‹ Le petit homme de DieuChapitre 2 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

SOCIÉTÉ d'éditions LITTERAIRES ET ARTISTIQUES

Librairie Paul OHendorff

5o, CHAUSSÉE d'antin, 5o

^ '9°^ ( BiBUOTHECA

Tous droits reserves. \ •^•v.A^

LE

— Voyez donc cela, s'il vous plaît, Cordula, disait-il en entrant, après avoir secoué ses semelles sur le paillasson.

Il déposait son chapeau à terre et dénouait une serviette de grosse toile bise. Cordula Ryckboer apercevait alors, proprement roulée, une tunique violette qu'elle ne dépliait pas tout de suite, les mains ouvertes et vaguement planantes, comme par dessus un objet sacré.

— Oh I fit-elle, on dirait la robe de Notre Seigneur!

Ivo Mabbe sourit en la regardant : il remuait

sa tête à longs cheveux avec une piété onctueuse et grave. Ses yeux, sous les hauts sourcils arqués, étaient emplis de rêve, de modestie et d'assurance. '

— C'est bien là, en effet, la robe de Notre Sel-' gneur, dit-il. A la dernière Procession il n'y avait pas un accroc. Et à présent, voyez : c'est une éraflure à y mettre le doigt.

Cette fois, s'élant baissée, car elle était plus grande que lui, elle avait pris l'étoffe et la déployait en sorte que c'était là, sous le plafond bas, comme le vêtement d'un homme de la taille d'Ivo.

Il avança le doigt et lui montra, plus bas que la ceinture, dans le dos, la trame déchirée. Aussitôt elle fit un pas vers l'une des deux fenêtres de la pièce. C'était la tombée de l'après-midi : il pleuvait depuis la veille, une pluie grésillante d'automne, une vraie petite pluie de pauvres gens, avant les grandes ondées venteuses de novembre. Un jour crépusculaire, noyé, livide, filtrait par les étroites vitres vertes embuées. Et lui, l'ayant suivie là, sou tenait avec sa main droite les bords de la tunique

— Sûrement, dit-elle, c'est un clou qui a fai

cela.

Un silence tomba : il ne passait personne dehors

dans cette rue où les portes ne battaient qu'à l'heure des offices.

Ivo peut-être songea aux clous de la Passion : il dit étrangement que notre pauvre Seigneur les connaîtrait jusqu'au bout. Ses yeux, clairs, très doux, regardaient de côté, humides comme pour une peine personnelle. Elle vit, dans leur orient mouillé, se réfléchir, avec sa vitrine basse en auvent, la vieille boutique d'en face où, depuis quinze ans, toujours le même tas de sabots s'empilait.

Cordula poussa un soupir : il sembla qu'elle aussi avait une part dans la minute triste. Sur la cheminée, un petit bateau, une barque comme en ont les pécheurs de la côte, avec ses voiles rondes voguait entre deux grands coquillages lie de vin, qu'on appelle kinkoornen dans les villages de la mer : il y avait aussi, à chaque bout de la cheminée, un chat et un chien de faïence. Et puis une toux parut s'ébrouer de la gaine de l'horloge, dans l'angle; le cadran de cuivre et d'étain avait l'air d'une lune dans un bonnet ruche de vieille femme.

Encore un peu plus le jour baissait : la couleur violette de la robe de Notre Seigneur, seule demeurait visible, comme une sainte présence.

— Voilà, Cordula, dit-il enfln, le premier vi-

caire était dans la sacristie. Il m'a vu passer, il m'a appelé. La grande armoire était ouverte : avec Hanse la chaisière, il jetait là dedans des boules de camphre. La tunique était sur une chaise. Tout de suite le premier vicaire m'a dit : « Ivo Mabbe, il est arrivé un petit malheur à la robe de Notre Seigneur. » Et il mettait son pouce dans le trou. Je crois bien, Gordula, qu'il me regardait comme si l'accident était arrivé par ma faute. Au bout d'un petit temps, j'ai dit que je connaissais quelqu'un qui viendrait aisément à bout de raccommoder l'accroc. « Ah I très bien, qu'il m'a dit, ce sera toujours cela d'économisé. » Et il m'a regardé encore, disant que c'était sans doute ma sœur Barbara. J'ai détourné la tête sans répondre.

Ivo, avec ses dents jaunes dans sa barbe finement ondulée, souriait. 11 attendit une seconde, et puis :

— J'ai peasé que Maria Magdalena pouvait bien faire cela pour Christus.

Sur la belle bouche de Gordula, gonflée comme un coeur de rose bleue, aussi passa le frisson lent d'un sourire. Elle roulaverslui, dans lachair grasse de son visage de blonde^ ses chaudes et naïves

prunelles couleur d'abeille. Et, si gentiment, comme une vraie amante, elle disait :

— Est-ce que cela, comme tout le reste, je ne le ferais pas pour vous?

Le front lisse d'Ivo se releva. Il eut la fierté d'être aimé de la fille riche que recherchaient les hommes et qui avait des bijoux. 11 ne souriait plus, il regardait au loin, dans la pluie de la rue, avec un orgueil grave et pensif. Et de nouveau sonnait à la pendule le petit coup de la demie.

— Voilà, dit-il en hochant la tête, je suis Ivo, le marchand de cordes de la petite boutique, je n'ai que ma maison et un peu de terre là-bas, du côté de la mer.

Après tout, tant d'autres auraient été fiers de l'amitié d'une belle fille comme cette Cordula, la propre fille de ces grands fermiers des dunes, les Ryckboer, qui un jour étaient venus vivre à la ville.

— Petit homme de Dieu, fit-elle avec ingénuité, vous savez bien que c'est pour quand vous voudrez.

Et c'était comme elle disait : elle était prête à l'épouser; cela dépendait d'Ivo; mais il ne se montrait pas pressé. La terre tourne : c'est l'été, et puis Tient l'hiver, et puis encore une fois le printemps : on sait bien que ce qui doit arriver

arrivera. Ainsi, de cette chose à laquelle souvent tous deux pensaient, il en était comme de toutes les autres choses de la vie en Flandre.

— Tous les jardins ne sont pas le même jour en fleurs, dit-il en levant la main.

Il aimait parler en paraboles, comme le vrai Christ dans les saints Evangiles. Dans le soir frais de la chambre, il apparut tout à coup àCordulaplus grand qu'il n'était, avec l'ivoire clair de son front entre ses bandeaux aplatis de pommade. Elle lui eût donné volontiers sur l'heure ses champs, ses maisons, tous ses biens. Sa gorge lourde sous son corsage battait. Et elle l'admirait sans rien dire, à l'égal d'une belle image peinte. Aux lueurs , pâles de la fenêtre, la robe de Christus avait une vie spirituelle comme une figure liturgique de vitrail, comme une grosse améthyste au doigt d'un évèque. Déjà il ne pensait plus à ce qu'elle lui avait dit: il était redevenu Christus.

— Il y a encore cela, fît-il : un rempli au bas de la robe ne ferait pas mal ; elle est un peu longue pour moi. Quand Notre Seigneur était sur l'âne, on lui voyait ses pieds nus.

Il le disait comme s'il le tenait de quelqu'un qui avait connii Christ.

C'était la troisième année qu'il portait la tunique : l'autre Christ avant lui l'avait portée pendant six ans sans une tache ni une éraflure. Ivo.. au fond, souffrait de l'accident comme d'un mal qui l'atteignait dans sa dignité.

— D'ailleurs, il vaut mieux que vous voyiez vous-même, Cordula.

La 'nuit maintenant tombait à petites plumes noires : il prit la robe et, les bras levés, la déplia, la tenant devant lui sous son menton, la tête un peu penchée. Toute la chambre, dans un silence anxieux, sembla regarder. La bonne Cordula alors allait prendre sa pelote;, puis, s'étant baissée, un genou en terre, elle faisait à la hauteur des chevilles un ourlet qu'elle fixait au moyen de trois épingles. Qui aurait pensé que l'ancien sacristain, qui avait été Christ avant lui, le dépassait d'une demi-tête au moins? C'était d'ailleurs un homme de bien aussi, celui-là, quoiqu'il fût marié et risquât souvent de perdre, avec une femme acariâtre qui l'avait comblé de paternité, l'égalité d'humeur inséparable du caractère de Notre Seigneur.

Ivo, une seconde, demeurait là, avec la robe violette tombant à plis droits de son menton à ses pieds. Christ n'eût pas fait autrement de son temps,

s'il était allé chez]le tailleur essayer sa belle robe neuve. Et puis Cordula posa les mains sur ses genoux et d'un effort léger, fut debout. Ensuite elle prit des mains d'Ivo la tunique et, avec soin, la remit dans ses plis. Maintenant, à la vitrine en auvent de la boutique d'en face, un quinquet, avec son petit feu radiant dans la brouée, avait l'air d'un cœur rouge percé d'épingles. L'horloge sonna six fois.

Ivo comptait les coups en lui-même ; il ramassa son chapeau, disant :

— Voilà, il est six heures. Ma sœur Barbara m'attend pour le souper.

Il ne disait pas qu'il craignait, en s'attardant, les remontrances de la vieille fille. Mais cela, Cordula le savait aussi bien que lui. Il soupira: le sensible cœur de Maria Magdalena palpita, pris de pitié pour le martyre quotidien de Chrislus. Mais, presque aussitôt, comme après tout elle était femme, elle se mit à rire à belles joues claires; l'ombre autour d'elle aussi riait.

— . Jésus Maria ! fit-elle, c'est Barbara qui m'en voudrait si elle savait que c'est chez moi que vous avez porté la robe!

Il secoua la tète mélancoliquement. Il eût bien

voulu dire, comme son divin maître, qu'entre cette femme et lui il n'y avait rien de commun. Mais depuis trois ans seulement qu'il était Christus, il n'était pas encore suffisamment habitué au langage divin. Et il se taisait, reculant lentement vers la rue. Elle cessa de le voir dans l'obscurité du couloir, mais elle entendait son souffle tranquille devant elle. Secrètement, dans le mystère du soir sourd, la porte s'ouvrit. Leurs voix basses échangèrent le bonsoir.

— Bonne et sainte nuit, Cordulal

— Bonne nuit, Ivo.

Dehors une pluie salée, fine comme le sable des dunes, toujours bruinait. C'était àFurnes, près de la mer.

Sainte-Walburge, avec ses arcs-boutants comme des ponts, avec ses amas de saints et de martyrs comme au paradis, avec son tronçon de tour comme un corps décapité et ses ogives pareilles à des mitres d'évêques, de tout son poids de siècles surplombait la petite maison au bord de son petit trottoir, dans la petite rue, où le matin et le soir, il passe des enfants qui vont à l'école et des religieuses en cape blanche qui vont aux offices.

Ivo, derrière le jour bas des fenêtres, aunait et roulait en boule Je la corde; il pesait aussi de la semence et de la graine, étant à la fois marchand

cordier et grainetier comme l'avait été son père. La boutique, avec le fils, n'avait pas grandi, une boutique accrochée comme une armoire au mur de l'église, dans le bourdonnement des orgues. Et là-dedans, un vieux petit comptoir creusé d'usure, avec les poids et la balance de cuivre, les sachets de gros papier violet enfilés à une corde, un sac de pois à droite, un sac de haricots à gauche. Dé la boutique montait une odeur de chanvre et de goudron, comme dans les ports.

C'était là que jour par jour s'était écoulée toute la vie d'Ivo.' A douze ans, étant enfant de chœur, il avait eu un grand bonheur. Le petit Jésus d'alors, le Jésus parmi les docteurs du Temple, s'étant, un matin d'hiver, noyé en patinant sur le canal, on l'avait choisi pour remplir ce pieux office. Pendant plusieurs années, en robe blanche à larges manches et les cheveux bouclés comme la toison d'un mouton, il lui fut ainsi donné decontroverser, le jour de la Procession, avec les rabbins. On pouvait dire qu'il avait commencé comme Christ lui-même : il avait été le petit Jésus enfant avant de devenir, longtemps après, le glorieux Christus faisant sur son âne son entrée à Jérusalem. Il ne demandait pas à monter plus haut : d'ailleurs Maene Daele,

le tailleur à la belle barbe, qui, juché sur le char de l'Ascension, semblait toucher du front le ciel, n'était pas prêt à lui céder la place. C'était, celuilà;, avec Ivo sur l'àne et Notre Seigneur portant sa croiX;, un des trois grands Christs qui annuellement le dernier dimanche de juillet, se manifestaient au peuple àd la ville.

Les cheveux d'Ivo maintenant lui tombaient jusqu'aux épaules, longs, soyeux et bouclés. Les autres Christs toujours avaient dû porter perruque: E=peritz, le coiffeur de la rue de la Station, refrisait les boucles d'un petit coup de fer. Ivo, dans son zèle pieux, avait voulu être le plus possible un Christ qui ne devait rien à personne. Il se bornait à rouler le bout de ses mèches dans des papillotes la veille du saint jour: ce n'est pas le bon Dieu qui lui en aurait voulu. Du reste, le bourgmestre, É les échevins, les vicaires, tout le monde était content de lui : jamais, de mémoire d'homme, on n'avait eu de meilleur Christ. Il en rejaillissait une considération sur tout le pays.

L'âme d'Ivo Mabbe elle-même avait fini par ressembler à sa belle chevelure sacrée : comme celle-ci à la longue s'était bouclée, elle avait pris le pli delà sainteté.

Quelquefois il disait à Cordula :

— Je suis resté l'enfant de chœur d'autrefois. Je suis toujours celui qui allumait les cierges pour les messes et agitait l'encensoir.

Son âme était demeurée toute parfumée de vieil encens séculaire, une âme tranquille, humble et silencieuse comme la petite boutique avec son comptoir bien écuré et ses petits sacs de semence. Une coulée de jour descendait du ciel entre les toits d'en face et, dans la pénombre du comptoir, faisait briller la balance. Chez Ivo aussi, une lumière venait de là-bas, d'un point du ciel où il fait éternellement jour et elle éclairait sa vie intérieure. Il avait cessé d'aller au cabaret et de fumer sa pipe en crachant des ronds à terre, comme même les prophètes et les apôtres le faisaient à Furnes. Ceux-là ne se gênaientpas pour jurer un petit coup à l'occasion. Quelquefois l'été, cependant, il allait les regarder jouer aux boules sous les tonnelles, le long des remparts. Il donnait son avis, au besoin, les mains derrière le dos, en homme juste qui reconnaît les mauvais coups des bons. Le plus souvent, il restait chez lui à lire saint Mathieu ou à écouter chanter le pinson dans la cage. Jamais il ne s'était fâché contre personne.

Ivo n'était pourtant qu'un simple marchand qui vendait des cordes et de la graine. Les gens de la ville avaient fini par l'appeler Christus. Et Christus était aimé de Maria Magdalena. C'était là une histoire comme toutes les autres histoires.

Ivo Mabbe aimait passer une heure chez Kas Onkelaer, celui des trois rois mages qui était Melchior. La plupart des honnêtes ^ens de la ville . avaient ainsi un emploi dans la Procession. C'était un vieux homme un peu courbé, mais qui, le jour arrivé, se redressait sous son manteau bordé de lapin blanc. Il racontait des choses de la Révolution : à Paris, le frère de son père avait vu tomber la tête du roi. Il avait une manière d'imiter avec la bouche le bruit du couteau en roulant les yeux. Kas Onkelaer autrefois avait été gendarme.

11 habitait, au fond d'un petit jardin, deux cham-

16 LE PETIT HOxMME DE DIEU

bres et un grenier sous un vieux toit de tuiles moussues, rouges comme des oranges. C'était incroyable tout ce que le roi mage avait trouvé à planter dans ses vingt pieds carrés de terre. Il y avait là un buis en astrolabe, un poirier en pyramide, une vigne en espalier, des phlox, des asters, des roses trémières et des tournesols, entre des bordures de vergiss mein nicht, de lychnis et d'œillets. Un sentier de petites coquilles allait de la rue à la maison, luisant comme un arc-en-ciel et craquant sous le pied. Trois fois l'an, Kas Onkelaer partait renouveler à la mer sa provision de coquillages. Un carré de gazon frisait contre le mur, miré dans une boule de verre sur un trépied. Deux grosses valves roses pendues à un fil de fer laissaient déborder du lierre terrestre comme une chevelure. Mon Dieu! Un ancien homme comme cet Onkelaer qui toujours parlait de la Révolution, un homme qui comme celui-là n'avait ni femme ni enfant, pouvait bien attendre son heure en regardant fleurir ses roses l'été et ses tournesols l'automne. Lorsqu'un jour, par le chemin des coquilles, la mort viendrait, elle le trouverait assis sur le petit banc vert, les genoux dans la paume de la main, comme un saint en son coin de paradis.

Or, une après-midi qu'il faisait un temps doux de soleil, après les pluies de l'autre semaine, Ivo, passant par la rue, vit Onkelaer sur son banc et poussa la porte à claire-voie. Ses larges semelles écrasaient du ciel sur les fines nacres du petit chemin. Comme il avait naturellement une épaule plus basse que l'autre, son bras, de ce côté, semblait faire une ombre plus longue.

— Le Seigueur soit avec vous, oncle ! disait-il en jouant sur les deux premières syllabes du nom de Onkelaer. D'autres enore l'appelaient ainsi.

Et tout de suite après, il avait dans son visage gothique allongé par la barbe, son sourire pâle de Christ d'église.

— Il y a si longtemps que nous nous connaissons, brave Onkelaer I N'étiez-vous pas là déjà, avec Gaspar et Balthazar, la nuit de la Nativité? Le petit enfant dormait dans la paille. A chaque baiser que vous lui mettiez sur les mains, sa petite chair fondait un peu, comme du sucre. Et il y avait à terre de l'encens et de la myrrhe dans des pots.

On n'aurait pu dire s'il parlait de lui-même ou de celui qui avait été Christ dans les temps. Le bon mage tenait entre ses genoux une corbeille

de noix. 11 en choisit une grosse, la fit craquer entre ses pouces^ et dodelinant la tête, il observait Ivo du coin de l'œil avec malice .

— Vous savez bien à qui vous le dites ! fit-il. A force de porter la peau du mouton ou du loup, on finit par être mouton ou loup soi-même,

Ivo Mabbe, avec une humilité sincère, répondit :

— Je ne suis que le pauvre petit marchand de cordes et de semences, oncle, je ne suis que le dernier des hommes.

Il demeura ensuite un peu de temps &ans ouvrir la bouche et il regardait à ses pieds, très bas. Autour de lui effluait, dans la tiédeur pâle du soleil, • l'arôme miellé des derniers hélianthes. De grosses mouches lourdes à ailes d'or, les mouches tardives de l'arrière-saison, longtemps restaient collées au cœur des asters. Et un si grand silence régnait qu'on s'entendait penser, comme au fond d'un puits.

Les pouces du mage encore une fois faisaient craquer une noix et alors on se reprenait à la vie des choses. C'était une petite récolte qui, tous les ans, lui venait d'un parent dans la dune: il avait, en les croquant, la conscience de faire son

salut aussi bien que ceux qui peinent sur les routes ou naviguent par les mers. Derrière sa grosse tête grise coiffée d'une casquette spacieuse, les feuilles de la vigne semblaient peintes avec du vin de Bourgogne et festonnaient le mur de la maison. Quelquefois il lui en tombait une dans le dos. Les vergiss mein nicht ne cessaient pas de le considérer avec leurs yeux d'azur.

— Voilà, oui, c'est une grande misère, Kas Onkelaer, fit enfin Ivo : on aura beau faire, on sera toujours, par rapport à Christ, comme la petite noix que vous épluchez là par rapport à l'univers.

Le marchand était un esprit réfléchi : ses idées une à une se levaient, comme, au printemps, germaient les petites graines qu'il vendait ; et on ne le comprenait pas toujours.

— iNIieux vaut n'y pas trop songer, dit philosophiquement l'ancien gendarme en donnant un coup léger à sa casquette. Celui-là avait vu de si près les hommes qu'il était resté désabusé sur leur effort pour s'avancer aux voies de la perfection.

Là -dessus il achevait d'éplucher sa noix, et puis, poussant vers Ivo la corbeille^, il lui faisait une petite place sur le banc vert.

— Hé! dit Ivo, ce n'est pas de refus.

Une salive goarmande mouillait les coins de sa bouche; il entra sa main dans le tas. Les noix étaient fraîches et blondes. De nouveau le jardin faisait silence, tandis que sous leurs pouces les coquilles sautaient.

Tout à coup le vieux roi Melchior se mettait à rire :

— L'autre jour, quand j'étais dans le verger de mon parent et que son garçon gaulait les noix, c'était tout à fait comme au temps où les Jacobins étaient les maîtres. Les têtes aussi tombaient comme les noix en tous sens.

Ivo ne répondit pas : peut-être il pensait à autre chose, peut-être aussi cette comparaison lui paraissait un peu ridicule, il se tenait assis, le corps penché en avant, faisant avec ses doigts attentivement le travail délicat d'enlever les petites peaux jaunes l'une après l'autre. Un exercice de piété ne l'eût pas occupé davantage : il épluchait sa noix; les zestes à mesure lui tombaient sur les genoux. Et ensuite il donnait un coup de dent, croquait la noix à petites fois. C'était curieux de voir Christus s'appliquer à ce travail comme s'il eut mis en action une parabole de l'Evangile. Il ne faisait d'autre mouvement que de remuer les doigts de la main : il n'était

pas plus immobile quand sur l'âne, avec le geste de la prédication, il passait dans les rues de Jérusalem. Et en lui-même il se disait que Onkelaer eût bien fait de lui chercher la salière. Le sel ensuite le fit penser au poivre, le poivre à la moutarde, et subitement il se remémora cette parole de Notre- Seigneur : « Je vous le dis, en vérité, si vous aviez de la foi aussi gros qu'un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : « Transporte-toi d'ici là, » et elle s'y transporterait et rien ne vous serait impossible. »

Il se leva, laissant tomber de ses genoux les petites pelures; et il apparaissait devant le vieux mage, grand de toute sa taille, avec la main haute. Sans cesser de mâcher le quartier de noix qu'il avait entre les dents, maintenant il disait :

— Voilà, vieil homme, il faut toujours espérer, et espérer c'est croire à tout ce qui se voit et ne se voit pas, comme à la présence de Dieu même et parce que Dieu est présent en toute chose. Et quand par la pensée ou cherche à se rapprocher de Dieu, il faut croire à soi-même, parce que croire à soimême, c'est encore croire à Dieu sans lequel il n'y a rien de bien sur la terre. Car sachez-le. Christ a dit...

Et il répétait tout haut la parole divine en appuyant fortement sur les mots. Le son de sa voix s'enfla quand il parla à la montagne. En même temps, il regardait Kas Onkelaer comme si celui-ci eût été la montagne.

L'ancien gendarme secoua la tète sous sacasquelte et tout en faisant éclater ses noix, il disait :

— Je crois à Christ, à la Vierge, aux saints, je crois à tout, mais cela non, je n'y crois pas. Jamais on n'a vu une montagne qui était ici se déplacer pour aller là.

Il riait d'un rire long, entre ses joues rasées, comme au temps des grosses farces et des histoires de chambrée.

Alors Ivo, haussant les épaules, lentement mur»^ mura :

— Homme de peu de foi!

Il marcha à petits pas dans l'allée des coquillages,

la tête baissée, se demandant comment il pourrait exphquer clairement à Onkelaer la parabole. Une chose le gênait lui-même, à savoir le rapport de l'énormité de la montagne avec l'exiguité de la taille de l'homme. Il eût été plus à l'aise s'il ne s'était agi que d'un caillou ou de tout autre objej infime.

— Hélas, Seigneur, soupirait-il, moi qui crois, ne voilà-t-il pas que j'en viens à raisonner moimême?

11 fut distrait par une mouche qui obstinément revenait lui piquer l'oreille : il la chassa par trois fois et à la quatrième seulement, elle s'en alla et pénétra sous la casquette du mage.

— Démon! cria le vieux en tirant sur la visière et frappant l'air autour de lui.

11 faisait doux dans ce coin de jardin, contre la vigne, comme dans un tableau ou une fable. Un potiron jaune s'apercevait de l'autre côté de la vitre, rond et brillant comme le turban du roi nègre. Par la porte ouverte de la maison, on voyait le buffet verni, avec un papegai sous globe près d'une vieille soupière en Delft.

Un petit homme à gros ventre, en ce moment, poussa la claire-voie, roulant sur ses jambes courtes. Il avait des joues souffléas comme un masque, avec un rire émerveillé et lippu où les dents ressemblaient à des pépins blancs. Iltenait une grande pipe à la main, jovial, heureux, reluisant de vie paisible.

— Celui-là aussi était là-bas 1 fît Onkelaer en clignant de l'œil vers Ivo.

Ivo savait très bien qu'il voulait parler de Bethléem. Et en effet, Badilon, l'ancien douanier pensionné, avec sa face joufflue et camuse, était le roi noir venu d'Arabie, le bon Balthazar en personne. C'était encore une gloire pour la ville que la nature semblât l'avoir expressément doué pour s'acquitter d'un tel rule.

Tout de suite, au mot de son ami;, Badilon s'était mis à rire. Badilon paraissait être mis au monde pour rire et faire rire les autres. Quand il ouvrait ses épaisses lippes bleues, les oiseaux riaient dans les arbres, les prenant pour des prunes. Or, BadiloU;, toutes les après-midi, venait chercher son ami Kas Onkelaer ; ensemble ils partaient fumer des pipes, devisant et se promenant le long du canal qui va vers Dunkerque. Ils avaient bien à deux un siècle et demi ; quand ils causaient du passé, c'était comme s'ils avaient assisté autrefois aux prodiges en Orient. Onkelaer pour la centième fois racontait que son oncle avait vu tomber la tête du roi: il semblait que Badilon ne l'eût jamais entendu. Il était simple et crédule, ingénu comme un vrai nègre; et Onkelaer était admiré de Badilon. Le soir, ils s'en allaient au cabaret des Trois Rois jouer une partie de pandour avec Hérodes ou, le prophète Jéremias.

Christus se rappela qu'il avait promis d'aller prendre une tasse de café chez Maria Magdalena et il leur disait au revoir d'un geste de la main.

C'est malin de dimanche en Flandre. Un vent clair et léger vient de par delà la mer et souffle dans les hauts peupliers de la route. Les petites maisons de pêcheurs, lavées de lait de chaux sous leurs toits rouges, ont de beaux nuages d'argent dans leurs vitres. Chacun, après la semaine de pêche, a étendu ses filets en travers du champ; leurs mailles brunes font une ombre mobile sur

le sable.

Derrière les haies, il reste des roses trémières et des hélianthes qui ont l'air de regarder si quelqu'un ne va pas venir. Et la dune, tout autour, s'irise de

frissons bleus ; il poudroie un fin grésil de cristaux dans le soleil pâle.

Ivo va par la chaussée qui mène de Furnes à la Panne. Il n'a pas de bâton dans les doigts, comme les gens de la ville; et il siffle doucement une vieille chanson. Entre les arbres de pourpre et de cuivre, droits comme des cierges aux deux côtés du chemin, il aperçoit des champs de navets verls^ des prairies à bestiaux et de longs labourés, coupés de petites lignes d'aunes et de saules. Quelquefois un petit canal luisait entre des talus droits, bien entretenus. Ou bien un chemin comme un chapelet se dévidait et rejoignait un clocher dont on voyait s'effiler la pointe. La terre gorgée d'engrais fumait rose et bleue, comme si par la porte ouverte des églises floconnait de l'encens. Et une grande paix de silence et de repos flottait. De vieux chevaux ça et là s'en venaient poser leur tète lourde par dessus la barrière. C'était un vrai temps de bon Dieu.

Et puis on entrait dans la région des fermes. Avec le grand cbien enroué dans sa niche, les porcelets roses qu'on engraisse pour Noël, le poulain rouge à petites jambes grêles comme un joujou de Saint-Nicolas et toute la nuée des poules picorant

dans les fumiers, elles ressemblaient à des arches de Noé . La vigne et le houblon guirlandaient les toits rouges. On aurait eu du plaisir à être là soi-même assis sur un seuil, très vieux, dans une cahière on bois, les mains sur les genoux. Les carrés de gros choux bleus commençaient à fleurer ferme.

Ivo s'avançait à petits pas : il n'était pas pressé d'arriver : les arbres delà route non plus. Le soleil tièdement lui chauffait les épaules. Quand le vent soufflait un peu plus fort, un petit frisson chatouilleux lui courait sur la peau. « Seigneur! Seigneur! pensait-il, que tout cela est bon ! Grâces vous soient rendues, Seigneur, pour avoir répandu sur les hommes vos bénédictions! » Il n'osait s'avouer qu'on aurait toujours assez de temps, le reste de la semaine, pour songer à la misère du pauvre monde.

Oui, voilà, tout avait un air de dimanche, le ciel, les pavés de la route, les tournesols derrière les haies, les petites maisons basses des pêcheurs avec leurs volets verts et blancs, comme des barques venues en visite au village. Des vols de pigeons tournoyaient. Le bœuf frottait son poil d'hiver au tronc du pommier. Des enfants à derrière nu jouaient avec le chat près des portes. Jésus-Glirist lui-même.

s'il était venu eu. Flandre, aurait eu bon au cœur parnai cette douceur d'un dimanche dans la dune. Ivo, en laissant pendre sur le sol son bras plus long, regardait son ombre marcher devant lui. « Mon ombre et moi sommes deux et un, songeat-il, comme moi et Notre Seigneur Christ le jour de la Procession. » S'étant dit cela, aussitôt il se signa par humilité.

L'ombre toujours le précédant, il pensa à la croix, de Notre Seigneur qui avait projeté une si grande ombre à travers le monde. Il ouvrit les bras largement; et c'était là, sur les clairs pavés bleus de la route, comme les branches mêmes de la croix entre lesquelles lui, Ivo, avec son maigre cou et sa tête à longs cheveux, eût été pendu.

Il en éprouva une grande joie et, un peu de temps, garda les bras en croix. Des pêcheurs qui, derrière les vitres, le voyaient passer, gravement disaient :

— C'est Ghristus : sûrement il a son idée. Les fenêtres basses des cabarets chgnaient de l'œil. Toujours il entrait quelqu'un qui ensuite, avec son verre de genièvre à la hauteur de son estomac, se tenait debout devant le comptoir. Un des pêcheurs qui plusieurs fois s'était jeté des rasa-

des dans le gosier, soudain se mit à rire Et étant

allé sur le seuil, il l'appelait d'une voix éraillée.

— Christus I Ghristus 1 Ne viendrez-vous pas

boire un petit verre avec moi?

Mais lui, faisait un geste avec la main et continuait sa route. Autrefois, au temps où il lançait la boule sous les tonnelles, il serait entré. Alors il lui arrivait parfois encore de boire un coup de trop : il ne faisait pas là autre chose que ne fout les autres, la voix haute, en tapant sur les tables. Cela lui était passé depuis qu'il portait la longue tunique violette de Christ.

Il remarqua qu'à mesure qu'il avançait dans le village, les cris et les rires devenaient plus forts du côté des petits cabarets. Il y en avait qui juraient comme des possédés, et Ivo chaque fois se sentait un coup dans la poitrine : il n'eut pas souffert davantage si lui-même dans le saint nom eût été blasphémé. Sa joie s'en alla. Ce n'était plus dimanche en Flandre ni dans son cœur. De loin il leur criait comme il est dit dans l'Evangile :

Vous ne blasphémerez pas le nom du Seigneur.

Aucun ne l'écoutait : quelques-uns lui jetaient son nom de Christus par dérision. Il songea à leur

misère qui n'avait pour s'étourdir que l'alcool dont ils se grisaient. 11 fît le signe de croix, disant à haute voix :

— Qui leur viendra en aide dans leur détresse si ce n'est vous, Seigneur Jésus-Christ, qui êtes mort sur la croix ?

Comme il passait à la trivière, il croisa le curé qui lui tira son chapeau : c'était un orgueil pour lui, ces hommages du clergé. Aussitôt des tas de têtes vinrent aux portes et le saluèrent avec des hochements de petits moutons mécaniques.

Il entra chez la grosse Otje Ryckboer qui tenait un magasin d'aunages près de l'auberge du Pélican. C'était une parente de Cordula : celle-ci la priait de lui faire parvenir par la diligence une pièce de baie rouge dont elle avait besoin pour un jupon,

Otje offrit de lui moudre une bonne tasse de café.

— Non, dit-il en riant, j'ai là quelqu'un qui m'attend dans la dune.

Et il pensait à son petit âne, à l'âne de Notre Seigneur qui là-bas paissait les herbes amères. Une fois tous les quinze jours, il venait de'la

ville pour le voir, et ensuite il s'en reparlait content.

Ivo quitta donc la marchande et prit un sentier à travers les sables. Bientôt les maisons de pêcheurs et les cabarets s'abaissèrent derrière les monlicules blancs. Une odeur vague de plies à la poêle un peu de temps par bouffées traînait et puis s'évanouissait. Et Ivo était là seul, maintenant, marchant devant lui à travers les petites pensées bleues des dunes, bleues comme des écailles de menues moules. La solitude était tiède, ventillée, parfumée de sel et d'iode. Et comme une fois il avait vu des images de Judée, les bosses pelées qui à l'infini se déroulaient lui rappelaient le désert où Jésus avait passé. Il faisait grand silence : on n'entendait pas même la mer, rien que la petite chanson du vent comme un vol d'abeilles. Et encore une fois Ivo était heureux.

Il regarda à ses pieds, et cueillant une pensée, il ne savait pourquoi soudain il songeait à Cordula. Il se répéta longuement: « Cordula... Cordula... » sans dire autre chose, comme si de se répéter simplement ce nom aimé, sa vie eût été pleine. Un lapin çà et là débusquait, roux, d'entre les arbousiers. Des mouettes avaient laissé dans le sable des

empreintes de paltes comme un dessin de petites ancres. Et il y avait aussi des pas ronds, en grand nombre. Parfois Ivo se baissait, et voyant un crottin, pensait que le petit âne peut-être avait passé là. Il riait doucement dans sa barbe ondulée.

— Hé! Christophe! petit âne de Dieu!

A la pointe d'un cône, l'animal paissait, joli et fin, d'un gris de soie argentée, avec son ventre gros de serpolet entre ses quatre pattes fluettes, terminées par des sabots en as de pique. L'âne reconnut la voix et avec ses limpides yeux de jais sous ses cils pâles, il le regardait venir. Un instant Ivo, s'appuyant contre sa grosse tête lourde, lui caressait les naseaux et le creux chaud des oreilles.

Une amitié existait entre eux : c'était pour Christus comme une part de sa sainteté qui demeurait là-bas dans la dune tandis qu'il aunait de la corde derrière son comptoir. Il y avait un peu plus de trois ans que Barbara et lui étaient partis l'acheter d'un pêcheur à Lombartzyde : l'âne avait alors quatre ans. Le curé du village lui-même l'avait baptisé plaisamment du nom de Christophore, en témoignage de son office. Le nom étant un peu

long, on l'avait abrégé. Et ainsi il s'était appelé Christophe, comme un homme.

Ivo ne pouvait admettre que la bête qui portait Christ faisant son entrée à Jérusalem, fût ravalée à de vulgaires usages quotidiens. C'est pourquoi, ayant acquis le petit âne, il l'avait confié aux soins d'un pécheur, l'honnête Wishje Brad, afin que l'âne, tout l'été, pâturât librement dans la dune et, l'hiver, toujours eût du foin sec dans son écurie. L'endroit avait nom Coxide, rien que trois ou quatre maisons dans le désert des sables, bien avant le gros du village. On peut dire que dans tout le pays, il n'y avait que Ivo Mabbe pour avoir de si singulières idées ! A la longue, cependant, elles n'avaient plus étonné ; on disait simplement :

— Voilà, Christus n'est pas tout le monde.

L'âne était barré d'une croix sur l'échiné comme s'il eût porté chasuble. C'était là pour Ivo le signe de sa prédestination sacrée, bien que Christophe, comme tous les autres petits ânes, fût entêté, avec un grand rêve obscur dans les prunelles.

Ivo, l'ayant caressé, tira de sa poche des morceaux de sucre; l'âne, en battant de la queue, les croquait avec gourmandise. Et puis il approchait

ses naseaux de la poche et avec les babines tâchait • de happer le sac où était le reste du sucre. Ivo en avait apporté près d'une livre. Christophe avait un petit rire heureux à chaque morceau et Christus^ lui aussi, riait.

Quelquefois, d'une claque légère de la main, il chassait les mouches ou bien avec l'ongle il lui grattait le garrot : l'àne ne semblait pas étonné. Et doucement, autour d'eux, le vent soufflait comme une parole d'évangile. Leur ombre à leurs pieds, était immobile et fraternelle. Sur un monticule voisin, un grisou très vieux, un ancêtre de la dune remuait ses longues oreilles comme les ailes d'un moulin. Plus loin, encore une paire d'oreilles sur le ciel bleu tournait. Avec un peu d'attention, on ne cessait plus d'en apercevoir en tous sens, dépassant les crêtes blondes et se faisant signe comme des sémaphores. C'était aussi un vrai temps de bon Dieu pour les ânes de la contrée.

Le sucre; peu à peu, s'épuisa. Ivo, ayant donné à l'âne le dernier morceau, lui leva la tête avec ses deux mains et profondément il le regardait dans les yeux. Le ciel bleu s'y mirait infini, clair comme au matin du monde. Rien de mauvais jamais n'avait passé dans leurs prundles innocentes. Elles

reflétaient l'espace, les nuages, la vie éternelle. Il se baissa, s' y vit lui-même avec son visage d'homme, tout petit comme dans les miroirs à la foire ; et derrière lui, très loin, deux mouettes en plein ciel volaient. Peut-être l'àne savait à quoi pensait Ivo; Ivo ne savait pas toujours ce que lui disait l'àné. Là haut, un petit nuage, rond comme une boule de ouate, s'arrêtait pour regarder ce qu'il y avait de consolant dans cette amitié" d'une bête et d'un homme.

Ivo songea enfin à gagner la maison du pêcheur, un toit rouge derrière une clôture de saules plantés à l'ouest. Docilement l'àne le suivait. AVishje Brad, s'entendant appeler, arriva. Il portait des bélières d'or aux oreilles, les joues fraîchement rasées, un bouquet de poils au menton. Il était maigre, humble, silencieux : il tenait les mains croisées sur sa poitrine, avec un regard honnête et triste, gris comme la mer. C'était bien là un de ces hommes de Judée, timides et doux, qui suivaient Jésus partout où il prêchait. Il disait souvent :

— Moi, Wishje Brad, une si petite chose de j vie... !

Il avait dix enfants et à chaque nouveau-né, qui l'appauvrissait un peu plus, il bénissait Dieu.

Ivo l'aimait pour son âme simple et croyante. Wishje Brad, tous les ans, s'en venait à la ville le jour de la Procession. En [cagoule de pénitent, la robe de bure descendant jusqu'à ses orteils nus, il traînait, avec quelques autres, attelés comme des 1' e:ifs, le char de la Résurrection.

. Wishje, de son côté, révérait Ivo Mabbe comme I l'image même de Christ. Quand Ivo lui parlait, il I demeurait à l'écouter, la casquette dans les mains. Ivo l'aborda en souriant :

— Ami Brad, vous êtes un de ceux de qui le Seigneur a dit : « Vous êtes le sel de la terre. »

Il portait toujours sur lui l'Evangile de saint Mathieu : il n'aurait eu qu'à le tirer de sa poche pour trouver la page et le verset. Brad inclina la tête, sans comprendre ; mais du moment que le marchand de cordes le disait, c'était comme si c'était écrit dans les étoiles.

. Le petit pêcheur le fit entrer dans la maison et aussitôt Wanna, la femme, venait à eux. Ayant reconnu Christus, elle se mit à moudre du café, puis elle cassait des œufs dans la poêle. Ivo, avec un grand appétit, s'assit devant la table et mouilla ses bouchées de gorgées de café. Il y avait longtemps -^u'il n'avait aussi bien mangé. Quelquefois il disait

une saillie parole, comme un petit homme de Dieu qu'il était ; et d'autres fois, il parlait de la campagne, delà terre qui allait bientôt mourir jusqu'au printemps prochain. Ses paroles prenaient naturellement un sens religieux dans ce pauvre logis près de la mer.

Il demanda si les aînés n'étaient pas là: comme c'était dimanche, ils étaient partis pour un village au loin. Mais les cinq derniers jouaient dans la dune. Il les fit chercher; il n'ea vint que trois : après les avoir bénis, il leur donna des caramels qu'il avait achetés à la boutique, avec le sucre, Wanna Brad expliqua que peut-être les autres étaient allés à la mer avec cette petite sauvage de Ilje. Un pew honteuse, elle raconta que c'était la fille d'un frère de Brad qui habitait à la ville. Ilje, à la saison, se louait comme ànière chez les petits fermiers de la dune, et, les pieds nus, un bâton à la mam, s'en allait offrir sa bête sellée d'une bardelle aux gens de la plage. Wishje, tandis qu'elle parlait, baissait

la tête.

Ivo se souvint : le grand Brad, comme on l'appelait, était un mauvais sujet des ruelles, ivrogne et batailleur et qui, pour tout métier, vendait des crevettes aux portes des maisons. Ilje, de son côté,,

en loques, les yeux fous, un panier au bras, allait par les rues, avec son aigre cri de niouette :

— Petites plies... petites plies...

Elle pouvait bien avoir seize ans, maigre et plate comme les poissons qu'elle vendait, la bouche déformée par d'anciennes convulsions : on la disait à demi innocente. C'était une de ces graines de misère poussées sur le pavé des villes, n'ayant conscience ni du bien ni du mal. Quelquefois elle partait par les routes av.^c l'un ou l'autre vaurien de son espèce. On les voyait assis dans la dune, devant la mer, comme un petit ménage. Lorsqu'enfin elle rentrait, le père lui rabotait les reins à coups de sabots. 11 y avait des ans que la mère, un matin d'hiver, avait été ramassée gelée dans le ruisseau : celle-là aussi buvait comme un trou.

Au fond, Ivo éprouvait plutôt du dégoût pour cette basse humanité qui toujours retombait au mal. Son père, le vieux marchand de cordes, à force d'ordre et d'économie, avait conquis rang de bourgeoisie parmi les bonnes gens de Furnes. Luimême, Ivo, ne fut pas devenu Ghristus s'il avait frayé avec cette canaille. Cependant, à cause du bon café, de la belle miche et de la fricassée d'œufs,.

il se sentait, dans le moment présent, enclin à la bienveillance. Il hocha trois fois la tête, pensa au miracle de la multiplication des pains, dans une béatitude de bonne digestion. Et puis, les yeux miclos, il se mit à regarder par les vitres du côté de la mer, sans parler. AYishje Brad, debout près de lui, un peu courbé, se taisait aussi. Tout le silence de ce dimanche dans l,i dune était avec eux.

Un étrange visage, aux cheveux de chanvre fin, vint alors se coller contre la fenêtre. Il demeura un peu de temps derrière la vilreà observer Christus avec des yeux aigus, la bouche de travers. Et Christus reconnaissait cette Ilje qui, à la ville, vendait des petites plies. Mais déjà le sommeil le prenait ; il ferma l'œil droit ; l'œil gauche un instant clignota; une torpeur lui coulait dans les membres. 11 bégaya :

— Seigneur...

Christus dormit deux heures. Quand il se réveilla, le soleil commençait à fraîchir. 11 alla caresser une dernière fois le petit àne : ayant décidé de revenir le long de la plage, il prit ensuite à travers la dune. Wishje Brad, de son seuil, le vit qui montait et descendait avec le moutonnement des sables. Tout en marchant, il cassait des noix et du bout

des doigts finenaeat les épluchait. Ivo Mabbe n'était jamais pressé. Eu toutes choses, comme avec Cordula, il semblait toujours avoir l'éternité devant lui. llsuivit les petites sentes, quelquefois à la pointe d'un mamelon s'arrôtant et regardant déferler à l'infini la dune veloutée d'or. D'autres fois, en une crique broussaillée de saules nains, à peine encore il entendait la chanson du vent. Puis, il se remettait à marcher. Sitôt que la'dune montait, le sifflotemeiit doux, du vent aussi recommençait: Ivo lui trouvait une mélodie humaine.

Comme il tournait ses yeux en arrière, il aperçut à une petite distance le visage qui si singulièrement Tavait regardé derrière la vitre. Il savait maintenant pourquoi le vent ressemblait à une mélodie humaine : la bouche en anche de flûte, Ilje sifflait une chanson de matelots. Elle tenait à la main un scion de saule avec lequel elle fouettait le sable. De son penaillon de jupe sortaient de maigres fuseaux de jambes nues.

Ivo n'était pas content. Il continua à marcher, feignant ne l'avoir pas aperçue ; et seulement quand il fut près de la mer, il se retourna une dernière fois. De nouveau il vit qu'elle l'avait suivi : et maintenant elle se tenait aplatie sur le ventre, la tête

dépassant un repli des sables; et avec sa bouche sur le coté, elle riait sans bruit. Alors l'insistance de cette fille le troubla : à grands pas il descendit vers la mer. Par dessus les bateaux alignés au bout de la plage, le ciel divinement s'apaisait, tout pâle. Unebrumo venait de par delà la mer. Le soleil à mesure s'éteignait dans des feux violets. Quelquefois il tombait de là-haut de petites braises qui de proche en proche allumaientles lagunes. C'était pour les barques comme pour les ânes et tout le pays de la mer, la fin d'un jour où Jésus encore une fois semblait être descendu sur la terre.

Ivo marcha le long de la plage. La mer plate comme une huile, poussait vers le bord le froutement mousseux de ses écumes. A l'église, les soirs de l'Avent, quand tout le monde se confesse, on entendait ainsi claquer les petites bulles de salive au coin des lèvres. Il s'attarda à considérer les coquillages que chaque lame apportait. D'autres, par milliards, poudroyaient comme une chapelure de nacre et d'or. Il pensa au petit jardin du roi mage Onkelaer. Il s'amusait aussi à voir monter en spirales le sable là oi^i le lombric avait vrillé. Des poux de mer sautaient. Il finit par ramasser les coquilles les plus fraîches et à me-

sure il les glissait daasses poches. Maintenant il ne pensait plus qu'à Cordula. Les soirs d'hiver, de ses belles mains grasses elle composait avec les coquilles qu'il lui rapportait, des pelotes en forme de croix et de sacrés cœurs qu'elle destinait à l'autel, pour le mois de Marie. Christus doucement se prit à rire dans sa barbe d'or en songeant à cet art de Cordula. « Oui, se dit-il, ce serait là une bonne femme. » Làdessus il soupira en regardant une petite étoile qui d'en haut aussi le regardait. Les dernières clartés s'abaissèrent encore : l'énorme mer par dessus les trépassés eut un bercement plus profond. Alors Christus se signa en faisant sa prière.

Ivo, deux ou trois fois le jour, entrait faire ses] dévotions à Sainte-Walburge. Il y avait servi la] messe, en robe rouge sous le surplis fin, avec les] autres enfants de chœur. La grande abside s'ouvrait comme une Heur dont les fenêtres étaient les pétales, tout clairs de ciel. C'était toute sa vie qui priait avec lui, à genoux sur les marches^, devant le maître-autel. Il restait ainsi un petit temps, se frappant au creux de la poitrine des coups qui sonnaient. Et puis il descendait vers la tribune des orgues, à l'autre bout de l'église. Il y avait là deux niches grillées : dans l'une. Notre Seigneur était

emmené par les soldats ; dans l'autre Notre Seigneur reposait au tombeau. Un rais de jour latéral comme un coup de lance partait des hautes verrières encrassées et péniblement perçait l'ombre autour de ces vénérables sculptures, œuvres d'un obscur et naïf tailleur en bois. La première montrait la tache pâle du corps demi-nu de Christ, les mains liées derrière le dos comme un malfaiteur. La peinture était terrible comme la scène : l'enlumineur avait imaginé des tons acides et violents qui faisaient grincer les dents. Dans l'autre niche, un long visage roidi était couché sous la dentelle, une couronne aux pointes d'argent autour du front. De douloureuses figures pleuraient.

A la longue, c'était devenu pour Ivo Mabbe comme un drame dont il avait sa part. Il tendait le cou vers les faces furieuses des soldats, l'un qui portait un casque, l'autre que cimait un turban. Celui-ci, avec sa grosse moustache de Turc, surtout semblait inexorable. Voyant Christ si doux, avec le pardon infini de son tranquille et beau visage, lo marchand de cordes soupirait, souffrant de foi et de pitié. Sa barbe tremblait : il injuriait et suppliait les deux reîtres^ accroché aux mailles du grillage. Et puis petit à petit une paix msmentannée lui venait à

lui-même : il inclinait la tête comme faisait Christ; et machinalement, par un effet d'imitation, comme un bon acteur des mystères sacrés, il avait l'expression de la tête en bois peint qui semblait dire : « Pardonnez-leur, Seigneur : ils ne savent ce qu'ils font. » C'était alors qu'on voyait qu'il était tout de même un peu de la famille. Mais encore une fois ladouleur, le sentiment de l'outrage l'emportaient : il ne retenait plus ses larmes comme s'il .se pleurait à travers le pauvre Christ de la niche.

Or, un soir, après le salut, il alla visiter son divin maître, selon son habitude. L'officiant, avec les enfants de chœur, rentrait à la sacristie; le sacristain éteignit les lampes : il n'en resta que deux, l'une au haut du chœur, l'autre près de la tribune. L'ombre autour s'amollit : une aurore sembla bruiner dans la grande nuit mystique de l'église. La nef maintenant était vide; un silence froid montait de dessous les dalles.

Ivo, s'étant signé, joignit les mains, tout frémissant devant son Dieu. Jamais il ne l'avait trouvé plus adorable et plus résigné : un reflet de la lampe l'éclairait, rendait sensible l'illusion d'ime ressemblance vivante, i'arloul ailleurs la téiiôbro planait solennelle cl tragique, coaime si plus jamais, après

l'injure faite à la divinité, la clarté ne dût descendre des hautes verrières aveugles.

Ivo demeurait là, soupirant, les yeux mouillés, quand soudain il lui parut que Christ, du fond de sa niche, avait remué. Visiblement, un frisson comme une ombre avait couru sur son grand visage de pardon. « Mon Dieu! pensa Ivo, se peut-il que vous ayez ainsi voulu me marquer votre sainte présence? » Tout son corps était secoué; il était plus mort que vif. 11 aurait voulu qu'un des apôtres de la Procession passât : sans un témoignage certain, qui donc aurait pu croire à une telle chose?

Près de lui, une haleine un peu courte souffla. Il espéra que son vœu avait été exaucé.

— Notre Seigneur pour sur a bougé, cria-t-il.

Il vit alors que Ilje était là. Elle contemplait avec des yeux fixes la beauté du corps délicieux de Jésus. Une colère aussitôt le prit : il ne douta plus que c'était son ombre qui avait paru animer la vénérable sculpture. Quant à elle, elle ne l'aperçut pas tout de suite; elle restait perdue dans la contemplation de cette chair surnaturelle jusqu'où se dispersaient les roses d'un mystérieux orient éternel.

— Dehors ! fit-il en levant la main.

Comme l'autre fois, dans la dune, elle se mettait à 'rire; mais il la poussa devant lui, vers la porte. Son visage était haineux et méprisant: il évoquait le masque courroucé des soldats plutôt que les aimables traits du doux Christ pardonnant, iit pas à pas elle reculait, riant toujours de son rire qui l'appelait et le défiait. A la fin ils s'arrêtèrent sous le porche. Mais comme il y avait là trois bonnes femmes qui causaient, Ivo rapidement s'éclipsa, craignant pour son renom de Christus.

Dans sa boutique, le lendemain, il demeura songeur. Il ne pouvait s'expliquer ce que la réprouvée était venue faire à l'église. Il so rappelait toujours ses singuliers yeux d'ardeur et de folie dardés vers le beau Christ. Sa colère était tombée ; c'était plutôt un autre sentiment trouble. Vaguement il se sentait jaloux de la figure en bois qui faisait le miracle d'énamourer les créatures. Il leva les yeux, se regarda au miroir accroché sous la touffe de buis bénit. Et de nouveau, il prenait l'expression de Notre Seigneur entre le Turc et lereître casqué.

Ce jour-là, Ivo Mabbe avait vraiment de la besogne : il avait reçu du cordier un fort envoi de cordes, grosses et moyennes. Le tout, après les avoir années, était de leur trouver une place dans la

boutique, déjà encombrée. Quelquefois le poids de la porte remontait et sitôt après, avec un bruit sourd retombait. C'était un client qui entrait, quelque marinier du canal ou un petit pêcheur venu des dunes pour acheter de la corde à filets : la vente des semences et des graines ne donnait qu'à la mi-février. Ivo n'étant jamais pressé^ ils en avaient pour du temps à êlre servis. D'ailleurs, chacunéprouvait le besoin de raconter sa petite histoire. Eux non plus ne semblaient pas plus pressés que l.'S bateaux qui s'en vont, au grelin, par les rivières et ceux qu'il faut hâler avec un cheval dans les canaux aux eaux plates. Tous les vingt mots, ils laissaient couler un long jus de chique qui claquait à terre : Ivo, après leur départ, passait le torchon sur le plancher. Le petit pinson dans sa cage donnait un coup de gosier plus fort, comme pour dire qu'il l'avait vu.

Barbara n'était jamais loin : sitôt son ménage fini, elle trottait à pas furtifs par le voisinage, glissant dans ses chaussons de drap, un éternel bonnet à ruche noir par dessus ses bandeaux aplatis aux tempes. Quand son nez de furet et ses yeux vrillants disparaissaient derrière une porte, on était siirqu'elle en avait pour du temps avant de rentrer.

Elle avait été pour Ivo la petite maman qui, à défaut de la mère, emportée par un mal rapide, donne au poupon la panade, renouvelle ses langes et le berce en chantant la chanson des aïeules. Tandis que le vieux Mabbe, morose et taciturne, des aprèsmidi entières, se tenait assis devant l'àtre, tambourinant sur la tôle du poêle, la jeune ménagère allait aux provisions, surveillait la dépense, écurait le carreau. Un jour, le père étant mort à son tour, Ivo avait repris le commerce des cordes et des semences. Rien ne fut changé : Barbara, elle, continua à diriger le ménage. Mais avec les ans, son humeur s'était aigrie. Elle chérissait et rudoyait son cadet, le traitant par habitude en enfant. Il fallait l'entendre appuyer dérisoirement sur les deux syllabes en l'appelant Christus : c'était à décourager un saint. Au dehors, elle l'exaltait comme Dieu le fils en personne. Ce n'était pas toujours une existence commode pour le pauvre Ivo Mabbe.

Des jours s'écoulèrent. La nuit tombait vite : à quatre heures on n'y voyait plus dans la boutique. C'était pis encore dans la petite pièce qui donnait sur la cour. L'ombre immense de Sainte- Walburge l'envahissait bien avant qu'il fît noir dans la rue. Ivo, en

se collant aux vitres, ses besicles sur le nez, avait peine à lire les caractères grêles de son saint Mathieu. La sérénité lui était revenue. Il aurait oublié tout à fait sa rancune contre Ilje si maintenant elle n'arrivait presque chaque jour s'appuyer à la fenêtre, regardant on ne savait quoi derrière les boules de ficelle et les sacs de graines. Elle demeurait là un bon moment, grattant dans ses cheveux et criant, d'une voix enrouée :

— Petites plies... petites plies...

Une après-midi, Ivo faisait une addition sur l'ardoise, dans son comptoir. Une pluie fine s'effilait comme de la charpie dans l'air bas. La rue était terne comme une salle d'hôpital : on était tenté de regarder si là-bas le prêtre n'arrivait pas avec le viatique. Ivo Mabbe crut s'apercevoir qu'une ombre s'interposait entre le jour et ses chiffres. Il leva les yeux et vit Ilje debout dans la clarté trouble des vitres. Comme il avait mangé trop copieusement des moules à son r jpas du midi, son humeur était mélaacolique. Lâchant son ardoise, il ouvrit vivement la porte et l'interpella, avec un tremblement dans sa barbe.

Ilje le regarda fixement et elle ne disait rien : elle avait un peu les youx qu'il lui avait vus de-

vaut le Christ entraînai par les soldats. Alors il lui saisit le bras et il ne cessait de la secouer : les petites plies dansaient dans le panier.

— Oui, oui, il faudrait le dire, criait-il. Si c'est pour une aumône, on ne donne ici que le vendredi.

Elle parut n'avoir rien entendu^, elle disait :

— Petites plies... petites plies...

Ses yeux étaient humbles et implorants, comme ceux d'une mendiante d'amour. Il fut élonné, ne sut plus que dire : ses aigreurs s'étaient calmées. 11 puisa de la monnaie au tiroir et lui acheta trois plies. Il songeait à la femme de Magdala qui, elle aussi, avec ses yeux ivres, suivait partout le vrai Christ. Il leva la main comme Jésus faisait et énigmatiquement il disait :

— Allez en paix, maintenant, pauvre Ilje... Ce n'est pas ici un endroit pour une fille comme vous.

Et avec soumission, elle s'en allait, la tête tournée vers lui et offrant toujours ses poissons, de son cri monotone :

— Petites plies...

Alors, Christus pensa à Cordula. Celle-là était la grande Maria-Magdela au cœur loyal, aux rich.es bijoux, une amoureuse pour le boa motif et qui lui faisait honneur. H était plutôi un peu honteux

de ce qui lui arrivait avec cette sale petite vendeuse de marée.

Déjà il faisait nuit dans la boutique, bien que làhaut, sous l'arche énorme du chevet, coulât encore un reste de jour. Barbara était partie prendre le café chez la femme du pharmacien. Ivo Mabbe se décida à allumer la lampe; il jeta ensuite une pelletée de charbon sur le feu ; et, ayant éployé les branches de ses besicles, il essaya de se concentrer dans la lecture de son saint Mathieu. Il aurait voulu être renseigné un peu longuement sur cette belle femme qui était si attachée à Jésus. A peine l'Evangéliste en parlait.

Une cloche, à Saint-Nicolas, de l'autre côté de la place, tinta pour la mort d'un petit enfant ; et puis sonnèrent les trois coups de l'Angelus. 11 faisait bon dans la petite pièce, comme dans une barque, au roulis berceur d'une nuit d'étoiles en mer. Le poêle ronflait, un vent fortsoufflaitdansla cheminée. Bientôt la chaleur étourditChristus : un bourdonnement lui emplit les oreilles : tranquillement il s'endormit, son saint Mathieu sur les genoux. A cette heure, personne ne venait plus aux boutiques : chacun avait fait ses emplettes; la petite vie de la ville, derrière les portes fermées, à pas de chat s'en

54 LE PETIT HOMME DÉ t)IEU

allait au sommeil. Christ lui-même, en arrivant à Furnes, aurait dû frapper longtemps aux maisons.

Ivo rêva qu'une grande tempête s'élevait. Tous les pêcheurs étaient partis sur leurs barques : dans les humbles maisons de la côte, les femmes avaient allumé les chandelles et priaient devant les petites vierges, parées comme des poupées de kermesse. A la fin, la mer sauvage furieusement montait à travers la dune, cassant tout comme une bête en furie. Alors les vieilles gens de La Panne venaient le trouver dans sa boutique en chantant les psaumes. Des aïeules se jetaient à ses genoux, disaient :

— Notre Seigneur Christus, ne ferez-vous rien pour nos enfants qui, là-bas, sur leurs petits bateaux, encourent mille morts? Nous vous supplions, Seigneur, de prendre en pitié nos larmes et nos supplications. Venez avec nous par le chemin des dunes et commandez à la tenipête de s'apaiser comme le jour où, étant avec vos apôtres, vous avez égalisé les flots. Seigneur, exaucez-nous. Nous irons brûler en l'honneur de votre sainte mère madame la Vierge, des chandelles de quatre à la livre.

Avec ces âmes simples il s'en allait par les sables,

tète nue, battu de la grêle et du vent. Partout lès âtres se vidaient : même les paralytiques quittaient leur grabat et le suivaient en sautillant comme de grands faucheux. Et enfin on arrivait devant les flots livides. Les écumes balayaient les nues. Tous les chiens noirs de l'abime aboyaient.

Lui, Christus, tenait d'abord la tète dans ses mains, vivant au dedans de lut une minute d'éternité lourde, et il ne faisait pas un mouvement, comme s'il était mort. Et puis, la foule le voyait descendre jusqu'à la plage. II marchait vers la mer, toujours plus avant et la mer reculait, toujours plus loin reculait, toute plate et domptée. « Christus! Christus! disaient les vagues 1 Soyez béni, nous vous obéissons. » Là-haut, derrière les nuages, les petits enfants de chœur du paradis, comme quand passe le Saint-Sacrement, agitaient des sonnettes. Et par leurs noms, doucement il se mit à appeler ceux qui luttaient contre les flots enragés. Et pour chacun il disait :

— Soyez sauvé, un tel...

Alors les barques, lune après l'autre, sortaient du lointain des eaux. Les mères, les aïeules, en tendant les bras, les voyaient grandir dans la nuit et mollement aborder. Il sentait contre sa main le

souffle chaud de Wishje Brad ; Kotje Smet, un parent de Cordula, avec ses quatre fils, aussi se courbait à ses pieds, et tous les autres qui déjà s'étaient crus morts.

Il levait les mains selon son habitude.

— Je vous le dis, en vérité : si vous aviez la foi aussi gros qu'un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : «Transporte-toi d'ici là! » et elle s'y transporterait et rien ne vous serait impossible.

— Eh bien, pauvre petit Christ de Furnes, c'est du propre, faisait tout à coup une voix colère : voilà que vous avez laissé filer la lampe.

Et il voyait devant lui l'aigre mine de sa sœur Barbara. Les barques maintenant pouvaient bien repartir dans la tempête.

Cependant Ivo Mabbe ne pouvait se résigner à oublier son beau rêve. Au matin il boucla ses guêtres et partit devant lui par la route. Un vent violent lui tordait la barbe et les cheveux ; les arbres se gonflaient comme des ballons. A. chaque pas, des gens lui parlaient de la tempête qui avait souftlé sur la mer pendant une partie de la nuit. 11 n'osait leur dire qu'il le savait mieux qu'eux puisqu'il l'avait calmée. A un pêcheur vigoureux il dit simplement :

— Dieu l'a voulu.

Mais, rencontrant un peu plus loin une vieille

femme, il lui demanda si quelqu'un n'était pas venu qui, d'un signe de la main, avait fait rentrer tranquillement les barques. La femme ne savait pas ce qu'il voulait dire; elle s'inclina en l'appelant Christus et il en ressentit de l'orgueil.

— Allez, fit-il en levant la main, et dites trois pater pour tous ceux qui auront été sauvés cette nuit.

C'était triste, tous les petits jardins saccagés par les rafales. Les passeroses avaient sauté par dessus la h lie et roulaient dans la campagne, comme des cœurs d'enfants. De grosses branches jonchaient le seuil des maisons. Et il se rappelait un autre jour de vent qu'il était venu, aux premiers jours d'octobre. Alors les pêcheurs disaient que ce serait là un bon temps pour la pêche aux harengs. Les aïeules, avec leurs vieux doigts de buis, remaillaient des filets si longs qu'ils traînaient au dehors sur un long espace. Partout on se dépêchait pour être prêt. Sur la cheminée, les petites barques peintes regardaient du côté des flaques d'eau, daos la rigole. II y avait là des trois mâts avec des voiles en bois qu'un matelot une fois avait rapportés de Melbourne ou de Sisko, et des sabots aussi, de lourds sabots vernis quedes pères à la veillée avaieut patiemment gréés.

Quand le chat soufflait, ils croyaient que c'était le vent d'appareillage et ils essayaient de se balancer, comnie si la mer aussi venait.

Ivo, ce jour-là> était descendu sur la plage. On commençait à embarquer le tonnelet d'eau, le poêle, les sacs de charbon, la marmite à cuire les crevettes, le bidon à pétrole. Wishje Brad était là avec les autres. Déjà même quelques-uns transportaient les filets, dans les barques et ils étai&nt plusieurs pour chaque filet. Ainsi chargés, avec leurs jambes nues, ils avaient l'air de grands oiseaux au plumail replié. D'autres, avec une grosse brosse, goudronnaient les carènes, ou, avec une brosse plus petite, repassaient à la céruse le nom et le chiffre de la barque. Les cordages à terre ressemblaient à d'énormes congres. C'était la grosse partie qu'ils allaient jouer, avec ce passage des harengs.

Maintenant ils étaient partis : aucun encore n'était revenu. On ne voyait plus, à la ligne d'horizon, leurs petits bateaux ; peut-être, par cette nuit de tempête, ils avaient cherché à gagner un port de refuge. Dans les maisons, le silence pesait, lourd et angoissé : les petites barques, de dessus la cheminée, regardaient vers la porte si le père et les

fils n'allaient pas rentrer. Tout le monde attendait, même les petits ânes gris dans la dune, avec leurs têtes lourdes comme la misère du monde. La mer depuis le matin rejetait des débris.

Ivo se mêla à un groupe de femmes debout dans le vent et les flots. Il lui semblait qu'il était retombé de la hauteur d'un ciel. Il n'avait plus ni force ni volonté : il pleurait dans ses mains comme un enfant. Il était pourtant le même Christus qui face à face avait regardé Dieu dans la nuée.

Aucune des femmes qui étaient là ne prenait attention à lui. Ecartant de la main les cheveux qui leur battaient le visage, elles demeuraient droites dans les bonds du vent, sans rien dire, ayant toute la mer hideuse aux trous pâles de leurs yeux. Cependant une vieille aïeule, au visage farouche, les orbites saignantes et écorchées par le sel. tout à coup jetait vers lui une poignée de sable et criait :

— J'en ai perdu six, mon homme d'abord et cinq de mes fils l'un après l'autre. Maintenant ils sont encore deux là-bas d'où les autres ne sont pas revenus. Allez-vous en, allez-vous en, vous qui n'avez pas bu de mon lait.

Il vit qu'elle était folle et il en ressentait une

LE PETIT HOMxME DE DIEU 61

pitié sincère, comme si lui-même avait perdu des frères.

Une des femmes dit à la vieille :

— Celui-là est Christus.

L'aïeule, alors, se mit à tourner autour de lui comme une chienne qui voudrait mordre et qui a peur. Mais lui maintenant éprouvait quelle supercherie grossière il y avait, de sa part, à se 'laisser attribuer le nom divin. Il soulTrait une grande peine.

— Femmes! Femmes! dit-il avec une réelle affliction, ne blasphémez pas le nom de Notre Seigneur. Je suis Ivo Mabbe, le petit marchand de cordes de Furnes derrière l'église. Je ne suis pas autre chose. Tout le reste est imposture.

Ayant ainsi parlé, il goûta un apaisement, comme pour une humiliation volontaire. Il descendit de la dune en agitant les bras, et à voix haute il leur criait à toutes qu'il était l'égal du ver de terre. Plus il se ravalait, plus il s'élevait dans sa propre estime : il pâtissait moins de la douleur des autres hommes. Il entendit tout à coup une des femmes qui aigrement disait :

— Des Christs comme celui-là, il n'en manque pas à Fumes! Qu'il dise seulement à la tempête

de s'arrêter. Nous ne sommes pas dupes de sa comédie.

Une honte l'accabla : il ne savait ce qu'il avait pu faire à cette femme. Les autres aussi commençaient à le regarder avec des yeux méchants. Saint Mathieu n'enseignait pas comment le Maître aurait parlé en pareil cas.

[Ivo se rejeta \ers la grand'rue. Il reconnut, au tapage des marteaux battant en cadence, qu'il était devant le chantier de Justin Ozaer, le maître constructeur.

Une grande barque posait droit sur sa quille, entre des étais puissants : elle était neuve, ayant été commandée à Ozaer par Kotje Smet pour la somme de trois mille francs.

Kotje Smet n'était jamais loin de son bateau : toutes les heures, il arrivait voir si la besogne avançait. Haut sur pattes, un bouquet de poils noirs au menton, avec ses bras croisés sur son gilet de tricot, il demeurait là, les jambes distantes, planté dans ses vastes sabots. Sa barque avait fini par être sa vie même : le soir, assis sur un tas de bois, de l'autre côté du chantier, il l'observait grandir dans les dernières lueurs du jour. Le dimanche, surtout, c'était une affaire : on venait voir des villages

OÙ ils on étaient avec le fameux bateau. Ozaer disait que c'était le plus grand qu'il eût construit. Tout le monde autour était debout ou accroupi, fumant et crachant. Il y avait là des pêcheurs de Coxide, de Lombartzijde et de Blankenberghe, saurés comme des harengs, des anneaux d'argent aux oreilles, sous leurs casquettes à lougue visière. Quelquefois l'uu, dans le tas, riait en tirant sur sa pipe. Peut être celui-là pensait aux petites seemarminneti, comme, en leur parler de Flandre, ils disent à la veillée des sirènes aux cheveux verts qui, les nuits de tempête, viennent danser autour des marins en perdition. Voilà, oui, la barque de Kotje Smet avait beau être plus grande que les autres, le jour où les seemarminnen monteraient du fond de la mer en chantant, elle y passerait comme toutes celles qui jamais n'étaient revenues.

Là-haut, sur le pont, grimpés par l'échelle, les petits Smet menaient des rondes en se tenant par les poignets. C'était la réserve pour le temps où la mer prendrait les aînés, les quatre beaux 'gàs qui, à côté du père, les bras croisés, doux et résolus, sans rien dire, aussi considéraient la barque. Kotje Smet calculait ce qu'il lui faudrait pêcher de poisson pour retrouver l'intérêt de son argent.

— Ivo Mabbe, liei ?

De son large pas, Smet arrivait. C'était un cousin de Cordula par les femmes : elle avait tenu sur les fonts baptismaux la troisième des filles et celle-ci comme elle avait été nommée Cordula. Tous les ans, elle lui envoyait tro's robes, six chemises et une pièce de cinq francs pour ses plaisirs. Comme elle était la plus riche de la famille, on passait l'eau sur le café et on mangeait du pain d'épices 1 quand elle venait.

— Ivo Mabbe, vous direz, s'il vous plaît, à notre cousine que la barque sera prête pour la semaine de Toussaint, hei ?

Ils se tapaient dans les mains, cordialement. Le marchand de cordes avait un bon client en Kolje Smet.

— Et que c'est comme c'est dit, hei? reprit celui-ci. Le vicaire bénira la barque et on l'appellera Cordula. Notre cousine dira son jour, hei? Ce sera comme elle l'entendra. Ce jour-là Ozaer mènera la barque à la plage. Et si Ivo Mabbe veut être de la partie, la maison est assez grande pour tout le monde, hei?

Tout lui avait réussi. Il avait un air de commandement, la tête haute, et regardait droit de-

vaut lui. Son visage t'tait dur, concentré et probe. Il aimait dire : « Moi, Sniet! » en frappant fortement sa poitrine avec sa main.

— Bon! Bon! fit aigrement Ivo, s'il plaît à Dieul 11 souffla dans ses joues. 11 était vexé qu'on n'eût

pas pensé à lui, Christus, pour cette cérémonie de la bénédiction : il s'en serait tiré aussi bien que le vicaire. Un carme, prêchant le carême à Sainte- Walburge, avait dit :

— Si Christ revenait parmi vous, aucun de vous ne le reconnaîtrait.

Ivo eut conscience qu'encore une fois^ il avait péché par orgueil : il fit un signe de croix et marmotta un acte de contrition. Bientôt il fut loin du village. Sous les rafale?, les arbres ronflaient comme des orgues. Une branche soudain se cassa ; il disait tranquillement :

— Seigneur, prenez en pitié votre humble serviteur.

La branche tournoya, s'abattit plus loin ; et il vit qu'il avait été sauvé à cause de sa foi. Cependant ses jambes tremblaient sous lui : volontiers il serait entré boire une lampée dans un des cabarets de la route: il craignit d'être reconnu. Heureusement la potière de Furnes vint à passer en carriole : elle lui

offrit do le prendre à côté d'elle. Le petit cheval roux, avec son poil long d'hiver, parfois se rebroussait tout entier comme un champ d'avoine. Sans quitter les rênes, la bonne femme tirait çà et là d'un panier des noix qu'elle passait au petit homme de Dieu. Celui-ci les faisait craquer entre ses pouces et puis attentivement enlevait les petites peaux, le dos en boule contre les coups de vent. C'est ainsi qu'on vit ce jour-là revenir Christus dans sa bonne ville de Furnes.

Derrière les volets clos, dans la chambre basse, Ivo et Cordula se tenaient assis aa chaud de la cheminée, près du poêle long à tuyau plat. Le pot était rouge : deux fois déjà Cordula l'avait chargé de houille. A chaque pelletée, la bouilloire, comme la petite âme de la maison, se remettait à chanter. Le canari, dans sa cage près de la fenêtre, croyait que c'était déjà le jour et chantait aussi.

Qu'il faisait bon se sentir vivre là entre le rêve et le sommeil 1 L'âtre ronflait^ la houille pétillait. Toute la mer sauvagement soufflait dans le vent do la rue. Depuis deux jours, encore une fois, les maisons

de la ville fatiguaient comme des barques tirant sur leurs amarres. Quelquefois on eût dit qu'un homme ivre, avec les poings et les pieds cognait dans les contre-vents. Dans les intervalles de la bourrasque^ on entendait une petite souris gratter sous le plancher.

Entre Cordula et Ivo, sur une chaise, il y avait une corbeille de noix : Ivo les cassait entre ses pouces, Cordula les cassait sous son talon. Cependant Ivo, après les avoir choisies, lui offrait les plus belles. Aucun des deux, tandis qu'ils enlevaient le zeste, ne parlait plus. C'était à ne pas croire, la place que cette simple chose occupait dans leur vie.

Tous deux également goûtaient la douceur d'être là comme en paradis, écoutant traîner la grande lamentation du vent. Dans un flacon de verre sur l'armoire, trempait la branche de cerisier cueillie le jour de la Nativité de la Vierge et qui fleurit à Noël. Quelquefois Cordula regardait le joli bateau de la cheminée, entre le coq et le chat de faïence, la proue tournée vers la lune en étain de la grande horloge. Celui-làétait revenu sans être jamais parti et là-haut naviguait dans la clarté tranquille de la lampe, comme aux ondes d'or d'une mer sans naufrage. En lettres blanches une devise flamande

courait le long de sa coque : Oost West tliuis best! Chaque fois Cordula soupirait.

La maison, sous une rafale plus forte, trembla; par une fente des solives, le vent soufflait sur la lampe. Cordula alors, sous le vacillemant de la (lamnie qui prêtait une illusion animée aux objets, tout à coup croyait que le petit bateau avait réellement bougé. Et, comme le fil s'enfile à l'aiguille, elle en vint à penser à la grosse barque de Kotje Smet qui peut-être à cette heure tournoyait dans la tourmente. C'était, avec ce nom de Cordula qu'elle lui avait donné, comme une chose d'elle, comme une part de sa vie qui s'était détachée et que guettait la mort.

Ses soupirs s'enflèrent.

— Petit homme de Dieu, dit-elle, songez un peu à cela. 11 y a juste trois semaines que le vicaire est venu bénir la barque de Kotje. Vous étiez là avec les autres. Il a dit les prières, il a levé les mains et il a fait le signe de la croix. Tout le monde était tête nue ; on entendait dans les dunes la mer qui grondait. Et le prêtre à la fin a dit : « Mon Dieul prenez en pitié cette barque qui a nom Cordula et les hommes qui navigueront sur elle! » Jamais je n'oublierai cela, j'avais le visage froid de larmes.

Il épluchait sa vingtième noix : il parut sortir d'un rêve.

— Moi, dit-il doucement, j'étais en pensée avec le petit âne dans son écurie.

Elle eut un beau regard souriant, car, même en parlant des malheurs du monde, elle ne pouvait s'empêcher de toujours sourire, étant elle-même la joie et la vie.

— Ach! ach! fit-elle, son beau poil gris chaudement s'enfonce à cette heure dans la litière d'or, c'est bien là le vrai âne de Jésus-Christ. Cependant est-il juste qu'une bête soit plus heureuse que les hommes quand il fait un pareil temps sur mer?

Ivo laissa tomber la noix qu'il tenait à la main : c'était comme si le vrai Christ soudain lui avait fait un signe. Il appuya un coude sur son genou et il regardait devant lui, très loin.

— Voilà, Cordula, vous dites là une chose triste et vraie. 11 y a des êtres humains, des créatures du bon Dieu comme nous qui, pendant que nous sommes ici tranquillement à deviser près du feu, courent le risque de naufrager.

11 secouait sa tête sur ses épaules et à son tour maintenant il soupirait. Un effrayant silence, entre deux coups dB vont, s'abatlijt. Ils entendirent grat-

1er la petite souris sous le plancher. Uue bulle d'air creva à la surface du flacon où mûrissait pour la floraison le rameau sacré du cerisier.

— Il faisait un clair temps de semaine de Toussaint ce jour-là^ reprit Gordula en suivant son idée. Les chevaux ont tiré la barque jusqu'à la plage : c'était dur dans le sable. Et puis Kotje m'a fait monter dedans^ vous êtes venu aussi. Kotje et ses fils, ce jour-là, avaient bu un coup de trop.

De nouveau la maison ronfla, craqua, toute petite dans la rafale énorme , com me battue par des paquets de mer.

— Ach! Achi dit-elle en frappant ses mains l'une dans l'autre, si vous étiez vraiment Christus, ne monteriez-vous pas auprès d'eux sur la barque pour calmer la colère des flots ? Pensez qu'il y a une femme et des enfants qui, en ce moment, prient à mains jointes pour eux.

Ivo avait tressailli : il regardait danser au plafond le rond clair du verre de la lampe, comme la lumière vivante du Saint-Esprit. Ses yeux étaient très grands et brillaient. Il leva la main : l'ombre sur le mur dessina un beau geste comme quand Jésus parle dans les images. El il dit singulièrement :

Oui, Cordula, voilà ce qu'il faudrait faire. Peut-être un jour je moulerai sur la barque. Le tout est d'avoir assez de foi.

Il avait l'exaltation d'un homme qui sent venir l'heure des grandes choses. Une peine lui gonflait le cœur. Son doux visage évangélique se contractait d'angoisse livide. 11 prit sa poitrine à deux bras comme s'il serrait contre lui, dans une étreinte passionnée, un de ses frères en Christ déjà moribond. Et d'un grand élan de toute sa vie, il criait :

— Seigneur! ne les abandonnez pas!

Ensuite ses pleurs à grosses gouttes chaudes

coulèrent.

Cordula, se levant de sa chaise, vint à lui et, les cueillant du bout de ses doigts, elle les essuyait à son corsage. Uu léger battement remuait ses cils, étant elle-même sur le point de pleurer. Mais sa bouche charnue et humide, dans son visage gras comme un pain de beurre, tout de môme gardait la forme du sourire. C'était bien ainsi que la blonde fille d'amour avait fait à Christ, doucement venue à lui aussi et le touchant avec la caresse de ses

mains.

Petit homme de Dieu.... Est-ce que nous

aussi...

Elle ne savait plus au juste ce qu'elle avait voulu dire. La mémoire à tout bout de champ lui manquait ; mais les voix n'ont pas besoin de mots pour se faire entendre : la sienne mollement grelottait. La confiance, la vie revinrent à Christus sous la chaleur de ses mains amoureuses.

— Ah! Cordulal Si vous voulez dire qu'aussi bien que ceux qui sont en mer, nous sommes tous toujours en état de perdition, vous avez bien raison.

Il regarda au loin :

— Voyez-vous, il faut avoir pitié de son prochain, quel qu'il soit, à cause de cela. Une âme vaut une âme, même si c'est celle d'une...

Aucune raison ne le forçait à se souvenir tout à coup de celte fille qui toujours sentait le poisson. L'autre jour, comme elle s'obstinait encore une fois à pousser son cri : « Petites plies » en regardant à travers les vilres de la boutique, il avait été sur le point d'appeler le sergent de ville qui allait et venait, comptant les pavés de la place. C'était plutôt une de ces créatures que d'instinct on déteste, comme on n'aime pas un bossu ou quelqu'un qui a le nez de travers.

— D'une Ilje, dit-il.

— Hei? fit Gordula en se redressant avec un peu de dégoût, n'est-ce pas cette petite sale qui habite dans les ruelles?

11 levait encore une fois la main et il disait avec une grande douceur :

0 femme, c'est de celles-là plus que des autres qu'il faut avoir compassion. Quand un héron est blessé, on ne lui met pas du poivre sur la blessure, mais on l'oint avec du beurre. D'ailleurs, que celui-là qui est sans péché jette la première pierre.

Il parlait là comme Christ.

— Qui n'aimerait un homme comme vous? s'écria-t-elle en souriant et en battant des mains. Lui-même aussi maintenant s'aimait à travers la grande fraternité qu'il éprouvait pour le genre humain. Sa peine s'apaisa; et il était sans orgueil. La tempête maintenant pouvait tordre les gouttières et desceller les portes : ils étaient là tous deux au chaud de leur âme, écoutant tomber les heures comme des gouttes d'huile dans leur grande paix bienveillante-. Et ils ne cessaient plus de manger des noix. Toujours la petite souris grattait. Feuille à feuille, comme une promesse d'éternité, croissait la branche du cerisier.

Deux fois Cordula chanta la chanson de la tante Thérèse.

Le petit coq de ma tante Thérèse Se tenait sur son sabot Et faisait aller sa queue...

Et tante Thérèse riait.

Cela ne signifiait rien et pourtant, quand la fdle des Ryckboer chantait celte simple chose, on était remué. Comme lanle Thérèse, à son tour Chrislus riait.

vu

Et puis, c'étiitla nuitdela Messe d'or, Ivo alluma la chauJelle et commença de s'habiller eu disant ses prières. 11 occupait une petite chambre dont la fenêtre, grande comme un hublot, s'ouvrait au bord du toit. Toutes les maisons de la ville à cotte heure avaient un éveil de bruits légers, comme s'ilnaissait des petits enfa:its. Les anges du paradis venaient regarder par la fente des rideaux dans "le noir des vitres. IvO;, à travers les planchers, entendit que Barbara s'habillait comme lui.

Le suif grésillait dans un vacillemcnl d'ors et de

roses comme une petite aurore boréale. Autour, la chambre, avec son Cœur de Jésus en coquillages, un joli travail de Cordula, ses images saintes, son bénitier où trempait une touffe de buis, avait l'air d'un autel sous les feux vermeils de la lampe éternelle. Une petite Vierge à l'enfant, dans ses dentelles, faisait doucement aller la tête chaque fois que fusait un fumeron. L'ombre d'Ivo, avec ses mains qui s'aidaient l'une l'autre pour peigner sa belle barbe et faire la raie de ses cheveux, semblait sur le mur tisser des corbeilles de gestes subtils, comme un vannier mystérieux. La nuit était sainte et évangélique.

Tvo écarta le rideau, mit le nez à la vitre; et tout était blanc. Une sucrée de neige poudrait le gaufrier des toits. Il se sentit redevenir le petit enfant de chœur qui goûtait la neige sur le bout de son doigt les matins où il partait allumer les cierges sur l'autel. La première neige toujours avait été pour lui la joie mystique d'une première communion. En vrai petit homme de Flandre, il croyait que le paradis était blanc comme l'hiver.

Il referma la fenêtre. La grosse cloche du beffroi se mettait à sonner à larges et lentes ondes solennelles, assourdies par les flocons. Saint-Nicolas

à son tour bourdonnait; et puis l'une après l'autre tintaient les petites cloches des chapelles de couvents. Dans les maisons, maintenant les fenêtres formaient des carr»3S clairs. Doucement les portes battirent; des toux matinales s'ébrouèrent. Tous ces bruits faisaient des trous dans la tombée silencieuse de la neige.

Ivo, sa chandelle à la main, descendit : Barbara, qui avait aussi une chandelle, sortit de sa chambre et descendit derrière lui. Et ils ne se disaient rien;, comme les gens habitués à vivre ensemble.

Dehors, se mouvaient des ombres qui comme eux se rendaient à l'office. Les hommes avaient passé des socques dans leurs sabots; les femmes, encapuchonnées dans leurs longues mantes, emportaient avec elles des couvets où pétillait delà braise. Toujours les cloches sonnaient, graves, très douces, avec des voix d'or et d'argent. Ils tournèrent l'angle d'une rue : dans la pure nuit d'hiver, ils virent les hautes fenêtres de Sainte-Walburge illuminées, comme si le jour allait venir par là. Ivo, sous le porche, trempa ses doigts dans Teau bénite, en offrit à sa sœur, et puis, en se signant et frappant trois fois sa poitrine, il fléchit le genou.

Tout l'Evangile à petites fois arrivait. Le vieux

roi mage Onkelaer, debout contre un pilier, lui fit un salut de la tête comme s'il se rappelait être venu autrefois du désert pour l'adorer quand encore il était le petit Jésus dans sa crèche, entre l'âne et la vache. Badilon, le roi nègre, de ses grosses lippes souriait en clignant de l'œil. Zannekin, le boucher, à son tour arrivait, sanguin, lourd, carrée avec sa cravate de graisse autour du cou. Depuis vingtcinq ans qu'il faisait le roi Hérodes, il avait pris l'air autoritaire et dur d'un homme qui aurait réellement fait massacrer de petits enfants. On le disait bon père et bon- époux. Il échangea quelques mots avec Joseph, le charpentier du Marchéaux-Pommes ; le brave homme ne paraissait pas lui garder rancune d'avoir dû fuir nuitamment avec la Sainte-Famille, comme on voit dans les tableaux.

Tout ce petit monde du Nouveau-Testament, à force de voisiner et de trinquer au cabaret^, avait fini par oublier ses dissensions anciennes. Christus était devenu l'ami de Pilatus, bien que celui-ci, qui était serrurier de son état et de son vrai nom s'appelait Schlim, fût connu dans tout Fumes pour s'être lavé les mains de son sang.

Il vint des prophètes, des apôtres, des saintes

femmes, des bourgeois de Jérusalem. Us cherchèrent en vain la petite vierge Marie, la fille du riche brasseur Sporivin, de cette souche d'Eustache Sporkin qui s'était si brillamment comportée à la bataille des Eperons d'or, le M juillet 1302. Doucement elle était restée entre ses draps de fine toile, à cause de la neige. €hristus, en tournant la tête, tâchait d'apercevoir Maria-Magdalena.

Il était là comme chez lui. Pour son simple esprit, l'église était un peu sa maison, la maison où il avait balancé l'encensoir, où il avait grandi, où il avait appris, devant les Images sacrées, à devenir un bon Christ de procession. L'église était le cœur divin de sa vie. Avec ses longs cheveux lisses aux tempes, avec la pâleur de son visage en cire, il semblait bien être un Jésus revenu parmi les hommes, mais invisible dans le mystère de sa divinité.

Le trèfle vermeil des cierges s'alluma ; l'officiant monta à Tautel; les chaises finissaient de grincer sur les dalles. Et la messe commença, une vraie messe des âmes. De par delà les mers et les îles, du pays des hommes rouges et des bêtes sauvages, toutes arrivaient, celles qui étaient parties, celles qui au loin souffraient la faim et la mort, les ab-

sentes dans le temps et l'éternité, et elles demeuraient là avec les autres qui attendaient, dans une communion de présence spirituelle.

Ivo sincèrement pensa aux marins, aux missionnaires, aux errants le long des routes, et l'Eglise, à cause d'eux, avait appelé ce mystère chrétien la Messe des voyageurs. Dans la grande nuit liturgique, à travers la distance, des frères, des hommes inconnus se cherchaient, s'étreignaient avec foi et amour.

Une pinçure au bras droit lui fit précipitamment retourner la têie. Dans l'ombre du pilier, il aperçut le sourire frais de Cordula comme une grosse pomme rouge. Des flocons fondaient aux frisures de SCS cheveux, sous le rebord de son capuchon. Et elle le regardait, matinale, toute claire de vie, avec le reflet tremblant des cierges dans les yeux. Malheureusement, un peu en arrière de Cordula, se montra le tailleur Maene Daele, celui-là même qui, sa belle barbe en éventail sur la poitrine et la main levée, tous les ans montait au ciel sur le char de l'Ascension. Sa joie tomba : c'était tout à coup comme s'il n'était plus qu'un tronçon du vrai Christ.

Quelquefois un vieil homme toussait, un autre

un peu plus loin répondait et puis tout le monde ?e mettait à tousser à la fois. Quand le prophète Jérémias se mouchait dans son foulard rouge à carreaux, son nez sonnait comme la trompette du Jugement dernier. Il y avait aussi une des saintes femmes, la marchande de parapluies, qui, à tout bout de champ, retirait son couvet de dessous ses jupons et soufflait à pleines joues sur la braise : un moulin d'étincelles roses fusait. Joseph, le charpentier, surtout se faisait remarquer pour sa piété. On voyait bien que celui-là savait par expérience ce qu'il en coûte d'être errant par les routes, avec la charge tendre d'une femme et d'un enfant.

Un brouillard d'haleines planait, la chaleur d'humanité montée des poitrines. La grande abside, avec ses cierges braséant sur l'autel dont la clarté ensuite se mourait dans l'altitude des ogives, ellemême avait la forme mystique d'un cœur saignant d'amour.

Ivo ne put retrouver la ferveur : ses élans étaient arides et compassés. A genoux sur le bord de sa chaise, il priait, les bras ouverts, machinalement.

Un soir, Christus, passant devant l'Hospice Saint- Jean, vit se dresser près de la porte, dans la neige de la rue, une croix de bois noir toute nue. Il connut ainsi qu'un vieil homme était mort dans l'asile. Si c'est une femme qui a trépassé, on fixe à la croix un petit bouquet de fleurs.

C'était le jour de la semaine où il allait faire sa partie avec Pilatus, le serrurier. Il tourna l'angle d'une rue, traversa une place toute vide avec des trous de pas dans la neige et enfin il tirait la sonnette. Le serrurier lui-même venait lui ouvrir.

— Bonsoir, Pilatus.

— Bonsoir, Christus.

Ils se saluaient en vieux amis qui se sont pardonné, malgré ce qu'il est dit dans les Ecritures.

A cette heure, l'atelier, avec ses grincements de limes et de cisailles et ses martellements de tôles, chômait. Pilatus finissait de souper d'une panade : il y avait plusieurs années qu'il souffrait d'une dyspepsie qui le rendait hypocondre et lui plombait le teint. Gomme il n'allait plus au cabaret, Christus, par compassion, venait faire avec lui une partie de « smosejas. »

Pilatus, le nez crochu dans son long visage évidé, de la limaille aux poils drus de sa barbe et les mains talées d'un noir de plombagine entré dans la peau, jeta les cartes sur la table et aussitôt le jeu commença. Il se tenait là, sous la lampe, triste, chagrin, avec le pli amer de ses joues, tel qu'on le voyait limant ou coupant de la tôle dans son atelier. C'était là, on peut le dire, une professionquiconvenait àunhommequi se lavaitles mains du sang de Notre Seigneur. Quand l'horrible lime râpait, grinçait, crissait, ça vous donnait la chair de poule, comme si on voyait à nu une mauvaise âme. Le serrurier Schlim, d'ailleurs, à tort ou à raison, avait toujours passé dans la ville pour un homme

de commerce peu sur. Si quelqu'un s'était rendu suspect, il ne manquait pas de gens pour dire : « Encore un qui peut aller avec Pilatus! » Le bon Ghristus feignait ne pas remarquer que le compère constamment le trompait au jeu. Quand, au bout de la partie, il avait gagné deux ou trois décimes, on peut bien dire qu'il se lavait les mains du reste : c'était un homme qui parlait peu, les dents serrées et les lèvres en dedans, comme une tire-lire.

Au milieu de la partie, il dit étrangement à Ivo, avec un rire oblique :

— Encore un qui est parti I

On voyait bien que, malgré son mal d'estomac, il n'était pas fâché d'enterrer les autres. Ivo se rappela la croix de bois noir à la porte de l'hospice.

— Quelqu'un de là-bas, hei? fit-il avec un geste de la tête dans la direction du refuge.

— Oui, ce vieux sot de Pipa...

Personne jamais ne lui avait connu d'autre nom. Il passait pour un peu innocent, très grand, écharné, avec une jielite tête glabre au bout de son long cou. Il y avait dix ans que dans la funèbre théorie des fléaux, entre la Guerre et la Famine, il apparaissait, sous le masque livide de la Peste, la

troisième forme universelle de la mort dans les âges. Pipa avait pris son rôle au sérieux : chaque année, il ajoutait à l'horreur de son visage : la dernière fois, il avait élargi, dans le noir de la face, la saignure de ses lèvres comme une grande plaie qui la mangeait jusqu'à l'os. Comme la Guerre et la Famine, il portait un suaire semé d'emblèmes mortuaires. L'archiviste de la ville, qui s^ connaissait, disait que c'était bien la mort telle que, dans sa grande passion douloureuse, elle avait apparu au moyen- âge. Le médecin était d'un avis contraire.

Pipa était parti dans l'après-midi, le jour même de la Messe des voyageurs. A grands pas, selon son habitude, il avait gagné la campagne. On l'avait vu le long du canal, sur la berge blanche de neige, comme un grand héron noir. Pipa ainsi aimait marcher pendant des heures. Dans son esprit obtus, une pensée fixe, tenace, prédominait : en allant droit son chemin devant lui, il espérait bien voir un jour ce qui se passait de l'autre côté de la terre. Le chemin toujours s'allongeait; l'horizon infiniment se reculait et il ne désespérait pas. A ceux qui, au retour, l'interrogeaient, il répondait énigmatiquement qu'il était allé « là-bas. » Là-bas, c'était

peut-être pour son humble et obscur cerveau, la vraie vie qui commençait.

Eh bien ! cette fois, il était vraiment parti pour la grande région inconnue qu'il avait toujours rêvé d'atteindre ; Pipa connaissait enfin l'autre côté de la terre qui si mystérieusement l'attirait. Le soir, on ne l'avait pas vu rentrer à l'hospice : on crut qu'il s'était égaré dans l'hiver des champs. Mais un marinier qui, entre les berges ouatées de neige, descendait avec son bateau, avait aperçu sur la route un corps rigide,' les yeux mi-ouverts et, par delà la mort, regardant « là-bas » quelque chose. Des gens ensuite étaient venus qui avaient reconnu Pipa.

— Que Dieu ait son âme! dit miséricordieusement Ivo.

— Dieu ou le diable, fit Pilatus.

Et encore une fois il se lavait les mains de la mort du pauvre voyageur, trépassé le jour même de la messe des Errants.

Ils jouèrent quatre parties. A la quatrième, Ivo dormait un peu. Schlim en profita pour tricher et gagner, après les trois autres, la dernière. Une satisfaction malicieuse plissait le dessous de ses yeux, dans leur cernure sale de limaille ot de suie.

Avec son regard vitreux d'homme malade de l'estomac, il apparaissait bien la mauvaise conscience du genre humain. Sa femme quelquefois entrait, regardait s'il avait gagné.

Tenant sa lampe dans la main, il accompagna Ivo jusqu'à la porte de la rue.

— Bonsoir, Ghristus.

— Bonne nuit, Pilatus.

La ville déjà, sous la toison de ses toits blancs, s'endormait. La plupart des boutiques étaient fermées. Un filet de lumière filtrait d'entre les contrevents des estaminets. On entendait crier aigrement un enfant au fond d'une chambre. Au pied des réverbères, sur la neige, saignait une flaque rouge. Des gens, comme de petites ombres, disparaissaient derrière le battement sourd des portes.

Ivo repassa devant la croix noire. Elle élait là, grande et terrible dans le silence de la nuit, comme un cadavre en travers de la rue, les bras écartelés. Elle figurait là mort de cet homme qui si longtemps avait imité la grimace hideuse de la Peste dans le mystère des trois fléaux. Et, comme un pestiféré, il était allé mourir seul dans la neige vierge, loin des hommes, avec so:i rêve enfin réalisé de Tau delà. « Pipa, pensait en se signant

Ivo, laissera une mémoire légère^ comme un petit tas de neige qui fond au premier soleil. » On n'aurait pas de peine, d'ailleurs,, aie remplacer: c'était dans la Procession la même hiérarchie que dans le monde, les petites gens en bas pour les petits emplois et en haut les Christs. Il soufflait dans ses joues de froid et de dédain.

Il traversa la place vide, toute morte dans le vent glacé. Saint Nicolas y amarrait l'ombre énorme de son vaisseau, avec sa tour pour mât. Tout près, comme un durillon sur l'orteil d'un géant, un cabaret avec d'autres maisons avait poussé.

La porte battit; dans l'or des gaz il vit se silhouetter la carrure épaisse du roi Hérodes, accompagné des deux mages, Badilon et Kas Onkelaer. Hérodes, d'une voix graillonneuse, proférait :

— Demain, dans l'après-midi, je l'abattrai.

Il parlait là comme un vrai roi. Aussitôt quelqu'un qu'on ne voyait pas dans l'ombre du portail, dit :

— Je retiens les pieds et les oreilles.

Comme en ce moment passait Ivo, tous le saluèrent d'un bonsoir, l'appelant Christus. Il enfila une venelle sombre qui longeait l'ancien porche de

l'église et débouchait sur la grande rue. La neige assourdissant les bruits, il n'entendit pas un claquement de sabots qui s'arrêtait derrière lui, tandis qu'une main mystérieuse le tirait par le bas de son paletot. Il se retourna et vit quelque chose qui à petits bonds courait comme un chat sauvage.

— Encore cette Ilje I se dit-il.

Il l'appela à mi-voix par son nom, et elle ne vint pas. Il avait tout à coup un grand désir de toucher avec la main sa petite peau qui toujours sentait la mer.

— Hé ! Ilje I Ilje !

Il ne put savoir où elle avait passé. Après tout, ce n'était pas le tailleur à la belle barbe qui aurait pu se vanter d'une telle chance auprès d'une fille sauvage comme celle-là!

Ce fut le mois où naissait Notre Seigneur entre l'âne et le bœuf. Jésus était un petit homme comme tous les autres petits hommes de Flandre : entre ses mains, il tenait les tendres mamelles de sa mère Marie, rondes comme des pommes ; on aurait pu croire qu'il était vraiment venu au monde dans cette vieille ville près de la mer. Les saints martyrs des églises étaient heureux comme si une nouvelle humanité allait naître de lui. Ceux qui ne portaient pas leur tête dans leurs bras se penchaient un peu en dehors de leurs niches pour

regarder, entre les nefs, du côté de la porte, si déjà elle n'arrivait pas par là.

Ivo Mabbe, depuis l'Avent, menait une vraie vie de sainteté. Son âme plus que jamais était pareille à une chambre close et tiède oii, par les vitres brouillées, filtre la clarté d'un ciel gelé. Sa boutique chômant pendant l'hiver, il avait bien le temps de passer ses besicles et de relire son saint Mathieu. Le poêle ronflait; un relent de poireau et d'oignon, selon les jours, fleurait. Dans sa cage le pinson tirelirait. Et toujours la grande ombre de Sainle-Walburge tombait de si haut qu'il avait l'air, dans la petite maison, de vivre au fond d'un puits. A trois heures maintenant il fallait allumer la lampe.

A force de méditer sur l'exemple de Christ, le marchand de cordes conçut une piété plus subtile. Du fond de sa vie, avec humilité, il pria le ciel qu'il lui fut permis de faire aussi quelque chose pour les hommes. C'était une soif tendre et maladive d'il ne savait quel sacrifice obscur. Des heures entières, il demeurait abîmé dans ses pensées. Il espérait qu'en multipliant les pénitences. Dieu enfin lui révélerait sa destinée. Il s'obligea à réciter chaque matin trente Paierai trente Ave et il en

récitait autant le soir avant de se coucher ; il se priva de sucre à son café de l'après-midi, et ensuite il supprima le café lui-même : il ne but plus que de l'eau. Pendant une semaine il cessa de voir Gordula. Mais, le septième jour, elle lui fit dire, par la vieille Zébonie, sa servante, qu'elle vejiait de recevoir une caisse de biscottes de Bruges. Il ne put résister à la tentation.

Ce fut une bonne soirée : Zébonie avait passé un pot de café : lentement, les yeux mi-fermés, il trempait ses biscottes, savourant leur goût de safran et de cassonade comme un avant-goût des béatitudes. 11 ne pensait plus à l'obscur sacrifice fraternel, lui qui n'aurait pu même faire le sacrifice de cette sensualité légère. 11 mangea les trois quarts de la caisse. Maria Magdalena riait de ses belles dents.

C'était là sa misère, cette gourmandise qui lui faisait chérir la tarte, le macaron, la biscotte de Bruges et tant d'autres choses et pour un si court délice, l'exposait à risquer sa part de vie éternelle. Ah ! comme il comprenait le paradis des paysans, avec des écuelles de riz au lait froid et des plais de crêpes fourrées de lard, tandis que les petits angesàcheveux boucléscomme des moulons jouent

de la flûte ou caressent avec de longs arcjiels l'àaae des violons! Si seulement il pouvait mériter une telle bénédiction par une longue vie exemplaire l Ses parents aussi l'avaient pensé comme cela. Et Ivo, après tout^, malgré sa longue figure de carême, était un vrai Christ flamand, l'estomac élastique et douillet, avec une tache de graisse sur sa belle robe violette.

« Mon Dieu! pensa-t-il en rentrant, ce soir-là, se coucher, pourquoi avez-vous fait toutes choses si désirables et si bonnes que, même en péchant, il nous faut encore vous rendre grâces ? » Il riait tout seul dans le noir de la rue et tendrement se caressait l'estomac sous ses flanelles.

Cependant l'Etoile était par dessus la mer : les pêcheurs l'avaient vue s'avancer du côté des villages. Ils se disaient entre eux que c'était la même qui avait visité les pâtres en Judée. Et une nuit, les cloches se mirent à sonner, les belles cloches d'or et de cristal. Les gens de Fumes, eu s'éveillant, crurent entendre venir du fond de la dune les bergers avec des musettes et des accordéons.

— Noël! saint jour de Noël! fit Ivo en se frottant les yeux.

Et tout de suite, même avant d'allumer la clian-

délie, il tàlait sous l'oreiller. Depuis sa petite enfance;, Barbara, fidèle à la coutume de Flandre, ne manquait jamais de lui apporter, pendant son sommeil, une « cûuque » en fine pâte de froment, décorée d'un petit Jésus en sucre de couleur.

— Noëll saint jour de Noël ! répéta-t-il en reniflant longuement le gâteau sacré.

C'était une joie pour lui, ce réveil au cœur de la grande nuit chrétienne. Il fît sa prière, se jeta en bas de son lit, alla ouvrir la fenêtre. Tout le ciel, avec son fourmillement d'étoiles, entra dans la chambre. A l'infini, dans l'immensité bleue^ elles brillaient comme les petits feux clignotants des barques en mer. Lui aussi maintenant se deman • dait laquelle s'était arrêtée sur l'étable. Et il se rappelait une nuit d'étoiles pareille oîi, sans bruit, il avait ouvert la porte de la boutique et était parti devant lui : il y avait de cela dix ans. Il avait marché le long de la route^ jusqu'à ce qu'il fût arrivé devant la mer. Il s'était assis dans la dune. Il ne savait pas ce qu'il était venu regarder là ; et il avait attendu. C'était une nuit très douce et claire, une vraie nuit sainte. Les lapins dans les sables faisaient une petite tache bleue ; le vent ressemblait à une musique d'alleluia. Les étoiles.

dans le vaste firmament, étaient comme des gouttes de lait tombées des mamelles de la Vierge Marie. Tout à coup, il avait vu le ciel s'ouvrir; une croix de lumière en travers de l'espace se dressait, appuyée par un bout sur la terre et dont l'autre extrémité se perdait dans le sein de Dieu. Autour, les saintes milices du paradis semaient des roses. A l'aube^ il s'était réveillé. Celait là un des bons souvenirs de sa vie.

Ivo ferma la fenêtre et alluma la chandelle. Dehors, déjà les portes battaient; très loin, dans la campagne, les cloches sonnaient.

Quand il pénétra dans l'église, tout le petit monde des Ecritures encore une fois arrivait, comme en l'autre nuit. Le roi llérodes, Pilatus, les mages, les rabbins n'avaient pas l'air de se rappeler qu'ils avaient eu autrefois de bonnes raisons de ne pas s'entendre. Joseph, le charpentier du Marché aux pommes, arrivait aussi, avec son haut crâne chauve et sa barbe grise : celui-là priait d'une foi ardente, comme si déjà il intercédait auprès des miséricordes pour favoriser la fuite en Egypte.

La ferveur, chez les autres, semblait plutôt machinale, comme avec les doigts, sans y penser, on fait sauter les grains d'un chapelet. Visiblement,

le terrible Hérodes calculait le prix qu'il retirerait des deux bœufs qu'à cause du saint jour de Noël il avait tués. Simon de Cyrène, un pilier de cabaret, celui-là;, s'était mis en train dans la soirée : il était bourrelier de son état et signait Landejan sur ses quittances. Les clients de la Noble Rose savaient qu'il avait lampe douze chopes de bière blonde. Pour éclaircir ses idées, il avait encore pris dix petits verres de genièvre. Alors seulement il s'était fait apporter deux harengs à la daube ; et les ayant mangés en petits quartiers, il s'était remis à boire de la bière. Un jour, à la Procession, il lui était arrivé de tituber à côté de Christ dont il aidait à porter la croix. On eût dit qu'il fléchissait lui-même sous le rachat des péchés du monde. Mais la croix, en retombant, avait blessé Notre-Seigneur au front : on avait bien vu qu'il était ivre. Heureusement le bourrelier était apparenté à l'un des échevins : tout s'était arrangé.

Ivo s'avança jusque près du chœur, se mêla au flot qui venait de la place. 11 aperçut alors Wishje Brad qui le saluait. Tous deux se tinrent cote à côte sous l'ondée d'or des lumières. Le marchand était heureux de sentir près de lui cette chaleur d'honnête humanité. Tout de suite, le petit

pêcheur se mit à prier : ses mâchoires claquaient dans l'ardeur de sa dévotion. Sans doute il avait marché une partie de la nuit, regardant là-haut briller l'Etoile. Celui-là était vraiment un homme de l'ancienne foi, avec son cœur pareil à un reliquaire où une goulte du sang de Jésus ne se fut jamais séchée.

Une foule noire, immobile au-dessus des dalles, joignait les mains. Les os des visages étaient durcis par l'ombre, avec des taches claires sur les fronts et les nuques. C'était la race des gens de Westflandre, têtus et mystiques, patients et taciturnes. Un grand songe puéril et doux dans le bleu des yeux, ils regardaient brasiller les cierges autour de la crèche. Pour tout cet humble monde, Jésus encore une fois était né. On aurait eu beau raisonner, ils auraient continué à le croire quand

même.

Dans le chœur, sur sa chaise en velours, la petite Vierge Marie, sous les plumes frisées de son chapeau, ressemblait à un oiseau céleste. Lafilledubrasseur Sporkin était réputée le plus riche parti de la ville. Elle était sage, modeste, bien élevée: on commençait à croire que le fils du vieux juge Lampernisse pourrait bien un jour lui glisser l'anneau au doigt.

Quand on parlait de cela dans les cabarets, il y avait toujours quelqu'un qui trouvait singulier que la Vierge se mit du côté de ceux qui, autrefois, auraient condamné à mort son fils. Dans cette étrange petite ville de Furnes, on ne savait jamais exactement en qqel temps les choses se passaient : les événements toujours se doublaient d'une apparence sacrée. Avec tous les Christs, les apôtres, les saintes femmes qui habitaient dans les petites maisons à jardins de buis, on vivait là comme dans une banlieue du paradis.

Le prêtre apparut, portant le Saint Sacrement ; les diacres et les enfants de chœur suivaient, agitant les tintenelles; et aussitôt l'orgue gronda. Alors Ivo baissa k tête et ferma les yeux : il priait comme à côté de lui priait Wishje Brad. Il n'était plus Chrislus, il n'était plus qu'un simple homme de piété. La voix des chantres le remuait jusqu'aux larmes. Sa ferveur était quiète, molle, heureuse : de toute la passion de son âme, il adorait le petit enfant sans lequel il n'eût put entrer à Jérusalem, monté sur l'âne. C'était un état entre le réel et le songe: son être était comme transporté en une vie surnaturelle.

La terre doucement s'abaissa tandis qu'avec la

BJSLIOTHECA

fumée de l'encens spiralant vers les voûtes, luimême montait, attiré par une force divine. Dans son maigre visage, ses regards brûlaient de fièvre et d'amour. C'était comme si maintenant il vivait là, dans leur réalité, les saintes images naïves d'un vieil almanach que possédait Cordula: il entendait la cornerau-e des bargers jouer derrière la haie; les rois brûlaient des pastilles odorantes dans l'étable; le bœuf tournait ses mâchoires comme une meulo; avec ses grosses lippes pareilles à des figues dans ses joues luisantes, le nègre Balthazar s'extasiait, d'un bon rire animal. Le cœur d'Ivo tremblait à ses lèvres; toute sa chair était moite d'infinies blandices comme dans une chambre chaude, devant des mets délicieux. Il regardait toujours, aux hautes voûtesbaignées dans le brouillard des fumées, rosir l'illumination des cierges comme une aurore éternelle. C'était doux comme la bonne mort parmi les anges.

Une poussée de monde qui entrait fit refluer l'assistance. Hérodes et le vieux roi Melchior grommelaient, en vrais rois qu'ils étaient. Mais est-ce qu'il y a jamais assez de place dans l'église, un jour de Noël, pour tous ceux qui ont soif de prières et d'amour? Ivo fut entraîné derrière le pilier où

se tenaient les petites gens des ruelles. Un aigre fumet, un relent de caque et de varech montait des vêtements. Il y avait là aussi des petits vieux qui exhalaient une senteur de plaies mal soignées. « Quelle odeur ! se disait Ivo Mabbe. Et pourtant, c'est pour ces gens-là, bien plus que pour les riches, que Jésus est mort sur la croix. »

Voilà;, il exprimait là un sentiment qui lui était venu depuis un peu de temps seulement. Auparavant, un homme qui lui eût parlé ainsi l'eût scandalisé. Dans les petites villes, celui qui n'a pas un bout de toit à soi ne compte pas. Il y a le boucher, le boulanger, le mercier, le cordonnier, l'épicier, le charpentier ; il y a le notaire, le percepteur des impôts et les rentiers. Entre eux ils décident ce qu'il faut que les autres pensent et disent. Ivo lui-même l'avait toujours entendu ainsi; et maintenant peu à peu son cœur, comme un caïeu longtemps aride, germait.

Il chercha Wishje Brad : le petit pêcheur n'était plus là. C'était une autre humanité, souffreteuse et misérable, qui l'entourait. Là-bas, les docteurs levaient haut les sourcils, étonnés que Ghristus acceptât d'être mêlé à cette tourbe. Au contraire, les petits vieux le regardaient avec des yeux atten-

dris, humides de reconnaissance : à lui-même, il lui paraissait qu'il les voyait pour la première fois. « Comme ils sont tristes I pensait-il. Comme la vie d'un poids effroyable pèse sur eux!... Si seulement je pouvais ne pas trop être incommodé de leur odeur!... Peut-être que leur âme sent moins fort que leurs habits... »

Où allait-il chercher de pareilles idées, lui, le fils du vieux marchand de cordes qui, de son vivant, ne passait pas pour être secourable au pauvre

monde ?

Eperdument il contemplait là-haut les ogives pareilles à des mitres d'évêques, pareilles aux crêtes des vagues sur lesquelles poserait la proue de la nef divine. Des espaces reculaient illimités; les voûtes se perdaient dans le brouillard diaphane des lumières; l'encens en légers nuages floconnait autour des marbres et des ors. La terre était très bas sous ses pieds. Une musique céleste, un cantique de voix adorantes tout à coup sortit des flancs de l'orgue. L'air fut chargé de soupirs, de langueur et d'amour. Ivo sentit son cœur battre avec une force surhumaine. « Seigneur, mon Dieu, supplia-t-il en ployant les genoux, est-ce qu'il ne me sera pas donné, à moi aussi, de faire

pour mon prochain le sacrifice de moi-même? » C'était l'idée qu'il avait eue déjà, une idée qui alors était un peu jeune et ne tenait pas encore bien sur ses pieds. Comme la croix, maintenant, elle était grande et belle, plantée dans sa vie.

Chrislus entendit les trois messes : puis, confondu avec les bourgeois de Jérusalem dans le flot qui se pressait à la sortie, il se trouva porté vers le parvis. Uue fatigue délicieuse le brisait: il dut se retenir au volet d'une maison pour ne pas tomber. Il avait juré de faire à Dieu le sacrifice de sa faim jusqu'au midi du saint jour. Le vent de la mer soufflait sur sa peau moite d'affres : il avait le sentiment qu'il entrait en agonie et qu'il allait tomber. Cependant il refusa le verre d'eau que la mercière, venue sur le pas de sa porte, lui offrait.

Au bout de quelques instants, une force légère lui revint.- Entre la deuxième et la troisième messe, il avait communié. Tout son corps demeurait imprégné de la divinité. A petits pas, les regards baissés, il alla par les rues, sans rien voir, fermé au monde extérieur. Sa tête penchait à demi sur son épaule : il avait la démarche précieuse d'un homme qui porterait dans ses mains un vase sacré.

Çà et là des gens s'arrêtaient et disaient ingénument :

— Voyez un peu si ce n'est pas Christ lui-même qui passe !

Il poussa la porte de sa boutique et manqua se trouver mal à l'odeur de beurre chaud qui s'échappait du four,

— Sœur Birbara, dit-il faiblement, c'est une vraie poularde de Noël qui cuit au four.

— Oui, une belle pièce^qu' « ils » ont engraissée tout exprès pour vous. Mais je sais aussi ce qu'il m'en coûte.

— Notre Seigneur ne naît pas tous les jours, reprit-il en souriant.

Midi sonnait aux pendules quand, enfin, il s'attabla. La serviette fixée par un nœud dans le cou, il récita le bénédicité que Barbara, sans cesser

d'aller et venir, accompagnait de son fausset de voix aigre. La soupière apparut et aussitôt il se jetait de grandes cuillerées de potage dans l'estomac. La vie revint : un feu rouge dansa à ses pommettes. 11 ne pensait plus au petit monde de l'église, repris à sa condition de bourgeois aisé, à la joie humaine des sensualités de la table après les mortifications. Il se laissa servir deux tranches de veau mariné dans une sauce vinaigrée.

— Un vrai repas de Noël, bonne sœur!

— « Ils » ont fait ce qu'ils ont pu pour cela ! répondit-elle.

C'était son habitude de parler à la troisième personne du pluriel soit d'elle-même, soit des autres, soit du bon Dieu, comme si toujours un tas de monde se trouvât mêlé à ses moindres actes. Si les copeaux tardaient à s'enflammer tandis qu'elle allumait son feu du matin, ou si elle ne parvenait pas à enfiler son aiguille, invariablement elle disait :

— Ah ça, qu'est-ce qu' « ils » pensent donc làhaut?

Ivo mangea les deux cuisses, une aile et un quartier de po'trine. Visiblement il gonflait, heureux,

souriant. Il ressemblait à présent à un Christ que l'artiste aurait nouvellement repeint.

Barbara avait retiré de la cave une bouteille de vieux 'Bordeaux, du temps de Mabbe le père. A chaque verre qu'elle lui versait, elle regardait se découvrir un peu plus bas la mouche. Ce ne fut qu'au dessert, quand elle apporta la tarte, qu'elle accepta de trinquer avec son frère.

Tous deux disaient :

— Bonne fête de Noël...

Il vidait son verre et il dévorait un quartier de tarte. La boutique observait par les carreaux de la porte vitrée si, d'étonnement pour ce festin, l'horloge n'allait pas arrêter ses aiguilles sur son cadran d^étain.

Après le café, Chrislus fit sauter les boutons de son gilet, soupira de bien-être et s'endormit. Alors seulement Barbara, selon la coutume des femmes de Flandre de ne se servir qu'après que les hommes ont mangé, s'assit et à son tour dîna. Les tempes lourdes, elle finit par s'endormir sur sa chaise à côté du fauteuil où, la tête sur l'épaule, ronflait Chrislus. Il arrivait que des pêcheurs, des gens de la campagne, ayant ouï parler de la sainteté du marchand de cordes, s'arrêtaient devant

la vitrine et s'efforçaient de regarder entre les boules de cordes et les bocaux de semences. Si à ceux-là on avait dit que c'était Christus qui était assis à cette table bien garnie, ils ne l'auraient pas cru. Dans la cbambre, le petit pinson chantait. Barbara se réveilla au bruit des cloches. La maison n'était séparée de l'église que par une petite cour où, derrière un lattis peint en vert, il y avait un gazon exigu, bordé d'un sentier de coquillages, une statuette de saint Roch sur un socle et un buis taillé en croix, comme en un petit jardin mystique. Là-haut, dans le soir des arcs-boutants, les corbeaux déjà tournoyaient avec des cris aigres. C'était la colère de Barbara, les fientes qu'ils lâchaient et qui souvent lui tombaient sur les épaules, corrosifs comme de la chaux.

— Ivo, cria-t-elle, le salut!

Il se passa la main sur les yeux, brossa son chapeau et s'en alla, tandis que de son côté elle montait passer sa manie, ayant promis à la femme du pharmacien de la prendre en passant.

Un peu de monde sans bruit traînait dans les rues. De l'autre côté de la place, Saint-Nicolas aussi de toutes ses forces tapait de son battant dans ses cloches. C'était un jour saint pour la vieille

petite ville, un vrai jour de bon Dieu. Le succès surtout était pour le pâtissier de la grande rue qui avait exposé à sa vitrine une crèche avec un Jésus en fondant, entre l'âne et le bœuf en sucre de pomme rouge. Les femmes venues delà mer avaient des visages graves en s'arrêtant devant cet art de sainteté. Il n'y avait un peu de gros bruit que du côté des ruelles : pour ces petites gens, pas de fêtes sans soûleries et risées. Quelquefois uii des gardes de ville allait jeter un coup d'œil jusque-là, crachant à terre et puis faisant les cent pas un peu plus loin.

Ivo se dirigea vers l'église.

Aux Rois, il recommença à neiger, une fine poudre de neige comme de la farine passée au tamis. Si Kas Onkelaer avait pu sortir avec son manteau de roi mage, c'est ça qui lui aurait fait une vraie pelisse d'hermine ! Son jardin, avec le poirier et le buis tout blancs, ressemblait à la petite forêt de sapins ouatés des boîtes de bergeries. Depuis l'avant-veille, il fabriquait un piège à rats. Maintenant qu'on avait démoli les petites maisons autour de l'ancien cimetière, les rats en bande se répandaient par la ville. Onkelaer avait imaginé un déclic qui faisait choir un couperet : celui-ci leur

tranchait net le cou. C'était encore une fois une occasion pour lui, s'il entrait quelqu'un, de raconter que son oncle avait vu tomber la têle du roi. Il ne quittait son travail que pour aller fumer une pipe sur le pas de sa porte en regardant floconner la neige, comme un vol de petites plumes blanches.

Vers le soir, Badilon, selon son habitude, vint le prendre. Mais les frimas rendant impossible leur promenade quotidienne le long du canal, ils décidèrent d'entrer boire, au cabaret des Trois Rois, un pot de bière chaude aux épices, en mémoire de celles que, des pays d'Orient, les mages avaient apportées.

La bière bientôt leur coula onctueuse et sucrée dans la gorge. Badilon disait qu'après tout ils pouvaient bien boire un coup de trop ce jour-là, jour anniversaire de leur royauté. Tous deux levaient leur chope de grès en même temps, les heurtaient l'une contre l'autre et puis buvaient une lampée. Ensuite ils se remettaient à piper en tirant de grosses bouffées.

Ils étaient là depuis une demi-heure quand le prophète Jérémias entra.

— Le troisième justement passe dans la rue, dit-il en riant.

Ils comprirent qii^il parlait de Floris, le mage;, qui était ferblantier de son état.

— Hé! la fille, qu'on coure après et qu'on l'amène, commanda l'ancien gendarme à la servante en tapant du poing sur la table.

C'est ainsi que, peu d'instants après, pour fêter le saint jour d'Epiphanie, les trois mages de Furnes se trouvèrent réunis devant des pots de bière, dans l'un des plus anciens cabarets de la ville. Tels les Rois venus d'Orient étaient représentés dans les vieilles estampes, chauffant aux chenets des hôtelleries leurs bottes jaunes à chaudrons, avec des sabres turcs à la ceinture et sur leur toque des plumes frisées d'oiseaux des iles^, tandis que par la fenêtre ouverte on voit se dévider la neige aux rouets du ciel. Floris, Badilon et Onkelaer, parmi les vapeurs de la bière qui mollement les grisait, étaient graves et liturgiques comme les saints personnages des vitraux. Un songe par les routes les menait; devant eux, dans la fumée des pipes, allait l'Etoile, un clair petit trèfle d'or pareil au papillon des becs de gaz. Floris, d'une voix qui semblait avoir été longtemps morte, murmurait :

— A l'heure qu'il est, nous étions déjà arrivés...

Sans qu'on sùl exactement ce qu'il voulait dire.

Un canari dans sa cage comme chez Cordula, quand les voix montaient, filait ses notes.

Le « baes » des Ti^ois Rois, à son tour, offrit un pot, duquel il prit sa part. Un silence, au dehors, avec la neige tombait : c'était très doux, comme si la ville lentement s'ensevelissait dans des lits d'étoupes. Quelquefois tous dans le cabaret se taisaient : on se figurait qu'ils n'ouvriraient plus jamais la bouche; et puis, tout de même, quelqu'un disait quelque chose. Tout à coup, dans la rue, trois petites voix se firent entendre: des enfants chantaient la complainte des Rois. Les voix avaient l'air de venir de l'autre monde. A chaque instant, l'un des trois s'arrêtait pour renifler, à cause des chandelles qui lui pendaient sous le nez. Et la chanson allait ainsi :

Ils sont venus, les rois,

Avec les singes et les chameaux

Et les grands chapeaux

Du fond des plaines et des bois.

Floris, glorieux et un peu simple d'esprit, croyait que c'était vraiment arrivé comme ils le disaient; et il se jetait de grands coups de bière dans l'esto-

mac, tant il était content d'être lui-même un roi. Le nègre Balthazar riait, en tétant sa longue pipe de Hollande.

Neuf heures sonnèrent : Floris, qui avait une femme et des enfants, partit le premier : une chaleur lui dilataitlapoitrine. Il foulait à pas lourds la neige, se parlant tout haut, amusé par- la bière qui faisait gazouiller ses idées comme des oiseaux. Il traversa la place, tourna l'angle d'une rue et aperçut la clarté rose que projetait, devant le seuil blanc d'une porte, une lanterne: trois ombres à côté s'allongeaient sur le mur. La plus grande des ombres tenait un cabas à la main; la plus petite portait la lanterne ; la troisième, uue couronne en fer-blanc sur la tête, avait une étoile au bout d'un bâton. C'étaient les trois petits garçons que Floris avait entendus chanter tout à l'heure. Parfois l'un donnait un coup de sabot dans le bas de la porte, l'autre se mouchait dans les doigts ; tous trois ensuite, en grelottant, avec des voix gelées se remettaient à nasiller la complainte des Rois. Les flocons dansaient au clair de la lanterne.

On ne sait pas ce qui alors se passa dans l'âme simple de Floris tandis qu'il demeurait là, avec ses yeux de vieux coq aux deux cotés de son nez

crochu, à les regarder. Il lira des sous de sa poche, enleva la lanterne des mains du plus petit et, chantant avec eux, il les précédait. Il les mena ainsi jusqu'à sa maison. Là il appela sa femme, ses enfants et son apprenti ; tous arrivaient écouter la merveilleuse aventure des trois mages. Le chat près d'eux se tenait assis sur son derrière. Il neigeait un peu plus fort. Et Floris renvoyait les petits garçotis après leur avoir donné des macarons, des pommes et des Doix.

Tout cela, dans cette vieille ville de Furnes, était si doux, si imprégné de songe qu'un voyageur, venu là d'une autre ville, aurait fait le signe de la croix, comme à la vue d'une chose surnaturelle. La neige ne floconnait pas là comme ailleurs : elle était légère comme la toison de l'Agneau mystique. C'était la même neige qui tombait déjà quand Jésus était né.

Au cabaret des Trois Rois, Onkelaer encore réclamait un pot : il disait qu'il aurait bu comme cela jusqu'en paradis. Badilon, avec ses grosses lippes bleues, s'émerveillait. Quelquefois un apôtre ou un seigneur de la cour d'IIérodes entrait, après avoir secoué ses bottes sous le porche. Il saluait, s'asseyait près du grand poêle à long tuyau.

— Ua vrai temps des Rois I faisait-il.

On ne lui répondait pas toujours. L'horloge dans sa gaine, comme uu grand moulin à café, avec ses aiguilles moulait un silence tiède, lointain, diaphane. Elle aussi semblait se douter qu'il y avait un mystère sur la ville.

Et, une fois, ce fut Simon de Cyrène qui poussa la porte. Ayant bu selon son habitude, il était enflé de bière et d'alcool : il aimait alors raconter des histoires, qu'il entrecoupait à chaque instant pour rallumer sa pipe.

— Voilà, c'est comme je vous dis, cela est arrivé à Christus la nuit de dimanche dernier. 11 s'était engagé dans les mauvaises rues sans que jamais personne ait su pourquoi ni comment. Il y avait là dans une maison un homme ivre qui cassait tout. Ils étaient bien quatre à lui maintenir les jambes et les bras. Et tout de même, si soûl qu'il était, il tapait, il aurait démoli la maison. C'était le grand Brad, qu'on l'appelle. Alors, comme Christus passait, il voit là du monde et il entre. Y avait dans un coin, aplatie contre le mur, avec un trou dans le front, llje, la fdle de Brad. Et comme ça, Christus, avec son visage tout pâle, dit :

— Laissez cet homme.

« Mais à cause des cris, personne ne l'entendait, et deux fois encore il dit :

— Laissez cet homme.

« Alors, voilà que les bras leur tombent à tous et ils regardent Ghristus venir tout près de Brad et lui toucher l'épaule.

— Brad... mon frère Brad, me reconnaissezvous? qu'il demande.

« L'autre, d'abord, lui répond que s'il ne veut pas être aplati plus plat qu'une plie, il n'a qu'à décamper. Mais Ghristus le serre dans ses bras et encore une fois dit :

— Brad, mon pauvre frère Brad...

« Alors ceux qui étaient là disent en riant :

— Celui-là est Ghristus!

« Et à son tour Brad le regarde un peu de temps et dit :

— Verdoin ! c'est bien là Ghristus 1

« Toute sa fureur était tombée : il était doux comme un mouton et il disait seulement aux gens de la rue :

— Si à présent quelqu'un fait mine de toucher à un de ses cheveux, il aura affaire à moi.

(( Les femmes tout bas disaient :

— Le vrai Christus l'aurait fait ainsi, c'est un miracle.

(( Et puis Christus, en l'attirant contre lui, doucement lui murmurait à l'oreille des choses que personne n'entendait ; et le grand Brad remuait les épaules comme un petit enfant. A la fin il alla sur la porte et il cria très haut :

— Ecoutez, vous autres. C'est notre Christus, celui qui est là ; il n'y en a pas deux. C'est le Christus des pauvres gens. Un homme comme moi, il l'a tenu dans ses bras en l'appelant son frère. Est-ce que cela est jamais arrivé?

« Les femmes s'étonnaient :

— Tout à l'heure on se battait, mais, depuis que Christus est venu, il n'y a plus que des amis. Avec la police et même le jug;^ de paix, on ne serait pas venu à bout de vider la querelle.

« Maintenant ces gens poussaient Christus devant eux : ils l'entraînèrent au cabaret du Pot Cassé et là, levant très haut leurs verres, ils criaient :

— Hurrah pour notre Christus I « Ilje était là avec les autres.

« Est-ce que cela n'ost pis tout de même une histoire comique, hei? »

Encore une fois Simon de Cyrène allumait sa pipe et puis il buvait un coup de genièvre. Le « baes )) des Trois Rois disait :

— Ivo Mabbe n'est pas un homme comme les autres.

Alors Kas Onkelaer se rappelant qu'il avait été gendarme, faisait observer que Christus, après tout, avait eu tort de se substituer à l'autorité et que quant à lui, de son temps, il eût chargé à coups de sabre dans le tas.

Il vint encore trois personnes : Hérodes le boucher, Joseph le charpentier et le troisième n'était rien. Ils s'accordèrent à trouver que Christus, en se mêlant aux querelles de ces petites gens, avait fait une chose blâmable et qui compromettait sa dignité. S'il n'avait fallu, en temps d'épidémie, que replier son pouce en dedans pour les empêcher de crever, tous juraient qu'ils ne l'auraient pas replié. Et puis Hérodes, toucha du pouce son front en secouant la tête :

— Christus a là quelque chose, fit-il.

Le poêle ronflait comme un tambour; de nouveau on se taisait. A dix heures, Kas Onkelaer leva mystérieusement deux doigts de la main et dit:

— J'ai trois roses de Noël dans mon jardin.

On ne comprenait pas pourquoi il avait dit cela en ce moment; et ensuite, sans s'expliquer, il paya son écot et s'en alla. C'était comme si les trois roses lui avaient fait signe.

Un pied de neige recouvrit la maison de Cordula. Christus, au chaud de l'âtre, ses jambes allongées devant lui, appréciait quel trésor l'amour d'une bonne femme est pour un homme. Une paix tiède ronronnait au fond des chambres comme un gros chat. Dans le grand silence, chacun croyait entendre la chanson de sa vie. Quelquefois il lui prenait les mains ; ils se regardaient un peu de temps, elle avec son beau sourire gras comme un pétale de bégonia, lui avec ses yeux gravées et tranquilles C'était une si honnête et si vieille affection comme entre un homme

et une femme on peut s'aimer en Flandre I Ivo et Cordula restaient des mois sans parler de leur mariage ; et un jour ils en parlaient comme d'une chose qui se ferait naturellement ainsi que le ruisseau coule, que la plante donne sa fleur. Ni l'un ni l'autre n'étaient pressés; et puis jusqu'à une nouvelle occasion, ils cessaient d'en parler.

Maintenant, c'était l'hiver comme naguère c'était l'été. La neige tombait, le pot du poêle ronflait, le canari dans sa cage chantait. Une mouche au plafond avec ses petites pattes faisait trois pas. On entendait tinter la sonnette à la porte du pharmacien sur la place : c'était doux et lointain comme si quelqu'un sonnait à la porte du paradis. Au haut de la cheminée, le petit bateau faisait sans bouger le tour du monde. Sur l'armoire, dans son flacon, le rameau de cerisier finissait de fleurir. Aux heures et aux demies^ la vieille horloge avait sa petite toux. Il n'était pas nécessaire de se rien dire pour goûter Ja joie de tout cela. Ivo regardait s'écraser comme une courge mûre son visage dans le cuivre poli de la bouilloire. Quand venait de la cuisine le grincement du moulin moulant les graines de café;, les bouches se mouillaient et on n'avait plus rien à désirer.

Aux Rois, ils avaient épluché les dernières noix. Maintenant, en sirotant un verre d'anisette, ils croquaient des mastelles,des gimbletteset des biscottes sucrées de Bruges. Cordula, gourmande, avec sa belle graisse heureuse de Magdeleine, tout le jour aimait grignoter. La souris d'un trot menu venait rafler les miettes, fines comme de la chapelure.

Quelquefois Cordula tirait de l'armoire son vieil almanach mangé des vers : elle n'avait jamais su comment ce recueil était entré dans la maison. Ensemble, sous la lampe, ils en feuilletaient les images : toutes avaient trait aux saisons et aux fêtes; et des figures naïves, des laboureurs, des pastoureaux, des hommes de la terre y faisaient des gestes éternels. Une représentait les bergers près d'un feu de brandes, dans une campagne où paissaient des moutons. Un ange déroulait une bandelette au-dessus d'eux et leur houlette dans les mains, ils se montraient cette apparition; une brebis, la tête en l'air, pieusement regardait aussi. Des fleurs à terre ressemblaient à des yeux d'enfant.

Un peu plus loin, on voyait la Vierge à genoux, les mains joiiil:'S, devant le petit enfant. L'âne baissait le cou et adorait ; le bœuf, étonné, avait un

visage humain et tandis qu'au fond, par delà la haie, les bergers jouaient de la cornemuse, un des rois mages, qui tenait un cierge allumé, s'émerveillait, les deux autres délicatement touchaient Jésus avec la main. L'Etoile venait regarder par un trou du ciel, au-dessus du toit.

Ivo aimait regarder ces estampes ingénues. C'était bien là la simple et bonne humanité de laquelle il faisait partie lui-même.

Depuis un peu de temps, il apportait de la couleur et repeignait le bateau. Avec la plus fine corde de sa boutique, il réparait, en outre, les agrès. Il avait çà et là le goût des petits travaux, minutieux comme des examens de conscience avant la confession. Deux fois l'an, il bordait de mastic frais les vitres de sa boutique, distribuait dans la maison de légers coups de blaireau, vernissait les meubles. Cela l'aidait à s'entretenir lui-même dans un état d'humble sainteté.

Or, un soir en venant, il trouva Cordula pleurant sur le bas qu'elle tricotait.

— Ach! dit-elle, où est le Christus que j'aimais? Où est-il, mon Christus?

Elle leva les yeux et il n'osait faire un pas. G'é-

tait comme si le petit bateau, en tombant de la cheminée, s'était brisé à leurs pieds.

Elle eut un sanglot dans la gorge et répéta :

— Que ferai-je à présent quand tous les yeux seront tournés vers moi et que les plus malheureuses parmi les femmes me plaindront?

Cette fois, elle le considéra avec une si vive tendresse qu'elle ne lui eût pas demandé autrement d'être consolée.

Ivo Mabbe fit deux fois le tour de la pièce. La petite mouche au plafond avançait encore d'un pas. Le canari se taisait pour écouter ce qu'il allait dire. Ivo Mabbe, s'arrôtantprès d'elle et baissant la tête :

— Vous aussi, Maria Magdalena?

Car il croyait avoir deviné la cause de ses pleurs. Depuis le jour, où pour la première fois^ il était allé dans les ruelles, tout se retournait contre lui. ïlérodes nettement lui avait dit qu'il s'exposait à perdre Festime des honnêtes gens.. Pilatus, le serrurier, lui avait reproché de se mêler d'affaires qui ne le concernaient pas. Des docteurs du Temple, le voyant passer, riaient sur le pas de leur porte : même Joseph le charpentier, un saint homme, l'évitait.

Cordula laissa tomber sa boule de laine et son

tricot. Et, les mains à soa visage, elle se lamentait faiblement.

— Ivo, vous avez délaissé les honnêtes gens de celte ville pour vous ranger du côté des mauvais garçons. Une femme est venue; elle m'a tout dit, l'ayant entendu dire d'autrui. Elle vous plaignait. C'est elle qui, à la Procession, porte le mouchoir de sainte Véronique.

Une honte s'empara de Christus comme s'il avait été vu nu dans sa peau. Un feu lui brûlait les joues. Il observa longtemps un petit trou que la souris avait élargi dans le plancher. Il n'aurait jamais pensé qu'il fût si difficile de faire le bien en agissant selon sa conscience. La pendule sonna plusieurs coups, mais tous deux avaient oublié l'heure. La minute pesait lourde entre eux. A la fin il secouait la tête :

— Voyez un peu, bonne amie ! vous aussi vous voilà maintenant liguée avec ma sœur Barbara et tous les autres. Qu'ai-je fait cependant que n'eut fait Notre Seigneur lui-même? Mais les aveugles ne voient et les sourds n'entendent.

Côrdula, devant son doigt levé, baissait les yeux. Comme il tournait le dos à la lampe, l'ombre de sa main montait jusqu'au plafond.

Ivo ensuite, après être resté quelque temps silencieux, se confessa dans la simplicité de son cœur. Il lui assura que la charité., la commisération pour le prochain l'avaient seules poussé vers le peuple des ruelles. Il évoquait avec douleur tout ce rebut d'humanité vivant là dans la misère et le péché, sans que personne pût dire pour quelle faute ils avaient été rejetés en dehors de la société.

Cordula vint alors poser les deux mains sur ses épaules et elle lui souriait avec ses yeux frais. A son tour, il sourit et dit naïvement :

— Est-ce que cela n'est pas bien pour un pauvre Christ de petite ville comme moi?

— Je crois en vous, petit homme de Dieu^ répondit Cordula.

Le canari dans sa cage, comme un Saint-Esprit, battait des ailes.

C'étaient làdes moments heureux pour le pauvre Christus et qui le consolaient de ses humiliations au dehors. Cordula, avec son bon gros cœur aimant, toujours lui demeurait constante, bien qu'un peu encline à trop écouter la rumeur publique. Il était pour elle un Christus, un Christus doux, patient, aimable et qui, lui aussi, portait sa croix. 11 oubliait le reste du monde à vivre un peu de sa vie, à ses

côlés, près du feu. De regarder coudre ou tricoter ses belles mains, il avait chaud au cœur, pensant qu'après tout il était le maître de lui glisser au doigt l'anneau quand il le vou irait. Il vint ainsi tout le temps de la neige honnêtement, par goût d'être avec elle et aussi par amour des biscottes de Bruges qu'à petites fois il trempait dans son bol de café, tenant sa barbe repliée contre sa poitrine. Quelquefois elle chantait la chanson de la tante Thérèse. Et puis la cloche du couvrefeu tintait ; il tirait sans bruit la porte sur ses talons.

Chez lui, cela n'allait plus. Barbara, comme une poule qui ne sait où déposer son œuf, aigrement crélelait. Depuis un peu de temps, le sacristain arrivait s'accouder au comptoir : il observait si le marchand de cordes n'élait pas là, et puis il poussait la porte. Il avait toujours quelque chose à lui dire sur le prochain, ce qui les amusait tous les deux. Comme il était marié, il n'osait trop ouvertement lui avouer qu'il aurait voulu l'accompagner dans la petite pièce du fond. C'était un bel homme à grosse tête et à larges joues rasées, aimé des femmes. Or, à la tombée du soir, l'autre fois, il était venu lui apprendre, en demandant le se-

cret, qu'Ivo fréquentait chez les petites gens qui sentaient mauvais.

— Un si digne garçon, Barbara! Un homme qui n'a jamais eu que de bons exemples chez lui ! On dit qu'il le fait pour imiter Notre-Seigneur : n'est-ce pas là une chose plus triste encore? A chac n son affaire : Christ est Christ et un homme est UJi homme.

Ces paroles avaient pénétré comme des clous dms l'esprit de la vieille fille. Sa dévotion vétilleuse s'alarma comme pour un sacrilège. Lui, son frère Ivo, jouer au Christ! Qu'est-ce qu' « ils » devaient en penser là-haut?

Elle dissimula pendant un jour, mais le lendemain, sa colère éclata ; elle l'injuria, pleura, gronda, rapportant à Cordula tout le mal.

Maintenant aussi elle reparlait souvent de vendre l'âne. Ivo en ressentait une peine réelle. Après tout, c'était de leurs deniers communs qu'il l'avait acquis. Elle n'avait pas voulu marchander sur le prix, dans sa fierté qu'un Mabbe entrât à Jérusalem, le jour des Rameaux. Ivo en ce temps était presque un sujet d'adoration pour son cœur orageux et aride. Elle l'aimait comme un reliquaire, comme la châsse où se gardait l'honneur

de la famille. Elle eût nourri de biscottes le saint petit âne qui le portait avec sa robe violette. Et Christus lui-même, elle ne le séparait pas de Notre-Seigneur, l'appelant « son petit cœur de Jésus », tandis qu'avec les pincettes du poêle elle lui pressait ses papillotes, le matin de la Procession.

Ivo, sous l'averse des acrimonies, s'enfonçait dans la lecture de son saint Mathieu; ou bien, tapant du marteau, il reclouait des pièces au rebord inférieur du comptoir mangé par l'eau des récurages; et de la sorte, il n'entendait plus Barbara.

Chez Cordula, il eut élevé la voix comme s'il eut été le Christ en personne : chez lui, il n'était plus que le petit marchand de cordes qui joue un rôle de Christ une fois l'an. Barbara s'efforçait de le piquer au vif de son silencieux orgueil. Un jour, elle l'appela « Christ pour rire. » Ivo tressaillit dans sa vie profonde, se sentit froidir de honte entre les épaules. Il aurait voulu riposter que Christ aussi, les hommes de son temps l'avaient accabh' d'outrages. Il ouvrit la bouche ; il était très rouge; mais, au moment déparier^ il ne trouva plus que ces mois :

— Ma sœar, que vous ai-je fait pour que vous me tourmentiez ainsi?

Généralement, après ces scènes, Barbara s'enveloppait de sa mante et s'en allait dans le voisinage raconter qu'on entendrait bientôt parler de son frère. Voilà maintenant qu'il se mettait à faire des miracles, de vrais miracles! On avait vu les petites gens des ruelles s'agenouiller quand il passait ! Et d'autres choses semblables.

Ivo, une fois seul, exhalait le soupir d'un homme qui revient à la vie. Il jetait une pelletée sur le feu, se carrait dans le fauteuil, regardait se dessiner l'ombre de son profil sur le mur, comme le visage même de Christ. Il lui venait un peu plus de sainteté d'avoir été en butte aux vexations de cette sœur acariâtre. La bouilloire, en soulevant son couvercle, avait l'air de le saluer.

Ivo Mabbe, tous les jours, visitait son divin maître à l'église. C'était comme quelqu'un de sa famille qui aurait souffert de la méchanceté des hommes et qui était là, très doux et pardonnant à l'égal de lui-même. Avec le dégel, des ciels clairs, lavés au vent de mer, faisaient les verrières plus limpides^ en sorte qu'il apercevait plus distinclement, dans la niche sous la tribune des orgues, le beau Christ entre les lansquenets. Lui aussi semblait mieux le reconnaître et lui adressait un sourire triste, comme un homme qui ne sait que trop bien ce qui va lui arriver.

Dans l'autre niche. Christ reposait mort, entre

les saints compagnons de la veillée tenant les urnes et les aromates. C'était là une image pathétique et terrible devant laquelle un Christ de paroisse comme Tvo n'était plus qu'une chose dérisoire. Aussi passait-il rapidement en faisant un signe de croix et marmottant une courte prière. Au contraire, il prolongeait ses stations devant le beau Christ en vie, si près encore de l'entrée à Jérusalem.

Ivo ne pouvait se rassasier de sa vue : il l'absorbait comme l'hostie, il le regardait sous le nez avec le plus tendre amour fraternel. L'enlumineur avait imité la saillie bleue des veines, l'afflux rose du sang aux pommettes : Ivo retrouvait là les aspects de son^propre corps. Voilà, c'était un pauvre homme crédule et naïf, cet Ivo Mabbe. Il croyait sincèrement que les autres statues dans l'église, celles des saints évêques et martyrs, disaient en le voyant passer :

— C'est Christus, le marchand de cordes de la petite boutique là-bas, derrière le chœur.

Un soir, après le salut, il faillit heurter Ilje agenouillée sur la dalle, devant la niche. Elle ne l'avait pas entendu venir, toute raide, la tête rejetée en arrière, les deux mains croisées à sa poitrine.

134 LE PEfW HOMME DE DIEU

A cause de son panier à poissons qui était près d'elle, une odeur de marée fleurait. Ses yeux étaient moins sauvages : ils avaient une expression presque tendre en se fixant sur le Christ. Ses lèvres remuaient.

C'était là une chose si impréviie que Ivo ne parvenait pas tout de suite à rassembler ses idées. 11 pensait vaguement : « Mon Dieu ! quel miracle si une telle fille pouvait être touchée de la grâce! » Ses haillons de misère collaient à son dos; elle avait déposé ses sabots à côté de son panier. Par les trous de ses bas, perçaient les talons.

Ivo fit un pas: elle ne tourna point la tête.

Alors une chaleur délicieuse le remplit : il aurait voulu être tout contre l'enfant, à genoux sur le froid delà dalle. Il fit encore un pas et, cette fois, de dessous ses cheveux pareils à des poils de bête, elle le regardait venir avec ses yeux couleur de mer. Lui, dans un élan de foi, soudain tendit les bras :

— llje, le Seigneur soit avec vous !

Et ensuite il lui prit la main et en guidant celleci, de son front à sa poitrine il traça le signe crucial. De ses petites dénis de raie, elle riait.

Uûe seconde, ils furent là l'un prè& de l'autre,

leurs doigts unis dans le symbole sacré. Il n'y avait plus personne dans l'église que la vieille chaisière qui remettait les chaises en place. Et tout le silence des voûtes les enveloppait : Jésus, du fond de sa niche, pardessus l'épaule des soldats, inclinait la tête vers eux. Ivo n'avait plus l'air de s'apercevoir qu'elle aussi, corn me le petit panier, puait le poisson.

— Ilje, prions ensemble! dit-il.

Et il commença le Pater. Mais tout de suite, il observa que cela, comme le signe de la croix, elle l'avait oublié. Et il l'obligeait à répéter avec lui :

— Notre Père, qui êtes aux Cieux...

Un cliquetis de clefs se rapprocha : le sacristain était derrière le pilier.

— Dehors! dit-il à Ilje.

Ivo Mabbe aussi lui avait dit cela autrefois : maintenant il lui tenait la main et encore une fois il la faisait se signer. Et puis, avec son visage candide, il demandait au sacristain si ce n'était pas là un vrai prodige. 11 croyait que cet homme, reconnaissant la toute-puissance divine, aurait baissé la tête; au contraire, il soufflait dans ses joues et haussait les épaules :

— C'est comme j'ai dit, fit-il. Il ne faut pas qu'elle vienne ici empester le bon Dieu. L'Eglise

n'est pas faite pour des filles de son espèce. Elle empoignait très vite ses sabots et son panier. Mais Ivo dit :

— Ilje, n'ayez point peur : le Seigneur est avec vous !

Il disait cela comme si lui-même eût été le Seigneur. Ensuite, se tournant vers le sacristain :

— Christ n'eût point fait ce que vous faites, ditil^ il n'eût point chassé de son temple la brebis repentante.

Le sacristain un peu plus fort soufflait. Et, en agitant son trousseau de clefs, il les poussait tous deux vers la porte. Mais, près de la sacristie, ils se rencontrèrent avec un vicaire qui sortait en boutonnant sa capote. Le vicaire remarqua le geste du sacristain qui lui désignait Ivo: il fixa un regard sévère sur celui-ci, évitant de répoudre à son salut. Ivo baissa la têtC;, découragé.

Deux jours se passèrent et encore une fois elle venait s'arrêter devant la boutique, poussant son petit cri aigre :

— Petites plies... petites plies...

Ivo à son comptoir aunait de la corde pour Kotje Smet planté droit devant lui, très grand sous leplafoud bas. Le pêcheur, un homme presque riche,

en veste des dimaûches, était arrivé faire ses emplettes à la ville.

Ce matin-là, il avait un peu bu, il tapait avec le plat de la main sur le comptoir, en homme qui se sent partout le maître. Quand il parlait de la pêche, il semblait que tout le poisson de la mer avait passé dans ses filets. Ivo doucement demanda s'il y avait longtemps qu'il n'avait vu l'âne.

— Petites plies...

Kotje Smet, attiré par le cri, alla voir à travers la vitre ce qu'elle vendait. Aussitôt il se mit à jurer, disant qu'il la connaissait bien, que c'était une petite bête sauvage de la mer, une vraie zeemarminne.

— Si un jour je la trouve un peu près de ma barque, je sais bien ce que je ferai.

C'eût été le moment pour Ivo de répéter qu'elle avait été visitée du Seigneur. x\u contraire il riait. Tous deux semblaient avoir la même idée sur cette fille.

— Oui, fit-il, c'est ce qui pourrait lui arriver de mieux.

Ivo Mabbe chercha les ciseaux, coupa de la corde et il ne s'apercevait pas qu'il avait mesuré une aune en trop.

Ilje toujours disait :

— Petites plies...

Il se dirigea vers la porte et lui cria quelque chose. Jamais il ne s'était senti un cœur plus dur : il avait réellement le cœur des soldats qui, dans la niche, emmenaient Christ. Kotje Sraet pourtant n'avait eu qu'une parole à dire.

Docilement elle s'en alla, ils la virent au milieu de la rue faire des signes de croix, finissant par le front après avoir commencé par les épaules.

— Sa mère aussi était un peu idiote, hei? dit le grand Smet en crachant devant lui.

Mais lui, Christus, avec des yeux troublés, maintenant répondait :

— Non, non, ne dites pas cela, Kotje Smet; vous voyez bien qu'il lui est venu une âme.

Le pécheur était étonné. 11 tira son sac, défit le nœud, paya sans marchander.

Ivo éprouva le besoin d'être seul avec lui-même. Barbara, ce jour-là, était allée prendre le café chez la mercière. Il ferma la boutique et monta à sa chambre. Son orgueil était grand comme son humilité. Se pouvait-il. Seigneur, que lui, le marchand de cordes, eût été choisi pour ramener au bien cette païenne? Qu'elle fût seulement rache-

tée du péché des siens et d'elle-même, c'était la parole du Sauveur réalisée : « 11 y a plus de joie au ciel pour une brebis... »

Par hasard ses yeux glissèrent vers un miroir incliné contre le mur : les toits d'en face, par la fenêtre ouverte, s'y reflétaient, rouges et gaufrés. Sa tête aussi s'y mirant, plus haut que leurs faîtes, elle sembla dominer la ville. Maintenant il n'avait plus que du mépris pour le vicaire qui l'avait si durement regardé.

— Je suis Christus, c'est bien moi Christus, cria-t-il dans le silence de la maison.

A Saint-Nicolas, soudain, le glas tintait : il se rappela qu'un des prophètes avait été administré la veille. L'autre semaine aussi, une des saintes femmes était morte. Elle était partout, la mort, dans cette petite ville de Furnes : elle semblait guetter le passant par les rues.

Christus ne fut plus qu'un simple homme de péché pour qui le glas aussi sonnerait un jour. Son or» gueil tomba, comme du haut de la tour tombaient les sons. Qu'avait-il fait autre chose que de répandre l'huile sur le feu assoupi d'une âme? Son humilité, de nouveau, était sincère ; il frappait sa poitrine à grands coups que de là-haut rythmait

le glas. Et avec craiale, il considérait un Cœur de Jésus fixé au mur. ayant la sensation de l'avoir fait saigner par son impiété.

Il redescendit, chargea le feu, regarda sur le pas de la porte si Barbara ne revenait pas. Dans le soir aigre et venteux, deux coiffes de petites sœurs des écoles battaient. 11 les salua : celles-là aussi quelquefois venaient à la boutique. En sa qualité de ChristuS;, il avait la clientèle de toutes les saintes femmes de la ville. Les deux religieuses ne répondirent pas à son salut : sans doute le vicaire ou le sacristain l'avait desservi auprès d'elles. Cet affront lui fut sensible. Il était tout à coup triste, il vit sa considération menacée, trembla pour sa fonction de Christ entrant à Jérusalem.

<( Après tout, songea-t-il, il n'est pas impossible que cette damnée fille, avec ses signes de croix, se soit moquée de moi ! »

Il évita, les jours suivants, d'approcher des ruelles. Même le grand Brad, avec ses protestations d'amitié, pouvait être un danger. Il redevint le petit homme sage qui, près du chœur de l'église, vendait de la corde.

Une après-midi qu'il traversait lè Marché aux pommes, il rencontra le prophète Jérémias qui sor-

tait de chez Joseph le charpentier. Jérémias autrefois avait été porteur de contraintes pour le compte du receveur. Christus n'aimait pas le rencontrer à cause de sa familiarité qui supprimait entre eux les distances : le prophète, en lui parlant, toujours le bourrait de coups de poing dans l'épaule.

— Hél Christus, dit-il, je paie un petit verre.

— Vous feriez mieux de penser à votre salut, Jérémias, répondit Ivo Mabbe.

Mais l'autre riposta :

— Bon pour vous, Christus, de penser toujours à votre salut et même au salut des autres I On dit que grâce fi vous, la petite marchande de plies est sur le chemin du paradis.

Christus baissa les épaules, feignant ne pas le comprendre, et puis brusquement il le quittait. Le prophète riait, gloussant comme une vieille pompe.

Christus, maintenant, de loin épiait les visages des passants, craignant d'y lire une réprobation. Même avec Cordula, il n'était pas toujours à l'aise. En arrivant, il s'attardait à frotter longuement ses pieds au paillasson, la regardant d'un air d'humilité gênée. Il ne savait pas ce qu'il eût répondu si encore une fois elle lui avait parlé de llje ou des gens des ruelles. Elle, cependant, avec ses belles joues relui-

santés comme du saindoux, joyeusement l'accueillait, l'appelant : « Petit homme de Dieu » selon son habitude. Aussitôt la confiance lui revenait. Il semblait que le petit bateau le saluât de la proue, comme font les grands, quand arrive la marée. Au cadran, la lune d'étain clignait de l'œil pour marquer qu'il n'avait pas cessé d'être le bienvenu.

Christus ainsi redevenait vraiment Christus, dans l'oubli du monde; surtout quand le vent du large soufflait et cornait jusqu'au cœur des rues, c'était comme le paradis d'être ensemble près du feu, la main dans la main. Le canari vocalisait, la petite souris grattait, la bouilloire piaulait comme une flûte. Quelquefois ils se parlaient de l'âne, là-bas dans la dune : Christus croyait avoir à la langue le goût salé de la mer. Dans la maison voisine, derrière la fenêtre, toujours la machine à coudre de la tailleuse faisait le bruit d'un diable à bluter le grain, au fond de la campagne. Ils seraient restés longtemps comme cela.

Dans la ville, c'était la vie monotone de l'hiver. Les femmes, le malin, allaient faire leur marché, le cabas au bras. Une heure après une heure tombait dans le trou des jours. A midi, tous les petits

sabots de l'école battaient le pavé. Parfois il venait des pêcheurs aux boutiques. Une voiture de messager lentement traversait la place ou bien le cabriolet du docteur, avec son petit cheval jaune dont le poil se rebroussait comme un bonnet de grenadier. On entendait grelotter la sonnette à la porte du pharmacien. Hérodes hachait de la viande sur son billot. Toujours le grincement aigre de la lime dans l'atelier de Pilalus vous greMit la peau. Et il gelait, ou une sucrée de neige couvrait les toits, ou bien c'était la pluie, une plate brouée marine comme de la charpi© qui s'effilocherait. Et puis encore une fois le vent sauvage soufflait de la dune : on pensait aux bateaux qui dans'aienfc parmi les vagues.

La vie doucement coulait pour tout le monde avec le bruit d'une goutte de sang à terre. Après les repas, de grosses dames en bonnets à rubans s'endormaient derrière ïa guipure dés fenêtres, l'almanach sur les genoux, avec un gonflement léger des joues comme de petits ballons. Quelquefois le crieur des morts sonnait aux portes : il faisait un pas dans la maison et d'une voix haute et forte proclamait le nom, les qualités et les vertus du défunt. On restait à écouter pieusement, avec le geste

qu'on avait avant que le crieur fut entré. Et enfin les petites cloches, comme de vieilles béguines dansant à béquilles dans leurs jupes, tintaient pour le salut : les corbeaux, avec des clameurs rauques dans le crépuscule vert, faisaient des ronds. Il y avait toujours des confrères de la Bonne mort ou de la Passion de Jésus aux offices du soir et aux neuvaines en messe basse.

C'était la fin du jour qui à pas doux, dans le bleu ouaté des rues, arrivait comme viennent le sommeil et la mort. Les petites maisons dans leurs vitres froides et noires reflétaient la lune malade. Un chien dans la rue aboyait. Une petite fumée montait des toits. Ensuite les docteurs, les seigneurs de la cour d'Hérodes, les trois mages partaient faire une partie de cartes au cabaret. On commençait depuis un peu de temps à causer de la Procession : il en était toujours ainsi aux approches de la semaine sainte. C'était singulier alors de voir Maene Daele, le tailleur, qui faisait le Christ de l'Ascension, se mêler à la conversation d'un air détaché, comme si la Passion de Notre-Seigneur ne le concernait pas. Il semblait uniquement occupé à tirer du bout de ses doigts les pointes de sa belle barbe en éventail.

Dans la nuit qui suivait le Jeudi Saint, un peu avant minuit, il vint des pécheurs et des paysans, en grand n<)mbre : tous se dirigeaient vers h. grand'place. Peut-être c'était un homme qu'on allait brûler, comme au temps de l'Inquisition : cela ou autre chose que l^s g^ns savaient bieji et dont ils n'éprouvaient pas le besoin de se parler. Dans les cabarets, des ombres couraient sur les rideaux. Par les portes s'échappait une rumeur de voix basses, comme si même là, eaa buvant et en fumant d-es pipes, on attendait l'événement que les autres attendaient dehors, A

l'Ange étaient réunis les docteurs de la loi et la cour d'Hérodes. Les rois mages, eux, étaient attablés à l'auberge qui portait leur nom. Au Ciel, où la bière goûtait toujours la baissière, il y avait du monde comme partout. Les visages généralement étant graves et pensifs, on sentait que ce qui allait se passer avait une importance dans la vie des hommes. Cependant les riches étaient en minorité. Le roi Hérodes était parti se coucher dès après sa partie de billard. C'étaient là, pour sa boucherie, des jours de chômage qui le dégoûtaient de l'humanité.

Les pauvres n'avaient pas les mêmes raisons : c'était tous les jours jeûne pour leurs ans de servage et de misère : ils n'espéraient le bœuf gras qu'en paradis. Et ils étaient là, maigres et blêmes dans le froid de la nuit, avec leurs os en pointes de herse sous la peau. Quelquefois des ruelles s'élevait un tapage de gens criant, chantant et tapant du poing sur les tables. Les gardes de ville, sachant qu'il n'y avait rien à faire, dormaient près du poêle dans le corps de garde, leur sabre entre leurs jambes: ils avaient de vraies têtes de reitres à moustaches, comme dans les tableaux de la Flagellation.

LE PETIT HOiMME DE DIEU 147

Et voilà : l'on attendait. Le vent, comme un vol d'étourneaux parmi les roseaux, sifflotait dans la petite pluie continue qui tombait d'entre les toits. Déjà montaient les prières, un bourdonnement traînait.

Enfin le sacristain arriva : on alluma les torches, puis le bloc humain se mit en marche, cassant à ras des pavés des ombres de corps crrénés et caducs. La plupart tenaient leurs souliers pendus par les lacets à leurs bras. Dans le silence de la ville, s'étouffait le clapotement mou de leurs pieds nus. Ivo Mabbe était venu là comme les autres. Bien qu'il fut Ghristus, il affectait l'humilité contrite d'un simple pêcheur. Il y avait tout un mois qu'il jeûnait : il avait fait les chemins de croix, tout le temps du carême, après les offices. 11 ressentait un grand brisement physique. Mêlé à la cohue, il trottinait, ses cheveux collés par la pluie à ses tempes. Lui aussi aurait bien voulu se déchausser et marcher pieds nus, à côté des pauvres. Mais depuis le dernier dégel, un cor le faisait souffrir. D'ailleurs il n'était pas bien sur que sa dignité de Christ s'accommodât de ce signe de ferveur un peu grossier. Cependant, si un des autres Christs l'avait fait, il l'eût fait comme lui.

Tous en marmoUant des oraisons, il jetait los yeux à droite et à gauclie, observant si le Christ à la croix et le Christ de l'Ascension n'apparaissaient pas. Mais, sans doute, à cette heure Maene Daele dormait près de sa femme, une matrone savoureuse qui aurait aussi pu faire les Marie- Magdeleine dans la Procession. Ivo le chercha vainement, et comme une rivalité toujours avait régné entre eux, il éprouvait une joie à s'espérer plus avancé que lui dans les voies de la sainteté. Après tout, comme il le disait à Gordula, il est naturel que chacun pense à soi : ce n'est pas lui qui eût facilité le chemin du paradis au tailleur. Et il ne cessait pas de prier, avec une grande pitié pour les douleurs de son divin maître.

Soudain un remous bouscula le cortège. On atteignait la première station, un vieux'barbouillage craquelé représentant Jésus devant Pilatus. Le sacristain, après avoir toussé et craché, levait la main du côté de la peinture et disait :

— Gens, c'est le moment d'ouvrir les yeux, car Notre Seigneur est condamné. Notre Seigneur tout à l'heure mourra pour vous racheter de l'enfer éternel. Voyoz le méchant Pilatus qui se lave

les mains du sang de Jésus-Christ. Est-ce que cela n'est pas une honte pour le genre humain?

Sa voix s'émoussait dar:s l'hiver mouillé. Cependant, tel était le silence qu'on l'entendait très loin dans la ville. Elle traînait lente et triste, avec des pauses pendant lesquelles il renâclait et une bonne fois se mouchait. C'était la coutume, à chaque station, de réciter un Pater et un Ave.

Des haleines mystiques et rauques grondèrent. Le bredouillement des prières redoubla. Les torches, en s'échevelant, semblaient éclabousser de sang la toile. Quand elle godait au vent, le Christ était secoué d'un frisson de vie.

Par malheur, l'image, avec ses traits communs et soufflés, évoquait plutôt un débardeur des ports. Le petit peuple des pécheurs et des paysans n'en demeurait pas moins saisi devant cette chair de misère trempée par la pluie. Il hoquetait de pitié et de douleur, des larmes lourdes dans les yeux. Toutes les voix bourdonnaient. Quelquefois, très haut dans le ciel, passait le cri d'un oiseau de mer.

Les torches se remirent en marche. Derrière, clopinant et béguetant, allait la foule avec ses dos en boule.

Ivo tout à coup découvrait, courbé et perdu parmi les pêcheurs, l'autre Christ, le Christ du portement de croix, lequel tenait une bouliqne de papeterie. Âh ! celui-là était un homme de grande piété et néanmoins, si humble qu'il ressemblait plutôt à un petit pauvre du bon Dieu qu'à Dieu lui-même! Ivo toujours avait envié sa simplicité, bien que naturellement il dut exister une différence entre un malheureux Christ à la croix et le beau Christ de dimanche des Rameaux qu'il était, lui, Ivo Mabbe. Il avança le cou, tâcha d'observer, entre le croisillement des jambes, si le papetier aussi avait retiré ses chaussures. Son cor à chaque pas le faisait un peu plus souffrir.

De nouveau la foule s'arrêtait. Accrochée à un clou, une peinture barbare montrait Jésus montant au calvaire. C'était encore une fois un barbouillage barbare d'ocre, de noir et de vermillon qui aurait pu servir d'enseigne à la foire. Le sacristain cracha et puis parla. Christ, la tête tournée vers lui, avait l'air d'écouter ce qu'il disait.

Alors la fièvre, la ferveur redoublèrent : Wishje Brad, venu avec ses garçons, tressautait de petits sanglots puérils. Tout en priant dévotement, le papetier relevait la tête et examinait si le Jésus de

la peinture portait sa croix aussi bien que lui. Ivo, par un trou dans le noir de la foule, vit qu'il avait les pieds nus. A côté de cette foi rude qui acceptait la souffrance corporelle, il sentit l'infirmité de la sienne.

— Miserere nostri, Domine, disait le sacristain.

— Amen!

D'un élan pesant comme un chariot qui démarre, la masse, après chaque station, fonçait en avant. Les rues tournaient, se cassaient à angle brusque, et à des clous, dans le froid et la pluie, toujours palpitaient les lambeaux de la Passion. Christ, une première fois, tombait sous la croix, puis une deuxième fois : le sang et la boue engluaient sa peau; la misère du monde de plus en plus alourdissait ses membres harassés. Quand, à la septième station, il roulait pour la troisième fois, on en avait soi-même la mort dans les os. Il s'appuyait des mains sur le sol : il semblait que déjà la pourriture verte lui eût mangé le creux des joues et l'enlour des yeux.

— 0 chrétiens, ô hommes, voyez un peu maintenant dans quel état vous avez mis Notre Seigneur, reprenait le sacristain. N'est-ce pas une chose terrible qu'il succombe sous la croix, alors que

VOUS, malgré vos nombreux péchés, vous tenez votFe tête droite entre vos épaules?

Du côté des pêcheurs monta une grande lamentation : on croyait entendre gronder la mer au fond des dunes. Wishje Brad, avec des sanglots qui ne sortaient pas, tenait la bouche ouverte. Par moment un vieux paysan, dans une crise de foi farouche, avait un râle qui dominait tout.

Ivo aurait voulu les imiter ; mais cela ne venait pas: ce long carême de jeûnes et de prières avait usé son ressort. Le papetier, lui, semblait fléchir sous le poids d'une croix invisible au point de toucher presque le sol du bout de ses bras. Une détresse lourde lui cassait les reins et il ne se plaignait pas^, mais, au tremblement de son menton, on voyait qu'il priait. C'était lui, l'homme qu'on menait au supplice, dans cette nuit horrible.

Les stations, avec leurs images peintes, à mesure plus effrayantes, faisaient penser vraiment à des morgues. Quand, à la dixième, Jésus était dépouillé de ses vêtements, son corps avait la maigreur sanglante d'un homme écrasé sous un roc. Le sacristain disait :

— Voilà, 'gens, ô chrétiens. Notre Seigneur à pré-

sent est ici nu comme un petit enfant. Il grelotte de froid, il n'a plus que la peau sur les os. Est-ce que vous pouvez tolérer...

La mort fut dans les bouches, tordues de silence, d'affres et d'amour. Le papetier pantelait, avec une grimace d'agonie. L'heure h la tour frappait un coup pareil à un glas. Les réverbères, au bout des rues, -brûlaient comme de grands cierges.

— ... une telle iniquité, acheva le sacristain. Quelqu'un toucha Ivo Mabbe à l'épaule.

— Nous sommes là, Çhristus t Qu'ils essaient seulement de faire avec vous ce qu'ils ont fait avec Lui!

Le grand Brad/avec une férocité comique, lui désignait les hommes qui, sur la peinture, arrachaient les vêtements de Jésus. Le marchand de cordes était ennuyé que ce chenapan de Brad ainsi divulguât leurs relations.

— Miserere nostri, Domine! proféra le sacristain.

— Amen !

Comme une vague, déferlaient les Pater et les Av)e : les grains des chapelets entrechoqués faisaient un bruit do petits coquillages : on entendait toujours leclapotement mou, continu, des pieds nus.

En trébuchant et soubresautant, cette foule lamentable gagna l'angle d'une ruelle où, aux clartés rouges des torches, soudain darda, tel un bœuf écorcho au pendoir, Jésus s'étirant sur le bois du supplice. Ses pieds retournés en dehors, semblaient avoir été cassés au marteau.

Encore une fois le sacristain se mouchait, puis disait :

— 0 chrétiens, voilà la chose, Christ est mort; on l'a cloué sur la croix comme le dernier d'entre les hommes.

L'haleine de genièvre de Brad souffla :

— Est-ce que c'est vraiment comme il dit, Christus?

Le râle du vieux paysan rauquait par saccades, comme si lui aussi expirait. Un vieillard des hospices, le nez mangé d'un chancre, renâclait avec un bruit dégoûtant : on savait déjà qu'il avait été choisi pour remplacer Pipa dans le rôle de la Peste. Des pêcheurs claquaient des mâchoires.

Ivo, en avançant d'un pas, espéra dépister Brad; mais celui-ci ne le lâchait pas, grommelait des jurons, attendri d'alcool et de passion sincère. Et Ivo petit à petit était touché par cette fiTveur.

Depuis une couple de stations, l'affluence diminuait. Les mages, l'un après l'autre, étaient partis ; la plupart des docteurs et des prophètes, au tournant des rues, se dérobaient. Ceux-là espéraient bien trouver un dernier cabaret ouvert afin d'y boire « le petit verre du bonnet de nuit », comme ils disaient. Il ne resta bientôt plus que les hommes venus de la mer et 'de la campagne, les gens des petits métiers, tout le pauvre monde de la ville.

Ils arrivèrent devant le tableau qui représentait la mise au tombeau.

Comme une pelletée de terre, tombèrent les dernières paroles. Et puis une suprême fois le sacristain disait :

— Miserere nostri, Domine !

— Amea !

Un cri étrange, un petit cri d'animal blessé partit derrière Ivo Mabbe. Il se retourna et vit rouler quelque chose sur le pavé. Les pêcheurs aussitôt s'ameutèrent. L'homme au chancre hurlait :

— C'est la seemarminne, c'est la sirène, une païenne I Faut aller la jeter à la mer.

— Ilje I debout I cria le grand Brad en se baissant et la secouant.

E,\le ï\e, bougeait pas, gisait comme une petite mç>rtç dans Içi flaque, fis étaient là une cinquantaine qui regardaient, penchés comme par dessus un trou. Le père continuait à l'appeler par son nom et, puis il lâchait un juron. D'un geste grossier, il finit par jeter sa casquette aux pieds du marchand.

— Christus, après tout, c'est mon sang. Est-ce que you^ ne ferez pas quelque chose pour elle?

Ivo Mabbe tressaillit.

— Qu'est-ce que dit cet homme?

Il restait là debout, blême, remuant ses lèsvres sans qu'on entendît un son.

— Christus... Christus, répétait le grand Brî^d en lui touchant les genoux du bout des mains, humblement.

Et toujours il lui montrait Ilje à terre. Alors Tvo Mabbe commença de dire tout bas et ensuite plus haut :

— Seigneur!... Seigneur!... Seigneur!

Il tremblait de tout son corps ; ses yeux brillaient dans la nuit comme des lampes. On le vit s'agenouiller sur le pavé boueux, et naaintenant^ avec une grande foi, il priait :

— Mon Dieu! Je crois à vous, à vos niiraclesl Faites, mon Dieu, que celle-ci, à la troisième fois

que je l'appellerai, revienne à la vie. Mon Dieu, faites qu'il en soit ainsi afin que ces pauvres gens croient en vous comme moi-niême.

Il étendit les mains sans la toucher, et à mivoix, un pli de volonté entre les sourcils, du fond de sa vie il appela :

— Iljel Iljel Uje!

Elle entr'ouvrit les paupières et se leva. Ivo n'était pas étonné : il faisait le signe de la croix et regardait très haut au-dessus de lui.

— Seigneur I Seigneur I murmura-t-il encore une fois.

Il ne trouvait pas d'autre parole. Il sentait une grande fraîcheur en lui, comme un jardin de roses. Ses yeux étaient humides, d'une douceur infinie.

— Ah! Christus ! fit Brad.

Et lui non plus, tout d'abord, ne pouvait dire autre chose. Mais quand Ilje se fut relevée, il offrit à Ivo et à ceux qui étaient là une tournée au cabaret. Il frappait sur sa poche.

Alors Ivo tristement :

— Est-ce pour une telle chose que Dieu a permis que votre fille ressuscitât, père indigne?

Ensuite ils le cherchèrent et il avait disparu. Et les hommes des petits métiers, en hochant la tête, entre eux disaient:

— Voilà, oui, celui-là est bien Ghristus.

Ce fut le temps où Cordula allait porter à sa filleule, la fille de Kotje Smet, une des trois robes qu'elle lui donnait tous les ans : la robe était claire et légère, car la bonne saison allait commencer. Elle prit donc la diligence dans la cour des messageries, au chevet de l'église Saint-Nicolas. Il faisait un temps limpide et frais, un vrai temps de semaine de Pâques. L'échaudeur partout avait blanchi les maisons au lait de chaux; les vitres, lavées à grande eau, laissaient voir dans les chambres comme dans des consciences. Tout le monde semblait en paix avec Dieu et le prochain. Le ciel, au-

dessus des petits chemins qui s'enfoncent dans la campagne, semblait aussi avoir été repeint à neuf. Et déjà le chat venait sur le pas des portes, à coté, des enfants.

Cordula se sentait au cœur comme un goût de miel et de sucre en considérant combien la vie, j après la terrible Semaine sainte, se refaisait bonne et tranquille. Le paysage, avec les fumées tirebouchonnant des toits de tuiles couleur safran, les gens dans leur courtil plantant des haricots d'Espagne et l'aïoule qui, appuyée sur son bâton, s'en vient regarder sur le seuil le chat et les enfants, égayaient ses yeux comme une kermesse des âmes. Elle en jouissait dans sa chair tendre et douillette, ainsi que d'un bonheur personnel.

Elle avait aussi emporté dans son cabas un gros sac de macarons pour les autres Smet, grands et petits. Parfois elle ouvrait le sac et se mettait à grignoter. Elle ne cessait pas de sourire à un vicaire, assis en face d'elle et qui lisait dans son bréviaire, Le vicaire, par dessus ses lunettes, l'aguignait d'un regard plutôt déliant, comme il convient qu'un saint homme regarde une Marie-Magdeleine.

Kotje Smet ei ^es gars, postés en travers de la route, gu;'tl;iicnt la guiinbarde. Eulin on entendit

sonner les ferrures des chevaux. Les fennmes arrivaient sur le pas des portes. Kinkel, le voiturier, aimait les faire rire en claquant de son fouet, au haut de son siège. Et puis, une diligence qui vient de la ville, c'est un événement : on ne savait pas si ce n'était pas la fortune qui arrivait par là. Tous les Sraet saluèrent avec de petits coups de tête satisfaits quand ils virent, après le vicaire, descendre leur belle parente en robe de soie, une chaîne d'or à deux tours sur le corsage, comme une sainte Vierge. La chaussée aussitôt s'éclaira de la fraîcheur rosée et souriante de son visage sous les frisettes de ses cheveux cendrés: sa bouche, entre ses joues, ressemblait au cœur d'un fromage vermeil et humide.

A pas lents, avec la fierté do cette parenté riche qui honorait la famille, on gagna la maison. Tout le monde avait les yeux brillants, on regardait le cabas et les paquets qu'elle déposait sur la table : c'était une minute émouvante. Enfin elle distribua ses petits cadeaux, la robe, des cravates, une trompette de bois, trois dés à coudre, un étui à aiguilles et les macarons. De saisissement, avec des paupières clignotantes, on demeurait là sans rien dire. Sur le poêle chantait le coquemare.

Fintje Smet, la mère, son grand moulin entre les genoux, activement se mit à broyer les fèves d'un café à vingt « klutjes » la demi-livre. Quelqu'un ensuite, sur la toile cirée qui recouvrait la table, aligna les tasses. L'aîné des fils apporta le « cramique » de belle pâte blonde pétrie avec des raisins de Corinthe. C'est le bateau, là-bas sur la plage, qui aurait été étonné, lui qui n'avait jamais vu manger à bord que de lourds pains d'épeautre I Parfois il venait des voisins qui regardaient par les vitres.

— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dit Kotje Smet.

Et puis tout le monde s'assit; les estomacs gonflèrent comme des pois.

Au bout d'une couple d'heures, Cordula se rappela que Christus l'attendait chez AVishje Brad : c'était une parole qu'ils s'étaient donnée. Elle parlait de cela si honnêtement, avec ses tendres yeux couleur d'abeille, que tout le monde se sentait aussi des idées honnêtes à l'écouter. Ensemble les hommes et les filles l'accompagnèrent un bout de chemin : la mère seule resta à la maison. Kotje Smet soufflait de colère en racontant que Ozaer, le constructeur, maintenant travaillait, pour le

compte d'un pêcheur de Coxyde, à une barque encore plus grande que la sienne et qui s'appellerait Za Reine des Anges.

Enfin de loin ils aperçurent Ivo Mabbe as,^is dans la dune près de l'âne. Cordula serra la main aux hommes et embrassa les filles. Un peu de temps elles la regardèrent s'en aller dans sa robe de soie luisante, après quoi toute la bande disparut aux remous des sables.

— Petit homme de Dieu! cria Cordula.

La beauté fraîche de l'après-midi les enveloppa tous trois. C'était la première fois depuis les neiges qu'lvo arrivait voir l'âne : il goûtait près de lui une joie grave. La bête, dan? sa petite écurie, s'était engraissée: Wishje Brad l'avait nourrie comme un vrai âne de procession. Avec la croix qui barrait son échine d'argent, Christophe semblait porter une chasuble. Quand il se mettait à braire, c'était comme s'il chantait « oremus ».

L'âne considérait son maître avec des yeux limpides. Ivo lui tenait la tête dans ses mains et, tout au fond des prunelles noires, regardait bouger le clair visage de Cordula par dessus tout l'infini bleu du ciel. C'était si bon, autour d'eux.

la grande paix de la dune, avec ses mousses et ses sables dorés de soleil, que quelque chose de lointain et de tendre, dans Ivo, avait envie de pleurer, comme s'il avait été là, au temps des apôtres, avec Jésus. Une vache, en meuglant, appelait le taureau ; des moutons bêlaient ; les ânes, leurs sabots en l'air, se roulaient sur le gramen salé. C'était comme un jour de l'Evangile. On sentait bien que Jésus avait ressuscité ; et le printemps était venu.

L'âme de Christus plana, pascale, fleurie comme un livre d'heures. En lui, une forêt de palmes ondulait ; il se crut au jour des Rameaux quand, paré de sa robe violette, il entrait à Jérusalem. Il ne disait plus rien, les yeux mi-fermés sur une vision heureuse.

— Oh! Cordula, fit-il enfin, pensez un peu à ceci : si c'était le vrai Christ que vous aviez devant les yeux avce des cheveux comme mes cheveux, avec une barbe comme ma barbe?

— N'êtes-vous pas Christus? dit-elle amoureusement, de sa voix haute comme le chant de la grive.

— Vous l'avez dit. Je suis Christus, reprit-il en souriant, et vous êtes Maria Magdalena.

11 aimait lui parler ainsi et elle n'était pas étonnée. Le petit âne lâchait une pétarade, pour dire à son tour quelque chose. Le vent frisquet d'avril sifflotait comme une tlùte à six trous. Il naissait de petites pensées sauvages entre les mousses, comme des faces de- petits enfants.

Christus, tenant l'àne par les oreilles, enjamba son échine et dit :

— Christ ainsi faisait, et sa belle robe des deux côtés retombait.

Il pressa l'àne d'un léger coup de talon.

— Voilà, l'âuesse alors s'en allait à petits pas et Jésus entrait dans Jérusalem comme un roi.

Il tenait la main levée en un geste de bénédiction, la tète droite sous sa casquette ; et le petit àne quelque temps marchait. Gordula, de sa belle bouche grasse, souriait comme un jardin de roses derrière une haie.

— Ach, Ivo, s'écria-t-elle, si, au lieu d'être Christus du dimanche des Rameaux, vous aviez été Christus traînant sa croix, jamais je n'aurais pu supporter cela !

Ses paupières humides battaient légèrement et elle ne cessait i)as de sourire, étant elle-même une

des joies Vivantes delà terre comme le fut Ma^deleiae. °

Ivo voulut descendre de l'âne ; mais Christophe tout à coup fît un écart, et un pied déjà à terre Il était obligé de courir sans pouvoir dégager l'autre jambe, criant toujours :

— Hô-ô! Christophe! Hô-ô!

Cordula, qui s'était assise, sa belle robe de soie remontée jusqu'à la ceinture, se leva et courut retenir l'àne par la queue. Celui-ci alors laissa tomber un petit crotlin rond comme un galet. Et Christus descendait. Tous deux riaient.

Ils s'avancèrent dans la dune jusqu'à un endroit d ou Ils apercevaient la mer. Elle était peinte en bleu clair comme la robe de la Vierge. Ils entendaient un bruit lointain de plumes froissées • on eut dit que le Saint-Esprit passait. Le vent à leurs oreilles jouait des airs surets, très doux Ils s'as sirent et Cordula dit :

- Petit homme de Dieu, il y a de cela longtemps, nous sommes venus une première fois ici C était un jour du mois d'avril ou de mai, je ne sais plus. Alors vous n'étiez pas encore Christus

- C'est comme vous dites, Cordula, je n'étais pas encore le grand Christus.

— Vous étiez un garçon comme tous les garçons. Moi, j'étais venue danser à la kermesse. Voilà, oui, je me souviens à présent, c'était en avril. Tous les jeunes hommes voulaient m'épouser. Et moi, je vous ai dit en riant : « Ivo, voyez un peu s'il me fallait les écouter tous et même s'il me fallait n'en écouter qu'un! » Alors, Ivo^ vous m'avez pris la main et je vous ai suivi; il faisait un temps doux^ comme maintenant, dans la dune. Déjà on disait partout que c'était une affaire arrangée, que nous n'attendrions pas plus longtemps que Noël. Nous avions fini par y croire nousmêmes. Or, cette fois-là, vous m'avez chatouillé le creux de la main en plissant les yeux et vous me disiez : « Cordula, est-ce qu'il me sera bientôt permis de prendre la mesure de la bague ? » Moi, j'ai ri.

— C'est vrai, disait joyeusement Ivo. Et vous êtes toujours restée la jolie fille que vous étiez en ce temps-là, Cordula.

Il lui tenait la main comme il l'avait fait alors et naïvement, elle s'écriait :

— C'est cela même, Ivo. Ça me donnait froid. C'était bon.

Mais lui se reprenait à sourire un peu tristement.

— C'est que, dit-il, nous n'avions pas encore celte chose entre nous.

— Voilà, oui, fit-elle, cela n'est arrivé que plus tard. Vous êtes devenu Christus et moi Maria-Mâgdalena...

Cordula songeait au passé. Toute la dune faisait silence : on n'entendait dans le vent aigrelet que le brouteraent de Christophe remuant à ras des gramens ses babines grises. Or, tout en songeant, la fille des Ryckboer s'endormit, toute droite dans son corsage de soie. L'âne braya ; elle s'éveilla et sourit :

— Je croyais que nous étions chez le bon Dieu. Il toussait une petite fois et se tournant vers vous, Ivo, il disait : « Voici, mon fils; il y a assez de temps que vous entrez à Jérusalem sans y amener celle-ci qui est Magdeleine. » Là-dessus il prenait ma main ; il la mettait dans la vôtre ; et ensuite il riait un bon coup. « A présent, disait-il, vous savez ce qu'il vous reste à faire. » Le bon Dieu avait la tête du marchand de complaintes aux kermesses.

Ivo pinça la bouche, jugeant ces propos un peu familiers. Avec son doux entêtement de femme, elle feignit ne s'apercevoir de rien et, une idée venant après une autre, elle dit :

— Et puis c'était une autre fois, beaucoup de temps après; 1 elé était revenu. Nous sommes allés dans la dune. Et moi, je vous ai dit : « Ivo, la maison ne se bâtit pas en un jour. Il faudra penser à nous accorder avant qu'il neige. A deux on aplus chaud dans un nid. » Est-ce que ce n'est pas cela même que je vous disais alors, Ivo? Mais cette année-là, justement, Christuspour la première fois fît son entrée à Jérusalem. Vous ne me chatouilliez plus le creux de la main, petit homme de Dieu. Ivo aurait préféré qu'elle lui parlât du miracle de celte Ilje qu'il avait rappelée du sein de la mort. Peut-être, il lui aurait répondu humblement, selon sonhabitude, qu'il n'était que le pauvre Ivo Mabbe, le marchand de cordes. Mais, tout de même, cela lui eût fait plaisir.

L'heure passa; Gordula sembla n'avoir jamais entendu parler de cet événement dont tout le monde, depuis une semaine, s'entretenait dans les boutiques. Ivo soupira; Gordula aussi, mais pour une autre raison. Au-dessus d'eux, le ciel lentement verdissait.

— Ach I Ivo, reprit-elle, je voulais encore vous dire ceci : voilà le printemps qui commence. Est-ce que le temps ne va pas venir où nous pourrons

170 LE PETIT HOMiME DE DIEU

enfmnous mettre en ménage ?|ïoules'les semaines, depuis si longtemps, je fais cirer le parquet de la chambre et il y a au mur, près du lit, un clou où vous pendriez votre gilet.

Il secoua la tête.

— Femme, je vis avec ma sœur Barbara. Il vaut mieux attendre qu'elle se marie ou qu'il arrive autre chose. Elle parle quelquefois de se consacrer à Dieu dans un béguinage. Le reste viendrait tout seul ensuite.

— Barbara est vieille : vous savez bien qu'elle ne se mariera jamais ni avec Dieu ni avec un homme.

Cordula, en s'écriant ainsi, sentit se gonfler son cœur comme du pain trempé de lait. Ses yeux se mouillèrent ; elle se mit mollement à pleurer comme une Magdeleine qu'elle était; et en même temps elle souriait à travers ses larmes.

— D'ailleurs, dit-i!, il y a encore un autre motif. Il leva la main comme s'il allait parler ; mais

prudent, réfléchi, patient et un peu sournois comme les gens de Flandre, il préféra attendre un meilleur moment.

— Quoi? gémit Cordula.

Il toussa dans sa main.

— Rien.

Il pensait :

« Si Jésus s'était mis en ménage avec la femme de Magdala, le monde n'eût pas été sauvé. »

Alors elle prit sa tête dans ses mains avec un beau geste de douleur et comme si elle l'eût compris, elle s'écria :

— Christus 1 Ghristusl Vous êtes dur pour ceux qui vous aiment!

Il fut attendri par ce cri. Il tourna les yeux vers elle et la trouva soudain si désirable qu'il lui caressait la nuque avec un doigt.

— Cordula, s'il vous plaît, nous en recauserons après la prochaine Procession.

Et elle cessait de pleurer.

Le soir tomba : une fraîcheur perlait à leurs vêtements. Ils gagnèrent la maison de Wishje Brad. Celui-ci avait rentré l'âne ; des moutons au loin bêlaient. On sentait qu'il gèlerait la nuit.

Le pêcheur toucha le bras d'Ivo et dit avec une ferveur naïve :

— Us ont bien raison, ceux qui vous appellent Christus. Est-ce que sans vous un mauvais sujet comme mon frère aurait pu être sauvé de la damnation? Maintenant il fait le signe de la croix et il

va à la messe comme un vrai chrétien. Tout le monde en parle à Fumes.

Ivo était heureux que Cordula fût là.

— Loué soit leSeigneur! fit-il en inclinant la tète.

Ils revinrent au village et Cordula acheta chez l'épicier une livre de pains d'amandes, qu'aussitôt tous deux firent craquer sous leurs dents. Ensuite elle alla demander à un de ses petits fermiers de les ramener en carriole à la ville.

XYI

On commença à raconter d'étranges histoires sur le compte de cet Ivo Mabbe qui se croyait le vrai Christus. Des gens assuraient qu'il passait son temps dans les ruelles, prêchant un évangile qui n'était pas celui que les vicaires enseignaient à l'église. Le grand Brad et lui sur les routes causaient comme de vieux amis. Quelquefois le marchand de crevettes se frappait la poitrine à grands coups. En réalité, personne n'aurait pu dire de quoi ils se parlaient.

Cette Ilje aussi n'était jamais loin : il ne la chassait plus comme nuparavant. Depuis le miracle du

Vendredi Saiat surtout, il existait entre eux comme une connivence mystérieuse. Une fois, à la tombée du jour, on l'avait vu, en pleine rua, faire au-dessus d'elle le signe de la bénédiction. Justement le sacristain passait. Il était allé raconter l'histoire chez les apôtres. Barbara l'avait apprise de la mercière qui la tenait du boulanger. Ivo alors, pendant une semaine, avait été très malheureux. D'ailleurs la petite zeemarminne pouvait bien aller criea ses plies de porte en porte : il n'y avait plus que quelques personnes indépendantes qui les lui achetaient encore. On racontait qu'elle s'était prise d'un étrange amour pourChristus et elle était devenue un objet de scandale pour la ville. Ivo Mabbe semblait d'autant plus blâmable qu'il avait l'air d'encourager les mauvais penchants de cette fille.

— Christus est fou, disait le roi Hé rodes, exprimant ainsi la pensée. d'un grand nombre d'honnêtes gens.

Le prophète Jérémias, le vieux roi Onkelaer et bien d'autres rappelaient le temps où le vrai Christ ne lui avait pas encore tourné la tête. Tranquillement il faisait sa partie de cartes au cabaret avec les prophètes, fumait trois ou quatre pipes en buvant ses deux verres de bière et puis comme

les autres s'en retournait se mettre au lit. Personne n'ignorait qu'il courtisait la belle Cordula Ryckboer pour le bon motif : on s'était fait à l'idée que Christus épouserait un jour la Madeleine. Tout était changé et Cordula paraissait bien à plaindre, quoiqu'elle seule ne se plaignît pas.

C'était le moment de l'année où le petit vent de sainteté qui toujours commençait avec le carême, se mettait à souffler un peu plus fort jusqu'au jour de la grande Procession. Une pieuse activité animait les confréries : l'archiconfrérie du Sacré Cœur de Jésus, du jTrès Saint et Immaculé Cœur de Marie, la confrérie du Mont-Garmel ou du Scapulaire, celle du Rosaire et du Chapelet, celle de la Bonne- Mort. Toutes les semaines, la Sodalité, de son côté, tenait des séances, sous la présidence du premier vicaire qui était aussi le directeur de la Procession.

Petit, brun, brusque, sec comme un pruneau et les cheveux en brosse, l'œil dur sous de gros sourcils, José Ribosia se démenait dans le perpétuel coup de vent de sa soutane, brûlant d'un grand feu de zèle. Depuis dix ans, il était l'âme de la Procession, versé dans la tradition de cette solennité mémorable, dans la connaissance de tous

les documents qui s'y rapportaient. Deux des échevins, le notaire, le receveur, le pharmacien inclinaient vers une restitution archaïque des costumes. Le vicaire SQutenait, au contraire, qu'il fallait garder la saveur de certains anachronismes qui déjà existaient au temps de l'occupation espagnole. C'est à cette époque que le mystère de la vie et de la mort de Notre-Seigneur, tel qu'on le jouait à Furnes dès 1422, était devenu procession de pénitence en expiation des hosties profanées par un soldat lorrain.

La thèse avait triomphé : Hérodes avait continué à porter les hottes à chaudron, l'épée et le manteau de cour. Pilatus au milieu de ses conseillers avait la robe et la toque d'un grand inquisiteur. C'était le vicaire, au surplus, qui dessinait les modèles quand il fallait renotiveler un costume : Snellaerts, peintre vitrier de la ville, qu'il consullait pour la couleur, se bornait à indiquer les tons. Personne ne parlait avec plus d'éloquence de la Procession que José Ribosia. Quand il l'évoquait sortant par les rues, au glas (les églises, q-vec ses files de pénitents en cagoules, de moines, de membres des confréries^ de bourreaux et de soldats, il trépignait de fièvre et de foi; c'était comme s'il

assistait en pensée à un brùlement d'hérétiques. 11 s'exprimait avec volubilité, affligé d'un léger blaisement, comme si une éclaflole d'oignon lui eût adhéré à la langue.

Un soir de réunion à la Sodalité;, le vicaire frappa dans ses mains, et sans regarder d'abord Ivo, s'écria qu'il y avait dans le troupeau une brebis galeuse. C'était comme s'il l'avait désigné par son nom. Tout le monde aussitôt tourna les yeux vers Christus. Maene Daele, le tailleur, ricanait avec satisfaction dans sa barbe. Pilatus, mal débarbouillé de ses limailles, inconsciemment d'un petit rire imitait le ràpement de la scie. Le vieux roi Melchior clignait de l'œil du côté de Balthazar. Ivo, lui, les prunelles basses, avait tressailli, dans le naufrage soudain de sa considération de Christ.

Le prêtre, un instant, contempla le crucifix accroché au mur et puis dit nerveusement :

— Le diable se glisse, à la faveur des ténèbres, dans les meilleures intentions : ce qu'on croit faire pour Jésus, c'est pour lui souvent qu'on le fait. Pensez, Ivo Mabbe, à tous ceux qui, pour expier une hérésie, sont montés au bûcher.

Un papillon de gaz flambait aux deux bouts de

la tringle : une clarté dure sculptait les os de son maigre visage.

L'Eglise des inquisiteurs pesa sur le pauvre Christus. Il eut froid sous sa peau. Machinalement il se grattait la paume de la main. C'est maintenant qu'il lui eût fallu, pour reprendre quelque assurance, se souvenir d'une des paroles de Notre Seigneur qu'il lisait journellement dans Saint Mathieu !

De nouveau l'abbé l'interpellait.

— A chacun son rôle, IvoMabbe! Votre affaire n'est pas de sauver les autres, mais de vous sauver vous-même. Et d'ailleurs, ne l'oubliez pas, les bons Christs ne manquent pas à Furnes.

Il en parlait avec une ironie méprisante: par ricochet, elle blessa le beau tailleur comme si lui aussi, le Jésus qui montait au ciel, maintenant se voyait confondu dans la cohue des Christs pour petites gens.

Ivo sentit tout son corps trembler à l'idée qu'un autre pourrait un jour entrer sur l'âne à Jérusalem. Mieux eût valu renoncer à la boutique, à son commerce de cordes el de semences, s'en aller très loin, là où personne ne l'aurait plus reconnu. Un silence planait dans la salle : Ivo entendait battre dans la chambre au-dessous une horloge, comme

les pulsations de son cœur. A son tour il leva les yeux vers le crucifix. Ses lèvres s'agitèrent, il murmura :

— Je ne suis qu'un grain de poussière entre vos mains, Seigneur...

Il ne trouvait pas autre chose à dire, dans celte grande épreuve.

Le vicaire maintenant préconisait la nécessité d'une collecte fructueuse pour couvrir les frais que devait occasionner le renouvellement des costumes avariés. C'était annuellement l'habitude de quêter chez les habitants pour la Procession. Les libéralités publiques s'ajoutaient aux subsides de l'édilité.

Le prêtre avec son blaisement spécifia :

— La peau de mouton des quatre bergers est mangée des miles. Elle a été réparée trois fois déjà. Il y a aussi les manteaux des docteurs : trois sont usés jusqu'à la corde. Il a fallu en outre, débosseler des cuirasses et des casques... Enfin les anges ont des accrocs aux ailes. C'est un vrai scandale que les personnages^ sacrés soient si mal habillés quand vous autres, gens de la ville, vous ne manquez jamais d'argent pour vous parer de vêtements nouveaux.

Le tailleur fît une grimace, mécontent de cette allusion à une dépense somptuaire que, pour sa

sa pari, en raisoQ de sa profession, il ne jugeait jamais assez forte. Il lira avec impatience les bouts effilés de sa belle barbe en soufflant dans ses joues. Le vieux roi mage Kas Onkelaer, à côté de lui, toussait dans le creux de sa main en se demandant comment il s'y prendrait pour concilier sa munificence de roi d'Orient avec sa modeste pension d'ancien gendarme. Il fallut réveiller Ilérodes qui, ses énormes mains croisées sur le ventre, un peu bruyamment ronflait.

La Sodalité ne manquaitpas de membres notables tels que le vieux juge, le notaire, le brasseur, le receveur des contributions. Ceux-là n'avaient pas besoin de s'affubler d'une fausse barbe d'apôtre pour être quelque chose dans la vie : ils convinrent que toute la Sodalité se cotiserait, même les membres pauvres, le denier du pauvre, au surplus, étant plus agréable à Dieu que celui du riche. « Quelle dérision ! pensa Ivo Mabbe. C'est celui qui n'a rien qui paie pour celui qui a tout. Il en était ainsi;, déjà du temps de Jésus. »

Le couvre-feu tinta au beffroi et la séance prit fin.

Alors Ivo éprouva le besoin de se confier à un cœur affectueux et dévoué. Il souffrait d'une peine

sourde, profonde ; il se sentait une si petite chose dansia vie, avec le poids lourd delà réprobation du prêtre sur ses épaules comme une croix ! Au dessus de Christ, des rois, des prophètes, des apôtres^audessus de tout il y avait ce petit geste de la main qui, au confessionnal, octroie l'absolution ou fait claquer la planche. Un peu irrévérencieusement Ivo Mabbe pensait que, s'il était un grain de poussière dans la main de Dieu, Dieu lui-même tenait entre les cinq doigts de la main du terrible vicaire.

Il descendit par la grande rue, voulant dépister quelques confrères de la Sodalito dont il redoutait l'humeur indiscrète. Ensuite, faisant un crochet, il enfila une rue silencieuse qui le mena devant la maison de Cordula. Une lumière bruinait au joint des contrevents : il frappa trois petits coups discrets; et aussitôt, avec un cri joyeux, elle vint lui ouvrir. La porte se referma sans bruit. Ivo, après avoir longuement essuyé ses pieds au paillasson, pénétra dans la chambre chaude, éclairée par la belle lumière de la lampe.

Il remarqua sur la chaise, près de la fenêtre, un tricot, un chapelet et deux macarons. Toute la vie de Cordula était là, dans ce souci d'économie domestique et de gourmandise. Elle avait égrené

Igo LE PETIT HOMME DE DIEU

le rosaire et grignoté les macarons de la même âme exemplaire qu'elle avait entrecroisé les longues aiguilles de son tricot. « Quelle bonne femme de ménage j'aurais là! » songea Christus en se pénétrant de cette vision benoite. C'était la tranquillité, la joie, la bonne mort après une vieillesse douillette, cette maison où toujours le coquemar chantait sur le poêle, où l'armoire abondait en petites douceurs pour l'estomac, où le vieil escalier en chêne làhaut menait au grand lit d'amour, vaste comme une barque. L'âmed'Ivo était tendre, moite, comme la terre au temps du dégel. Ilsentit qu'il allait prendre la main de sou amie et lui dire la parole qu'elle attendait depuis si longtemps. Dieu sait ensuite ce qui serait arrivé.

Cordula, lui voyant les traits tirés, eut un

cri.

— Petit homme de Dieu, vous avez de la peine. Il tomba sur une chaise près du feu et des sanglots lui remontaient de la gorge, comme les seaux

d'un puits.

— Ahl Cordula... cœursucré... cœur de beurre... Elle lui chatouilla la nuque; ses soupirs faisaient

un petit vent mouillé par dessus les cheveux bouclés d'Ivo. Son amour était plaintif, souriant, ma-

ternel. 11 avait plaisir à sentir la caresse chaude de la main qu'elle lui passait dans le cou.

— Bon ami, iasinua-t-elle, une petite tarie vous ferait du bien.

Justement elle s'était régalée, ce jour-là, de tartelettes aux fruits. Elle en avait gardé uîie, qu'elle lui apporta; mais, il n'avait pas faim. Son cœur lui échappa : il dit toutes ses peines. Elle fut la source d'amour et de consolation où il élancha sa soif d'une assistance fraternelle. Elle redevint la Marie-Magdeleine aux yeux intarissables. Elle pleura longtemps, toute molle et grasse ; ses tendres sanglots caracoulaient comme des colombes. Ivo, sous l'ondée chaude qui lui humectait les tempes, était presque heureux. Se retournant subitement, il enfonça la tête dans l'ampleur de son corsage et s'y roula,

— Petit homme de Dieu, disait-elle toujours avec son sourire que les larmes lavaient et dont elles avivaient les roses.

Lui, comme dans une litanie, répétait :

— Gordula... cœur sucré... cœur de beurre... Bonne Gordula...

Elle riait j ayant encore aux yeux une larme

comme une pendeloque de verre où la lampe, la table et Ivo lui-même se prismatisaient. C'était si bon qu'ils avaient soudain l'envie de croquer quelque chose. Elle alla prendre dans l'armoire la boite aux biscottes de Bruges ; et ils ne finissaient pas de manger.

Dorénavant, c'était chose convenue : quand un homme des ruelles désirait se procurer une poignée de sous pour riboter, il envoyait à Ivo Mabbe un des horribles petits drôles qui grouillaient là sordides et vermineux^ raclant leur subsistance sur les détritus et les balayures du pavé. Le gamin disait que l'homme allait mourir. Le bon Christus, s'imaginant qu'il y avait une âme à sauver, aussitôt arrivait : il trouvait dans un taudis quelque vieil ivrogne qui, en se tordant^ imitait les coliques du Miserere.

— Christusl Christusl disait l'homme, c'est fini

de moi: me laisserez-vous partir ainsi? Il n'y a ici ni un drap pour le linceul ni un petit sou pour la chandelle, quand le moment sera venu.

Ivo avait fini par découvrir, sous une tuile du toit, le sac de cuir où Barbara serrait ses économies. Depuis un peu de temps il y prenait, à pincées, des sous et des francs ; mais l'argent à mesure fondait. 11 n'y en avait jamais assez pour tous ceux qui, dans les petites rues, avaient vraiment faim et soif, ou qui simulaient la misère et la maladie.

Après le départ de Christus, on pouvait voir le vieil ivrogne quitter son grabat et filer droit vers l'un ou l'autre des puants débits d'alcool qui pullulaient aux alentours. Le grand Brad lui-même, qui, tout en faisant des signes de croix, allait cuver ses petits verres à l'église, ne se gênait pas pour exploiter la crédulité du marchand. Et cependant, quand il jetait sa casquette à terre en disant que si (juelqu'un avait seulement le malheur de toucher à un cheveu de la tête de Christus, lui, Brad, se chargerait de régler son compte, on sentait qu'il y avait là quelque chose de sincère, bien qu'aussitôt après il trouvât moyen de lui extorquer une petite pièce blanche.

C'était inexplicable, l'attrait qu'éprouvait un

bourgeois comme Ivo Mabbe pour cette basse humanité. Lui seul, dans la ville, paraissait soupçonner qu'il vivait là des créatures humaines et qui avaient une âme. Les prêtres, les petits rentiers, môme les gens des métiers n'avaient à leur égard que du mépris.

ChristuS;, bientôt, brûla pour eux d'une charité très pure. Ses os et sa peau semblèrent adhérer à cette chair de peuple que tous reniaient : c'était comme si, à travers les plaies du Christ, enfin s'était communiqué à lui le feu d'amour évangélique. Puisque de son temps Christ allait, disant la parole de vie éternelle chez la populace du port et des quartiers misérables, il avait bien le droit de répéter ce que Christ avait dit. Il était le petit marchand de semences des âmes.

Presque tous les jours il se faufilait dans les tortueuse venelles, évitant seulement, en homme propre, de salir ses chaussures aux flaques et aux détritus qui encombraient le pavé. Après tout, il y avait là de braves cœurs comme partout, des cœurs éprouvés et qui avaient besoin de consolations. Ceuxlà, avec leurs yeux usés et tristes de vieux chiens, venaient à lui comme on va à la Sainte-Table et disaient si respectueusement «notre Christus.»

Christus n'avait plus de rancune contre le vicaire ni contre personne.

A la Pentecôte, il commença de leur lire l'Evangile de saint Mathieu. Où se réunissait chez un ménage de vieilles gens. L'homme, un maçon, était tombé de son échafaudage : il avait fallu lui amputer les deux jambes. La femme faisait de la dentelle, travaillant jusqu'à la nuit, son carreau sur les genoux. Ils avaient deux chambres.

Brad, chargé de la police, dominait l'assemblée. Il se montrait d'autant plus vigilant qu'il était luimême plus ivre. Parfois, dans le noir de la chambre, du bout d'une longue perche dont il était muni, il frappait ceux qui avaient bu et riaient. Chaque fois que le tas grouillait, une odeur montait comme si tout le poisson de la mer avait été fraîchement débarqué.

Ivo, après chaque verset, expliquait à sa manière. Longtemps cela lui avait paru obscur à l'égal de la théologie. Et puis la lumière était venue : ainsi de son arrière-boutique il voyait là-haut briller le ciel. «Christ est la vérité éternelle, songeaitil; ce qu'il dit des gens de son temps peut aussi bien se dire des gens d'aujourd'hui. Le tout est de le comprendre. » C'était curieux comme, maintenant,

il trouvait là matière à argumenter : un docteur de la loi n'aurait pas «lieux parlé. Il s'exprimait avec douceur et clarté. Le bon Christus ne s'apercevait pas que tout de même, à discourir ainsi sur les paraboles, c'était la révolte qu'il prêchait. Quelquefois un de ceux qui l'écoutaient disait que Christus avait raison, que ça ne pouvait pas toujours durer, qu'il fallait agir comme c'était écrit.

La lecture finie, Brad et les autres allaient boire UD coup de genièvre, llje seule ne partait pas, roulée en boule dans un coin, les yeux un peu fous, comme à l'église elle regardait le beau Christ entre les soldats. Personne n'aurait pu dire ce qui se passait dans cette fille mi-animale et qui ressemblait si étrangement aux petites sirènes, aux zeemarminneii dont les marins parlaient. L'autre soir, après le salut, le sacristain encore une fois l'avait surprise collée au grillage de la niche et avançant les lèvres, comme si de loin elle s'efforçait de baiser la chair divine.

La ville bientôt se partagea en deux partis. Les gens des boutiques, les ouvriers, les mariniers du canaL les paysans qui venaient vendre leurs légumes au marché tenaient pour Christus. Les bourgeois, au contraire, les rentiers, tous ceux qui « vi-

veat à porte fermée » étaient contre lui. Jamais encore, depuis tant de siècles qu'il y avait une Procession à Furnes, on n'avait vu un Christ se prendre au sérieux. Les Christs toujours avaient été d'honorables particuliers qui simplement, en entrant à Jérusalem ou en portant la croix, accompliss?iient une pénitence. Ils redevenaient ensuite bourreliers, boulangers, tailleurs ou charpentiers, selon leur état. La colère des honnêtes gens, c'était surtout que cet Ivo Mabbe se liguât avec les petits métiers, les marchands de marée, les pauvres. Un homme qui toujours avait fait si bien ses affaires ! Un homme qui, eu épousant la riche Cordula, aurait eu l'une des situations les plus enviables de la ville! Hérodes n'était plus le seul à se toucher du doigt le front en disant que Christus avait un grain.

Ivo Mabbe souffrait de cette diminution de sa considération. Que les seigneurs de la cour d'Hérodes le reniassent, ils étaient dans leur rôle. Mais même les bourgeois de Jérusalem, aux parlotes de cabaret, le brocardaient. On l'appelait « Christ de pauvre monde » par dédain. Des gens ricanaient sur son passage.

Kas Oukelaer, une fois qu'Ivo entrait visiter

ses roses dans sou petit jardin, ne se gêna pas pour lui dire son fait. Il laissa entendre que c'était ainsi que ça avait commencé là-bas, avant que l'on coupât la tête au roi.

— Je suis pour l'ordre, moi... De mon temps, j'aurais sabré à travers toute cette canaille ; et peutêtre bien vous-même, IvoMabbe, je vous aurais...

Il gardait pour lui le secret de ce qu'il lui aurait fait; mais à voir le geste dont il fendait l'air, on sentait que son cœur d'ancien gendarme n'était pas mort en lui.

Ivo dressa la tête.

— Pauvre homme, je ne dis et ne fais rien qui ne soit comme Notre Seigneur l'a dit et fait luimême.

Il était écrit dans la parabole qu'un semeur sortit pour semer; et comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin, et les oiseaux vinrent et la mangèrent. Une troisième part tomba dans des endroits pierreux où elle n'avait que peu de terre; et elle leva aussitôt^ parce qu'elle n'était pas entrée profondément dans la terre. Mais le soleil ayant paru , elle brûla. Une autre partie encore tomba dans des épines ; et les épines crûrent et l'élouffèrent. Enfin une partie j^tomba dans une

bonne terre et rapporta du fruit : un grain en donna cent, un autre soixante et un autre trente. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende...

Tandis qu'il parlait, le petit jardin, avec le tremblement léger de ses jeunes feuilles, avec sa claire lumière aux dessins d'ombre sur le mur, écoutait comme si lui, du moins, avait compris. La terre sous les lilas bruissait; des bouquets roses fleurissaient le poirier. Quelquefois s'abattait un vol d'oiseaux qui, voyant un mannequin de paille se balancer aux branches, repartaient pour un jardin voisin.

Ivo avait fait le geste de jeter de la semence; et il regardait le sol à ses pieds. Le vieux roi mage aussi regardait; mais à la fajon dont ensuite il haussait les épaules, on voyait bien que la bonne semence n'avait pas germé dans son esprit. Voilà, Onkelaer, cet ancien gendarme, faisait partie des maltôtiers, des faux docteurs et des mauvais juges qui n'avaient pas soupçonné le sens des paraboles de Jésus. Il demeurait solitaire et triste, dans sa grande pitié pour les misères du monde.

C'était une douceur pour lui, au milieu de ses amertumes, de s'en aller revoir quelquefois le ]ielit une. Christophe, parmi les premières florai-

sons du printemps, avait l'air d'une grande fleur aux pistils d'argent. Tout seul et libre dans les sables, il faisait ses petits crottins en une totale indifférence de Dieu et des hommes. Mais Christus jetait une parole dans ses longues oreilles et aussitôt l'âne tournait la tête : avec ses beaux yeux clairs et ses babines frémissantes, lui aussi semblait dire quelque chose. Le joli vent bleu allait le répéter aux autres ânes perdus dans les replis des dunes. Et puis, après lui avoir chatouillé le garrot, Ivo essayait de le monter pour l'habituer au saint jour prochain où, avec Christ sur son échine, il lui faudrait entrer à Jérusalem. Mais la solitude avait rendu sauvage le petit âne. Celui-ci se prenait à ruer, lançant en l'air ses sabots en as de trèfle ; et Ivo n'avait que le temps de se laisser glisser. Heureusement les petits bourgeois ironiques de Jérusalem n'étaient pas là.

Ivo était doux et patient : en lui parlant et le caressant, il s'efforçait de faire entendre raison à Christophe. L'âne à la fin semblait comprendre que c'était bien de l'honneur pour lui de porter Notre Seigneur. Alors un peu de temps, Ivo, ses jambes pendant jusqu'à terre, s'en allait, porté par la bête, comme dans l'Evangile. Les lapins venaient au bord

des raboullières et considéraient cet homme en casquette qui envoyait à droite et à gauche des gestes de bénédiction.

Christus d'ailleurs, aussi s'était mis à prêcher la bonne parole chez les pauvres pêcheurs de la côte comme il le faisait chez le petit peuple des ruelles. Ils arrivaient chez Wishje Brad au nombre de vingt ou trente, les plus dénués et les plus malheureux surtout. La chambre était pleine de visages hâlés, aux yeux mangés par le sel, aux peaux dures comme un cuir de bête. Et Ivoy debout parmi eux, parlait; mais ceux-là ne comprenant rien aux apologues, il se bornait à leur rappeler les paroles de Jésus qui se rapportaient à leur condition. A la longue, il oubliait un peu lequel, de Christ ou de lui, les avait dites le premier.

— Vous êtes bien plus près de Dieu que les autres... Vous aurez votre joie alors que la leur aura fini... Ce qui est en bas sera en haut.

Ils hochaient la tête pour témoigner qu'ils étaient de cet avis. Par la porte ouverte, sa voix au loin se répandait dans la dune. Quand il avait fini, ils le suivaient respectueusement, à pas doux, par les sables.

Jésus de Nazareth ainsi était allé le long de la

mer; il s'asseyait sur une montagne; et de partout les pêcheurs arri valent ; et il leur annonçait la venue d'un temps qui les paierait de leurs longues peines. Quelle joie inexprimable c'était pour lui, l'humble marchand de semences, d'avoir été choisi afin de promulguer la leçon divine I Voilà, il fallait prendre cet Ivo Mabbe comme il était : Christ lui-même eût souri doucement là-haut.

A force de prêcher, il lui vint d'étranges gestes et l'habitude de parler tout haut dans la rue. Espcritz, le coiffeur, assurait l'avoir vu souvent converser avec le Christ de Sainte- Walburge. C'était là le cœur de sa force et de sa vie : la vieille église lui était maternelle et secourable. Quand, sa chaise dans les mains, il faisait les stations de la croix, des larmes de foi, de douleur, d'adoration lui mouillaient les yeux. Ses ennuis alors s'allégeaient à travers une ardeur de sacrifice. Il éprouvait de vitales délices à aspirer l'odeur d'anciennes cires et d'encens froidi qui imprégnait l'air. Les confessionnaux, à l'approche de la pluie, sentaient l'écorce de chêne humide. Il montait aussi parfois de dessous les dalles un petit fumet fade de pourriture, à cause de tant de nobles dames et de nobles seigneurs sur qui les viva:.ts marchaient.

La mort et la résurreclioii partout multipliaient leurs emblèmes comme dans un charnier sur le chemin d'un paradis. Sainte Barbe avec sa tour, sainte Catherine avec sa roue, levaient la tête vers les palmes et les anges qui décoraient un des autels. Jusque dans les coins, à côté des lampadaires en bois, il y avait des évoques à crosses et à mitres, par rappel des martyrs et des bienheureux. Près des deux niches, c'était un vrai ossuaire de têtes de morts et de tibias sur des draps larmes, parmi des tas de croix qui sortaient le jour de la Procession. Toute l'église, par ses plaies d'usure et d'abandon, saignait comme une agonie humaine. La petite mort des rues aboutissait à ce tronçon de basihque qui lui-même n'avait plus qu'un peu de vie mystique sous les hautes clartés des fenêtres. Un Christ de pauvre monde comme Ivo Mabbe sentait cela si profondément!

Une après-midi que le marchand s'en venait lire l'Evangile chez les petites gens des ruelles, il s'étonna de ne pas voir la fille du grand Brad. Il éprouvait un étrange plaisir à la sentir près de lui, blottie dans un coin de la chambre, et le regardant de ses yeux pâles où il y avait une si douce folie.

— Ilje? interrogea-t-il.

Le vieux drôle riait. Il fit un geste vers les dunes.

— Là-bas I

Ensuite il levait les épaules, en homme qui ne peut rien contre une force mystérieuse plus grande que la sienne.

— Ami Brad, dit sévèrement Ivo, qu'est-ce que vous répondrez au bon Dieu quand il vous demandera ce que vous avez fait de votre fille?

Le marchand de marée, avec son long nez planté comme un mât entre ses pommettes osseuses,, jeta sa casquette à terre et graillonna :

— Je lui dirai : « J'en ai pas fait autre chose que ce que vous en avez fait vous-même, bon Dieu. »

Là-dessus, il jurait une bonne fois. Ivo s'aperçut qu'il était horriblement soûl. Alors il s'adressa au vieux maçon dont les jambes de bois heurtaient le carreau comme des pilons. Est-ce que personne ne savait ce qu'était devenue Ilje? Cet homme aussi riait. Il finit par lui dire que c'était le temps où sa folie la reprenait. Tous les ans, quand les eaux commençaient à sentir le frai, U petite zeei'maminne partait devant elle. On la voyait courir le long de la mer avec de mauvais garçons, chantant et riant comme une vraie fille de la mer. Quelquefois, la nuit, elle se rabattait chez Wislije Brad, son oncle. Celui-ci, au matin, la trouvait couchée dans la petite écurie de l'àne : elle demeurait là des jours entiers à dormir sans se réveiller. On apprenait ensuite qu'elle s'était louée chez les

âniers de la côte et menait promener des dames et des enfants sur un vieil àne à sourcils blancs.

Christus se sentit devenir triste.

Ce jour-là, il leur conta la vie de Jésus. Il leur dit que tout ce que Notre Seigneur avait fait, c'était pour eux qu'il l'avait fait. Ivo entendait par là que Christ l'avait fait pour les pauvres et les abandonnés comme eux. Mais ils comprenaient que Christ réellement était venu à Furnes sur son âne pour racheter leurs pères, gens des ruelles comme i's l'étaient. Ivo arrangeait les choses comme si l'histoire s'était passée la veille. L'assemblée l'admirait :

— Celui-là est un vrai Christus I II peut parler toute une heure sans cracher.

Dans cette petite chambre, tous tiraient d'épaisses bouffées de leurs pipes. Ivo par moments toussait et pourtant on ne cessait pas d'entendre sa voix. Il leur tenait le même langage qu'aux petits pêcheurs : Christ ne veut pas de riches auprès de lui; le royaume des cieux est aux déshérités; un jour tout sera changé : ce qui est en bas sera en haut, etc.

Il commençait à savoir tout cela par cœur.

Brad;, du bout de sa perche, ci et là donnait un

coup dur dans le tas : il y avait toujours quelqu'un qui alors se réveillait à la minute même où le marchand de cordes leur promettait une vie meilleure. Mais Brad, dans son ivresse, souvent tapait à côté : aussitôt les jurons se croisaient; on se montrait le poing. Comme c'était la bonne saison pour la pêche et que tous faisaient de gros gains, la plupart étaient aussi soûls que lui. Il arriva un moment où ils prirent en gaîté les prophéties d'ivo, l'interrompant pour crier :

— Christus! Hé 1 Christus 1 quand le temps sera venu, vous n'aurez qu'à monter sur le dos de l'âne. Padekekox, le bossu, fera rouler le tambour. On ira tout casser chez les riches.

Ils s'habituaient si bien à cette idée que le pauvre Christus, s'apercevant qu'il était allé trop loin, aurait voulu reprendre ses paroles. Il essaya de leur persuader qu'ils en avaient mal saisi le sens, que Xotre Seigneur ne voulait pas de violence, que toute chose viendrait à son heure | sans qu'il en coûtât un cheveu à la tête de per- i sonne. ■

Un des hommes lui jeta sa chique à la tête. Les autres debout criaient :

— Notre Christus n'aurait pas parlé ainsi... Celui-

ci est un imposteur. Tout ce qu'il a dit est faux. Il se moque de nous... Il sait bien que jamais nous n'aurons une vie meilleure...

IJs le menacèrent de leurs poings : Brad fut obligé de s'interposer. 11 jeta sa casquette à terre, enleva sa veste qu'il envoya rejoindre sa casquette, et retroussant ses manches de chemise, il apparut terrible, disant :

Qu'il y en ait un seulement qui le touche avec

son petit doigt...

L'homme qui avait jeté sa chique, la ramassa en grommelant. Aucun, du reste, ne semblait prendre au sérieux la bravade du grand Brad. Avec des voix d'émeute, ils vociféraient :

— Eh bien ! si c'est Christus comme il le dit, qu'il vienne avec nous! Nous ne lui ferons pas de mal. Il parlera au bourgmestre, aux juges, à ceux qui sont les maîtres, il leur dira comment le vrai Christ entendait les choses. Qu'est-ce que nous sommes tant que personne ne fait attention à nous et qu'il n'y a personne pour défendre nos droits? On nous fait payer patente pour vendre le poisson comme si, une fois que nous l'avons acheté au bateau, il n'est pas naturel que nous en fassions ce que nous voulons. Le pain est trop cher : à peine

ensuite oq a de quoi boire. Faut que tout ça change, nous en avons assez !

Chriïtus une dernière fois essaya de leur faire entendre raison ; et maintenant il s'épouvantait à l'idée que c'était lui qui les avait poussés à la révolte.

— Ecoutez-moi, je suis votre ami... Christ a dit

Comme ils l'entouraient, ironiques et menaçants, il leur jeta de l'argent :

— Voilà donc avec quoi l'on te mène, pauvre humanité !

Il ressentait à la fois du mépris et de la pitié. Ils se jetèrent sur les pièces qui avaient roulé en tous sens.

Christus connut la vanité de tout effort. Il voulut être seul et gagna les dunes. Il erra longtemps, ne cessant de relire son saint Mathieu. La mer faisait un bruit long et soyeux. Les jardins du ciel étaient fleuris d'or et d'azur. Les voiles des barques en mer se gonflaient d'un vent tiède comme une haleine d'enfant. Une bonté palpitait comme le cœur même du monde. Et Ivo était très malheureux, voyant qu'il s'était trompé sur les hommes et sur lui-même ;

— Seigneur! Seigneur! m'avez- vous abandonné? soupirait-il.

Le soir tomba ; il ferma le livre ; et à grands pas, il refaisait le trajet du village à la ville^ évitant les petits pêcheurs qui fumaient leur pipe sur le seuil des portes. S'ils lui avaient reparlé des idées de Christ, il n'aurait su que leur répondre.

L'ombre bientôt l'enveloppa, la nuit des grands arbres, au bord de la chaussée. Du lointain venait le souffle profond des campagnes ; de graves angélus frappaient trois fois trois petits coups lents qui ensuite se perdaient dans le bleu frais du ciel. Des chiens commençaient à aboyer quand il venait quelqu'un par le sentier,

Ivo religieusement joignit les mains : tout était si paisible sous les premières étoiles qu'on ne pouvait comprendre que tout le monde ne fût pas heureux. Enfin il vit, au bout de la route, s'allumer les réverbères de la ville. Parfois quelqu'un le reconnaissait et l'appelait Ghristus : il en avait un grand ennui , comme d'une imposture à laquelle il se prêtait.

En tournant l'angle d'une rue, il aperçut Cordula qui rentrait, son livre d'heures à la main. Comme c'était la fin du mois, il pensa qu'elle était allée se

confesser afin de communier le lendemain. Dans les ménages bien tenus, ce saint devoir correspondait avec le jour delà lessive: les consciences ainsi avaient la même odeur fraîche quei«ies linges essorés et tendus sur la corde. Tous les canaris chantaient dans les maisons comme quand cela va être dimanche.

Le cœur de Ghristus s'amollit.

(( Heu! songeait-il, il n'eut dépendu que de moi d'être le mari d'une telle femme. En rentrant, j'aurais trouvé mes pantoufles fraîches l'été et chaudes l'hiver. » Il craignit de la troubler dans sa paix d'âme et passa son chemin.

— Ghristus ! Hé ! fit une voix, ne viendrez-vous pas écouter les docteurs du Temple? Ils sont là tous à répéter, ce soir.

11 se retourna : le jovial Badilon, le roi nègre, était devant lui, ses grosses babines retroussées comme celles d'un masque ; du doigt il lui montrait les fenêtres éclairées du cabaret Au Ciel.

Ivo pensa à sa sœur Barbara qui sans doute guettait sa rentrée pour l'abreuver de nouvelles avanies : il espéra gagner une heure en s'attardant chez les docteurs. Ils pénétrèrent ensemble dans la salle basse et enfumée.

Autour d'une table, devant les verres de bière, les rabbins gravement se tenaient assis, fumant dans de longues pipes. Chacun à son tour interpellait le Christ enfant ou lui répondait, selon qu'il était écrit. C'était le pâtissier Zoethemel qui remplaçait Jésus et disait les versets. Personne ne savait faire trembler sa voix comme lui, pour lui donner de la résonnance. A la Procession oii il était le premier docteur depuis plus de vingt ans, elle ronflait, sacerdotale et solennelle, par dessus toutes les autres. Il s'était longtemps exercé à en développer les- ondes sonores en faisant sauter sa jambe sous la table tandis qu'il proférait les versets, la bouche ronde. C'était lui qui soufflait aux docteurs quand la mémoire leur manquait, et les reprenait s'ils avaient mal dit. Parfois il entrait en fureur et jurait un bon coup. On n'aurait jamais dit qu'un homme qui mettait tant de sucre et de miel dans ses pâtes put montrer une si grande âpreté à leur seriner leurs rôles.

Ghristus, dans la lumière de la pièce, était un peu gêné. Le bourdonnement monotone des voix aussi l'étourdissait. Lui qui venait de la mer et avait marché sous Tombre des arbres, avait un peu la mine effarée d'un hibou tombé du nid. Cependant,

en sa qualité de Christ, il aurait dû entrer là en levant la tête et parler haut puisque c'était lui qui devait avoir le dernier mot dans cette longue controverse. Tous les visages une seconde s'étaient tournés de son côté : le pâtissier lui-même qui, en faisant rouler les r, scandait une tirade, fixait sur lui un œil jaune et sphérique, comme les abricots à l'eau-de-vie qui macéraient dans ses bocaux.

Ivo avait retiré sa casquette et toussait dans le creux de sa main. Petit à petit, ayant pris place à une table, près du roi nègre, il s'intéressa à la dispute. Pour la première fois, il regretta de n'avoir rien à dire pendant le temps qu'il s'avançait dans Jérusalem aux petits pas mesurés de l'âne, tenant deux doigts de la main levés.

Sa supériorité sur les Christs qui l'avaient précédé, c'était qu'il ne remuait ni un cil ni un pli de la peau, immobile à l'égal d'un Jésus de cire. Cela, personne encore ne l'avait fait comme lui. Et voilà, maintenant il lui eût été agréable de parler.

Comme ils étaient là douze, le débat s'éternisait. D'abord, entre eux, ils délibéraient sur l'arrivée du Messie. Jésus alors leur demandait s'ils. I croyaient que celui-ci apparaîtrait bientôt: il leur demandait aussi s'ils se rappelaient les événements

qui s'étaient passés en Judée douze ans auparavant. L'un des docteurs disait que pour sa part, il se souvenait très bien d'une étoile brillante qui s'était montrée dans le ciel, au grand ennui d'Hérodes. Celui-là parlait avec tant de violence que le pâtissier dut le rappeler à la modération.

Jésus ensuite interrogeait les docteurs sur les prophéties. Ils émettaient leur avis ; lui-même à son tour exprimait Je sien : on aurait dit un concile de théologiens ; et tous à la fois s'étonnaient que tant de sagesse régnât chez un jeune homme de

cet âge.

Le malheur, c'est qu'à l'exemple de celui qui avait évoqué la venue de l'Etoile, la plupart avaient une tendance à vociférer.

Le sixième et le neuvième docteurs, toutefois, l'un horloger^ l'autre comptable chez un savonnier, parlaient méticuleusement, habitués à des travaux méthodiques et précis.

Par instants la porte s'ouvrait : il entrait un des Prophètes qui se faisait servir un verre de bière comme un simple bourgeois. Tantôt, c'était Isaïas ou Jérémias ou Zacharias ou Osée : on ne les distinguait pas du commun des mortels parce qu'ils

ne portaient pas leurs longues barbes blanches ; el ils ne semblaient pas fâchés d'apprendre par la version des docteurs ce qu'ils avaient pu dire autrefois, il y a de cela si longtemps.

Maintenant toute la ville avait l'air de vivre au temps du vrai roi Hérodes, non loin de la mer, en Judée. Même les petites gens parlaient des bergers, des édits, de la Fuite en Egypte en allant se fournir de canelle chez l'épicier et de rhubarbe chez le pharmacien. On avait plaisir à voir les petites Saintes Maries passer si fraîches, pareilles à des jardins de lys et de roses, les yeux baissés sur le mystère de leur virginité. Et il y avait la Marie du brasseur, fuyant au désert sur l'âne; il y avait la Marie du peintre-vitrier qui, celle-là, long voilée, suivait le portement de croix et se lamentait avec saint Jean. Il y en avait bien d'autres encore,

C'était le vicaire lui-même qui, une fois la semaine, allait leur donner une leçon de mémoire. Son activité était incessante, multiple, enflammée. Une foi sauvage et militante l'exaltait. Il revoyait, toujours, comme une réalité vivante, ce soldat Mannaert au xvii« siècle faisant rôtir la sainte Hostie ; il semblait que, par horreur du sacrilège, il revécût toute la douleur de la chrétienté frappée dans son amour pour Christ. Avec le vieil archiviste Sturbout, il passait des heures à consulter les anciennes histoires et les estampes, cherchant le détail rigoureux des costumes. Partout sa soutane battait comme une bannière. C'était encore lui qui, après Técole, réunissait les anges à la sacristie : ils étaient quinze et s'échelonnaient par rang de taille, comme au paradis. Tous annonçaient les événements qui se rapportaient à la vie de Notre Seigneur. Cependant les anges adultes proclamaient plutôt les douleurs de la Passion; les plus petits, avec leurs têtes frisées qui les faisaient ressembler au petit saint Jean bouclé des tableaux, mémoraient les heures bénignes et glorieuses. Les Sœurs, de leur côté, fournissaient un lot d'anges tout «Muqués qui étaient les fillettes des écoles chrétiennes. Maternellement, elles les couvaient

comme des œufs précieux pour le grand dimanche de la Procession.

La ville ainsi se trempait de sainteté à tous ses bouts. A La gerbe de blé se réunissaient les huit Prophètes. Isaïas, Jéréraias, Zacharias, Malachias, Daniel et Osée avaient seize vers à dire ; Moïse, le plus vieux de tous, n'en disait que douze : il n'aurait pu aller plus loin. Mais le roi David, un homme encore jeune, facilement arrivait à ses vingt vers. On n'avait pas de peine à s'apercevoir que Dieu était avec eux.

Les Seigneurs de lacourd'Hérodes s'assemblaient au cabaret de La noble Rose : bien qu'ils ne fussent que cinq, ils déclamaient pour dix : on savait ainsi que c'étaient des princes. Hérodes d'abord leur disait son inquiétude pour sa couronne et faisait appel à leur fidélité. Il fallait toujours lui souffler les six premiers vers : les autres ensuite venaient en leur temps. Tout le monde dans la ville savait ce qu'il en coûtait à ce lourd et puissant roi Hérodes pour apprendre ses couplets. Deux fois le jour, le matin et le soir, après avoir dit ses prières, il les répétait, soit avec sa femme, soit avec son fils, un enfant de douze ans à l'esprit éveillé. Vers par vers, ils les lui enfonçaient dans l'esprit

comme on fait entrer de la chair à saucisses dans la vessie. Il y avait dix ans qu'il était roi et c'était toujours la même chose : il n'avait pas plus de mémoire que s'il était resté simplement boucher. Son orgueil seul était royal.

Ensuite, il n'y avait plus que les quatre bergers et les trois rois mages qui discouraient un peu longtemps dans la Procession. Les bergers étaient des garçons des écoles : ils avaient des mémoires jeunes et fraîches. C'était toujours une émotion quand, tout en tête du cortège, après la Guerre, la Peste et la Famine, on les voyait apparaître, en collants et sayons, leur face ronde capuchonnée de peau de mouton, et que d'une voix grêle qui sonnait comme des notes d'harmonica, ils se mettaient à parler naïvement entre eux du prodige. Et l'un s'appelait Coridon, le second Menalcas, les deux autres Orpheus et Titus...

Coridon si joliment commençait :

— Quelle nuit délicieuse nous est apparue aujourd'hui! lime semble que ma douleur s'est totalement dissipée. Je me sens si joyeux et la cause de cette joie m'est inconnue,

Titus aussitôt disait :

— Je me sens joyeux aussi parce que partout où je vais est notre Dieu et Seigneur.

Ensemble ils allaient à Jérusalem. Ils offraient au fils de Marie, en paroles enflamniées^ un cœur plein d'amour. C'était doux, comme un cantique dans une grande plaine. Cela semblait venir de très loin, par delà les remparts de la ville.

Ivo Mabbe n'était pas content, bien que, par rapport aux gens de la Procession, il fût comme le pouce à l'égard des autres doigts de la main. Mais voilà : il n'avait rien à dire, c'était un Christ muet, un vrai Christ de pauvre monde. Il se sentait déclassé parmi tous ces beaux discoureurs.

Il évita les réunions à La Noble Rose, Aux trois Rois et Au Ciel. Il n'alla plus qu'au sermon du vicaire à la Sodalité, les dimanches. Son humilité et sa piété avaient encore grandi. Quand, chaque soir;, à Sainte-Walburge, il entrait faire ses dévotions devant la niche, c'était d'une âme si profonde qu'il dédiait à Jésus entre les soldats son modeste calvaire I Entre l'image et lui, une vieille solidarité s'était établie : le beau Christ en bois, en lui montrant son corps brutalisé par les lansquenets, semblait l'exhorter à la patience et au pardon. Ivo, avec sa tête un peu sur le côté, mentalement répondait :

— C'est que voilà. Seigneur, moi, je ne suis que le pauvre petit marchand de cordes...

Depuis son aventure avec le petit peuple des ruelles, il n'aimait plus se risquer dans ce quartier mal famé. Cependant, comme, une après-midi, il se décidait à aller leur lire l'Evangile, une femme fut surprise |en état d'adultère. Les gens aussitôt s'ameutèrent, menaçant de mettre le feu à la maison. En un instant les vitres volèrent en éclats : un homme hissé sur le toit démonta les tuiles. On courut appeler Christus qui aussitôt arriva. 11 leva la main et comme Notre Seigneur il disait :

— Que celui qui n'a pas péché lui jette la première pierre.

Mais cette plèbe ironique et cruelle ne l'entendait pas ainsi; une pierre siffla à l'oreille d'Ivo : une égratignure lui griffa la joue. Tout à coup l'homme qui avait jeté la pierre poussait un cri.

Avec son poing mordu, il désignait Ilje, la bouche encore rouge de sang. Il y avait deux jours qu'elle s'était remise à traîner par la ville, criant ses plies. Le grand Brad n'était pas là : on disait que, pour rébellion envers la police, il faisait quelque part ses six jours de cachot.

Christus dut bien s'avouer que son apostolat

ne lui réussissait pas. Il était détesté des riches et la racaille le molestait. Sans Ilje^ il eût été lapidé. Qu'avait-il fait cependant, cette fois encore, que de dire la parole de bonté et de justice que Christ avait dite avant lui?

— Ilje ! petite sœur ! songeait-il étrangement.

Si seulement elle n'avait pas eu toujours cette dégoûtante odeur de poisson dans ses loques ! Gordula, elle, sentait bon le froment, la lessive fraîche ou la pomme, selon la saison.

La mer maintenant soufflait doucement sur les jardins. Dans les arbres bougeait un ciel lilas aux buées légères comme celles qu'une bouche d'enfant met sur une vitre avec son haleine. Les vieilles femmes avançaient leur chaise près des seuils.

— Voilà bientôt le temps où il va venir, disaientelles à ceux qui passaient.

Elles regardaient là-bas par le chemin des dunes. Un peuple sur les portes aussi l'avait dit à propos du Messie. Peut-être ces vieilles gens parlaient simplement de l'été.

Chez Ivo Mabbe, la vente des semences avait bien

LE rETlT HOMME DE DIEU 217

donné. Les petits pêcheurs s'étaient largement approvisionnés de graines de tournesols, de pois d'Espagne, de roses tréniières, et généralement de toutes les fleurs qui poussent au pays de Flandre. Ivo aurait vendu, par surcroit, les bénédictions du bon Dieu qu'il n'aurait pas eu plus à faire. C'était par champs entiers que partait la marchandise. Tout ce petit monde entrait chez lui comme chez un saint, l'appelant Christus et le saluant avec politesse et humilité. Les autres marchands avaient bien le temps de fumer leur pipe sur le pas de leur boutique : toute la clientèle était pour Ivo. Quand celui-ci traversait la rue, de colère ils crachaient un long jet de salive.

La corde n'allait pas mal non plus. Les gros sous et les pièces blanches tombaient en abondance dans le tiroir; mais Ivo, ayant imaginé de pratiquer une fente dans le comptoir, la monnaie glissait par là dans un petit tas de son oii Barbara ne songeait pas à la rechercher. Elle glissait bien plus subtilement encore des mains de Christus. Les affreux petits drôles des ruelles constamment le guettaient : sitôt qu'il était signalé, des visages de vice et de misère sortaient du noir des portes. Lui, prenait une poignée de sous dans ses poches

et les leur donnait avec une bonne parole. Encore une fois, il avait oublié les humiliations subies chez ces gens.

Sa vie continua de ressembler à un ouvrage de piété, à un collier de saintes médailles, à un chapelet enfilé de perles bénites. Elle était régulière comme une pendule, partagée entre les offices, le comptoir, la lecture de l'Evangile, un petit tour de promenade dans l'après-midi. Il longeait les jardins, contournait les remparts, croisant en chemin des bourgeois comme lui qui allaient faire leur partie de boules sous la tonnelle, des capes de religieuses pareilles à de grands pavots blancs, des soutanes d'ecclésiastiques lisant leur bréviaire. Une roue vermeille d'abeilles et de mouches ronflait ; les oiseaux pépiaient ; des enfants jouaient à la marelle en sortant de

l'école.

A peine de là on entendait les bruits de la ville : il était bien plus seul avec lui-même. Il allait dans son rêve, se parlant à voix haute; son ombre faisait un geste devant lui. Il aimait lécher à sa bouche le petit vent salé de la mer. A la coupée des| rueS; une enfilade de maisons basses, vieillottes, rechignées, plongeait en une coulée de soleil. Une;

chaleur vaporeuse et moite, azurée par les fumées de chemiuées, émoussait les contours. Le haut pilier rose de Saint-Nicolas, l'arche immense de Sainte-Walburge dominaient la cité.

Ivo enfin obliquait;, reprenait une rue de traverse qui le ramenait au cœur de la ville. Instinctivement il refaisait le tour que décrivait la Procession ; il ne remarquait pas toujours qu'il s'arrêtait aux endroits où le petit âne s'arrêtait aussi.

Au coin des rues, çà et là, d'énormes clous étaient restés fixés dans la muraille: c'était là qu'on accrochait, durant la semaine sainte, les lamentables Christs peints. Alors des souvenirs surgissaient : il se rappelait que la fille de Brad était soudain tombée; il avait levé la main au-dessus d'elle; il avait adressé une prière fervente à Dieu; et la vie lui avait été rendue. Les hommes des petits métiers demeuraient convaincus qu'il l'avait vraiment ressuscitée. Ceux-là parlaient toujours d'un miracle. Les autres haussaient les épaules; le médecin libéral s'était prononcé pour un simple cas de suggestion. Christus, lui, préférait ne rien dire: au fond, il n'était plus aussi sûr de la réalité du prodige. Il aurait voulu qu'un grand silence se fit autour de

leur vie à tous deux. Un évéoement plus important, il est vrai, requérait l'attention publique.

Un soir, après le salut, sous le porche, Ivo Mabbe apprit de Simon de Cyrène la grande nouvelle. Le bourrelier, par hasard, ce jour-là n'avait pas bu. Ivo connut de lui que le papetier avait été repris d'une pleurésie, contractée dans la nuit du jeudi saint; en admettant qu'il se rétablit, il était peu vraisemblable qu'il put traîner sa croix à la Procession prochaine. On était ainsi menacé de manquer du Christ principal: c'était là une grande perplexité. Même cet ivrogne de Simon, qui depuis plusieurs années aidait le pauvre homme dans sa marche au Calvaire, souffrait visiblement à l'idée que, cette fois, il ne pourrait rien pour lui. Il en éprouva soudain un tel besoin de consolations qu'il se jeta dans l'un dos petits cabarets de la place. Quand il avait bu dix ou douze verres de genièvre, généralement il était mùr pour la vraie quiétude.

Ivo Mabbe témoigna plus de réserve : il y avait entre ce Christ et lui, une si grande différence : voilà, il était, lui, le beau Christ du jour des palmes ; il entrait à Jérusalem sur son âne comme un roi. L'autre était un vieux Christ de misère qui tombait aux carrefours, souillé de

sang. Au fond, il ne lui déplaisait pas que son propre succès, à la Procession, ne fut plus balancé par la concurrence que lui suscitait l'extraordinaire ferveur du papetier.

La rue autour de, lui était tranquille et fraîche comme son âme; le pavé ressuait une légère humidité au vent doux de pluie qui soufflait de la mer. Il rentra à petits pas, en paix avec lui-même, un peu ennuyé néanmoins d'avoir péché par immodestie.

Dans le soir clair, la boutique, avec ses cordes et ses semences, avait un air de bonne conscience. L'ombre duvetait les vitres ; au pied de Féglise, pareille à une futaie de pierre, confusément verdoyait le petit jardin. C'était l'heure du souper: le pot de café fumait déjà sur la table, près du beurrier et de la boule de fromage de Hollande. Ivo, ayant poussé la porte, ne vit pas tout de suite sa sœur assise dans le fauteuil et d'impatience faisant sauter sa pantoufle au bout de son orteil. La table était rase comme un jour de famine.

— Hél sœur Barbara! appela-t-il timidement.

D'une fois, elle fut debout et cria qu'elle savait bien où était allé l'argent. C'étaient les vauriens et les prostituées des ruelles qui ribotaient

avec ses économies, ses pauvres économiGS raclées sou à sou. Toute petite, elle semblait dans sa colère toucher le plafoni; son chignon, à chaque mot qu'elle lui jetait d'un coup de tête, dansait comme la bobine aux doigts de la denteliôre. C'eut été le moment pour Christus de dire enfin, comme son maître, qu'entre cette femme et lui il n'y avait rien de commun : il aurait ensuite gagné tranquillement la rue. Mais il paraissait cloué au plancher par les talons : il n'osait plus la regarder; il se taisait comme au temps où il était surpris, volant de la confiture.

Barbara tournait, ronflait comme une toupie. Elle finit par lui dire qu'elle était décidée à lui supprimer le fromage, le sucre et le café jusqu'au jour où elle serait rentrée dans «on argent. Pendant une semaine, le pauvre Christus dut se nourrir chez lui do pain sec qu'il arrosait d'eau ; mais il se dédommageait chez Cordula. Jamais il ne mangea plus de macarons et de biscottes de Bruges. Cordula, en outre, le réconfortait de bon café et de fine aniselte.

Il lui raconta étrangement, un soir, que l'on commençait à parler de Simon le Cyrénéen pour remplacer le papetier. Il riait doucement et haus-

sait les épaules. C'était le bourrelier lui-même qui s'était proposé. Les gens de Furnes n'exprimaient pas nettement leur avis. Il est bien vrai qu'il avait été mêlé de si près à la passion de Notre Seigneur qu'il en rejaillissait quelque chose sur lui-même. Il savait comment il fallait porter la croix, en l'appuyant sur l'épaule droite et la maintenant avec les deux mains par le milieu. Il savait aussi à quels endroits et comment Christ devait tomber sur les genoux, les deux mains en terre. Mais d'autre part, il semblait irrévérencieux de confier la sainte croix à un ivrogne comme celui-là. On ne pouvait oublier que cette pratique de Simon, au moment de venir en aide à Jésus, avait eu besoin lui-même qu'un des soldats l'assistât, tant il vacillait sur sa base.

En réalité, les bons Christs de plus en plus se faisaient rares : la tradition s'en perdait. Il y avait bien, dans une ville voisine, un homme riche qui, à l'époque où il était pauvre, s'était montré fort convenable sous la croix. Quand le sacristain, envoyé par le vicaire, se présenta, on lui apprit que l'homme avait trépassé la veille. Tout le monde sentit que l'heure était grave.

A la Sodalité surtout on s'affectait. Si un homme de bonne volonté s'était présenté, peut-être, avec

l'aide du ciel, on fût venu à bout de lui faire porter un peu proprement la croix. Mais presque tous ceux desquels on aurait pu attendre un acte de ferveur, étaient déjà nantis d'un rôle qui, à moins de frais, leur assurait les fruits de la pénitence. C'étaient, la plupart, de braves gens tranquilles, petits commerçants, hommes des métiers, modestes pensionnés, rentiers à douze cents francs de rente et de qui la vie alternait entre le jeu de quilles, la partie de cartes, les offices et les concours de pigeons. Quand, tout l'an, on a pesé du café ou de la cassonade, tenu des écritures^ aune du calicot, roulé ses petites économies dans des papillotes, les sous et les francs à part, c'est déjà une satisfaction de pouvoir dire son mot parmi les seigneurs de la cour d'Hérodes, ou plus simplement encore de figurer parmi les bourgeois qui agitent les palmes devant Jésus. Aucun ne songeait à de l'avancement. Et puis, il se trouvait toujours des esprits timorés pour insinuer, en lançant un jet de salive, que cela n'avait pas trop bien tourné pour le papetier et avant lui pour le tapissier, le maçon et plusieurs autres qui, comme lui, avaient été des Christs et étaient morts, on pouvait le dire, presque sous la croix.

Même à l'hôtel de ville, le bourgmestre et les échevins hochaient la tête et claquaient de la langue^, comme si l'honneur de Furnes eût été en jeu. On eût voulu déjouer l'insistance du bourrelier qui maintenant ne cessait plus de relancer le cuté, le premier vicaire et les édiles eux-mêmes. Gomme c'était le parent d'un échevin, on ne savait comment réconduire : il fallut ruser, atermoyer, laisser espérer sans rien promettre. Tous les matins, on le retrouvait, droit au milieu de la place, attendant que quelqu'un lui annonçât la nouvelle de son investiture.

Les grarids événements se compliquent étrangement d'ironie. Après de fiévreuses attentes, il se propagea qu'enfin on avait mis la main sur un vrai Christ. Un homme de Haerlebeke, jeune encore et qui avait joué déjà dans une Passion avec les compagnons de la chambre de rhétorique du Paon bleu, fit connaître qu'il consentait à remplacer le papetier si on lui garantissait la nourriture et le logement pendant trois jours. Il inspira la confiance en évitant de parler de salaire, ce qui, de la part d'un Christ, eut fait mauvais effet. On allait conclure quand le vicaire fut avisé du peu

de crédit qu'oiliait le per«onnagp, une espèce de

luron à la mode de Tiel Uyleaspigel et qui successivement avait été garçon farinier, valet de ferme, colporteur, coiffeur, acteur forain, photographe, finalement soldat aux colonies d'où il avait déserté. On eut la sensation de se réveiller au bord d'un abîme : le grand drame sacré eût dégénéré en bouffonnerie si Dieu, pour une cause mystérieuse et à jamais déplorable, avait permis qu'un soldat, un homme de sac et decorde, tout chargé d'iniquités, figurât sous les traits de Notre Seigneur dans la solennité instituée en expiation du sacrilège d'un autre soldat.

Il fallut bien reconnaître que la malchance s'en mêlait. Les jours passaient : on était à la Fête du Saint Sang: dans trois semaines ce serait la Procession. Parfois, des villages de la dune, il venait des petits pêcheurs qui humblement demandaient où on en était avec cette histoire des Christs.

Au cabaret, le soir, autour de la table où ils répétaient, les rois-mages, les prophètes, les docteurs du Temple insinuaient que l'interrègne durait un peu longtemps. Le prestige de Ribosia en fut effleuré. On aurait bien voulu savoir ce que pensait de tout cela le Christ de l'Ascension, le tailleur Maene Daele qui habillait les gens riches

de la ville. Mais celui-là, quand on l'interrogeait, tirait les pointes de sa belle barbe en éventail, clignait de l'oeil, haussait les épaules en homme qui a son idée et ne veut rien dire, Ivo, lui, levait évangéliquement les yeux au ciel et ne se prononçait pas davantage.

Ce n'était qu'à la tombée du jour chez Gordula qu'il osait exprimer nettement une opinion. Sa bouche, en se retroussant, montrait ses dents un peu gâtées : avec un rire sec et doux, il disait :

— Voyez un peu, Gordula. Ils ont cherché à me nuire, à moi, Ghristus, qui ne songeais qu'à suivre, humblement l'exemple de Notre Seigneur, et voici qu'ils en sont punis.

Après quoi, il se remettait à grignoter des macarons, des gimblettes ou de la biscotte de Bruges. Tous deux étaient assis derrière les rideaux des fenêtres et regardaient passer çà et là, dans l'ombre floconnante, un des fléaux ou un prophète ou quelque ange. Ghristus encore une fois était heureux auprès de sa Magdeleine. Au contact de sa belle vie fleurie, il goûtait une fraîcheur d'humanité qui le consolait des avanies qui l'affligeaient au dehors. G'était si doux quand il lui chatouillait le creux de la main ! 11 avait ainsi le sentiment

d'être encore un peu de tetnpS;, en attendant les jours rigoureux de la Pénitence, le petit marchand de cordes qui arrivait rire et ciiuser avec sa bonne amie.

Il venait plus souvent qu'autrefois. 11 avait apporté à Cordula ses plus belles semences : presque toutes avaient levé. C'était lui qui à la tombée du jour, les arrosait, inclinant sur leur pousse tendre la pommelle d'où filtrait une bruine légère. Le jardin, clos de vieux murs, avait un gazon où Cordula tendait son linge et une tonnelle sous laquelle ils regardaient tomber la nuit. Une étoile piquait d'en haut, l'heure tombait de la tour. Mollement le sommeil les prenait.

Un soir qu'il binait la terre, accroupi sur les jeunes plantes, ils prirent grand plaisir : la vieille servante, en rentrantdes boutiques, leur apprit avec volubilité qu'on s'était à la fin décidé pour Simon le Cyrénéen, mais que maintenant c'était lui qui ne voulait plus. Ivo tressaillit, se leva, frappa ses mains l'une dans l'autre. Cordula hochait la tête et riait de tout son cœur :

— - Il faudra se passer do bon Dieu.

Mais, au bout d'un petit temps, Ivo Mabbe, s'apercevant qu'ils parlaient de cela comme si la per-

sonne divine de Christ n'était pas en jeu, fit le signe de la croix. Elle le regarda, étonnée; et puis tout à coup elle cessait de rire.

Ghristus, tout ce soir-là, demeura pensif. Tl ne prêta qu'une oreille distraite aux histoires que lui racontait Cordula sur les gens de la ville. Une fois il leva la main et dit :

— Femme, on ne croit plus que tout cela est arrivé, voilà le malheur.

11 parut évident que la pénurie des Christs concordait avec le relâchement de la piété publique. Christus ignora que les bourgeois bien pensants le rendaient en partie responsable de cette calamité, lui qui, en sa qualité de Christ de pauvre monde, aurait pu exercer une action sur le petit peuple de la ville. Mais ne s'était-il pas mis en tête de vouloir ressembler au vrai Christ et de prêcher des doctrines subversives ? La Procession elle-même, d'ailleurs, avec le temps, avait perdu du caractère terrible et douloureux qui lui venait de la foi soumise des âges et lui assurait un mérite si rare devant l'Eternel. Elle avait été vraiment autrefois la procession de la mort comme un cortège d'au-to-da-fé. Les anciens habitants de Furnes se rappelaient d'un cercueil porté par des pèlerins et dont le cou-

vercle, à intervalles réguliers, se levait et laissait darder un squelette. Peu à peu, les gens s'étaient mis à rire, disant que c'étaiflà une farce grossière et puérile. Le squelette avait replongé dans la nuit éternelle.

ChristuS;, une dernière fois, alla voir le petit âne dans la dune. Son poil d'été, son beau poil azuré avait la couleur des chardons en fleur. Le marchand lui donna du sucre, le caressa, finalement l'enfourcha. WishjeBrad, en une définitive épreuve, le menait par la bride, lui faisant ainsi répéter son rcMe de petit âne sacré. Christophe sembla se rappeler que tous les ans, le dernier dimanche de juillet, il avait la gloire de porter Notre Seigneur. Il se montra docile, remuant ses oreilles ainsi que les branches d'une croix. Quelquefois Ivo tenait un long

temps le bras levé : à rombre projetée sur le sol, il observait si sa main avait bougé. C'était là la grande affaire: les paysans, au cabaret, après vêpres se disaient :

— Nous irons bientôt voir Ghristus. La tour de Saint-isicolas tomberait qu'il ne retournerait seulement pas la tête !

L'après-midi les enveloppa de lumière : Ivo et le petit âne étaient nimbés d'or comme des figures de vitrail. Les hautes herbes, au souffle doux de la mer, s'îliclinaient devant eux, par imitation des Rameaux. Et la dune, la maison du pécheur, le soleil là-haut dévidant son rouet vermeil, ressemblaient à une parabole. Ghristus était content de l'âne et de lui-même, il n'avait bougé que trois fois. Chaque fois, il criait aigrement :

— Manqué, hei ! C'est à recommencer, Wishje Brad.

Cordula, ce jour-là, était venue toucher des loyers chez des pêcheurs qui la payaient au mois. Elle avait fait des emplettes à la boutique de Otje Ryckboer, elle avait bu ensuite un pot de café chez les Smet. La mère et les filles seules étaient à la maison, lesho:iirnes étant partis pour la pêche; mais le poisso i doniïaii peu, à cause de la Louace :

on ne rapportait pas six mannes à chaque voyage.

Cordula apprit ainsi qu'Ivo Mabbe était dans la dune. Depuis une semaine il semblait se dérober pour mieux se garder en état de sainteté. Il communiait tous les matins, entendait messe et salut, multipliait les jeûnes. C'était comme une petite peur des joies et des facilités de l'existence qui lui faisait fuir la tendre et gourmande Maria Magdalena. Il n'était pas certain qu'il eût résisté à la tentation si elle avait tiré de l'armoire la boîte aux macarons. Il se défiait aussi du plaisir seciet qu'il éprouvait quand elle le frôlait de sa grasse chair frémissante.

Cordula quitta les Smet et courant par la dune, elle l'appela :

— Petit homme de Dieu, hei!

Il y avait plus d'un quart d'heure que l'ombre de sa main à terre n'avait bougi' : elle ressemblait à une fleur pâle sortie là du sable. Pour s'assurer que sa tête aussi demeurait immobile, il regardait attontivement la pointe de son nez ; et celui-ci était bleu sous la clarté bleue du ciel.

H descendit de l'àne, heureux qu'elle l'eût aperçu dans sa posture d'évangile.

— Pensez un peu Cordula! lui dit-il Un simple

homme comme moi, un homme comme tous les hommes, à qui il est donné de faire une telle chose 1

Elle fut étonnée, se demandant de quelle chose il parlait.

— Je suis toujours le même Christus dont la main ne tremble pas, reprit-il avec orgueil.

Alors elle rit avec une légère folie dans les yeux; son rire se parfumait d'une fine odeur d'aniselte. Il lui arrivait de passer la pointe de sa langue sur le gOLit sucré de ses lèvres.

— Hé, fit-elle, cela est moins difficile que de ne pas éternuer quand il y a du poivre dans l'air.

Ivo n'aimait pas qu'elle le prit sur ce ton.

— Je suis Christus, fit-il sévèrement, et vous êtes Magdalena.

Il l'avait dit si souvent déjà, mais d'une autre voix. Aussitôt le cœur sensible de Cordula gonfla. Mollement elle le regardait de ses yeux humides et brillants qui mettaient un reflet clair sur la rondeur des joues. Et elle soupira :

— Se peut-il que vous parliez si durement à celle qui doit devenir un jour votre femme?

Les petits lapins s'arrêtaient de faire des culbutes dans l'herbe pour écouler ce qu'il allait répon-

dre. Il hocha la tête et un peu de temps s'écoulait. Enfin, d'une voix humble et basse, il disait:

— Est-ce qu'un homme comme moi peut épouser une femme comme vous, Cordula?

Elle ne comprenait pas ce qu'il avait voulu dire. Peut-être il parlait de la réprobation qui s'attachait à son nom, depuis qu'il fréquentait chez les gens des ruelles.

Cordula^ avec sa voix de miel, répondit simplement :

— Je n'aurais jamais dit cela de moi, Ivo.

Il tressailHt sous la bonne parole comme s'il se réveillait d'une minute d'inconscience et puis, abaissant son visage devant elle, il lui demanda pardon.

— Voyez- vous, Cordula, quand un homme a monté sur l'àne de Jésus, latête lui tourne un peu.

Il ne se fut pas exprimé ainsi au temps on il faisait des miracles : il doutait de lui-même, maintenant.

Ils demeurèrent quelque temps sans se parler. Elle le devina tout là-bas, sur son âne, entre les Rameaux; il avait les yeux d'un homme qui regarde au fond de la vie. Et elle n'était plus triste. Par moment elle cntr'ouvrait les lèvres ; la légère

odeur d'anisettc encore une fois montait. Elle était la chair heureuse des Flandres.

Il dit enfin avec douceur :

— Cordula, c'est pour dans cinq jours et je ne suis qu'un homme... Il vaut mieux que nous lirions chacun de notre côté.

Ses paupières battaient tandis qu'il la regardait. Elle comprit qu'il la désirait : sa bouche fut comme le cœur d'un fruit ouvert. Il baissa soudain les yeux, considéra profondément la terre, et elle s'en allait devant elle, soumise.

Ivo Mabbe entra chez Wihsje Bradet lui fit ses recommandations dernières. 11 fallait que le petit âne, le matin du jour de la Procession;, fut mené sans fatigue à la ville. Toutes les écuries d'auberges étant pleines, le prophète Moïse, qui était blanchisseur, lui ferait une litière dans une écurie où il gardait trois moutons. L'âne attendrait là jusqu'au moment où on viendrait le chercher pour faire son entrée à Jérusalem.

Ayant dit ainsi, Christus marcha à travers la dune. Il n'aurait pas aimé rencontrer les pêcheurs : il y en avait toujours qui voulaient savoir si le jour arriverait bientôt qui les rendrait maîtres de la terre : la terre pour eux était le petit ruban de

LE PETIT HOMiME DE DIEU 237

plage qu'ils apercevaient de leur bateau quand ils partaient en mer. Depuis trois semaines^ Christus ne prêchait plus l'Evangile.

Il vit venir une petite caravane d'ànes montés par des àniers. Tous criaient, riaient, frappaient les pauvres grisons. Une iille courait pieds nus à côté des garçons; et elle aussi tapait avec un gourdin. Il reconnut Ilje, plate comme une des petites plies qu'elle vendait. Il se dissimula dans un creux des sables, et seulement, quand elle fut un peu loin, il leva la tète. C'était pourtant pour celte guenuctie et ses pareils, les gens des petites rues, qu'il avait compromis sa carrière de Christ! Une amertume lui gonfla le cœur : il ne savait pas pourquoi tout à coup il se reprenait à détester cette fdle de la mer.

Le soleil se voila. Délicatement le ciel s'ardoisait. Par places, une fenêtre regardait sous les pommiers. Des petites filles, sur la route, se querellaient avec des voix surettes. Dans une cour, un homme attelait son bœuf : la maison étant basse, l'homme et le bœuf semblaient entrer dans le ciel. Et il faisait un temps doux comme quand il va pleuvoir le lendemain.

L'àme d'Ivo se pacifia. Il s'arrêtait çà et là à re-

garder le soir tomber dans le grand œil limpide d'une vache ou d'un âne. Les moutons l'inclinaient à penser à la bonté du monde. « Si seulement, songeait-il, les hommes étaient moins méchants, on pourrait vivre heureux... » Et tout à coup une dernière clarté fusa : le ciel fut rose avec de petits nuages en banderoles comme dans les vieilles peintures où il y a des anges en prière.

C'est ainsi que Christus rentra à Fumes. 11 y avait longtemps que l'Angelus avait sonné. Mais, comme tout le monde se confessait aux approches de la Procession;, l'église était encore ouverte. Il vit l'arcade immense se déployer de la terre au ciel comme un pont. Les aigres cris des corneilles déchiraient le soir. Il eut soif de foi^, d'indulgence et d'amour.

« Seigneur Dieu, u'ètre plus dans vos mains que la petite chose qui ne pense plus et qui prie^ qui vous aime...! »

Sous les arbres du terre-plein voisin, bordé de maisons basses comme des petits couvents de béguines, il se heurta à deux hommes qui se disputaient.

— C'est moi le vrai Christus, rognonnait une des voix, puisque c'est moi qui porte la croix. Sans moi, pas de Procession.

Il reconnut Landejan, le bourrelier : celui-ci tapait son poing clans sa main, ponctuant d'un coup chaque mot qu'il disait. IMais le tailleur à la belle barbe protestait :

— Je suis le seul Christ, puisque c'e^t moi qui monte au ciel. Tout le reste ne compte pas.

Le bourrelier,, lourd., pacifique au fond comme le bœuf dont il avait l'encolure, n'aurait eu qu'à laisser tomber son poing sur le tailleur : Maene Daele aurait été obligé d'avouer qu'il était bien le seul Christ avec lequel il f dlait compter. Landejan ronflait d'orgueil et d'assurance, en homme établi qu'il a une forte clientèle et qui est parent d'un échevin.

— Voyons, tailleur, dit-il, le suis-je oune le suisje pas? C'est ce qu'il faudrait savoir avant que je vous amène mes garçons pour leur prendre mesure.

Ils aperçurent Christus debout près d'eux et les regardant, la tète haute.

— Eh! cria Landejan en jurant un bon coup, c'est lui qui le dira pour nous I Voyons, Ivo Mabbe, lequel do lui ou de moi est le vrai Christ?

Une colère moussa chez le Jésus des Rameaux. Il dit avec mépris :

— N'êtes-vous pas Simon de Cyrèiie, vous qui parlez si iiauf?

Le bourrelier riait :

— Hier encore j'étais Simon et aujourd'iiui je suis Notre Seigneur. Il n'y en a pas beaucoup qui en pourraient dire autant, hei?

Ivo demeura un instant sans répondre et puis, se touchant la poitrine :

— Et moi ?

Le bourrelier, naturellement stupide. s'étonnait:

— C'est vrai , il y a aussi le marchand de cordes.

— Christus de pauvre monde ! fit le tailleur en soufflant.

Il avait l'air de souffler un noyau de cerise devant lui. ^

Le bourrelier eut un bon mouvement.

— Un de plus, un de moins, toute l'aff'aire est que le bon Dieu y trouve son compte. Hé ! les Christs, je paie une tournée Aux Trois Rois. Demain nous ferons pénitence.

Il parlait rondement, comme un homme qui ne s'inquiète pas de la sainteté des choses.

— Une pinte de bière, je ne dis pas non, fit le

tailleur, escomptant la commande d'habits qu'allait lui faire le bourrelier pour ses gargons.

« Seigneur, pensait Ivo, pardonnez-leur : ils ne savent ce qu'ils font... »

Il était facile de constater que c'était lui qui était le vrai Christ, à la manière dont il levait les yeux vers le ciel. Et il reprit ensuite, avec un ton de reproche :

— Le papetier n'eût pas fait cela...

Ils se préparaient à riposter quand ils aperçurent le vicaire Ribosia qui longeait les maisons de la place.

— Attendons un instant, dit le tailleur. Il n'est pas bon que le vicaire nous trouve ici ensemble.

Tous deux s'écartèrent de Christus en sorte qu'ils n'avaient pas l'air de causer avec ce faux messie qui allait prêchant le mauvais Evangile.

Ivo entra dans l'église : à genoux sur la dalle, il voulut se concentrer dans son humble dévotion. Mais l'humanité en lui était restée vibrante : il ne pouvait oublier l'injure du tailleur.

c( Mon père avant moi déjà avait du bien, pensait-il. Il nous a laissé, outre la boutique, six maisons en ville et de la terre. Mais lui, l'homme à la belle barbe, on sait bien qu'il n'est jamais parvenu à payer tout à fait sa maison de la grand'rue. »

Les lampes, l'une après l'autre, s'éteigoirent : il sortit avec Joseph le charpentier. Un peu de monde regardait se monter, sur la place, les baraques de la foire qui, de tout temps, avait concordé avec la très Sainte Procession. Depuis trois jours, il arrivait, au pas de maigres chevaux à côles en cercles de douves, de longues voitures plates où, par les petites fenêtres pareilles à des hublots, on voyait tressauter de grosses femmes sales, ^pouillant des marmailles piaillantes. Les bateleurs, les marchands de vulnéraires, les diseuses de bonne aventure, Tarracheur de dents, les mercelots, tous les louches petits métiers vivant des foules, à flots lents débouchaient, comme déjà, au temps de Jésus, ils avaient envahi les abords du Temple, ouvrant là leurs échoppes et dressant les tréteaux sur lesquels grimaçaient leurs faces vénales.

Ivo de loin regardait s'allumer les lucarnes des maringottes. Des ombres couraient sur les façades, dans la pourpre des torches. On entendait rugir un vieux lion de ménagerie devant l'auberge de la Noble Rose. Un homme à tête de singe grimpait sur une échelle. De minces tirebouchons de fumée spiralaient des voitures. Un fifre parfois jetait une note aigre.

C'était pourtant devant ce peuple de margoulins et de saltimbanques qu'il passerait sur le petit âne, la main levée pour la bénédiction.

Un des pitres se mit à rire, le voyant là avec ses longs cheveux; et il disait à un autre homme qui, des clous dans la bouche, ajustait les pièces d'une échoppe de friterie.

— Voilà pour sur unartisse comme nous... Pourrait faire le boniment avec sa tête de bon Dieu I

Non loin, le tailleur et le bourrelier, arrêtés au milieu de la place^ causaient avec le maître d'un carrousel. Ceux-là n'étaient pas gênés à l'idée que l'on put trouver inconvenante cette promenade des Christs parmi les apprêts d'une kermesse.

C'était l'habitude pour les Christs, les rois mages, les prophètes, la cour d'Hérodes et généralement pour tous les hauts dignitaires de la Procession, d'observer la Pénitence de quarante heures. Ivo pratiqua un jeûne absolu, s^obligea à réciter cinquante Pater et autant à.' Ave toutes les heures, ne sortit plus que pour aller entendre les offices. Chez lui, quelquefois, il tenait encore la main levée, regardant dans le miroir si elle ne bougeait pas, comme il l'avait fait au soleil de la dune. Ensuite ses yeux glissaient: il admirait sa ressemblance avec Jésus de Nazareth pieusement.

On loucha au dernier jour. Des gens restaient sur le pas de leur porte, regardant au loin dans la rue. Des petites filles passaient, faisant des grimaces à cause des papillotes qui leur tiraient la peau du front. Esperitz, le coiffeur, ne finissait pas de tailler les cheveux des anges et de raser les barbes dures des docteurs. Du fond des maisons s'échappaient des ronflements de voix solennelles et rythmées. Il vint, à la tombée du jour, des hommes de mauvaise mine qui parlementèrent dans la sacristie. C'étaient les soldats romains : on comprenait tout de suite ce que Notre Seigneur aurait à souffrir de ces êtres rudes et grossiers qui ressemblaient aux lansquenets de la niche. Ceux-là étaient des mercenaires : on leur donnait un franc pour accomplir leur sinistre office; c'étaient eux qui soufflaient dans les trompes, agitaient les crécelles et pointaient les lances sur Notre Seigneur portant sa croix. On avait de la peine à les déshabituer de jurer entre eux comme des païens.

En s'en allant, ils pouvaient voir la sacristie et les petites chapelles latérales encombrées de costumes, comme le vestiaire des Saintes Ecritures. Les Sœurs, les vieilles femmes des hospices, les dames

2i6 LE PETIT HOMME DE DIEU

de la ville, les couturières patiemrpent les avaient rapiécés pendant les veillées d'hiver. Il traînait aussi dais les coins un nombre incalculable de chaussures, mocassins, cothurnes, sandales, bottes à chaudrons. Des fausses barbes, des perruques, des ailes gisaient sur les autels comme des sacrifices humains ou la dépouille de récents martyres. 11 y avait des casques, des baumes, des chaperons, des barrettes, des toques empennées, des couronnes pour les rois David et Hérodes. Toute cette défroque sentait le chanci, l'encens et le camphre. Il avait fallu, en outre, mettre en tas les croix pour les pénitentes et les pénitents. Celle de Christ était la plus lourde : quand elle tombait, on croyait que toute la terre tremblait.

Une consolation échut à Christus : sa sœur Barbara, pour lui marquer son affection, voulut, le soir du samedi, lui laver elle-même les pieds. D'une main délicate, ensuite, elle diminua l'ampleur de son cor. Comme il entrait à Jérusalem, les pieds nus, cette infirmité n'eut pas manqué d'attirer l'attention. Elle parlait bas comme dans une chambre où le prêtre apporte les Saintes Huiles. Manifestement elle s'efforçait de ne pas faire d'ombre sur la grande paix spirituelle de son âme.

Un silence frais, une tranquillité claire de lieu sacré apaisait la maison; de l'autre côté de la cour, dans le vaisseau sonore de Sainte-Walburge, palpitait l'énorme cœur vivant de Dieu.

Enfin Barbara, avec des tortillons de papier, lui fit des papillotes : celles-ci lui donnèrent l'air d'un Christ couronné d'épines. Tandis qu'il se tenait assis sous le va-et-vient de ses mains diligentes, il apprit d'elle que le bourrelier avait fait une belle pénitence de quarante heures et que depuis trois jours, il s'abstenait de toute boisson. Ivo en était heureux comme d'un bonheur personnel.

Kas Onkelaer alla sur le pas de sa porte et tendit la main.

— Il pleut de petites gouttes, dit-il.

Et là-dessus, ilallumaunepipe, sans s'émouvoir. Une fine ondée arrosait le poirier, les buis, les capucines^ les roses de Hollande. Le petit jardin, avec sa buée légère et ses odeurs rafraîchies, évoquait une chapelle où des enfants de chœur soufflent sur la braise des encensoirs.

Les autres, dans la ville, aussi faisaient comme le vieux roi mage : ils tendaient la main et puis disaient qu'il pleuvait. Tout le monde était certain

que le temps se lèverait à l'heure où la Procession sortirait de Sainte-Walburge. Dans les rues, il sentait bon la pâte chaude. Les boulangers jusqu'à l'aube avaient cuit des tartes de prunes bleues, grandes comme des roues de charrettes. Quelquefois il tombait une petite mouche dans les crèmes du pâtissier. Les grosses mouches, elles, n'avaient pas quitté encore les vergers environnant la ville : elles savaient que le beau soleil viendrait à son heure et elles attendaient, innombrables comme les péchés du genre humain.

C'étaient les cabarets de la place qui déjà faisaient des affaires! Il était venu de la dune une foule de petits pêcheurs à peaux de morue salée et qui portaient des bélières d'or aux oreilles. Ceux-là allaient acheter aux échoppes de la foire une tranche de poisson sec et un petit pain rond; et ensuite^ assis par tas autour des tables, à petits coups pères et fils buvaient au même verre de bière, sans se parler. On commençait aussi à entendre rouler les carrioles des paysans dans les rues. Et il pleuvait plus doucement encore, un joli grésillement de petite pluie comme de la mousse qui pétille. Par moment, une trompe cornait ; la clameur rauque semblait monter de dessous terre et s'enflait pardessus

la ville. Un peu après, au loin une autre trompe répondait. On savait ainsi que déjà les soldats arrivaient pour assister au supplice de Jésus. Les petits pêcheurs faisaient un signe de tête apitoyé.

Vers midi, Kas Onkelaer traversa son jardin et s'avança jusqu'à la rue. Cette fois il n'eut plus besoin de lever la main ; il regarda se fondre les derniers nuages au bleu du ciel.

« Notre Seigneur aura beau temps, » se dit-il.

Et il sourit à un ange qui passait. C'était la fille de la marchande de légumes chez laquelle il s'approvisionnait. Elle était en jupon de dessous et en tablier : sa tête, sous les papillotes, avait le hérissement d'un marron dans sa bogue. Une boule de gomme qu'elle suçait lui faisait une joue plus grosse que l'autre. Sur le trottoir, un peu plus loin, deux des petits bergers accroupis jouaient aux billes; un des deux criait comme un diable. Maintenant aussi approchaient Abraham et son fils Isaac. Abraham, qui était tapissier, récemment avait tendu de papier bleu les deux chambres de Kas Onkelaer. Naturellement, quand il travaillait de son état, il ne portait pas sa barbe de patriarche. Un âne se mit à braire : on reconnut l'àne de la fuite en Egypte.

Onkelaer calcula qu'il lui restait deux bonnes heures pour cuire sa côtelette, boire son gluria, fumer une dernière pipe et s'en aller revêtir son manteau royal. Il renifla avec satisfaction la mouillure tiède du pavé : l'après-midi ne serait point trop chaude. Une rumeur confuse, profonde, montait de la ville, un bruit de multitude.

Le jour de la Procession^ on éprouvait le besoin de prendre des forces. Les juifs, les pharisiens, les marchands du Temple mangeaient copieusement. Les bons chrétiens aussi. Zoethemcl, le pâtissier, avait surtout la clientèle des anges, des enfants de chœur, des fillettes porteuses de bannières et dont les pantalons blancs tombaient f-.ur les bottines. Toute cette sainte enfance, les joues enflées comme des potirons, s'empifl'rait de tartes bleues.

Midi n'avait pas sonné et déjà l'affluence était grande. Les trains, tous les quarts d'heure, débarquaient une Flandre reluisante et goguelue. Près de la gare, les rues abondaient en malandrins impérieux et vociférants, exhibant des plaies purulentes et tétant goulûment la pitié publique au nom de la Passion de Christ. Çà et là un pauvre vieil homme de la campagne était à demi écrasé sous

les roues d'un tilbury. Les fermiers des grandes fermes, avec leurs coups de fouet par dessus la foule, avaient l'air de dire que Jésus de Nazareth était de leur famille.

Dans la cour des auberges, des planches posaient sur des tréteaux. Une foule constamment s'y repaissait;, avec une activité silencieuse. De rue en rue, la goinfrerie remontait jusqu'au cœur de la ville. Les hôtelleries étant combles, on mangeait dans .les salles, dans les cuisines, dans les recoins, près des écuries où les juments s'ébrouaient, soufflaient des naseaux sur l'avoine des auges. Des villages entiers étaient accourus pour voir encore une fois comment Jésus allait mourir. On se préparait à ce spectacle en s'entonnant. Les riches, gras, fleuris, flambants de tons de cuisson roses, pâturaient d'épaisses viandes. Les pauvres faméliquement essayaient de se combler avec des saucissons, de la plie sèche et des beignets frits à l'huile d'oeillette. Dans la ménagerie sur la place, le lion se mit à rugir mornement. Celui-là n'avait pas mangé depuis la veille.

Et puis, tout d'une fois les tables se vidèrent, le monde commença de refluer vers la place. C'était le tour des grosses mouches, à cette heure.

d'entrer dans les auberges et de pomper avec leur trompe la graisse des vaisselles. Des aveugles, à croppetons près de leur casquette, étiraient des polkas sur leurs accordéons. Les marchandes de pains d'épices, dans leurs échoppes tendues de quadrillés blancs et rouges, dansaient des bourrées en cognant leurs sabots et chantant pour attirer la pratique. Maintenant les trompes ne cessaient plus de sonner. Des soldats romains casqués, en justaucorps safran, les jambes nouées de bandelettes, se promenaient en fumant des cigares et frappant la terre de leurs lances.

On vit le parvis de Sainte-Walburge tout encombré de chars représentant le Saint-Sépulcre, l'Assomption, la Nativité. Il y avait là aussi des chevaux, des âne?, des moutons frisés, parmi un tas de petits anges tout en blanc, couronnés de fleurs en papier jusqu'aux sourcils. Hérodes déjà était dans l'église avec sa cour, en train de s'habiller. Des prophètes quelquefois s'avançaient jusqu'à la place, regardant si Chrislus n'arrivait pas encore. Tout à coup il apparut dans sa longue tunique violette. Des docteurs faisaient un pas et le saluaient d'un mouvement do tète ; les perruques ondoyaient à leurs épaules; ils relevaient

leurs robes jusqu'à leurs genoux. De leurs maaches sortaient de lourdes mains crevassées par le travail, presque tous étant des gens de métier.

Christus avait communié le matin : son maigre et las visage, d'une pâleur lisse d'ivoire, pendait vers l'épaule. Personne ne savait ce que ses yeux cherchaient au loin par dessus les toits. Il ne vit pas Gordula vêtue de satin noir et portant sur les bras les voiles dont tout à l'heure elle s'entourerait la tête. Et elle était très grande, dans sa beauté de femme mûre. Gomme elle s'approchait de lui, il leva deux doigts de sa main; et elle s'écarta sans lui avoir rien dit, regardant toujours ses cheveux qui retombaient en boucles jusqu'à ses épaules. Barbara avait écrasé dessus de la pommade qui les faisait briller et sentait la vanille. Christus s'efforçait de ne pas se rappeler qu'il était le plus beau des hommes.

Cependant l'heure avançait : un grand bourdonnement sourd traînait dans l'église. Des docteurs, des seigneurs de la cour d'Hérodes, des bourgeois de Jérusalem achevaient de s'habiller dans la sacristie. Kas Onkelaer, Badilon et le ferblantier revêtaient leurs manteaux de velours, bordés de

lapin blanc, comme des rois d'Orient qu'ils étaient. Esperitz en tous sens courait, tenant des perruques et des barbes sur son poing. C'était, après le vicaire, froncé, tendu, crispé, l'homme le plus affairé de la Procession : il ne s'interompait pas de faire des Ictes de patriarches, de prophètes et de rois. Il avait une manière à lui de plaquer, d'un claquement sec de la paume, les perruques sur les crânes.

Des femmes, assises sur le rebord des confessionnaux, se déchaussaient, leurs jupes mi-troussées. Il y en avait qui desserraient les cordons de leurs corsets, pour être plus à l'aise : c'étaient les porteuses d'emblèmes et de croix. Entre les colonnes, comme des spectres, rôdaient les pénitents, roulant des yeux blancs aux trous de leurs cagoules. Le bon Dieu de Sainle-Walburge, du haut de sa Trinité, regardait avec élonnement s'agiter tout ce monde. Et ensuite doucement il considérait la grâce fraîche des trois Maries, pâles et frémissantes dans l'azur des robes comme de tendres enluminures de missels. Elles attendaient près du petit troupeau des vierges à la garde des Sœurs. Et aucune ne parlait, les paupières longues et retombées, pareilles à des roses mystiques.

Six trompettes espagnols, Abraham et son fils, Moïse dans le désert, les huit prophètes, les trois fléaux prirent leur rang. Joseph et la Marie du vitrier ensuite montèrent dans l'Etable de Bethléem, auprès de l'enfant Jésus. Derrière venaient les quatre bergers et les mages. Deux bras solides alors enlevèrent la Marie du brasseur et l'assirent sur l'âne qui devait l'emmener en Egypte. On entendait le vicaire Ribosia et les directeurs de la Procession appeler à mesure les groupes et les personnages en courant le long des files.

— Maria Magdalena...

Cordula, à son nom, s'avançait, voilée, retenant avec les mains à sa ceinture la transparence légère de ses crêpes noirs. Ses beaux pieds étaient nus et ressemblaient à du lait répaiidu sur le pavé. Devant elle allait Zébonie, la vieille servante, portant ses bijoux sur des coussins.

C'était un peu avant l'entrée à Jérusalem : des jeunes filles, des enfants, des hommes niùrs agitaient des palmes et des rameaux. Ça sentait bon les branchages veTts, comme au temps de la Fête- Dieu, près des reposoirs. Et puis on vit Christus monter sur le petit âne couleur d'argent. Les mains au garrot de la bête, il s'affermit, abaissant les pans

longs de sa tunique, làtant du bout des doigts si ses cheveux bouclaieut bien dans le dos.

Les voix toujours criaient :

— Ange précédant la Cène I... Ange précédant le Jardin des Oliviers !.. . Où est l'ange à l'épée et au gantelet de fer?... Hé là-bas ! l'Ange précédant la lanterne !

Il y avait des anges aussi pour la trahison de JudaSj pour le Christ prisonnier, pour le Reniement, pour saint Pierre pénitent, pour la Flagellation, pour le Couronnement, pour l'Ecce homo, pour le Portement de la croix. On peut dire que tous les anges de la ville avaient été employés. Il fallait surveiller les anges des petites Sœurs des écoles qui aimaient à rire avec les soldats. Tous, aussi bien les garçons que les filles, avaient des robes blanches bordées de noir et élevaient de hautes croix de cuivre.

Pilatus se plaça entre ses conseillers, devant le pénitent chargé de l'aiguière et du bassin. On ne le reconnaissait pas tout de suite sous sa toque et sa robe de juge. Et comme il est dit dans l'Evangile que le gouverneur de Judée se lavait les mains du sang de Jésus, le serrurier avait longuement lavé les siennes au sel de soude sans parvenir à en effacer les souillures.

Mais voilà que soudain une rumeur se propagea : on ne trouvait plus le Christ à la croix. Tout le monde cependant témoignait l'avoir vu, sa couronne d'épines au front, l'instant d'avant. Encore une fois le vicaire Ribosia, les marguilliers, les ecclésiastiques assistants couraient en tous sens, huchant :

— Hé! notre Seigneur !... Quia vu notre Seigneur?

Une angoisse dura : on fouillait les confessionnaux et la sacristie. A la fin quelqu'un dans la foule cria :

— Le voilà !

Landejan, pour se mettre en train, était parti boire quelques petits verres au cabaret le plus proche. On le vit reparaître, la couronne un peu de travers, la face barbouillée de rouge et de noir, comme un Christ de Calvaire. C'était Esperitz qui l'avait grimé. Ses pieds poudreux, salis d'ocre, semblaient avoir marché par tous les chemins du monde. Les deux autres Christs l'observaient avec dédain et pitié.

Les cloches sonnèrent ; le cortège s'ébranla et Christus leva la main.

Les trompes des soldats ronflaient; Landejan traînait sa croix ; le premier vicaire dressait le nez

en l'air. Le jour s'était voilé ; un ciel bas et plombé venait voir entre les cheminées ce qu'ils allaient faire de Notre Seigneur. Personne, au fond, n'était inquiet: on savait bien qu'il ne pleuvrait qu'après la Procession.

Sur la place, devant la Noble Rose et les Trois JRois, les bourgeois, les riches fermiers se tenaient juchés sur des bancs, des chaises, des tables. Aux fenêtres des maisons, les jolies filles de Flandre se grappaient comme des poires blondes à l'espalier. Les grosses femmes des baraques, un paletot d'homme jeté sur leurs maillots, arrivaient se mêler à la foule des petits pêcheurs. Trois fois de suite, le vieux lion rugissait, comme s'il flairait l'odeur des petites chrétiennes dont ses ancêtres du cirque avaient dévoré les aïeules. Et puis on n'entendit plus, dans le silence de la ville, que les récitations des anges, la voix grasse et bourdonnante des huit prophètes, le renâclement du vieux qui avait remplacé Pipa dans le rôle tragique de ' la Peste et dont la face béait, mangée par un chancre. La plupart des pénitents étant déchaussés, un clapotement gras de chair s'émoussait au ras des pavés. Maintenant les petits pêcheurs, tête nue, disaient des prières, roulant toujours entre leurs doigts les grains d'un chapelet.

Tout d'une fois l'immense cortège parut se casser net. Jésus, droit sur son âne, passait devant la Xoble Rose quand une étrange fille, s'étant jetée à genoux, baisa le bas de sa robe. On disait que c'était la pelile marchande de plies.

Les gens de Jérusalem aussitôt la repoussèrent, la frappant avec leurs rameaux. Christus fît un mouvemcxît léger de la main. L'âne s'était arrêté. Le long des files, les vicaires, leurs grosses mains jointes sur l'estomac, soufflaient d'impatience.

Un coup de sifflet soudain partit d'une maison. Christus tressaillit, le sifflet l'avait percé comme la pointe d'un couteau. Cependant il se tenait immobile sur l'àne, les yeux brillants et fixes comme des billes d'émail. Avec son geste de main levée, il ne semblait pas se douter de l'outrage fait à la Sainteté de la Procession. Cependant il souffrait, une grande peine de honte et de pitié.

— Cette fille a raison, après tout, puisque c'est Christus! disaient les pécheurs. Le Bon Dieu l'a dans sa main. Il guérit les malades et ressuscite les morts. Avec celui-là on est sur que le jour des pauvres arrivera, comme il le dit.

Les gardes de ville entraînèrent llje et de peur

qu'elle ne recommençât^ la menèrent au cachot. La Procession alors s'étant remise en marche^, les douze apôtres, aux côtés de Jésus, se réglaient sur le pas de l'âne.

Hérodes ensuite s'avançait. Les joues débordantes^ ses grosses jambes à collants roses dans des bottes jaunes, il portait la mante de velours et le haut-de-chausses des capitaines espagnols. Sa main s'appuyait à la garde d'un sabre courbe. Il marchait en vociférant comme un roi furieux. L'âme pourpre des immolations meuglait dans les discours véhéments dont il épouvantait les petits oiseaux au bord des toits. Et il roulait des yeux de bœuf sous le maillet.

Malheureusement, sa mémoire encore une fois faiblissait. Par instants, les mots s'étranglaient dans sa gorge, comme un os qui ne passe pas. Mais son fils, le petit Sander, lui soufflait et tout de même il pouvait aller ainsi jusqu'au bout de la tirade. Par sympathie, il meuglait plus fort s'il apercevait dans la foule un de ses bons clients. Quand il parlait des nouveaux-nés qu'il fallait exterminer, c'était comme s'il n'y eût pas de différence entre les petits enfants et toutes les bêtes qu'il avait abattues. Les seigneurs répondaient : leur antique ri-

valité avec les docteurs mettant du vent dans leurs poumons, ils ronflaient comme des cors de chasse. On était mieux préparé ainsi à la mort de Christ.

Landejan enfin paraissait, courbé à la fois sous le poids de sa croix et de sa tête énorme, lourde de barbe et d'épines. Ses petits verres de genièvre l'ayant attendri sur lui-même, il pleurait des larmes réelles. Elles entraînèrent le vermillon dont il était barbouillé; une ondée de sang sembla lui couler le long des joues. Même les mécréants étaient remués et disaient : « Landejan est un bon Christ » comme ils auraient dit d'un coq dans un combat : « C'est un bon coq. » Les petits pêcheurs étaient secoués de hoquets. Des femmes croisaient les mains et priaient. Un vent d'oraisons, de soupirs, de gémissements traînait sous la nue basse, gonflée d'orage qui n'éclatait pas. Et d'un glissement continu, la Procession, avec ses prophètes, ses fléaux, ses petites Maries soufflées comme des pâtisseries, sa belle Magdeleine fléchie d'amour et de remords, ses théories d'anges et de vierges couronnés de roses, ses trois Christs dans la vie, la mort et la résurrection, do rue en rue se déroulait, au glissement mou des pieds sur le sol

gras, aux huées des trompes, au grincement ironi(|ue des crécelles.

On passa devant la petite boutique des Mabbe. Barbara avait étalé à la vitrine son argenterie, ses statuettes de sainteté, ses crucifix, ses pots de géranium. Quatre cierges brûlaient dans les chandeliers de cuivre. Elle avait mis des nœuds bleus à ses rideaux.

Toute menue entre ies lumières, une joie extasiée sur son visage usé comme un vieux saint sacrement, elle s'agenouilla, souriant à la sainteté de Ghristus. Il gardait l'air d'un Jésus de cire et ne détourna pas son fixe regard d'émail. L'effort creusait ses orbites : une grosse veine saillait à sa tempe droite ; sa pâleur était lisse, rigide et morte. Il entendait toujours l'aigre sifflet ; son cœur en restait transpercé. Il ne cessait de réciter mentalement des Pater et des Ave, craignant de faiblir dans son orgueil et sa pénitence. Devant lui, sans remuer les prunelles, il apercevait se cambrer les hanches de la Magdeleine sous les voiles. Il repensait aussi au singulier amour de cette Ilje qui publiquement l'avait adoré comme le seul Christ. A quel autre homme cela était-il jamais arrivé? Quelqu'un pouvait-il

encore clouter qu'il fût le vrai Christ de Fumes?

— C'est notre Chrislus! crièrent tout à coup les gens des ruelles en se poussant et riotant de plaisir.

Et ils ne se gênaient pas pour l'interpeller familièremeat. Le grand Brad, de toute sa force, jeta sa casquette à terre devant l'âne. Il y avait deux jours qu'il était ivre. 11 jurait par les saints noms. Les autres étaient obligés de le retenir en se pendant à lui.

Ivo redoubla de ferveur pour ne rien voir : une sueur lui perlait aux narines. Elle attira une moacbe à viande qui, après avoir un peu tournoyé, Sî posa sur la pointe de son nez. Tout le monde la voyait, grosse comme un pois. Le populaire criait :

— Hé! Chrislus! faut la tuer!

Un chatouillement intolérable bientôt ravagea le pauvre Ivo. Cependant il ne faisait pas un mouvement pour la chasser : il se bornait à contracter les muscles de son visage imperceptiblement. « Mon Dieu! disait-il, faites que je ne bouge pas. Votre S3rvileur très humble vous en supplie. Je brûlerai un ci.^-rj^e à voire Sainte Mère la Vierge. »

La mouche s'envola. Le grand Brad rugissait de joie. Si après cela, Ivo avait fait un signe, les

gens des radies se seraient rués au massacre de la ville.

C'était au Marché-aux-pommes que le bourrelier devait tomber pour la seconde fois. 11 s'abattit sur les genoux, les mains à plat contre terre, avec un coup sourd. Sa lace touchait terre; sa barbe et ses cheveux collaient à la boue ; c'était vraiment là un homme qu'on menait au supplice, déjà pantelant d'agonie. Les soldats aussitôt lui dardèrent aux épaules le fer tréflé des hallebardes : on entendit sonner les os. Qui aurait pu croire que ce Landejan s'en serait si bien tiré? Il était effrayant de sang et de fange. Toutes les trompes lugubrement cornaient.

Simon de Cyrène aida péniblement Noire Seigneur à se relever ; le corps cassé sous la croix, Land.jan reprit sa marche. A sa suite, les apôtres, les anges, les bourreaux, les porteurs d'emblèmes, sainte Véronique éployant le suaire à la Sainte face, les anges précédant la croix des sept paroles, le char du Saint Sépulcre et ses petites Vierges en deuil, les pénitentes entourant Notre-Dame des sept douleurs, le char de la Résurrection, les dames de Furnes traînant, pieds nus, des croix plus grandes qu'(dles, les confréries, Us ordres

religieux, le clergé, le saint sacrement débordèrent dans la rue de la Station. Une humanité entière saignait là d'amour, de piété et de douleur dans Christ torturé et mené au Golgotha. De naïves et barbares sculptures enluminées, aux gestes de bois et de pierre, se confondaient aux groupes vivants et perpétuaient les péripéties du drame chrétien comme dans les vieux chemins de croix. La rue apparut un calvaire où, dans l'entonnoir assombri des maisons, la mort elle-même poussait les acteurs de la Passion.

La Procession traînait par la ville, infinie, bariolée, tragique, mouvant les tronçons d'un immense serpent d'or, de pourpre et d'azur. Et toujours c'étaient les voix fluettes et chantantes des quatre bergers, la mélopée des anges devant chaque groupe, le bourdonnement des docteurs et des seigneurs de la cour d'ilérodes discourant, le cahot sourd des chariots traînés par des pénitents qui, à chaque coup de collier, se courbaient jusqu'à terre. Tout en tête, par intervalles, les six trompettes espagnols prolongeaient une sonnerie aigre.

Christus, les vertèbres rompues, une sueur glacée aux tempes, infatigablement tenait la main levc^e

parmi le balancement des palmes et des rameaux. Ses pieds congestionnés pendaient, énormes et bleus. Le petit âne, indifférent, remuait ses oreilles et parfois, levant la queue, laissait tomber trois petits crottins ronds. Christus alors ne savait pas pourquoi les gens riaient.

Il luiparut que la piété mollissait sur son passage : il eut le sentiment que le peuple de Furnes le délaissait. En vérité, il y avait si longtemps que Notre Seigneur entrait à Jérusalem qu'on en avait assez de sa main levée qui éternellement promettait le ciel. Il comprit que le succès était pour Landejan qui s'était révélé un Christ tout à fait pathétique. Maintenant on courait se poster -devant l'église de Saint-Nicolas pour voir tomber le fils de l'Homme une dernière fois.

Tandis que se vidait la rue autour de sou geste inutile, sautelait là-bas, entre deux cordons de foule serrée, comme un grand insecte blessé, ce Landejan au cou cordé par l'enflure des carotides. Jamais on n'avait vu un Christ aussi naturel et aussi lamentable. A chaque pas, il trébuchait sous la croix, cassé en deux, se prenant les pieds dans sa tunique. Quand il passa devant l'Hospice, les vieilles femmes à boniii Is raci.és, agenouillées au

bord des fenêtres, se mirent toutes à la fois à pleurer dans leurs mouchoirs, en gémissant :

— Ach ! Ach! AchI Faut-il que les hommes soient méchants pour tourmenter ainsi Notre Seigneur!

Et beaucoup pensaient à Marie qui, comme elles, avait été mère et avait vu mourir son fils.

Le bourrelier pour la troisième fois tomba la fice contre terre, là où il devait tomber. Il râlait CDmme un écorché, un han terrible lui raclait la gorge. On voyait très bien se creuser et battre ses cô'.es, dans un spasme court d'agonie. La foule, un frisson froid sous la peau, tendait le cou, regardait comme au fond d'un trou l'homme appuyé sur les mains et pris, d'un tremblement qui secouait entre ses épaules sa grosse tête chevelue d'épines. Un sang noir gluait dans ses sueurs. -Des taches vertes de pourriture tatouaient sa peau. De dessous sa robe sortaient ses pieds déchirés d'une large plaie qui gouttelait sur les pierres. Et encore une fois, les trompes mugissaient, les crécelles grinçaient, les soldats pointaient leur lance.

Le silence fut si profond qu'on entendit chanter très loin, au fond de la place, les deux pinsons du vannier. Alors une vieille femme jeta une poignée

de SOUS devant Christ. Celle-là, on la connaissait bien dans la ville : elle mendiait^ les vendredis, aux portes. Les soldats riaient, ne sachant pas pourquoi elle avait fait cela. Peut-être elle avait pensé que Jésus, portant sa croix et abandonné des hommes, était encore plus pauvre qu'elle.

Le tonnerre tout à coup gronda : les cloches sonnaient pour la rentrée de la Procession. Déjà la tête avait franchi la moitié de la place. Une panique précipita les bergers, les fléaux et les prophètes : tous s'engouffrèrent sous le porche de Sainte-Walburge. Les petites Sœurs des écoles, dans l'envolement de leurs cornettes, couraient, fiisaient doubler le pas aux anges en tulle blanc. Les surplis des vicaires battaient comme des ailes de mouettes. Un brusque coup de vent rasa le sol, soulevant des tourbillons de poussière, de feuillages et de papiers. Comme des ballons, se gonflaient les manteaux des rois mages et des docteurs. A son tour, la cour du roi Hérodes qui débouchait sur la place, se débanda. On la vit s'égailler en troussant ses robes. Maintenant de grosses gouttes claquaient sur le pavé : le fond des rues semblait s'etîumer dans un air livide ; des vitres sous la rafale volaient en éclats. Les petits pêcheurs criaient

que c'était comme quand Jésus était mort sur la croix. Des fuites de saintes femmes emplissaient les trottoirs. Les croix des pénitents et des pénitentes, en s'eutrechoquant. faisaient le bruit des ramures dans une forêt.

Christus, considérant que personne ne prenait plus attention à lui, laissa retomber sa main. Il s'en allait seul, abandonné par les bourgeois et les enfants de Jérusalem comme par le reste de la ville. Il se vit redevenu le simple Ivo Mabbe qui avait une boutique et vendait de la corde. Il donna un coup de talon au petit âne qui se mit à trotter : sa carrière de Christ piteusement s'achevait dans le sauve-qui-peut d'un orage. « C'est fini, peiisait-il, bien fini... » Il toussa, mouillé entre les épaules.

— Petit homme de Dieu... fit une voix.

Maria Magdalena, avec ses pieds souillés, courait près de l'àne, souriant au pauvre Christus de sa bouche fraîche comme un fruit. Ses voiles derrière elle banderolaient. Mais un flot les sépara ; il la chercha et ne vit plus que Wishje Brad. Le pécheur aussitôt l'aidait à descendre de sa monture. En levant haut les pieds^ à cause du froid des dalles, Christus courut vers la sacristie où, dans un coin.

il avait remisé ses vêtements. Toute une foule déjà s'y dépouillait de ses costumes. Les femmes, assises dans les confessionnaux, renfilaient leurs bas comme tout à l'heure elles les avaient ôtés. Une odeur chaude s'évaporait de cette grasse chair des Flandres et acidulait Tair moite, mêlée au relent de l'encens, au remugle des boiseries. Elles demeuraient là, soufflant et s'épongeant, avec leurs yeux candides de génisses.

Une sensualité de kermesse mystique alors palpita sous les ogives. La vie du fond de la mort remonta, toute gonflée de désir et de genèse. Près de l'autel, l'épaule claire de Magdeleine une seconde resta frémissante, grenée de papilles, comme une touffe de lys et de roses. Et puis elle attachait son corset.

Cependant la queue du cortège tardait à rentrer. Les cavaliers romains, saint Jean et Marie, le char du Saint Sépulcre, le beau tailleur montant au ciel, les porteurs de flambeaux et de lanternes, les séminaires, les couvents, les ordres religieux, tout demeurait bloqué derrière le bourrelier roulé sous la croix. Une grosse rumeur bourdonna; des jurons ronflèrent; dans la pluie qui de moment en moment claquait plus pressante, naufrageait le

drame sacré. On vit fuir soudain le Saint Sacrement sous son dais, parmi la galopade des enfants de chœur, des théories d'anges, des groupes de personnages nimbés et barbus. Dans les flaques, en tous sens, battait le clapotement des pieds nus. Sainte Véronique, ses jupes ramassées dans ses poings, elle-même en oubliait Notre Seigneur et s'en allait avec les soldats. Une déroute finalement emporta Longin à cheval et le char de l'Ascension.

Il ne resta plus que saint Jean et Barabas unissant leurs efforts pour relever le pauvre Christ, tandis qu'un robuste gaillard, le nouveau Simon de Cyrène, se chargeait de la croix.

— A boire! gémit faiblement le bourrelier qui avait été pris d'une congestion et que la pluie ranimait.

Simon, le soutenant par les aisselles, l'entraîna vers un cabaret. On pouvait bien dire que c'était un mauvais jour pour JNotre Seigneur, Un tapage de grosses caisses, de tambours, de trombones venait de la place, avec des crépitements de carabines et des boniments de pitres.

Ils étaient allés encore une fois dans la dune : c'était un peu plus d'un mois après la Procession; La mer chantait, tout unie comme si Jésus s'était remis à marcher sur les eaux. Les abeilles, dans la lumière blonde, paissaient les fleurs amères. Des bourdons ronflaient comme des cloches de paroisses. Une bénédiction était sur les choses ainsi qu'une grande main. Un vent doux soufflait sur les barques. Sur les toits des maisons, les cheminées regardaient tourner leur ombre. Et tous les courtils, derrière leurs haies d'épines, fleurissaient de passe-roses, d'églantines, de phlox et d'hé-

liantes pareils à des gâteaux d'or. Des langes de petits enfants s'entlaienl sur les cordes comme les voiles eu mer.

Ils s'avançaient à petits pas. L'été riait dans les belles joues claires de Gordula. Les frisures de ses cheveux moussaient d'une écume de soleil. Elle lui disait si amoureusement :

— Petit homme de Dieu !

Mais lui, Ivo, gardait un front pensif. Ses lèvres pâles ne se déridaient pas dans la jolie paix du monde. 11 secoua sa longue chevelure et dit d'une voix lasse :

— Songez un peu, Gordula: ils m'ont sifflé I Tant que j'étais un homme comme tous les hommes, ils n'avaient jamais assez de considération pour moi. J'aurais pu être échevin de la ville. Je ne faisais pas autre chose alors que ce que les autres font. Je mangeais et buvais à ma mesure sans penser à ceux qui ont faim et soif. Et puis j'ai écouté Christ; j'ai souffert avec ceux qui souffraient; je leur ai dit : « Le Seigneur est avec vous qui êtes pauvres. Vous aurez votre jour pour avoir longtemps attendu. » Depuis, la ville s'est tournée contre moi : j'ai été puni pour avoir tâché d'être meilleur que je n'étais. A présent, il n'y a plus que les' petits

pécheurs qui entrent encore acheter de la corde et de la semence chez nous. Je suis devenu un objet d'exécration pour les riches. Ah! Cordulal Cordula! C'est fini pour moi, la vie. Je ne suis plus Ghristus, je ne suis plus Ivo Mabbe qui levait la main et entrait à Jérusalem. Je ne suis plus rien que le petit marchand qui a une boutique près de l'église. N'est-ce pas une chose triste, hei, Gordula?

Elle eut son tendre sourire mouillé, comme un arc en-ciel qui montait de sa lèvre rouge à ses yeux d'or.

— Ne serez-vous pas toujours Chrisluspour moi? dit-elle en le contemplant, la tête penchée vers l'épaule, comme, dans la niche de Sainle-Walburge, Marie-Magdeleine regardait Christ au tombeau. Celle-là aussi était savoureuse et belle, sous ses cheveux de beurre, avec sa grande bouche faite pour les sanglots et les baisers. A ses regards humides et chauds, on sentait bien que Jésus n'était pas mort pour elle, qu'il Tevivrait à jamais, dans une jeunesse éternisée d'amour.

— Ah! Cordula! J'aurais été Christus toute ma vie si j'avais vendu à faux poids ou donné de la mauvaise sei^aence pour de la bonne, comme font

276 LE PETIT nOMME DE DIEU

tous les marchands. Je serais devenu ainsi avec le temps un Christus très vieux et qui n'aurait pas fait honte au reste de la ville. Mais j'ai voulu prêcher le bon Evangile ! Xotre Seigneur lui-même, s'il revenait sur la t^rre, ne serait plus écouté.

Il parlait avec une amertume résignée, sans co- 1ère.

Ils tournèrent un monticule de sable et aperçurent le petit àne azuré d'un reflet de ciel et qui pâturait les violettes sauvages. Ivo lui prit les oreilles et dit :

— C'était un ami pour moi: il faisait partie de ma vie. Or voilà : Barbara a décidé de le vendre. L'àne qui a porté Christus charriera les fumiers dans les champs.

Aussitôt il se mit à pleurer.

— Cher homme, fit-elle, dites seulement un met et Christophe ne quittera plus la dune.

— Feriez-vous cela, Cordula?

Il levait sur elle ses yeux mouillés où jouait le soleil.

— Cela, et tout ce que mon cher seigneur me commandera.

El dans l'abandon des aulrcs Clr. s vivants, il

était touchée pensant qu'ainsi Magdeleine avait dû parler à Jésus. Il lui prit la main:

— Est-ce qu'un pauvre homme comme moi peut dire à une femme comme vous, Gordula, qu'il n'a jamais cessé de l'aimer et de la désirer?

— Je vous ai fidèlement attendu, Ivo, dit-elle. Et, tout à coup, ils se sentirent unis comme par

un serment. Tous deux se taisaient, les regards abaissés vers la terre. Ivo, alors, voyant là l'ombre de leurs mains entrecroisées, se rappela le temps où il allait par la dune, projetant l'ombre de sa main levée sur le sable.

— Oh! Gordula, dit-il, autrefois c'était ma main seule qui faisait une ombre. A présent il y en a une autre près de la mienne. Est-ce que...

Il cherchait en lui-même, ne trouvant pas tout de suite à exprimer son idée. Et puis sa voix tremblait un peu :

— Est-ce qu'on ne dirait pas que c'est Dieu luimême qui a mis nos mains l'une dans l'autre? Tout a un sens quand on sait comprendre.

— Ohl Ivo, fit- elle, vous parlez aussi bien que le premier vicaire.

Elle se baissa, cueillit des petites pensées dont

ensuite elle tressait les tiges, et quand elle en eut fait une chaîne légère et souple, elle la noua au doigt d'ivo Mabbe et à son propre doigt. Et ainsi les fleurs pour tous deux, étaient comme un même anneau.

— Maintenant, dit-il en souriant, je suis votre époux. Il ne nous reste plus qu'à demander au bon Dieu de Sainte-Walburge sa bénédiction... Comme tout est beau et bon !

Il parlait comme quelqu'un qui sort d'un songe et considère la beauté du monde. Sa narine frémissait, l'espace battait dans sa poitrine. Un ciel limpide bleuissait son œil.

Us se remirent à marcher. Dans le jardin de Wishje Brad, les grands tournesols les regardaient passer. Ivo disait :

— C'est moi-même qui en ai vendu la graine à Wishje Brad et maintenant elle a germé. Les idées^ c'est aussi de la graine : elles lèvent tôt ou tard là où on les a jetées.

Et par habitude, il cita la parabole de la bonne et de la mauvaise semence, telle que si souvent il l'avait lue dans l'évangile de saint Mathieu.

Le petit pêcheur était parti en mer; sa femme gardait la maison. Ivo, ayant appelé les enfants

qui jouaient dans le sable, leur distribua des <( centen ; » il se souvenait qu'un jour il avait vu la petite marchande de plies jouer avec eux. Celle-ci avait été une des causes de sa déconsidération auprès des gens de la ville. En s'agenouillant au moment où il passait, la main levée, elle avait attiré sur tous deux la colère du clergé, la réprobation des prophètes et la médisance des saintes femmes. Mais Ivo Mabbe ne pouvait oublier qu'après tout elle avait eu foi dans sa mission de Christ et qu'elle l'avait adoré comme Jésus luimême. 11 demanda ce qu'était devenu llje. La femme haussa les épaules et dit :

— Une fois, il y a de cela trois semaines, elle est allée vers la mer en sifflant comme elle faisait. Il y avait de mauvais garçons qui ramassaient des épaves... Et plus jamais elle n'est revenue.

— 0ht écoutez I Cordula ! Ecoutez! dit-il très vite. Ses paupières battaient : il était sur que celle-là

aussi l'avait aimé.

— Ce jour-là, dit encore Wanna Brad, la mer chantait, vous savez, comme quand elle est en amour et qu'elle appelle nos hommes... Nous connaissons toutes cela, nous^, pauvres femmes de pêcheurs. H y en a qui disent que ce sont les peti-

tes j; ee marin unie n(\m alors remontent du fond de l'caa. On appelait aussi une seemarminnen cette Ilje... Après cela, croyez-en ce que vous voudrez... Le mieux est de dire une prière.

— Cette femme a raison, fit Ivo quand ils l'eurent quittée, le mieux est de dire une prière.

Sa voix était faible et sourde : ses yeux se fixaient sur une chose au loin qu'on ne voyait pas. C'était comme une part de sa vie qui disparaissait avec cette fille. En ce temps-là encore, il marchait par les rues comme Christ et faisait des miracles: une grande force d'amour s'éles'ait de lui, se répandait sur les souffrants et les dénués. Dans sa simplicité, il ne pouvait comprendre que le premier vicaire et les riches bourgeois lai en voulussent de ressembler à Jésus que l'Eglise constamment proposait pour modèle aux hommes.

11 eut une dernière défaillance.

— 0 Cordula! gémit-il, pensez à ceci : plus jamais je ne porterai la robe violette de Xofre Seigneur. Personne ne m'appellera plus Christus.

Et de nouveau, il était pris d'une peine molle et puérile.

Cordula l'attira dans ses bras et elle lui chuchotait à l'oreille :

— II viendra un jour où cela ne vous fera plus rien, bon ami ! Vous serez redevenu alors un homme comme tous les hommes.

— Oui, dit-il, voilà ce qu'il faudrait: redevenir un homme afin d'être plus près des autres hommes, de ceux qui souffrent, Cordula. Et il n'y aura plus personne pour me jeter la pierre et me reprocher de faire ce qui est juste et bon.

Il secouait ses épaules comme pour en faire tomber une croix.

Tendrement alors elle le tenta de sa voix légère, musicale. Son œil d'or le regardait, comme un lézard qui va happer une niouche.

— La maison sera chaude ou fraîche selon la saison. C'est doux quand il fait grand vent, de dormir à deux sous l'édredon. Je chanterai le soir la chanson de ma tante Thérèse pour endormir mon ïvo, s'il ne peut trouver le sommeil. Les jours de fièvre, il y aura de la tisane sur le feu. Le dimanche, nous mangerons des biscottes de Bruges en buvant du café. Quelquefois nous irons voir ensemble le petit âne. Et puis, ne peut-il arriver que le tailleur meure avant vous? Alors, s'il plaît à Dieu, vous monterez sur le char de la Résurrection; ce

serait une belle fin, après être entré si longtemps à Jérusalem.

Elle redevint la Magdeleine de péché, offrant les joies et les sensualités de l'existence : il eut la chaleur de sa grasse et douillette poitrine contre son cœur. Et elle riait : ses joues tremblaient comme un miel épais et délicat.

Ivo ferma les yeux et murmura :

— Ce serait bon, oui, comme un avant-goût du paradis.

Elle roula à ses doigts les souples et fines frisures de la chevelure de Christus et dit :

— C'est moi qui maintenant ferai vos papillotes, petit homme de Dieu!

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