CHAPITRE XXIX
Comment Saintré, estant en Avignon, le roy d'armes d'Anjou lui apporta le seelle de la responce de sa lectre d'armes, et luy compta tout comment il avoit parlé à Enguerrant, et monstré sa lectre d'armes, qui en fut moult joyeulx.
L'acreur. — Et quant Saintré fut en Avignon, pour la grant nouvelle de sa venue, le roy d'armes d'Anjou, qui le scelle de sa response portoit, au saillir de la messe, à Saintré ledit
ANTHOINE DE LA SALE
scelle presenta. Et quant Saintré eut bien leu et devisé ledit scelle, devant chascun publicquement retourna incontinent à l'eslise remercier Dieu devotement, puis audit roy demanda devant tous toute la facon de son delivrement, et qui estoit celluy qui emprins avoit à le delivrer. Lors dist Lesignen : Je premier arrivay à Barselonne le troisiesme jour de juing, assez tart, et celle nuyt me reposé. Le matin, apres la messe ouye, je revins en mon logis, et vesty vostre cocte d'armes, -ainsi que mon droit estoit, et mis la boite où vostre lectre d'armes estoit, en mon saing, puis par le varlet de l’hostel me fist conduire au palais du roy. Et quant je fuz à l'entrée, je rencontray ung chevalier tres bel de corps et bien acompaigné, nommé messire Enguerrant de Servillon, lequel en. passant je saluay humblement ; et quant il me veit vostre cocte d'armes vestue, subitement il me appella, disant : Herault que vous estes, au sembiant de la cocte d'armes vestue que vous portez, comment est vostre nom ? Monseigneur, dis je, mon nom de mon office est roy d'armes d'Anjou, de . Thouraine et du Maine. Alors il me dist : Roy d'armes, vous soyez le bien venu; il me semble que venez en ceste court du roy pour quelque fait d'armes, et se ainsi est, je vous prie que vous le me declairez. Monseisneur, dis-je, il est vray que je suis envoyé de part ung noble et renommé escuyer du royaume de France, nommé Jehan de Saintré, lequel au premier jour de ce derraïin mois de may, par veux fais, presens plusieurs haultes et nobles dames et damoiselles, seigneurs, chevaliers et escuyers à $rant nombre, print emprinse de porter en son bras senestre un£g tres riche bracelet d'or paré de pierres precieuses, et ce par l’espace d’ung an, et jusques à tant qu'il trouve aucun chevalier ou escuyer de nom et d'armes, sans reprouche, qui le veuille delivrer des armes, à cheval et à pié, comme ceste lectre contient ; si luy porteray le scelle [le sceau] de celluy qui le vouldra delivrer. Et pour ce faire, il vient en ce royaulme, tout premier, en la court de ce tres noble roy, où il sera ung mois entier actendant sa delivrance par ung chevalier ou escuyer tel que j'ay dit. Et au cas qu'il ne le trouve cy, il yra semblablement à la court du roy de Navarre, puis du roy de Castille, puis de Portingal, à chascune court demourer ung mois, s’il ne treuve son expedicion comme j'ay dit. Ores, roy d'armes, je vous prie que ces lectres je puisse veoir, vous promettant, sur la foy de noble chevalier, que se elles sont armes honorables, que, au bon
ANNE UYANALYTA EN TT ER è . MT
plaisir de Dieu, de monseigneur sainct George et de mon souverain seigneur le roy, que je seray celuy qui à mon povoir lui accompliray ses armes. Et quant à son estat bien ‘accompaignié, facon de corps et honneste de parler, aussi la foy qu'il me promettoit, je apperceuz bien que noble estoit : et me sembla ce que je queroye avoir trouvé. Lors de mon k seins je prins voz lectres et les luy baïillay, lesquelles à son plaisir leues, me dist : Roy d'armes, venez vous en avec moy. Lors il retourna et parla à plusieurs chevaliers et gens de la court, ausquels montra voz lectres. Puis me redist : Roy, venez à moy. Lors me print par la main, et me mena devers le roy, qui de sa messe sailloit. Alors luy et moy, tenant l’un l’autre par la main, nous agenouillasmes et tous les aultres aussi, puis en son langaige dist : Seigneur, moy saillant de ce vostre palais, ay, par bonne advanture, trouvé le roy d'armes d'Anjou qui est cy presént, et à la cotte d'armes qu'il porte vestue j'ai congneu que, sans cause de quelque fait d'armes, ne la portoit especialement en la court d’ung si tres hault prince comme vous estes. Si l’appellay et demanday dont il venoit et la cause pourquoy il portoit cotte d'armes vestue, en ceste vostre court, actendu que vous estes en paix avec tous les princes chrestiens. Si me respondit ainsi que s’il vous plaist ouyr je vous diray.