‹ Le pessimisme au XIXe siècle: Leopardi--Schopenhauer--HartmannChapitre 78 sur 161 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

sîon organisée contre elle par des puissances supérieures. L'instinct est l'instrument par lequel cette pièce se joue à nos dépens :

c'est le fil par lequel, pitoyables marionnettes que nous sommes, on nous fait dire ce que nous ne voudrions pas dire, vouloir ce que nous devrions haïr, agir au rebours de notre intérêt le plus évident. Schopenhauer est bien réellement l'inventeur de cette explication qui répond à tout. Vous invoquez contre les théories pessimistes la voix de la conscience, l'impulsion de nos penchants : c'est précisément cette impérieuse et décevante clarté de la conscience , témoignant contre l'évidence de nos intérêts , qui prouve qu'elle est l'organe de quelque pouvoir extérieur, lequel emprunte sa voix et sa figure pour nous mieux convaincre. Vous en appelez aux penchants : mais ne voyez-vous pas que chaque penchant est comme une pente secrète, préparée au dedans de nous par un maître artificieux pour nous entraîner vers son but à lui, un but entièrement différent du nôtre, opposé même aux fins que nous devrions

poursuivre , contraire à notre vrai bonheur.

Ce sont là les ruses de Flnconscient de Hartmann, les duperies de la Volonté de Schopenhauer. C'est le « dieu malin » de Descartes qui a remplacé le dieu-providence de Leibniz. Ce qui n'avait été qu'un jeu de logique tout provisoire, une hypothèse d'un moment pour Descartes, aussitôt rejetée par sa haute raison, devient une théodicée , une métaphysique, toute une psychologie. — Je n'y ferai qu'une simple objection. Nous pouvons nous étonner que «cette fraude qui est à la base de l'univers, » soit si aisée à saisir et à convaincre. On nous dit que, quoi que nous fassions, la Nature triomphera toujours, qu'elle a trop bien arrangé les choses, trop bien pipé les dés pour ne pas atteindre son but, qui est de nous tromper. On nous dit cela, mais on prouve le contraire. Eh quoi ! ce jeu a réussi pendant dix mille ans, cent mille peut-être, et le voici tout d'un coup dénoncé comme un jeu où la Nature triche avec nous ! Je ne puis admirer de confiance un jeu si mala-

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droit où un homme d'esprit lit couramment, saisit la fraude et la signale. Cette grande puissance, occulte et malfaisante % qui dispose de tant de moyens, qui a tant d'artifices, et de déguisements à sa disposition, se laisse surprendre si aisément par quelques uns de ces pauvres êtres qu'elle cherche à tromper I Il faut croire alors que ce ne sont pas de simples mortels, ceux qui échappent à des pièges si savamment tendus, qui les décrivent et les dénoncent aux autres. S'ils étaient hommes, ils devraient comme les autres subir ce machiavélisme qui les enveloppe, qui les pénètre jusque dans le fond de leur être, dans leur conscience , dans leurs instincts. S'y soustraire, c'est agir en dehors de cette nature dont ils font partie. Pour y réussir, il faut être autre chose et plus qu'un homme, un dieu, quelqu'un enfin qui soit en état de lutter contre ce tyran anonyme et masqué qui nous \ exploite à son profit.

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