‹ Le petit Paris: tableaux et figures de ce tempsChapitre 79 sur 104 · VICTOIRE DU PEUPLE · texte numérisé non relu

VICTOIRE DU PEUPLE

àe canon. On sent en lui un enfant exceptionnel, <lestiné à des aventures exceptionnelles.

Je le vois soldat de l'empire, — mais de l'empire à son déclin, de l'empire en lutte avec l'Europe entière, de Tempire traînant la France ^ la mort sur ces derniers champs de bataille qui s'appellent Leipsick, Montereau, Waterloo. Victoire-du'Peuple a vingt ans à peine ; il fait partie de ces conscrits héroïques qui égalent les grognards héroïques. Il se bat. L'enfant du pavé fouge ne pouvait échapper à sa destinée. Il se bat pour qui? Pour la France, rien que pour la France. Il est demeuré l'homme de son nom, comme d'autres enfants de 179a, républicains 2i.iiisi que lui.

Il se bat comme se battent les Parisiens, en enragé; il s'en fourre jusque-là. Si bien que Napoléon, un jour, en Champagne, apercevant ce I eune homme le front ceint d'un mouchoir ensanglanté, le sabre au poing et l'âme de la patrie dans les yeux, lui a crié du haut de son wlieval :

— Comment t'appelles -tu?

— Victoire-dU'Peuple !

Napoléon a froacé le sourcil et a passé.

N'importe. Cela n'a pas empêché l'admirable Soldat Victôire-du'Peuple de continuer à 'faire Son devoir, et certes il n'a pas dépendu de lui que le sol français fût délivré. Lieutenant, ou capitaine peut-être, il était aux côtés de Cam-

aaa le petit paris.

bronne. Il a collaboré — de cœur du moins — fameux substantif.

On l'a ramassé à demi mort.

La Restauration a tenté de le panser. Ma:Ss, dans le drame dont je dispose les épisodes à irxîa fantaisie, je ne veux pas que Victoire-du-Peujpk ait accepté les offres de la Restauration; je veur que, dépouillant sa capote trouée de balles, il ait repris le chemin de l'atelier, son berceau.

En i83o, je revois Victoire-du-Peuple, mûri, grave. L'enfant du lo août est devenu rhommedu 29 juillet. Je le revois à sa place naturelle, sur la barricade, le fusil en main, les traits noirs de poudre, tel qu'il a été peint par Eugène Delacroix, tel qu'il a été chanté par Auguste Barbier. Comme autrefois en Champagne, il est aperçu par le souverain d'alors, Louis-Philippe, qui lui demande à son tour :

— Comment t'appelles-tu?

— Victoire-du^Peuple !

— Voilà mon affaire! s'écrie le roi-citoyen; viens avec moi, tu seras premier ininistre!

Et, dans mon roman, Victoire-du-Peuple a ct\jl à la parole royale. Le malheur de Victoire-du- Peuple est de croire à tout. Il est naïf, quoique terrible.

Au' bout de quelque temps, il était revenu de bien des illusions. Un coup de baïonnette reçu dans la rue Transnonain et un séjour dans les cachots du Mont-Saint-Michel avaient suffi pour

VICTOIRE DU PEUPLE. a23

Jui apprendre ce que valent les promesses des Tois. Il s'évada, car Victoire-du-Peuple s'évade "toujours. Quand il ne s'évade pas, il démolit la prison. Mais la prison de Saint-Michel-au-périlde-la-mer est œuvre d'art; il n'a pas voulu la "traiter comme la Bastille.

Il s'est tenu calme, attendant Theure de la revanche. Il l'a attendue dix-huit ans. Cette fois — réminiscence du lo août 179^^, — il est entré dans le palais des Tuileries. Mais cela ne lui a pas servi à grand'chose. Il a brûlé un trône, qu'on » reconstruit quelque temps après, plus vaste, plus haut, plus riche, plus commode, plus insolent de pourpre que jamais. Victoire-du-Peuple avait cru pourtant toucher au but de son rêve perpétuel : la République. Rien ne déracine l'espérance en lui. On Ta laissé s'enivrer de son xêve pendant plusieurs mois; puis, un matin, comme il persistait à rêver éveillé, un commissaire de police s'est présenté chez lui et lui a demandé :

— Comment vous appelez- vous?

— Victoire-du-Peuple !

— A Cayenne! a dit le commissaire de police.

Ici, mon drame s'assombrit, car on approche

du dernier acte, et les événements les plus imprévus et les plus menaçants se succèdent au pas de course.

Dix-huit ans se sont écoulés. Ce chiffre de dixhuit est décidément fatal en histoire. Victoire-^

aa/| LE PETIT PARIS.

dU'Peuple est revenu de Texil pour assister à V ^^ croulement de l'empire. Mais ce n'est plus qu'Li».n vieillard; sa barbe a blanchi, ses épaules se so^mt voûtées, son pas va devenir chancelant. Cèpe aidant un reste de vigueur prodigieux anime encore ce corps usé ; ses yeux n'ont pas cessé de lancez* des éclairs, — et son bras amaigri se tend avec^ plus d'énergie que jamais contre les ennemis di la République...

J'hésite pour le dénoûment.

Qui me dira ce qu'est devenu Victoire-du- Peuple?

Voilà huit ans que je n'en ai entendu parler.

L'enfant du lo août a-t-il trouvé la mort dans le même embrasement et dans la même fusillade qui avaient présidé à sa naissance? Né en pleine lutte, est-il tombé en plein combat? Baptisé par la Commune de 179a, a-t-il été enseveli par la Commune de 1871?

Ou bien existe-t-il encore?

Pourquoi pas?

Victoire-du-Peuple aurait aujourd'hui quatrevingt-six ans. Il y a des gens qui ont cet âge. Peut-être achève-t-il son existence dans quelque coin de Paris, dans un faubourg ou dans un jardinet de banlieue. Peut-être ces lignes tomberont-elles sous ses yeux.

C'est si étrange l'histoire !

{Au bal masqué.)

OK TURC, endormi sur une banquette et ronflant, Ron... ron...

UNE BERGÈRE, lui tapant sur V épaule.

Ohéî ohé!

LE TURC

Ron... ron... ron...

LA BERGÈRE

Eh bien! quoi, ma vieille branche, on n'a pas tientôt fini de casser sa canne? C'est donc décent ce que nous faisons là?

LE TURC, se frottant les yeux.

Hein?

Tu roupilleras pendant le carême. Aujourd'hui, ^*est la rigolade. Allons, viens!

LE TURC

Quoi?... la balance... mon inventaire...

2a6 LE PETIT PARIS.

LA BERGERE

Ton éventaire? T*es donc un marchand (L< poissons? Ne te fâche pas, tu es beau tout ct-^ même, Justin.

LE TURC

Qu'est-ce que vous me voulez? Je ne m'appelie pas Justin.

LA BERGÈRE

Je le sais bien, gros chéri. Cest égal, tu as eu une^ drôle d'idée en te flanquant une tarte sur la têtel

LE TURC

Ce n'est pas vilain, n'est-ce pas? C'est copié sur une gravure.

LA BERGÈRE

Payes-tu à souper?

LE TURC

A souper?

Oui, souper... éplucher une écrevisse. C'est Theure. Vas-tu attendre qu'il pousse des champignons sur ta pelisse ? Les ouvreuses vont ter ramasser.

LE TURC

Souper?... oui, souper... c'est une idée.

LA BERGÈRE

Je crois bien! Allons, hop! D«croche-toi d^

dessus ton parc, espèce de marennes... Prends mon bras.

LE TURC

Ton bras?... Mais, attends, es-tu jolie?

LA BERGÈRE

Plus que toi, dans tous les cas.

LE TURC

Ce n'est pas assez.

LA BERGÈRE

J'ôterai mon masque au fromage.

LÉ TURC. '

Pas avant?... Ah! tu as bien fait de me ré- A?"eiller, vois-tu... Je faisais un rêve... non, ce Xi'était pas un rêve, c'était un cauchemar. Ja- ^>Cïiais de la vie je n'ai tant souffert... Figure -toi : l*avoué... l'huissier... les commandements... {>uis, le tribunal... On venait chez moi... On les A^-oyait entrer... Tout le quartier était instruit... ÎVîa femme pleurait... On retirait le livre de caisse êi ma fille...

LA BERGÈRE

Ah çà! es-tu sûr d'être bien réveillé, Maholïiet?

LE TURC

Je crois que oui.

aa8 LE PETIT PARIS.

LA BERGÈRE

Alors... hop! Allons souper.

LE TURC

Je veux bien... mais promets-moi d'être jolie.

LA BERGERE

On essayera.

LE TURC

Tâche de ne pas avoir plus de quarante ans.

LA BERGERE

Des exigences!

LE TURC

Et puis, tu me laisseras t'appeler Jeanne.

Tout le temps. Tu vois comme je suis aimable! (Ils se dirigent vers le vestiaire,)

(Au restaurant. — En cabinet particulier.)

LE TURC

Jeanne !

LA BERGÈRE

Faites-moi passer la moutarde.

LE TURC

Il n'y en a pas sur la table.

LA BERGÈRE

Gomment! il n'y en a pas? elle est devant vous.

LE TURC

'*est bien possible.

LA BERGÈRE

quoi pensez-vous?

LE TURC

Je ne sais pas.

LA BERGÈRE

AT^ous n'aimez donc pas les écre visses?

LE TURC

Si, beaucoup.

Vous les laissez toutes sur votre assiette.

LE TURC

Tiens, c'est vrai.

LA BERGÈRE

Ah bien! vous pouvez vous vanter d'être un ^rôle de turc, vous.

LE TURC

Tu trouves?

LA BERGÈRE

Mais pas comme vous l'entendez. A votre santé, mon cher!

LE TURC

Merci. (Ils trinquent. Un silence.)

a3o LE PETIT PARIS.

LA BERGÈRE

Comme cela, vous êtes un homme sérieu vous?

LE TURC

Comment Tentends-tu?

LA BERGERE

Je veux dire : vous vendez quelque,chose?

LE TURC

Oui.

LA BERGÈRE

Et VOUS êtes marié?

LE TURC

Parbleu !

LA BERGÈRE

Et VOUS avez des enfants?

LE TURC

Trois.

LA BERGÈRE

Que vous aimez?

LE TURC

Ah! je' te crois!

LA BERGÈRE

Dites-donc. . ce n'est pas gentil ce que voi venez faire ici.

LE TURC

Non.

LE CARNAVAL. a3 I

-AJors, VOUS devez avoir des chagrins ?

LE TURC

u Tas dit.

LA BERGÈRE

Et vous cherchez à vous étourdir?

LE TURC

Juste.

LA BERGÈRE

Ça n*a .pas Tair de vous réussir jusqu'à présent.

LE TURC

Pas du tout. Essayons pourtant. Verse-moi à Ivoire.

LA BERGÈRE

Voici, monsieur. •

LE TURC

Pourquoi : monsieur? Tutoie-moi comme tout à l'heure. Tu m'appelais Mahomet. Vas-y toujours. Ma tristesse ne te regarde pas. Bois et mange. Sonne le garçon, demande tout ce que tu voudras. Veux-tu que nous prenions une chambre à piano? Je te jouerai la Vague, pendant que tu fumeras des cigarettes roses. — Tu as une jambe délicieuse.

LA BERGÈRE

Laissez-moi.

23 a LE PETIT PARIS.

LE TURC

Je suis très-gai ordinairement. Tu n'as pas Tair de me croire. Je me suis amusé comme un autre. J'ai été quatre ans de suite à Bullier. J'ai connu Molécule et les sœurs Trompette. Après? après... ah ! dame, j'ai fait comme tout le monde. Ma famille m'a établi; on m'a acheté un fonds de commerce. Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela. — Un sale Champagne, n'est-ce pas? Veux-tu que nous demandions quelque chose de moins infect?

LA BERGÈRE

Mais non, je le trouve bon. Vous disiez donc que vous vous étiez établi...

LE TURC

Je disais cela?

LA BERGÈRE

Oui.

LE TURC

J'aurais aussi bien fait de me jeter à l'eau c jour-là.

LA BERGÈRE

Pourquoi?

LE TURC

Parce que... parce que... Mais c'est stupide à moi de te causer de toutes ces bêtises ! En quoi cela peut-il t'intéresser? Tu n'as pas de chance d'être tombée sur un turc.

LE CARNAVAL. a33

LA BERGÈRE, philosophiquement.

On tombe sur qui Ton peut. Je vous ai trouvé ^i:ie bonne figure; je me suis dit : « Ce doit être ^xi homme rigolo à table. »

LE TURC

Tu vois.

LA BERGÈRE

Je vois. Je ne vous en veux pas tout de même; vous êtes comme ça; vous avez votre manière à vous de vous distraire. C'est égal, à votre place, je serais resté couché.

LE TURC

Non, je n'ai pas pu... J'ai préféré sortir, marcher, vivre de la vie de plaisir pendant une dernière nuit.

LA BERGÈRE

Comment! une dernière?...

LE TURC

Ahl c'est que je m'en vais te dire... je fais faillite demain.

LA BERGÈRE

Bah!

LE TURC

Oui. Entre dix et onze.

LA BERGÈRE

C'est bien désagréable... Si nous prenions un parfait?

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