‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 26 sur 104 · CONCIERGES · texte numérisé non relu

CONCIERGES

L'ami Hervier, en emménageant dans son nou vel appartement de la chaussée des Martyrs, avai aperçu cette inscription à la vitre de la loge : L^ concierge fait aussi les commissions. Plutôt que d'écrire du mal des concierges, je vouerais au supplice du brasier la main qui tient cette plume. On a calomnié les concierges; Tépigramme et la caricature sont allées trop loin sur leur compte. Le trait que je vais raconter est tout entier à leur louange : c'est leur moralité que je prétends célébrer, c'est leur haute prudence que j'essaye de mettre en lumière.

Quelques jours après son installation, Hervier se ressouvint de l'avis qu'il avait lu sur la vitre de la loge, et il descendit lui-même, afin de remettre au concierge une lettre qu'il désirait voir porter sur-le-champ à son adresse. Le concierge venait de s'asseoir à table avec son épouse; il s'empressa d'essuyer sa bouche, et il se leva pour recevoir la lettre, qu'accompagnait une pièce de deux francs qu'il reçut également. La suscription portait ces mots : A m.adam.e Elisa Duhreuil^ rue Jacob, n° II.

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— Je vais m'y transporter, dit le concierge.

— Il y a une réponse, ajouta Hervier.

— Très-bien, monsieur.

Dès que le locataire fut remonté chez lui plein de confiance, la femme du concierge ne put s'empêcher de remarquer combien cette course sur- >^enait mal à propos, et elle engagea son mari à manger au moins sa soupe. La soupe mangée et arrosée d'un verre de vin, le concierge se laissa aller à attaquer un petit carré de veau, car le temps était humide, et il avait besoin de forces pour se rendre jusqu'à la rue Jacob, — qui n'est point à deux pas, comme le faisait judicieusement remarquer sa compagne.

Il prenait cependant sa casquette pour sortir, lorsque deux personnes entrèrent dans ia loge, son beau-frère et sa belle - sœur. Effusions et embrassades. On ne s'était pas vu depuis deux ans. Que de choses on avait à se dire ! Le concierge se rassit en pensant que madame Dubreuil pouvait bien attendre quelques instants. Neuf heures, dix heures, onze heures sonnèrent successivement, sans que le beau-frère et la bellesœur fissent mine de s'en aller. Le concierge remit sa course au lendemain matin, sa femme lui ayant représenté qu'après tout ils n'étaient pas des esclaves, qu'ils appartenaient, eux aussi, à la société, et qu'ils avaient des devoirs de famille tout comme leurs locataires.

Le lendemain en effet, au point du jour, le con-

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cierge, aiguillonné par les reproches confus de sa conscience, partait rapidement pour la rue Jacob. Vers huit heures, l'ami Hervier descendit pour savoir la réponse qui avait été faite à sa lettre.

— Je rignore, monsieur, dit astucieusement la. femme; mon époux est sorti.

Deux fois encore dans la journée, Hervier s( présenta au carreau de la loge avec le même in-

succès. Le concierge ne rentrait pas. Sa femme

était visiblement inquiète. Qu'est-ce qui pouvaii lui être arrivé? quel événement avait pu retenier" un homme aussi rangé, une âme d'or sous un^ redingote olive? Et mentalement elle envoyait au diable la rue Jacob et madame Elisa Dubreuil, sans oublier son nouveau et inoffensif locataire, Tami Hervier.

Enfin, à une heure passablement avancée du soir, le concierge apparut, un refrain aux lèvres, la joue rosée, la casquette doucement penchée vers Toreille, le regard bienveillant. Sa femme comprit tout. Mais il était de retour, c'était le principal. Elle ne souffla pas mot. Il parlait très- | haut, et sa narration fut abondante. Il avait confondu la rue Jacob avec une autre (la grande rue . de Ménilmontant, par exemple) ; il lui avait fallu f revenir sur ses pas; la pluie l'avait surpris; en ( passant sur le Pont-Neuf, il s'était heurté à desj amis, à des frères d'armes, — Milianah et litr^ à seize! — Et, finalement, quand, après milW

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Péripéties, il s'était trouvé devant la porte de

^^^€idame Elisa Dubreuil, il s'était aperçu avec

^c>2isternation qu'il avait oublié la lettre au logis,

^^^ns sa vieille veste. C'était la vérité. Il n y avait

r^-^n à dire. Le bonhomme gagna son lit, se ba-

'^xiçant légèrement.

i.a femme était sur pied, à son tour, le lendeï^siin matin, arrangeant sur ses épaules un tart^xi jaune et vert, s'agitant dans une importance ^^^^.ccoutumée, la parole brève :

— Donne-moi la lettre, dit-elle à son mari.

— La lettre ! pourquoi faire?

— Donne toujours.

— La voici.

La femme du concierge avait passé toute la

i^uit en réflexions. C'est elle maintenant qui vou-

letit porter la lettre ; ou plutôt, auparavant, elle'

"Voulait prendre des renseignements sur cette

Madame Dubreuil, Elisa Dubreuil; savoir qui

^lle était, d'où elle venait, quelle profession elle

exerçait, si elle était réellement mariée, et si son

^ari s'appelait bien Elisa Dubreuil, un nom de

sirène!

« Car enfin, disait-elle en gesticulant, Paris est 1^ patrie des aventurières ! Ce n'est pas une raison pour abuser de nous. Nous sommes concierges, c'est vrai ; tu fais aussi les commissions, c est écrit; mais nous n'avons pas renoncé pour celaàtout sentiment de délicatesse et d'honneur. Àttends-moi! »

Elle était partie sur ces paroles, très-montée^ comme on dit, laissant le concierge stupéfait répondre à Hervier :

«Ah! oui... la lettre... je ne sais pas... c'est ma femme elle est sortie. »

Et lorsque le même jour, — le troisième! — le pauvre Hervier, au comble de Timpatience, redescendit de nouveau dans la loge pour la douzième ou treizième fois , il se trouva face à face avec la femme du concierge, qui, d'un air froid et d'un accent sévère, lui dit :

— Tenez, monsieur, reprenez votre lettre et vos deux francs; nous n'avons pas pour habitude de nous charger de ces sortes de commissions !

Ça, des bals masqués!

Ça! ça!

A qui le ferez-vous croire?

Pas à moi, du moins, ni même aux gens de ^l'ente ans,, lesquels ont pu voir les derniers bals ïïiasqués de TOpéra, — qui n'étaient cependant qu'un pâle reflet des anciens.

Ça, des bals, — ces grandes salles où Ton entre de plain-pied, en p Jetot, les bottines tachetées de boue, un cigare aux lèvres; — ces cohues compactes et noires, d'où surgissent à de rares distances un pierrot navré ou une fille Angot <:omplétement ivre!

Ça, des danseurs!

Des épileptiques sans conviction, tout au plus. Que nous sommes loin de ces glorieux fauches de jadis qui savaient donner une âme à irs pieds et à leurs bras !

^n des derniers représentants de la danse exisive et symbolique a été Brididi.

xoutez Banville, qui Ta connu : Je me rappelle qu'une fois, au bal masqué du

premier Théâtre-Lyrique, Brididi, ayant déj^- ^ pris au vestiaire son paletot gris, et l'ayant endossé, trouva une fillette qui lui plut, et il se dé — — cida à danser le. dernier quadrille. Alors, il entra^^ son pantalon dans ses bottes, chiffonna son chapeau de façon à lui donner Taspect du petit cha-^-^ ^' peau historique, et, par une grimace subite, sr^^=^ ^^ donna étonnamment le visage de Napoléon I Puis, le quadrille qu'il dansa représenta, de Tou- - — Ion à Sainte-Hélène, toute la légende impériale; ^ et le galop final était Tapothéose ! »

J*ai fait une douloureuse remarque au bal mas- ^ que des Folies-Bergères : — le nez de carton tend à disparaître, le nez de carton s'en va.

A peine si deux ou trois de ces simulacres cartilagineux se profilaient timidement au fond des loges, ou apparaissaient furtivement au tournant des corridors pour se perdre aussitôt dans la grande mêlée.

Le nez de carton est en train d'aller rejoindre le jabot, la badine, le gilet de satin noir, le pantalon à pont et les bottes à tiges rouges.

Et je suis seul aujourd'hui à me lamenter sixt le sort du nez de carton.

Le nez de carton, comme tant d'institutions^ ^ présent vermoulues, a eu sa période d'éclat; ^ s'est imposé ; il a brillé sur le visage des jeun -^^ fous et des aimables étourdis du règne de Loui:^ -^' Philippe. En sortant du café de Paris, vers -^ -^^^'

xiuit OU une heure, les fashionables disaient : « Où est mon nez de carton? » de la même façon <lu'on dit : « Où sont mes gants?» On a vu le nez <ie carton jusque dans la Loge Internale.

Ainsi patronné, il a été trouvé charmant par "tout le monde, gracieux, spirituel, romantique :Kiême; il murmurait des madrigaux à toutes les oreilles à la mode.

— Ah! vous êtes un nez bien dangereux! soup>irait madame de J..., en se promenant, au foyer, siu bras de M. de V...

Un des amis de Lautour Mézerai avait appendu le sien — son nez de carton — au plafond de sa chambre à coucher, comme un ex-voto,

— Je lui dois les plus belles conquêtes de ma vie! avait-il coutume de dire en lui adressant \in regard chargé de reconnaissance et d'attendrissement.

J'ignore pourquoi la fashion, au bout de quelque temps, laissa tomber le nez de carton.

La bourgeoisie le ramassa.

Au plus haut que remontent mes souvenirs, je retrouve dans le lointain étincelant des bals de rOpéra, un nez de carton honnête, posé, sans prétention, dont personne ne s'étonnait et auprès duquel on passait avec indifférience. Il n'embellissait rien, mais il ne gâtait rien. Il n'était pas de trop.

Ce qui a perdu le nez de carton, c'est d'avoir voulu être sérieux, d'avoir prétendu représenter

quelque chose, tantôt le notariat, tantôt la droguerie en gros, tantôt la province curieuse et gourmée. Du jour où il visa à la gravité, la raillerie s'accrocha à lui et ne le lâcha plus. Les chicards, les ballochards, les sauvages, les hommes habillés en nourrices, le poursuivirent de leurs huéesi

Pour surcroît d'infortune, Gavarni le rencontra un soir, assis mélancoliquement sur une banquette, entre deux dominos féminins. Gavarni est un des premiers qui aient commencé la ruine du nez de carton.

A partir de ce moment, sa déchéance fut votée d'une voix unanime. On découvrit tout à coup qu'il était laid, invraisemblable avec sa moustache de crin, malencontreux, indiscret, indécent, et qu'il gênait le passage. On l'a classé avec les Turcs. Il a essayé de protester, on Ta mis au poste.

Dans le principe, le chapeau suffisait pour fixer et maintenir le nez de carton : — mais de mauvais plaisants enlevaient le chapeau, ce qui occasionnait la chute du nez et laissait à découvert un visage irrité...

On l'attache maintenant derrière les oreilles.

Adieu donc, porteurs de nez de carton, mélancoliques débris d'une héroïque phalange! Adieu donc! Encore un hiver peut-être, et votre race sera définitivement dispersée. Bafoués, aigris, dégoûtés, abrutis, vous aurez dit un éternel adieu

au bal masqué et à ses pompes, — mais vous n'aurez cédé qu'à la force et à la cruauté.

Qu'on aille m'acheter un nez de carton : je le destine au musée Campana de l'avenir !

Ceux de ma génération se souviennent enc de ce petit édifice situé à deux pas d'une portes du jardin du Luxembourg, dans la rue Fleurus, où se balancent quelques arbres oub ou tolérés, gaieté des pavés.

C'était en face de ces arbres le théâtre de bino.

La façade, qui affectait un petit air de tem était décorée de bas-reliefs mythologiques, ei deux bustes qui pouvaient bien être Racin< La Fontaine. Xu-devant de cette façade, un i deste parterre où fleurissaient quelques lilas tout cela gentil, calme, souriant. Le café à c

Vous y reconnaissez-vous? et mon croquis il exact?

O notaire ou avoué qui me lis d*un regard trait, tes yeux viennent de s'agrandir souda ment. A ce nom de Bobino, tombé dans ton é1 comme une pierre dans un lac, ton cœur de taire a tressailli. Tu as rougi derrière tes lune de notaire, et tu as regardé autour de toi p t'assurer que tu étais bien seul. — Ne t'en fends pas, maître Ernest ou maître Edouard

Easuite, repoussant immédiatement les dossiers que ton premier clerc venait d'apporter, tu as plongé ton front de notaire entre tes mains de iiotaire, et avant même de continuer la lecture ^^ cet article, tu as répété, — mais non plus avec ^^ Toix de notaire :

— Bobino !

Eh bien! oui, Bobino, ton Bobino, le Bobino ^^ tes vingt ans et même de tes vingt-cinq ans !

Il n y a pas à dire : tous les avocats , tous les ïï^édecins, tous les magistrats répandus aujourdMiiii sur la surface de la France ont passé par Is théâtre de Bobino. Je défie quelqu'un d'entre c^X de m'affirmer qu'il a échappé à cette loi comlï^vnie, Bobino était inévitable pour un étudiant, comme la colonne Vendôme pour un soldat.

Bobino complétait l'École de droit, l'École de lïiédecine et le Collège de France.

Ce n'était pas que Bobino fût un théâtre mer- ''^^îUeax. De mon temps, il était éclairé avec des q^inquets. Je n'ai jamais pu définir ce qu'on y puait : c'étaient peut-être des vaudevilles, c'étaient peut-être des drames. Tout ce que je sais, c'est que plusieurs de nous — des sournois de cabinets de lecture — s'aventuraient à apporter des pièces à Bobino. Théodore Barrière a commencé de la sorte.

Le directeur avait une robe de chambre.

Pourquoi Bobino s'appelait-il Bobino? A quoi

rimait Bobino? Etait-ce un nom de port o\ nom d'homme? Il ne me serait sans doute impossible de l'apprendre en interrogeant 1' iovre des petits théâtres, de Brazier. Je pri garder mon ignorance. Ce mystère ne me dé pas. Pour les Parisiens de la rive droite, c' le théâtre du Luxembourg ; pour nous seulen c'était Bobino.

Nous avions tout dit quand nous disi( a Allons à Bobino ! » Bobino était à nous ; pourquoi nous lui trouvions tant d'attraits. '. y faisions la pluie et le beau temps. Pas de de toilette; on arrivait là les mains danî poches. Une fois placé, on s'interpellait < loge à l'autre ; on enjambait les banquette:

marchande (c'était Henriette) allait et cr oc Orgeat, limonade, sucre d'orge! » Polite bon marché faite à sa voisine î Le sac de bor était remplacé par la modeste et classique or

Notaire! notaire! Ne viens-tu pas de voii ser devant ton papier timbré deux yeux bril et riants? Ces yeux ne t'ont-ils pas lancé u gard qui te rapportait tout le passé dar éclair Y Ah ! pauvre notaire ! Je ne veux pas plus loin dans cet ordre d'idées; je craindra l'effaroucher avec raison. Avouons cepei que c'était le bon temps; conviens que ni 1' tion satisfaite ni la fortune acquise ne t'ont ] certaines heures passées à Bobino.

Ecoutions-nous les pièces de Bobino? .

m'en souviens plus guère. Je crois que nousr étions déjà sceptiques à l'endroit des ficelles drar matiques. Nous nous contentions de répéter en chœur les refrains des couplets.

Les actrices avaient leurs partisans : elles étaient quelquefois jolies, — avec le talent du. diable. Mais nous les connaissions trop, nous lest voyions tous les jours de trop près, pour qu'elles pussent exercer sur nous un prestige bien consi*dérable. La plupart venaient faire leur héziguti au café. Cependant, comme une femme de théâtre: est toujours un être à part, on leur écrivait des lettres, des déclarations, on les invitait à des parties de campagne, qu elles refusaient ou acceptaient, dans une sage mesure — Je t'ai toujours soupçonné d'avoir adressé des vers à Pascaline, la petite soubrette.

Après le spectacle — oh ! ne crains rien, chaste notaire! — on soupait souvent, les commencenients du mois, chez Dagneaux ou chez Pinson, les autres jours, à partir du dix, dans nos chambres, tout modestement. Un pâté pris chez le charcutier, quelques bouteilles sous le bras, et Ion montait en chantant l'escalier de Vhôtel de l'Empereur Joseph II. — Ces chansons sonnent toujours dans mon cœur, mêlées à des éclats de

nre argentins, comme je n'en ai jamais entendu depuis ! — Tu montrais avec orgueil ta collection ^e pipes. Lorsqu'il n'y avait pas assez de chaises, ^^ s'asseyait où Ton pouvait, comme Ton pou-

vait. La concierge fournissait des verres et des assiettes. Nous ne saurions plus souper de h sorte à présent, ami notaire! Nous sommes des

corrompus. Il nous faut nos aises, des porce .

laines, des serviettes roides, des verres mousse— ^^. Une; il nous faut des fauteuils en cuir pou^^^^j. l'hiver, et des chaises de canne pour Tété.

Mes souvenirs de Bobino m'entraînent malgirn^-é moi. Je cède à la ronde des regrets, aussi fasc binante que la ronde des Willis. Que veux-tu! crriDn s'attache à des choses, à des murs, à des herbe^=ïs.

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