C'est tantôt le plaisir, dont il faut payer ensuite l'exact équivalent en douleur, « tantôt la vision de chimériques paradis auxquels, à tête reposée, nous ne trouvons plus une ombre de vraisemblance, tantôt cette déception suprême de la vertu qui nous amène à sacrifier à une fin hors de nous nos intérêts les plus chers. »

La vertu, une déception ! qui s'y serait attendu de la part d'un philosophe qui, dans le naufrage universel des idées métaphysiques, au-dessus des flots et de l'abîme, avait jus-

qu'ici maintenu d'une main si ferme, comme dans une arche sainte, l'idée du devoir ! L'impératif catégorique suivrait donc le sort des principes de la raison pure, et le privilège de commander à la volonté au lieu de commander à la raison, qui, aux yeux de Kant et de ses disciples, devait le sauver du scepticisme et

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constituait eu sa faveur une certitude à part, ce privilège serait une dernière illusion à détruire ! Une critique plus pénétrante et plus subtile démasque ici comme ailleurs le ,

piège secret que la nature lend à notre candeur : « Elle a évidemment intérêt à ce que Findividu soit vertueux... Au point de vue ' de l'intérêt personnel, c'est là une duperie, puisque l'individu ne retirera aucun profit temporel de sa vertu : mais la Nature a besoin de la vertu des individus... Nous sommes dupés savamment en vue d'un but transcendant que se propose l'univers et qui nous dépasse infiniment. » Ainsi le devoir lui-même n'est que la dernière rouerie du tyran qui nous fait servir à ses fins, lesquelles nous sont complètement étrangères et inconnues ; mais, par une conséquence bizarre et tout à fait inattendue, voici que le scepticisme spéculatif, en s'étendant à la sphère morale, y crée un type nouveau de vertu, une vertu plus belle encore que celle qui suffisait à Kant, plus désintéressée, s'il est possible, bien que le grand moraliste refuse de reconnaître la vertu et d'y

mettre son sceau là où quelque élément étranger se mêle au devoir. — Ici c'est une vertu absolument héroïque, puisqu'elle est le sacrifice de soi à une fin inconnue qui n'est même pas, comme dans Kant, la moralité de l'homme, mais quelque chose dont nous n'avons aucune idée ; une vertu chevaleresque, puisqu'elle se donne sans compter, par un pur sentiment d'honneur, « à une chose absurde en soi. » Il est bien plus beau, paraît- il, d'être vertueux en se sachant dupe. C'est par ce trait caractéristique que l'auteur des Dialogues se ; distingue de Kant; il reconnaît clairement que ce qui était tout aux yeux de Kant, la moralité, ce tout même n'est rien pour l'homme, ce tout n'est qu'un moyen pour la Nature en vue d'un but que nous ignorons et qui ne nous regarde pas. C'est par là encore qu'il pense se distinguer de Schopenhauer, qui, lui aussi, a percé à jour les intrigues de laNature, maisqui, à cause de cela même, refuse de s'y soumettre. « A la différence de Schopenhauer , dit Philalèthe, je me résigne. La morale se réduit ainsi à la soumission. L'immoralité, c'est la révolte

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