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Le pessimisme wagnérien

Un de mes amis, en villégiature sur les bords du Léman, entra, un jour, par mégarde, dans un temple wagnérien. C'était une brasserie obscure oii les fidèles consommaient une fraîche bière bavaroise en célébrant, à tour de rôle, la gloire du dieu. L'étranger, qui avait soif, se fit servir la f( coupe blottde et mousseuse au fiynd de laquelle sommeille le génie allemand, n II but, puis prêta l'oreille. A chaque verset du psaume : « Nous vous louons, Seigneur n, un sourire silencieux, entrouvrait ses lèvres railleuses. Soudain, le chœur des seetaires, interrompant l'office, se leva et fondit sur

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lui en brandissant des chaises. Les lèvres du profane n'essayèrent pas de troubler davantage le sommeil du génie dans la lie de la coupe encore à moitié pleine : il sonna, paya et fila.

Et moi, aussi, je commis, un jour, à l'endroit du dieu une irrévérence dangereuse. Poussé par le démon de la synthèse, j'osais, dans un écrit quelconque, qualifier Wagner de « chapon sonore chantant l'enterrement de l'humanité, h Une très vive explication du mot me fut, le lendemain même, réclamée par un u wagnérolâlre » grave et distingué. J'essayai de la lui/ournir, mais je me heurtai au siège, fait d'avance, de son profond dédain.

Quelques semaines plus tard, Tannhîeuser fut enfin repris à l'Opéra. Tout le servilisme intellectuel de notre pays se rua en apothéoses. En feignant de comprendre le maître, ses admirateurs, aussi fanatiques que superficiels, cruretit naturellement l'égaler. (Mon modeste travail naquit le soix même.

. Article de joiitTial, puis article de revue, enfin petit volume, tel a donc été le sort successif de cette étude. Le malheur est que, pour répondre à ces diverses situations, je me sitis contenté d'ajouter et d'élargir au lieu de remanier et de refondre.

L'écrivain qui ne subit pasla quotidienne tyrannie

du travail obligatoire et imprévu, est bien mieux en mesure de développer méthodiquement un sujet que son malheureux confrère lié, dans la même besogne, par une circonstance aussi impérieuse que défavorable à l'ampleur et aux proportions d'un travail définitif: l'actualité.

Cette circonstance crée, entre le but d'une œuvre et sa portée et la forme dont elle est le plus souvent vêtue, un manque d'ensemble fort désagréable. Elle lui imprime un caractère provisoire et une allure boiteuse que rien n'effacera, quelques soins ultérieurs qu'on puisse prendre à la parachever.

Avec Burdeau, Th. Ribot et Foucher de Careil, M. J. Bourdeau, le sagace critique de la Revue

des Deux-Mondes et des Débats, est un des écrivains qui ont le plus contribué à la vulgarisation de la philosophie allemande et, en particulier, des ceuvres et des idées de Schopenhauer. Cest à son élégante traduction des Parerga und Parelipomena que j'ai emprunté, au Jur et à mesure des besoins de mon argumentation, quelques-uns des axiomes les plus catégoriques du pessimisme.

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PESSIMISME WAGIÉRIEN

Le barbare qu'une valse de Chopin, frôlée sur le piano, trouble jusqu'au fond de rame, qui ne dédaigne pas, assis à la terrasse ombreuse d'un café, d'assaisonner son bock des pi^:(icatî de quelques mandolinistes, que dis-je, qui va même jusqu'à prêter l'oreille à VOuperture dé

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la Muette égrenée par l'orgue de Barbarie dans un faubourg populeux, ce barbare n'a sans doute pas le droit de goûter aux ivresses de la musique de Wagner, et ne saurait se hausser à la sublimité de ses divins trombones...

Aussi bien, puisque Tactualité nous ramène encore à l'auteur de Tannhceuser, vais-je me borner à dire quelques mots du dramaturge et dû philosophe, sans toucher à la partition du musicien.

Cette actualité, — la reprise de Tannhœuser, à l'Opéra, le 5 mai iSgS • — , date, il est vrai, de quelques mois. Mais le musicien allemand qui attendit vingt-cinq années la seconde représentation de son chef-d'œuvre sur notre scène nationale, a réellement trop de génie pour être pressé, surtout dans la mort où son immortelle

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actualité n'a plus à compter avec les jours, mais avec la- vérité seulement.

Au reste, le quart de siècle ne s'étendra plus désormais entre deux reprises de ses œuvres. La présente saison lyrique semble devoir être consacrée presque tout entière à Tart allemand, et déjà — selon l'expression d'un de nos aimables chroniqueurs — les chevaliers casqués du Saint-Graal campent dans les Champs-Elysées. L'actualité wagnérienne, malgré l'innombrable littérature qu'elle a jusqu'à ce jour suscitée, sera donc permanente chez nous, cet hiver.

Cependant, la prudence commande, à qui sent la nécessité de proclamer sur ce sujet une vérité encore, de ne point différer son article, sa brochure ou son livre. Car, à considérer combien, dans notre pays d'à hospitalité intellectuelle », les émotions

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sincères ont vite séché leurs larmes ou mis une sourdine à leurs bravos, il n'est guère permis de compter sur le crédit que peut accorder la mode aux enthousiasmes artificiels et voulus.

On nous a exposé des milliers de fois, que ce fut après avoir étudié Beethoven que Wagner eut la révélation de Yéternel intérieur de Thomme, et que la lecture de Shakespeare éveilla son tempérament dramatique. On ne saurait nier que ces deux génies énergiques ne l'aient peut-être initié aux puissantes généralités de Tart, — bien que la filiation technique de son œuvre remonte en réalité à la musique précise de Hœndel et de Gluck. Mais on peut hardiment affirmer qu'ils ne furent pas ses maîtres. Qu'ont-ils, en effet, de commun, sinon la violence et la grandeur.

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avec le glorieux élève que leur ont donné des critiques superficiels ?

Le Beau est rarement solitaire, et il ne se conçoit guère en dehors de la Trinité dont il fait partie. Aussi Tart ne vaut-il ou plutôt n'existe-t-il que par la morale et la vérité qu'il revêt de ses formes magnifiques. Or, les splendeurs profondes et dou- • loureuses de la musique de Beethoven se résolvent presque toujours en un sentiment final de résignation, de tendresse et de sim- , plicité. Le torrent reflète le silence et la limpidité du ciel après avoir brisé ses digues et rugi dans les orages.

Le glaive de Shakespeare, après avoir tué criminellement, ruisselle toujours aussi d'un sang répandu pour la justice. En même temps qu'il est humain, son drame est sage, et, s'il nous terrifie, il nous affer-

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mit, par cet effroi, dans ce qui doit être. L'irréductible fatalité n'écrase plus notre conscience; l'impossible et linconnu n'asservissent plus notre pensée.

Wagner, lui, est immoral. Son œuvre n'est ni simple, ni sage, ni juste.

C'est que l'orgueilleux musicien qui n'admettait personne au niveau de son front, ni à la hauteur de son génie, avait un maître cependant. L'art sincère obéit toujours à ridée, comme l'apparence splendide des choses se conforme à leur substance.

Pour comprendre Wagner, sinon pour le sentir superficiellement, il faut connaître son inspirateur, le philosophe allemand Arthur Schopenhauer. Le métaphysicien de l'Amour et de la Mort, dont il ne faut point trop sourire, car il a le plus contribué à empoisonner l'atmosphère intellec-

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tuelle que nous respirons encore, fut le véritable maître du chantre de Tristan et de Parsifal.

Les critiques de la partition wagnérienne ont cru pénétrer le fond de Tceuvre qu'ils avaient sous les yeux, en remarquant que le musicien révolutionnaire avait substitué ie drame musical à Topera classique, et remplacé le livret historique traditipnnel par une affabulation mythique bien plus favorable à la mystérieuse et profonde imprécision de son art ; que la musique, séparée de la poésie pour mieux s'asservir à la liberté de son allure et la pénétrer plus intimement, a n'apportait le concours des sons que pour étendre la sphère d'action des mots o ; pour tout dire, enfin, que Wagner avait illustré ses drames d'une partition souple, puissante et per-

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sonnelle. Et ils s'en sont tenus là. Ils ont disséqué la forme sensible de cet art sans atteindre son âme et sa volonté.

Et pourtant, une œuvre révolutionnaire et rénovatrice, comme celle de Wagner, ne s'édifie point sans avoir pour base une idée capitale, ne marche point sans un moteur impérieux. On pourrait se dispenser de chercher cette base philosophique et ce moteur moral dans... Offenbach, par exemple; leur étude s'impose devant la constante et persévérante unité de tous les drames musicaux de Wagner. Et c'est ici qu'il faut évoquer l'inspirateur.

A vingt-neuf ans, Arthur Schopenhauer, riche, égoïste et corrompu, écrit son grand ouvrage : le Monde comme Volonté et comme Représentation. Il démontre, avec élégance et avec esprit, ce qui est rare

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pour un Allemand, que la vie est le mal, parce que la vie est Teffort, c'est-à-dire la douleur. Et il conclut, lui à qui venait de naître un enfant naturel, que le devoir humain consiste à hâter la an du monde par la continence absolue.

En effet, si la vie est le mal, l'amour « qui s'entend à glisser ses billets doux jusque dans les portefeuilles des ministres et les manuscrits des philosophes », Vamour n'est-il pas le principe suprême de ce mal, puisqu'en perpétuant la vie, il immortalise la douleur? Le plus redoutable adversaire de la Mort doit donc être étouffé par l'ascétisme volontaire et universel. Car, dit Schopenhauer, la Mort, « génie inspirateur de la philosophie, solution douloureuse du lien formé par la génération avec volupté, destruction violente de l'erreur fondamen-

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taie de notre être, la Mort, c'est le grand désabusement ».

Parti de cette aflfirmation : « Vouloir c'est essentiellement souffrir, et comme vivre c'est vouloir, toute vie est par essence douleur », le philosophe en arrive à des conclusions qu'en d'autres termes encore, voici ; Le monde est produit par une sorte de péché, par un égarement. Exiger rimmortalilé de l'individu, c'est vouloir perpétuer une erreur à Tinfini. Une fois que la mort a mis fin à une conscience individuelle, serait-il à souhaiter que cette même conscience soit rallumée de nouveau, que l'horloge de la vie humaine soit de nouveau montée pour répéter une fois de plus son vieux refrain usé d'éternelle boîte à musique? »

Ah ! non ! mille fois non ! la vie n'est pas

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seulement une guerre sans trêve ni merci, où l'on meurt les armes à la main, en se disputant les lambeaux d'une horrible curée; elle est encore une grande mystification, pour ne pas dire une monstrueuse duperie. Pendant que la tragédie éternelle nous broie sous son cothurne, la comédie rapetisse nos angoisses, nous arrache notre masque de dignité et fait grimacer le front de marbre de Laocoon.

Prométhées ridicules et sanglants, nous cherchons à tirer un orgueilleux bénéfice de nos douleurs, tout en tâchant d'apprivoiser en secret les vautours ou les corbeaux qui mangent et boivent dans nos entrailles. Mais la vie est plus encore qu'une souffrance, plus qu'une erreur, plus qu'une ironie, plus qu'une abjection, — elle est un crime.

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Que devait être l'Art pour un pareil théoricien ? L'œuvre du musicien son disciple nous rapprendra bientôt . Mais, avant d'en constater la magnifique et déplorable application, cherchons-en le principe premier dans Testhétique du maître.

a Le vrai sens du drame, dit Schopenhauer, est cette vue profonde que les fautes expiées par le héros ne sont pas ses fautes à lui, mais le crime même d'exister. Les vrais héros sont ceux qui meurent après que la volonté de vivre est déjà morte en eux. B

a Le drame est le miroir de l'humanité.

Il doit produire des caractères mauvais et parfois infâmes, des fous, des sots, des esprits étroits, et bien rarement, comme la plus singulière des exceptions, une nature généreuse. » Et dans une conclusion

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logique et fatale, après avoir reproché à rhypothétique Dieu, auquel il ne croit point, d'avoir osé interrompre le repos sacré du Néant, il ajouts : « Le poète épique ou dramatique doit être impitoyable comme le Destin. »

On allongerait indéfiniment la liste de ces désolants axiomes. Sous des formes renouvelées, ils pullulent, toujours les mêmes, ironiques, cyniques^ spirituels, dans les ouvrages du philosophe. Retenons du moins les plus essentiels, afin de pouvoir passer à ce crible inflexible et étroit les tumultueuses manifestations de l'artiste. Sous Taile des harmonies les plus divines, notre âme avertie sentira passer le souffle glacé de l'initiateur. Et tel qui croyait à une religieuse et sublime inspiration, comprendra enfin que ce prétendu

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grand art a condamné la souffrance, le dévouement — et la vie, « un épisode qui trouble inutilement la béatitude et le repos du Néant ».

Wagner^ qui se vanta un jour d'être le premier Allemand qui eût compris et goûté la philosophie de Schopenhauer, fit donc de cette philosophie la base de son œuvre tout entier. Et la démonstration en est facile.

Il n'eut pas beaucoup de peine du reste à s'y déterminer. Au moment où le viveur blasé se préparait à faire le procès de la vie et de l'amour, le futur auteur du Vaisseau- Fantôme errait dans l'immense Paris indifférent et tumultueux, à la recherche d'un morceau de pain, et en était réduit à transposer les airs de la Favorite pour le cornet à pistons.

L'orgueilleux Wagner reçut, en effet, au

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début de sa vie, une de ces humiliantes et dures leçons qui laissent une ineffaçable empreinte dans les âmes révoltées. Les épreuves de l'existence ajoutèrent ainsi leurs tristes conclusions aux déductions dune misérable philosophie. De toutes façons, Tâme du musicien se préparait donc à son œuvre magnifique et désenchanté.

Est-ce à dire que les débuts du grand maître furent servilement inspirés par des principes ambiants que le bel esprit de Berlin n'avait pas formulés encore ? Non.

11 suffitj d'ailleurs, de rapprocher les dates des publications du philosophe de celles des productions du musicien, pour se rendre compte d'une façon à peu près exacte de l'immédiate influence du premier sur le second. Mais si les derniers

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drames de Wagner incarnent systématiquement une conception philosophique bien définie, les premiers et ceux de la période intermédiaire en contiennent des traces visibles et constantes. En réalité, les uns ne diffèrent des autres, sous ce rapport capital, que par l'intensité et la précision du sentiment : ce qui prouverait^ par surcroît, que Wagner ne fut pas seulement le disciple de Schopenhauer, mais qu'il conçut peut-être, en même temps que lui, une philosophie logiquement et inconsciemment issue de la déception profonde que légua à la pensée allemande l'impérieux et hautain optimisme de Gcethe, dont ils eurent tous les deux, à peu près à la même époque, le cerveau saturé. Au surpluf, l'analyse qui va suivre démontrera surabondamment cette incontestable corrélation.

LE PESSIMISME WAGNÉRIEM

Après Rien^i, opéra de jeunesse conçu et exécuté en dehors de sa véritable éducation philosophique et musicale, Wagner écrivit le Vaisseau-Fantôme. On en connaît la donnée : Un marin mystérieux est condamné par le Destin à errer sans asile sur rOcéan sans limites. Il ne lui est permis d'aborder que tous les sept ans, une fois, et seulement pour quelques jours ; et c'est pendant ce court intervalle qu'il peut se fiancer, à une jeune fille, avant de reprendre son voyage inconnu. Sa destinée n'aura un terme que si l'une de ses fiancées lui reste fidèle. Mais toutes le trahissent pendant la longue absence. Une seule, altérée de sacrifice, résiste au temps

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et à Toubli. L'Amour triomphera peut-être enfin ? Non ; la vie ne peut tenir les promesses de l'amour^ ni l'amour réaliser le repos de la vie. Il faut un port plus sûr au marin mystérieux. Et voici que la Mort, ia Mort voluptueuse et douce, mais la Mort nécessaire, vient au secours de toutes ces impuissances et de toutes ces illusions, et c'est dans l'éternel repos de son sein que s'endorment les âmes des fiancés fabuleux.

Tannhœuser succéda au Vaisseau-Fantôme. Là encore, l'Amour succombe, et la Mort seule harmonise les destinées. Le chevalier-poète Tannhœuser a vécu sept ans dans la Montagne de Vénus, avec la déesse des plaisirs sensuels. Un jour, il entend des sons de cloches lointaines, et il

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part. Il avait jadis aimé la fille d'un landgrave, Elisabeth, qui ne s'est point consolée de sa disparition. Il l'épousera. Mais dans un tournoi de chants, Tannhaeuser a célébré Vénus, et le landgrave l'a chassé.

Le chevalier n'obtiendra la main d'Elisabeth que lorsque le pape l'aura absous de son crime. A son retour de Rome où il n'a pas trouvé de pardon, Tannhaeuser s'enfonce pour la seconde fois dans le Vénusberg. Elisabeth aime en vain et meurt. La Mort qui délivre de l'Amour la chaste jeune fille, délivre en même temps le chevalier-poète des malédictions et des voluptés.

Le chevalier Lohengrin garde au fond de l'Orient, dans la montagne inaccessible de Montsalvat, le Paint-Graal, coupe sacrée

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dans laquelle le Christ changea le vin en son sang, au repas d'adieu qu'il partagea avec ses disciples. Eisa, fille du duc de Brabant, est accusée devant le roi d'Allemagne, Henri l'Oiseleur, d'avoir tué son frère pour faire tomber la couronne sur la tête de son amant. Elle va être condamnée, si aucun chevalier ne prend sa défense.

A l'appel éclatant des cuivres, personne ne s'est présenté. Eisa, éperdue, invoque le secours divin. Et voici que sur les flots bleus de l'Escaut, debout dans une barque traînée par un cygne mystérieux, le chevalier Lohengrin, cuirassé d'or, apparaît.

Lohengrin brise l'épée de Taccusateur, et épouse Eisa, à la condition que jamais elle ne l'interrogera. Est-ce qu'enfin dans un drame de Wagner, la Vie triompherait et l'Amour serait couronné?— Non. Linquié-

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tude s'empare de l'âme d'Eisa, l'inconnu l'exaspère. Elle veut savoir, même au prix de la mort, d'où lui vient son sauveur.

Sa révélation faite, Lohengrin doit partir.

Le Saint-Graal appelle son messager; déjà le cygne a reparu sur le fleuve avec sa nacelle. L'Amour humain est douloureux et mauvais. Lohengrin disparaît. Eisa tombe et meurt.

La tétralogie des Nibelungen, œuvre vaste et touffue, réfractaire à la concision de l'analyse, est une épopée complexe où le Génie de l'Amour, incarné dans Brunehilde, meurt trahi et désespéré.

Pour cette fantastique résurrection de la mythologie Scandinave, Wagner délaisse un instant les légendes galloises et saxonnes. Mais loin d'abandonner l'idée maî-

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tresse qui dominera tout son œuvre, voici qu'il va la préciser et l'affirmer davantage encore. Car, pendant que la plupart des grands créateurs sont inconsciemment poussés dans les manifestations de leur don intérieur, par une force indéfinie, le musicien -poète, lui, fait précéder son enfantement volontaire d'une longue méditation.

Il veut tout d'abord son œuvre, il le veut orageux, amer, immense comme l'Océan.

Puis, il le crée. Son génie n'est point une longue patience, car il éclate dans la tempête, mais une persévérante volonté, car il a conçu dans le recueillement de la métaphysique. N'oublions pas, du reste, que l'Allemagne est la patrie de la musique intellectuelle. Les compositeurs allemands chantent des idées comme les peintres préraphaélites de la brumeuse Angleterre

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peignent^ à défaut d'azur, des songes et des douleurs. Dans les Nibeîungen, en effet, ce' n'est pas seulement la morale pessimiste de Schopenhauer qui sert de conclusion et pour ainsi dire de sanction à ce drame gigantesque, c'est encore toute la métaphysique de l'auteur de Die Welt als Wille und Vorstellung : le Monde comme Volonté et Représentation, qui s'y déroule et s'y symbolise sous les traits des divins habitants du Walhalla.

Pour analyser clairement ce cycle successif de drames dérivés les uns des autres, il faudrait un volume. Qu'il me suffise, pour la justification de ma prémisse, de dire que la Mort fauche d'un bout à l'autre de l'œuvre dans ce champ de divinités bâtardes domestiquées par l'inexorable Destin. Wotan, lui-même, le

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roi de ce troupeau, ne jouît pas de la liberté. 11 épouse Erda, le rêve étemel qui n^agit point. De cette union naissent les Walkyries. — Un jour, les Géants, les Nains et les Dieux entreront en lutte pour la conquête de l'Or du Rhin^ anneau magique à la possession duquel la domination de la terre est attachée. Le héros Siegfried s'en emparera, et, grâce à ce talisman, délivrera Brunehilde, la Walkyrie déchue. La Jeunesse et l'Amour incarnés dans ces deux êtres divins devront régénérer la Terre. Mais le Nain a sans amour, » Hagen, frappera le héros oublieux de sa destinée et impuissant, du reste, à Taccomplir. Brunehilde, désespérée, s'immolera sur son cadavre. Et le feu, précurseur et instrument du Néant, a commencement de la fin d'une lumière qui

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s'éteint», embrasera le Walhalla lui-même et cousuraera, avec ses habitants, la montagne inaccessible où reposent les dieux. L'or du Rhin retombera, à jamais perdu pour l'Amour, dans le Ht du fleuve mystérieux.

Et non seulement la terre, l'homme et la vie s'écrouleront dans le non-être, mais les dieux eux-mêmes subiront la suprême loi. — Telle est, à peu près, la donnée de ce drame inextricable où l'idée, affaiblie jusque par son outrance naïve, se fraye un pénible chemin.

Tristan et Iseult est, je crois, l'œuvre de Wagner qui trahit le mieux le disciple de Schopenhauer. Dans nul autre de ses drames, y compris peut-être Parsifal que nous allons analyser, la Mort libératrice n'est invoquée avec autant d'ardeur, et la

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Vie, maudite avec autant de véhémence.

Tristan, neveu de Mark, roi de Cornouailles, tue Morold, frère du roi d'Irlande, mais il emporte de ce combat une blessure qui ne peut être guérie que par Iseult, la nièce du guerrier vaincu. Tristan traverse la mer, et arrive, inconnu, chez le roi, père de la jeune fille. Il y est soigné et guéri, bien qu'lseult ait découvert le mystère dont il s'est entouré. Cependant, le roi Mark de Cornouailles désirant vivre en paix avec le roi d'Irlande, père d'Iseult, envoie son neveu à ce dernier. Tristan demandera la main d'Iseult non pour lui-même mais pour son oncle! La main est accordée. Sombre et révoltée, bien que silencieuse, Iseult monte sur le navire qui doit la conduire, par-delà la mer immense, dans les bras du vieux roi. Mais elle se vengera et mourra.

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Elle versera à Tristan^ qu'elle aime déjà en secret, le philtre de la mort, et boira en même temps que lui à la coupe expiatoire. Mais sa servante dévouée se trompe de poison et leur verse, au lieu du « boire » de la mort, le boire d'amour « longde misère dont la mort seule les délivrera ».

Et maintenant ils s'unissent et s'enlacent, semblables à des flammes ardentes et confondues. L'amour éperdu sin^talle dans leurs os. Arrivés chez le roi Mark, et la nuit venue, ils se retirent à lécart, sous Id solitude splendide du ciel. Mais voici l'heure de mourir. Tristan est blessé par un rival jaloux qui le frappe à la tête, sous prétexte de venger l'honneur du vieux roi.

De plus en plus asservi à linexorable amour, il appelle à son secours « le divin, l'éternel, rorîginaireoHè/i ». Tristan expire

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en maudissant le breuvage « fait des rires et des pleurs, des voluptés et des blessures » . Iseult tombe inanimée sur son corps. Et la majestueuse harmonie wagnérienne célèbre enfin le grand apaisement. L'Amour, père des douleurs, a été secouru et vaincu, à la fois, par la Mort.

Et voici, enfin, Parsifal, suprême et dernière incarnation du pessimisme wagncrien. Parsifal, fils d'un chevalier mort dans les combats, est élevé dans un pays lointain par sa mère Her^eleide (Douloureuse), qui ne veut point que ce fils unique ait le sort de son père. Mais l'instinct guerrier de l'enfant a fini par se dévoiler. Un jour, il s'enfonce dans une forêt, à la suite de chevaliers brillants qui passent. 11 arrive au Montsalvat jusque dans le temple du

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Saint-Graal. Cest là que des chevaliers vêtus de blanc célèbrent les mystères du sang de Jésus-Christ, et vivent dans la béatitude de Voubli. Or, le chevalier païen Klingsor, ayant acquis la chasteté à la façon d'Origène, parvient à se faire admettre, en même temps que ParsifaI, dans les rangs des chevaliers du Saint-Graal. — Aussitôt, et par le moyen des sciences occultes, Klingsor fait sortir de terre un château de malédiction rempli de fillesfleurs où viennent se perdre les chevahers. Amfortas, lui-même, le roi des gardiens du Saint-Graal, est séduit par Kundry, femme étrange et dangereuse, maîtresse irrésistible des hommes. Klingsor s'empare alors de la lance du roi et l'en frappe. Le Vase sacré va tomber au pouvoir des païens. ParsifaI, qui a résisté aux charmes

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des fiUes-0eurs, est séduit à son tour par Kundry. Mais le jeune chevalier ayant eu soudainement conscience de son mal , résiste à l'enchanteresse, s'agenouille et prie. Kundry, dépossédée de sa puissance de séduction par la prière de Parsifal, appelle Klingsor à son secours. Le magicien est vaincu dans le combat, et la lance du Saint-Graal, reconquise. — Parsifal jeûne et se mortifie. Kundry, délivrée de la luxure par la mort du magicien qui l'obligeait à se prostituer aux chevaliers et à les perdre, sert les pauvres. Cependant, le Saint-Graal est abandonné, car Parsifal qui n'est point encore assez pur, a oublié le chemin du Montsalvat, bien qu'il soit en possession de la lance. Un jour enfin, guidé par un anachorète qui l'a reconnu, il retrouve la Sainte-Montagne, guérit, par le toucher de

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l'arme reconquise, les chevaliers malades de luxure, et devient roi. Il célèbre, lui aussi, le mystère du sang de Jésus-Christ dans la coupe sacrée. Au moment où le Graal se colore de ce sang divin, Kundry, sainte et purifiée, vient mourir, sous la forme d'une colombe, au pied de l'autel du sacrifice : la Mort libératrice récompense son repentir. Et l'oubli divin, obtenu par la possession du SaintGraal, délivre pour toujours Parsifal de l'Amour et des douleurs d'ici-bas.

Je m'arrête, car d'aussi longues prémisses finiraient par me servir de conclusion.

Aussi bien, est-il besoin de conclure, et ces analyses successives n'ont-elles pas démonr

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tré combien le symbolisme splendide et surhumain de Wagner incarne étroitement et fidèlement l'idée pessimiste et désenchantée du philosophe, son maître?

Mais la philosophie de Schopenhauer ne ressort pas seulement de la constitution même du drame wagnérien, de son fonds objectif et moral ; le livret, auquel le musicien attachait une si grande importance qu'il récrivait lui-même, et le considérait comme la base de son œuvre, fourmille d'invocations, d'axiomes, de désirs et de cris appropriés. Il est vrai que pour ramener en un bloc ces preuves éparpillées dans les drames divers, et glaner dans l'œuvre immense un faisceau d'arguments sui érogatoires, il faudrait agrandir outre mesure les proportions de cette thèse, eC marcher vers le volume, surtout si l'on

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passait de l'oeuvre du musicien à sa vie.

Car Wagner, je l'ai déjà dit, a fait plus que composer ses drames, il les a vécus.

« Aujourd'hui est mauvais, avait écrit le maître, et chaque jour sera plus mauvais — jusqu'à ce que le pire arrive. » Le génial disciple a dû prendre pour devise cette boutade attristée, car son œuvre, nous venons de le voir, en fut, par sa marche ascendante et exaspérée, la justification littérale. Un pessimisme de plus en plus incurable s'est installé dans le drame wagnérien, jusqu'à ce qu'enfin cette mauvaise tristesse ait sombré dans le néant, son aboutissant fatal.

Le maître lavait encore dit : « De même qu'au point de vue physique, la marche n'est qu'une chute toujours empêchée, ainsi, au point de vue moral, l'activité de

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notre esprit n'est qu'un ennui toujours combattu. Il faut enfin que la mort triomphe, car nous lui appartenons par le fait même de notre naissance, et elle ne fait que jouer avec sa proie avant de la dévorer, B

Mais, après avoir imposé au poète dramatique les entrailles impitoyables du Destin, le philosophe a jeté sur son œuvre le ridicule du néant, — a Quiconque, dit Schopenhauer à la fin de son esthétique, quiconque a survécu à deux ou trois générations, se trouve dans la- même disposition d'esprit que- le spectateur assis dans une baraque de saltimbanques, à la foire, quand il voit les mêmes farces répétées deux ou trois fois sans interruption :

c'est que les choses n'étaient calculées que pour une seule représentation et

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qu'elles ne font plus aucun effet, rillusion et la nouveauté une- fois évanouies. »

Est-il possible de mieux préciser l'impression d'ennui qui se dégage de la série des dran>es de Wagner ? Quand le Weltschmer^t « la douleur du monde », semblable à un enfant malade, a poussé son cri uniformej et que la mort, accourue pour étouffer le cri, a fui en emportant le berceau, que reste-t-il sur la scène noyée d'ombre et de silence, et dans Tàme du spectateur plus encore muette et assombrie?

Enfermé dans Wahn/ried, a- la paix de l'imagination », sa silencieuse villa, errant dans les jardins anglais de la Suisse allemande où des femmes affolées de sa personne désagréable et de sa gloire l'invitaient à villégiaturer, ou couché sur le

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trône branlant de ce malheureux Louis de Bavière qui édifiait des théâtres pendant que les Hohenzollern lui volaient son royaume, partout irrité et sombre, en proie à rhypocondrie, à la volupté et à rorgueil, l'auteur de Tannhœuser et de Parsifal a donc traduit, réalisé et vécu la philosophie de Schopenhauer. I! a pris la douleur impudique qui gîtait dans le sourire méprisant du philosophe, et lui a fait dire, en un chant magnifique, son délire et sa secrète lâcheté. Mais que ce chant soit « Tallétuia sublime du nouveau siècle », qu'il soit « Taffranchissement révolutionnaire dans l'infini, » dont on nous assourdit les oreilles jusqu'à la persécution et jusqu'au viol, non ! non !

Oh ! il n'est guère probable que le chant du nouveau siècle ne soit, comme celui

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des siècles accomplis, un chant de douleur.

Mais ce n'est point cette tristesse méprisable et lâche qu'il doit magnifier. L'humanité, très simple et très souffrante, marche, conduite par la nécessité, vers l'espérance et vers le travail. Semblable à Toiseau qui chante l'aurore sur le nid où, dans la nuit, sa K chère couvée s est morte, elle ne s'attarde point sur des cadavres, même sur ceux qui pourrissent dans son cœur. La bienheureuse fatalité sauve la multitude aimée de Dieu.

La dignité morale et la foi doivent relever les autres.

La Douleur ! D'autres philosophes en ont sondé les mystères, d'autres poètes et d'autres musiciens en ont exprimé les enivrantes austérités. Et il reste heureusement encore des âmes pour laver leurs souillures dans son bain surnaturel. « Pour moi, dit

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un contemporain de Schopenhauer, illustre et oublié. Blanc de Saint- Bonnet, j'ai entendu passer le vent sur la montagne, comme s'il portait toutes les douleurs du monde. » Mais il ajoute aussitôt :

« L'homme voudrait retomber dans l'oubli éternel ; la douleur est l'instrument qui va, de nouveau, l'arracher au Néant. » Non, la Douleur n'est pas le mal, la Vie n'est pas le mal, l'Amour, même humain, n'est pas le souverain mal; au tf/;'/« Wagner et à la foule de ses adorateurs, des païens eux-mêmes ont dû l'apprendre et dû rappeler le sens de la vie, entrevu dans les ténèbres, à ces chrétiens accablés de lumières et de vérités,

La Douleur est notre unique moyen de perfection ; elle restitue, selon une parole célèbre, ses puissances radicales à l'homme.

LE PESSIMISME WAGNERIEN 5I

a; L'homme achevé par la Douleur, les cieux s'écrient ; Valde bona, tout est parfait ! La Douleur courbe Têtre, mais en réveillant son énergie de réaction, elle brise lé cœur jusqu'à ce que celui-ci tombe de luimême dans Tattendrissement que demande l'Amour . »

Mais nous voici bien loin, avec la rosée de sang que la véritable douleur fait pleuvoir sur le drame chrétien, de la sécheresse brûlante de Wagner ? Pendant que Polyeucte marche à tous les martyres, les brutes idéales du dramaturge teuton implorent le néant repoussé par Brutus. Sur ce doux oreiller où leur égoïsme s'endort, ils ne recherchent pas seulement « la paix de l'imagination » mais l'éternel sommeil de la volonté. Les héros chrétiens, au contraire, martèlent cette volonté a jusqu'à ce qu'elle

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revienne prendre d'elle-même l'exercice de sa loi » : la vie quand même, la vie dans la souffrance et dans l'abnégation.

Par là nous arrivons — en sortant de notre thèse, il est vrai, mais par une déduction inévitable — à l'une des plus graves critiques qui puissent être adressées au drame wagnérien, c'est que ce drame, privé de morale, manquant d'acte véritable, c'est-à-dire de sacrificcj ne comportant aucune lutte entre le devoir et la passion, n'est plus qu'une monstrueuse affabulation, sans ressort, sans énergie et sans vitalité.

Un polichinelle hindou, passif et somnolent, drapé dans une armure d'acier et d'or, et dont les lèvres érigeraient en sentences éternelles la vulgaire philosophie de Bouddha, tel est le héros de Wagner.

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Il résulte donc de cette lâcheté morale une grande pauvreté dramatique, qu'une prétendue intensité de sentiments et une merveilleuse expression musicale sont impuissantes à dissimuler.Faut-il ajouter que la simplicité tant vantée du drame wagnérien est une fausse simplicité, et que Tart allemand, quelque effort que nous fassions, et à quelque extériorisation intellectuelle que nous nous livrions, ne peut être accueilli par notre âme latine, claire, forte et supeibement mystique, quand l'amour de Dieu a réussi à s'en emparer.

Oui, nous le savons, l'art n'a pas de patrie ; mais s'il devait en avoir une, elle serait cette patrie, là où habitent notre âme et notre idéal. Or, la pensée wagnérienne, allemande et protestante, nous est odieuse.

Nous flairons son néant sous ses appa-

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rences immortelles,, et nous ne subirons jamais la captivité intellectuelle oùelletente, grâce à des complicités imbéciles, de nous emmener. L'âme latine qui a conçu tant de chefs-d'œuvre, pleins de lumière, d'espoir et de joie, qui a entonné, avec Palestrina et Michel- Ange, les plus beaux Hosannas de la terre en l'honneur de Jésus-Christ et de ■ ridéal, n'ira point, affublée des oripeaux d'une nymphe pleureuse, psalmodier le Nirpana sur les bords du Rhin.

M'étant interdit de toucher à la partition, j'aurais voulu, après avoir fait le procès de l'inspiration, poursuivre la critique du drame. Mais entamer une critique littéraire, découvrir les faiblesses, les fragilités, et, bien souvent, les contradic-

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lions du tissu dramatique me ferait dévier inutilement de la simplicité d'une thèse dont je n'apporte, du reste, ici, que les éléments qu'un autre, avec plus de liberté, plus de souplesse et plus de richesses intellectuelles, développera un jour en pages magnifiques pour la gloire de l'art catholique et de Tart latin, et qu'en attendant je résume ainsi : l'inspiration wagnérienne, loin d'être religieuse comme on l'a prétendu, est, au contraire, d'une profonde immoralité intellectuelle; l'œuvre du musicien allemand emprunte son charme secret et sa voluptueuse magie à la douceur du pessimisme et de la mort ; il condamne la douleur humaine et l'énergie, et viole les lois de la psychologie en même temps qu'elle méconnaît les droits et les devoirs de l'âme.

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On pourrait objecter, il est vrai, que toutes ces erreurs et toutes ces faiblesses sont rachetées par la plus merveilleuse musique que l'oreille de Thomme ait entendue. Bien que la réponse qu'il convienne de faire à cette prétention n'ait rien de commun avec la thèse soutenue jusqu'ici, je ne puis m'empêcher d'ouvrir, avant ma conclusion définitive, une très courte parenthèse dans la marche de ce syllogisme rigoureux.

On sait que Wagner hésita longtemps entre la poésie dramatique pure et la pure et libre inspiration musicale. Shakespeare et Beethoven se disputaient un génieà l'iniaginatidn trop ardente pour se confiner dans ridée, à la pensée trop profonde pour se contenter de l'harmonie. Et ce fut, dit-on, afin de satisfaire et de réconcilier dans

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un art nouveau ces tendances impérieuses et contraires, qu'il conçut et créa le drame musical proprement dit. Son livret eut donc toujours à ses yeux^ comme je l'ai soutenu plus haut, une importance capitale.

Il l'écrivait lui-même, et il eût écrasé dans leurs germes et sacrifié les plus grandes et les plus belles de ses œuvres, plutôt que d'en confier l'exécutï-^n littéraire à un collaborateur.

Critiquer le drame, ses tendances, son inspiration et sa portée, comme nous l'avons fait, c'est donc, malgré tout ce qu'on peut prétendre, attaquer l'œuvre dans sa base, et non point traiter une question de détail étrangère à son essentielle réalité. Aussi, pour soustraire le dieu à cette injurieuse discussion, les plus compétents et les plus convaincus parmi les wagnériens, oubliant

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^8 LE PESSIMISME WAtiNÉRIElN

les sarcasmes qu'ils décochaient naguère aux mélodistes, créateurs d'imprécises formes musicales, ont-ils voulu briser une compromettante mais indissoluble soUdaritéj en essayant de sauver TArt, le grand art, du ridicule, de l'impuissance ou de l'immoralité de ses éléments littéraires. Ils ont donc pris l'immarcescible /orme musicale, et ont tâché de la dégager et de l'isoler du fond dramatique, abandonné aux sourires ou aux indignations d'une élite avec laquelle ils avaient à compter. Malheureusement, une abstraction possible chez Verdi ne l'est pas chez Wagner. La dualité de la poésie et de la musique n'est pas seulement ici, selon l'expression d'un wagnérien bien connu, a harmonieusement absorbée dans l'unité du drame », elle l'est, pour ainsi dire, « infrangiblement ».

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Ce recours des wagnériens intelligents contre Tunité tyrannique de l'œuvre, contre l'idole que le maître sculpta avec tant de passion, et qu'ils voudraient évider maintenant, pour n'en adorer que les formes musicales, n'est il pas la preuve que la confusion esthétique de Wagner, aux limites où il Ta poussée et où la poussent ses disciples, est fausse, et ne peut être supportée ni par la nature, ni par la logique, ni par l'artV Mais, si la confusion est funeste, le divorce est impossible, et la faiblesse, irrémédiable.

Peintre de l'idée, musicien de l'intention,poète du symbole, nul ne retrouvera plus la personnalité de son art propre dans le panthéisme esthétique où chacun Ta jetée, et Wagner, le plus illustre d'entre eux, moins, encore que la foule des obscurs et des

6o LE PESSIMISME WAGNERIËN

inconnus. La confusion intellectuelle a fuit que chaque chose d'art ou de pensée a dévié de sa voie. La philosophie a cherché l'harmonie et le mystère, la musique a chanté des arguments, la peinture a retracé des psychologies et colorié des éiatsdame. Est-il étonnant que l'harmonie ne soit plus dans la musique, la pensée dans la philosophie, et les rayons de soleil dans la peinture; qu'il n'y ait bientôt plus ni harmonie, ni couleurs, ni pensée, sinon dans la nature et dans la foi, dont les temples sont de plus en plus déserts. Est-il enfin étonnant que l'œuvre de Wagner — le grand Œuvre — soit, par sa confusion et sa corruption intime, indissolublement composé de deux faiblesses, faiblesse intellectuelle et exaspération esthétique, étayant et magnifiant, à elles deux, la faiblesse absolue : le néant ?

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LE PESSIMISME WAGNÉRIEN 6l

Un dernier mot, et je retourne à mes conclusions interrompues. Si la musique de Wagner ne peut, par elle-même et sans le secours du texte littéraire, se tenir debout, c'est que la musique, étant en soi d'une insignifiance absolue, ne vit que par cette insignifiance mystérieuse, et qu'elle meurt, comme certaines âmes et certaines fleurs, si l'on veut violer son mystère et lui faire expliquer son secret. « La musique, écrit un critique (i) abhorré des wagnériens, n'exprime que les situations générales et indéterminées de l'âme humaine, provenant des diverses modifications de la sensibilité nerveuse et qui forment la base dynamique de tous les sentiments. Autant vaudrait essayer de puiser de l'eau avec un crible que de faire com-

(■] Charles Beauquier.

prendre aux auditeurs d'un opéra une seule des idées de vertu, d'honneur, d'ambition, de fourberie, de dévouement, etc., qui forment le fond de la littérature dramatique. »

Aussi, vouloir, comme Wagner, préciser rharmoniCj a faire de la musique de situation et hurler avec les loups », ce n'est pas seulement dénaturer l'art, c'est lui enlever son charme, sa puissance et sa divinité, c'est briser le violon divin, pour ne découvrir en ses flancs qu'une âme de bois.

Il est vrai que, chez Wagner, le décor remplace bien souvent le mystère, et les merveilles de la mise en scène, celles de la partition. Qu'on essaye donc de jouer l'Œuvre sans machinistes ni costumiers ?

Est-ce à dire que le génie du grand musicien soit contestable, que son chaos ne

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renferme pas des éclairs, que ses fausses douleurs ne fassent point tressaillir les entrailles, et que ses orages et ses tempêtes ne soulèvent pas le monde? Non. J'ai parlé avec sincérité de la « majestueuse harmonie wagnérienne », et puisque cette parenthèse s'affirme et se complète, je veux, avant de la fermer, bien me convaincre que les dons sublimes du demi-dieu étranger à notre âme, à notre idéal, et, pour ainsi dire, à nos cieux, mettent eux-mêmes en relief, et mieux que toutes les critiques et toutes les négations, l'impuissance et le néant- de son œuvre, de son grand œuvre absurde et immoral.

Nous n'avions donc que trop raison de rechercher, dans cet art prétendu immor-

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tel, rindélébile tare qui nous fait douter de lui. Si le musicien allemand n'eût point subi le contact impur du philosophe, il eût peutêtre édifié une œuvre comparable à la cathédrale gothique qui n'a point fait rêver Michel-Ange. Mais la souillure a baigné son aile. Et, entre toutes les souillures, crains la première souillure, pourraifron dire à l'artiste comme à l'homme vierge.

« Kntre tous les baisers, écrit un admirateur de Wagner dont il me déplaît de citer ici le nom, crains le premier baiser, car voici ce qui est arrivé mille ans après sa mort au roi Psamétik ;

«... Des violateurs de sépultures le tirèrent, momie, hors de sa gaine rompue, dans le sable, sous la lune; et, à cause des puissants aromates, le corps ne s'était point dissous; partout intact, hors en un

point du cou, qui était une plaie grouillante de vers, et d'où sortait une petite flamme de pourriture. Les sacrilèges crurent qu'il avait été mal embaumé , qu'on avait négligé de momifier cette partie du cadavre. Maïs non, c'était que là, dans le cou, le roi Psamétik, vivant, jeune, encore ignorant des caresses de la femme, avait été mordu par une courtisane appelée Rhodope, qui était venue de Grèce .. »

Si l'idole des esthètes modernes porte un jour, elle aussi, un trait de pourriture au flanc, le devin qu'on appellera pour expliquer le phénomène, pourra, en l'absence du critique mort et inconnu, rappeler la leçon du philosophe.

Nichts : Rien, concluait quelquefois Schopenhauer, à la fin des cours qu'il professait à l'Université de Berlin. Après

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66 LE PESSIMISME WACNÉBIEN

avoir disséqué Tœuvre de Wagner, cherché la beauté morale, c'est-à-dire ce qui ne meurt pas^ dans les formes et les apparences gigantesques de sa musique, nous conclurons à notre tour : Nichts ; Rien. Tous les amours ont toujours été vaincus, et la Mort, voluptueuse et lâche, a toujours délivré de toutes leurs souffrances réelles tous les héros fabuleux.

La preuve est donc faite. Aussi m'estil permis enfin de déclarer, qu'il ne s'agit pas dans ces quelques pages d'une thèse ergoteuse à soutenir, mais d'un idéal contraire, hostile et sublime, à affirmer, d'un drapeau isolé à planter devant une invasion, d'une idée obstinée et silen*

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LE PESSIHISME WAGNÉRIE» 67

cieuse à garder debout dans un écroulement prolongé d'acclamations et de bravos.

Bravos vulgaires, idée sacrée. L'orgue de nos cathédrales a jeté, haletantes et éperdues, dans des naufrages célestes, des âmes que les violons et les altos de Bayreuth n'ont pas effleurées. Mais il ne s'agit ici que d'art profane, et nous continuerons à nous réjouir de la tendre et jolie musique des vieux maîtres, en attendant que naisse au soleil latin celui qui réalisera notre rêve. Il viendra; la tendresse et la force, la grâce et la grandeur croiseront leurs mains divines dans l'unité de son œuvre, et il fera passer à travers la loque humaine ce frisson inconnu de jeunesse, de puissance et de pureté, que ne peut point nous donner la musique de Wagner.

On a, avec quelque raison, reproché a

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Tart latin sa légèreté et sa facilité. Pendant que Beethoven, le a sourd qui écoutait son âme », remuait des mondes intérieurs, et les précipitait à l'assaut d'un idéal exaspéré, les musiciens italiens vocalisaient sous leur ciel joyeux, dans l'insouciance de ces douloureuses questions morales qui flagellent le cœur, et lui font jeter vers la mort ou vers Dieu son sublime cri de détresse. Les beautés sensibles, les formes extérieures, les splendeurs concrètes ne peuvent pas alimenter indéfiniment le génie esthétique d'une race. Aussi, la nature, rivale dangereuse de l'âme, a t-elle précipité la décadence latine en étouffant la foi austère sous son matérialisme spirituel. Er, si nous en croyions tous ceux qui ont abdiqué le génie de notre race, il serait trop tard aujourd'hui, aussi bien pour re-

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LE PESSIMISME WAGNÉRIEPJ 69

monter le courant que pour purifier le ruisseau.

D'ailleurs, l'art national allemand -^ et c'est du moins jusque chez nous qu'on le prophétise — doit régénérer le monde et le soumettre à son idéal. Et il n'est plus temps pour l'art latin de songer à s'attribuer une aussi glorieuse mission? « Faire prévaloir, écrivait jadis Wagner, dans Kunst und ^olitik : A ri et Politique, faire prévaloir une culture littéraire hors d'atteinte de la civilisation française, telle est la mission de l'Allemagne .» Depuis vingt ans, nos snobs, troupeau de singes, applaudissent à ce programme; ils font mieux ; ils l'exécutent.

Que l'esprit allemand, humilié d'avoir subi au dix-huitième siècle la domination de l'esprit français, la fascination de la lit-

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70 LE PESSIMISME WAGNÉBIEN

térature grecque et latine, ait secoué, depuis longtemps un joug incompatible avec ses tendances et sa nature, nous le comprenons.

Mais nous ne comprenons pas que ce soit pour nous une raison de nous assimiler, à notre tour, par l'incroyable attrait de la servilité, des conceptions contraires, elles aussi, à notre tempérament et à notre destinée intellectuelle, à moins que la plus forte volonté soit la maîtresse du monde et que tout, jusqu'au génie, se fasse son esclave.

Car, remarquable contradiction, l'art allemand qui, sous les ordres souverains de la philosophie allemande, anathématise la volonté et la vie, fait, de cette volonté, à l'exclusion de l'inspiration directe et de la nature, sa génératrice et son soutien. L'art allemand ou du moins l'art vpagnérien est.

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LE PESSIMISME WACNÉRIEN 7I

en effet, conscient et voulu. C'est de la volonté el de la force qu'il exige l'expression systématique et totale des idées et des sentiments qu'il idéalise et dont il vit. Violenter l'âme n'est point, il est vrai, l'attendrir. Mais Wagner a de plus ambitieux desseins. Son œuvre, nous l'avons déjà dit, et il le déclare lui-même modestement, a pour but de régénérer le monde. La morale chrétienne est impuissante à civiliser une aussi grande nation que l'Allemagne; il faut, pour radoucir les mœurs de cette race choisie, un orchestre national et la marche de Tannhœuser! Absurde et immoral dans l'essence de son œuvre^ le musicien l'est donc encore plus, s'il se peut, par la fin qu'il se propose.

Ah ! certes non, l'art allemand n'est ni facile, ni léger ! Mais entre cet art, sa

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LE PESSIMISME WAGNEI

nature et ses prétentions, et la joyeuse puérilité d'une certaine musique italienne, il y a place pour une esthétique aussi éloignée de l'une que de l'autre de ces deux impuissances et de ces deux exagérations.

Le musicien qui viendra, — hypothèse abritant une possibilité désirable, — fera, s'il le veut, servir à la glorification et à l'exaltation d'un plus héroïque idéal la science polyphonique qui n'appartient pas à Wagner, et qu'à défaut d'autres, notre Berlioz, avant lui, a trouvée. A la rédemption de la vie par cette mort « qui a des douceurs de nourrice s, il opposera le renoncement chrétien et sa durable immolation. En plein soleil de vérité, il marchera sur les fantômes allemands qui promènent l'ombre lourde de la mort sur notre héroïque et spirituelle terre gauloise.

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Et il ne croira point, après FaccompHssementde cette belle et parfaite besogne d'art, avoir remplacé la morale, et rendu inutile le rôle delà vérité.

La correspondance exacte et nécessaire que l'on rencontre toujours, au dire d'un philosophe bien français, celui-là, Tainc, entre une œuvre et son milieu, fera peutêtre défaut, pour un temps, à cette régénération latine. Mais si la froide et cruelle Renaissance n'a vu éclore que des Benvenuto Cellini, les pestes de Florence peuvent ne pas germer uniquement des Boccace. Une fleur d'art, superbe et parfumée, est bien souvent éclose sur le pire fumier social ; et nous ne sommes pas à ce point esclaves d'un certain déterminisme esthétique, pour croire enfermées dans les seuls brouillards allemands les

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74 t-E PESSIMISME WAGNÉRIEN

nostalgies de lame et ses tendresses étranges, et croire nées sous le seul soleil latin l'ardeur de la nature, la raison brillante, la joie de vivre et TiniOuciance de l'infini.

Admettons, au surplus, que les jeux olympiques seuls aient créé l'admirable statuaire grecque, et que la noble et magnifique peinture des Raphaël et des Titien, qui contraste si étrangement avec nos violences et nos inquiétudes, n'eût pu se fixer que dans le cadre classique de l'Italie pontificale. Est-ce que l'âme latine n'a point recueilli sa part des préoccupations nouvelles que chaque siècle apporte à l'humanité ? Les brillantes et cruelles fleurs de sa civilisation n'onl-elles pas fait place, plus encore qu'ailleurs, peut-être, à ces fruits évangéliques dont la paix du

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monde, espérons-le, se nourrira un jour :

la pitié profonde, la douloureuse sympathie qui solidarisent et rapprochent entre eux bien plus intimement que jadis,— et malgré quelques pages d'histoire, ça et là ensanglantées encore — , les misérables êtres humains ?

L'âme latine, quoi qu'en ait pu dire Wagner, et quoi qu'en puissent penser les latins asservis à la domination germaine, peut donc être préparée à quelque beau rôle, être prête pour le grand art, la tendresse et l'idéal. Que si, comme quelquesuns le souhaitent, et avec quelque raison sans doute, Tart doit se départir des prétentions apostoliques que lui assigne Wagner, et se faire seulement l'auxiliaire du bien et de la vérité, il reste encore au génie latin la nature enchanteresse et la tradition

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catholique, si favorable à la beauté, que rAllemagne ne possède pas.

Sous le ciel bleu du Midi et dans, les fleurs éclatantes du sol latin, le culte de la mort et le souci de l'immortalité ont laissé une ineffaçable empreinte. Le rire et la joie n'ont point seuls créé Tart latin, et ne Tont point seuls embelli et gardé des barbares. Rien ne nous en enseigne mieux la consolante leçon que ces silencieuses capitales de la mort qui fleurissent à côté dds cités les plus bruyantes ; champs sacrés, hérissés de marbres dont les ailes frémissent et s'entrouvrent, dans l'attente des siècles, vers le bonheur étemel. L'ordre et l'espérance régnent sur ce peuple de douleurs. La désolation humaine corrige les voluptés de la nature; son silence couvre les éclats de joie de la vie. Et les

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deux cités voisinent sous le même ciel bleu. Le campo santo de Pise pleure et rachète les plaisirs de Capoue.

Oui, le génie latin, unissant de nouveau, dans une fraternelle synthèse, la traditionnelle beauté plastique au sens consolant etprofond de la mort chrétienne, reprendra un jour le sceptre de l'art, tombé au pouvoir d'un magicien volontairement inspiré et forcément chaste. Il le gardera dans l'inspiration de la grâce et dans le mérite de la vertu. Sans être sourd à la vie extérieure et à ses chansons, il se penchera vers les bruissements profonds de la plus belle âme qui ait été abritée dans le temple vivant d'une race tout entière. Mêlant son espérance et sa foi aux parfums des fleurs et aux enchantements de l'azur, le musicien nouveau retournera à la con-

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quête de cette Jérusalem dont le génie trop matérialiste de Verdi n'a pu s'emparer. La puissance de Dieu ne sera point vaine, et le croisé de Tart sublime aidera, lui aussi, à la délivrance du tombeau de Jésus-Christ.

La Vie et l'Amour seront plus forts que la Mort.

Mais qu'il ne se fasse pas trop attendre, l'esprit généreux, penseur, poète dramatique et musicien, qui relèvera notre gloire. II est d'autant plus urgent qu'il se montre, qu'on ne l'appelle déjà même plus.

C'est par l'opérette et le chiffon que nous nous contentons de régner aujourd'hui sur nos maîtres intellectuels. Du pays de Darwin et de Spencer, nous est venue la science moderne ; de celui de Goethe, nous arrivent l'art et la pensée. A ces importations humiliantes et redoutables, nous

avons répondu et nous répondons encore par la chanson de ruisseau. Et notre gloire est de faire sourire et rougir tour à tour ceux qui nous ont asservis. Les faisons-nous même rougir, sinon de plaisir, et sourire, sinon de pitié ? Entre les légèretés d'Offenbach qui peuvent, à la rigueur, dérider un moraliste, et les impudeurs boueuses qui soulèvent Testomac d'un débauché, il y a tout un monde — et nous l'avons franchi. La morale et la chimie nous l'apprennent, il n'est pas de pire corruption que celle de l'incorruptible. Les odeurs les plus repoussantes nous viennent, un jour après leur suprême maturité, des fruits les plus savoureux. 11 ne manquait à notre décadence que quelque philosophe-proxénète, Diogène de faubourg ou Lucrèce de mauvais lieu, pour applaudir

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8o LE PESSIMISME WAONÉRIEN

à ce fouet d'impureté qui, dans des veines taries, ne galvanisera pas même pour un jour rinstinct générateur du monde.

Quand la pensée a dégradé l'art, il se" trouve encore une pensée pour la consécration intellectuelle de cette dégradation.

Consolons-nous cependant : au-dessous de de ce pire, dans les bas-fonds insondables où les lividités et les moisissures végètent encore quelques heures sur le front de rhumanité et de la vie, dans le cycle achevé des pires et irrémédiables corruptions, il reste la philosophie allemande, il reste Schopenhauer. Et dans le galop furieux du monde vers la mort, nous sommes encore protégés et couverts par ces porte-drapeaux du néant.

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Et maintenant, enfin, s'il m'était permis de quitter un ton que le début de ce travail ne laissait pas prévoir, et que je m'en voudrais de garder jusqu'au bout, — afin

de conclure avec psychologie, et, en

même temps, avec légèreté, j'ajouterais ceci :

L'art, après tout, n'est pas la morale et ne mérite point tant de solennité. Ce n'est point dans la religion de la beauté que rhomme fera son salut. L'âme moderne meurtj non seulement de ne pas croire et de ne pas prier, mais de ne pas rire. Il est vrai que le rire ne s'épanouit bien que dans la simplicité, et que, seules, la simplicité et la sincérité nous accordent ce

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83 LZ PESSIMISME WAQNÉRIBN

don précieux de l'esprit. Soyons donc simples — et soyons sincères dans nos admirations comme dans notre idéal. Après ma sincérité, je violerai celle d'autrui et j'ajouterai encore :

L'enthousiasme de Pécuchet pour la musique de Wagner est bien ïnoffensif :

il ne la comprend pas. Au reste, combien le pauvre homme n'est-il pas excusable!

Il n'avoue guère ses préférences, en effet, mais il s'efforce de trouver beau ce que Bouvard, qui n'y comprend pas davantage, affecte. dadorer. Or, Bouvard^ qui aime le Barbier de Séville, serait désolé d'afficher les goûts qu'il devine chez son ami.

Comment, d'ailleurs, s'étonner de ces délires voulus, de ces folies simulées, lorsque des critiques de premier ordre, four-

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voyés par mégarde dans l'appréciation d'œuvres auxquelles ils sont aussi étrangers par leurs études habituelles que par la nature de leur esprit, s'oublient jusqu'à considérer comme autant de victoires remportées sur le matérialisme, les acclamations qui saluent Tidéalisme obscur, dangereux et fou de l'art allemand, et lorsqu'ils voient dans ces manifestations de snobisme une éclatante revanche de Tidéal et de la foi? Mais au prix que nous venons de voir, le paganisme loyal et joyeux de la décadence latine ne vaut-il pas encore, à tout prendre, mille fois mieux ?

Oserai-je dire, pour terminer, que notre âme légère a ses modes, elle aussi, tout comme nos moustaches, nos cheveux et nos cols de chemise. Quand on s'étrangle pour l'amour de Tune, pourquoi, pendant

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toute une soirée, ne torturcrait-on pas ses nerfs, en feignant l'extase, pour l'amour de l'autre? Les petites mains blanches frottées de verveine et qui applaudissent, après avoir palpé des babas, Iseult ou Brunehilde, sont plus jolies, heureusement, que spirituelles.

Mais qu'importe, malgré nos ridicules et notre impayable jobardisme, ne sommesnous pas toujours le peuple le plus spirituel de la terre ?

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- Lyon, imp. Beyssac, 71, r

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