‹ Le pessimisme au XIXe siècle: Leopardi--Schopenhauer--HartmannChapitre 93 sur 161 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

inférieur. Il est naturel qu'il juge Texîstence de cet être insupportable ; elle le serait en effet sous d'autres conditions, avec un degré d'intelligence plus développée. Mais on oublie, en se prononçant de la sorte, que si l'on vivait sous cette forme inférieure d'existence, on n'aurait pour la juger qu'une intelligence du même degré. La différence entre le jugement que le crabe porterait sur sa propre condition et celui que je porte sur la vie du crabe, vient donc uniquement de ce que le crabe a des illusions grossières que je ne partage pas, et que ces illusions lui donnent un excédant de félicité imaginaire, toute subjective, qui lui fait préférer sa vie au néant. Le crabe pourtant n'a pas tort, il a même évidemment raison ; le prix de l'existence ne peut être mesuré pour chaque être qu'à sa propre mesure ; en ce sens, l'illusion vaut autant pour lui que la vérité.

Tirez la moralité de cet ingénieux apologue ; elle saute aux yeux. A chaque forme d'être correspond une quantité d'illusions proportionnée à l'élévation et à la perfection relative

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de cette forme. L'inteULGrence de Tètre supérieur peut bien juger la vie inférieure parce qu'elle est placée au-dessus d'elle et en dehors des conditions cpiilui sont propres ; elle ne peut juger la sienne propre. Elle peut bien dissiper l'atmosphère d'illusions que l'être inférieur porte avec lui, elle ne peut se soustraire aux conditions d'illusion qui lui sont Eûtes à eUeméme ; elle ne le peut du moins qu'avec peine, à force de méditations douloureuses ou dans des circonstances exceptionnelles^ ce qui est le cas du génie. Reconnaissez à ce trait 1 action perpétuelle et mystérieuse de ïlnœnscient.

(^cst lui qui est le véritable auteur de tc>us ces jugements faux portés sur la vie; e et^t lui qui ayant créé les êtres avec certains instincts et une certaine sensibilité, doit agir aussi par ces instincts et cette sensibilité sur la pensée coniKîiente et la déterminer dans le sens de «on désir propre de vivre. C'est lui qui voulant la vie, et, pour atteindre des fins déterminées, t^dle ou telle vie particulière, eatrelient chf5Z h» êtres vivants toutes les illusions capables de faire qu'ils trouvent la vie sup-

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