ROMANCIERS A LA MODE
Un jeune homme s'est présenté dernièrement clans les bureaux de VEvénement. Sa physiono mie exprimait la douceur, — et cependant il avait plusieurs manuscrits sous le bras.
A cet aspect, Camille Etiévant, secrétaire delà rédaction, sentit un malaise indéfinissable; il regarda autour de lui comme pour chercher main forte — et appeler, au besoin.
Mais la plupart des rédacteurs étaient absents à cette heure.
— Monsieur, dit le jeune homme avec une voix de cristal, je viens vous proposer des romans.
Un certain égarement se peignit dans le regard d'Etiévant qui eut cependant la force de murmurer :
— Vous voulez dire un roman.
— Non, monsieur, de% romans.
— Puissance du ciel ! Dans quel temps vivonsnous ! s'écria l'infortuné secrétaire.
Et sa tête s'inclina douloureusement sur sa poitrine.
— Monsieur,... reprit au bout de quelques se-
loi LE PETIT PARIS.
condes, le jeune homme avec une voix de mie Un sourd gémissement lui répondit.
— Monsieur, veuillez m'écouter.
— Laissez-moi !
— J'ai cru bien faire en vous mettant à même de choisir.
— Choisir... quoi?...
— Parmi mes romans.
— O mon Dieu ! proféra Etiévant en se tordant les bras.
— J'ai travaillé dans plusieurs genres, poursuivit l'implacable jeune homme avec une voix de harpe; je suis parvenu à imiter la manière de trois ou quatre de nos romanciers à la mode.
— Trois ou quatre !
— C'est ainsi que je peux vous offrir un roman genre Flaubert, ou genre Cladel, ou genre Goncourt, ou genre Zola... Lequel préférez- vous?
— Je n'ai pas de préférences... oh! non! soupira Camille Etiévant.
— Tenez, voici un échantillon du roman genre Cladel.
— A-yez pitié de moi..,
— Cinq ou six lignes seulement.
Le jeune et mélodieux tortionnaire lut ce qui suit :
o: ...Mon oncle Guy-Ome s'en revenait, un soir de la Chandeleur, avec le grand Uzénio-aux-bretelles-vertes, lorsque, en passant devant le porche de l'église des Dix-huit-glaives-dans-la-poitrine,
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lis furent accostés par Gaspart Trou-la-la, Louis-boite-d'uTî-œil, Lanternier-tu-t'cn-feraisi^ourir, Couic-couic, Dominique-ma- vieille branche, Pif-paf-le-jeune, et Coucou-est-ce-toi. ^on oncle, toujours le cœur sur la main, propo- ^ un verre de vespétro au cabaret de la mère
^ernpe-ton-pain-dans-la-soupe... »
"—- Cest très-bien, prononça Etiévant, vous '^^vez en rester là.
- — A présent, voici un échantillon du roman ^ixre Emile Zola.
— — Non... inutile...
"■^— Cela se passe chez un charcutier ; il s'agit ^^s amours naissantes d'un jeune homme et d'une '^^ilie femme ; a ...Leurs mains se rencontrèrent ^Ovir la première fois dans un hachis. Un frémis- '^rtient subit secoua leur corps ; Tâcre odeur des ^tïibonneaux leur monta à la tête et acheva de ^Vir griser le cerveau... »
— Parfait! dit Etiévant; ce petit morceau me *"^ffit. Laissez-moi vos deux romans.
" — Vous n'en voulez pas trois?
- — Non... Monsieur, j'ai bien l'honneur...
— Je vous céderais cependant le troisième à ^on compte.
— Non.
Sur le seuil de la porte, le jeune homme se retourna et dit à Camille Etiévant :
— Vous ne voulez pas que je vous prenne mesure d'un roman genre Belot?