LES MOINEAUX DU PALAIS-ROYAL
en osier, ni les loueuses de chaises, ni le canon de midi, ni les militaires qui se mettent en rond pour faire de la musique, pendant les beaux jours. Nous ne craignons personne, — excepté l'employé au jet d'eau, qui est aussi Tarros'eur du jardin. Ah! cet employé! C'est lui qui nous réveille tous les jours, en dardant sur les feuilles des arbres de longs jets de poudre humide et brillante. Comme nous secouons nos ailes alors, • «en pestant contre lui !
Le matin, nous assistons à l'ouverture des riches magasins des arcades : le coiffeur Majesté apparaît sur son seuil dans un nuage de poudre de riz; — les photographes accrochent à leur devanture le portrait des frères Lionnet; — la boutique aux décorations resplendit de rosettes, de brochettes, de crachats, d'étoiles, de couronnes, de cordons, de plaques; — le changeur fait ruisseler dans ses sébiles les pièces de monnaie de toutes les nations ; la Bohême et la Saxe ont envoyé chez Lahoche de nouveaux prodiges de lumière ciselée.
Dans le jardin, voici les comédiens de province qui forment des groupes ; l'été est une mauvaise saison pour eux; l'été, on ne chante pas l'opéra, à Laval non plus qu'à Tulle. Ils ont le menton bleuâtre. Un d'eux nous lance, avec sa canne, quelques grains de poussière sur la queue. —
Dites-donc, vous, faites donc attention, s'il vous plaît!
Chut! Deux dames voilées se promènent avec lenteur dans la galerie de Montpensier. Elles regardent fréquemment derrière elles, et elles font des stations devant toutes les vitrines de bijoutiers. Elles viennent enfin de ce côté pour s'asseoir. Elles resteront sur leurs chaises, patiemment, pendant plusieurs heures. Si quelqu'un, leur adresse la parole, elles répondront avec un sourire. ChuV.
L'après-midi arrive, et déjà certaines personnes s'informent de ce que Ton joue aux restaurants. Lisons l'affiche : « Eperlans du lac Majeur, — rosbif des Ardennes au beurre de Valognes, — fraises de Vélizy-les-Bois. » Un programme bien littéraire ! Les couples s'encadrent dans les croisées du premier étage; nous entendons l'aimable tapage des fourchettes d'argent. Bon appétit ! — Nous attraperons peut-être un biscuit pour notre part, nous les pierrots du Palais-Royal.
Six, sept et huit, — huit heures. Le jardin s'allume, les fenêtres flamboient. Le gaz n'a rien qui nous effraye, et nous continuons sur l'herbe éclairée nos propos libertins. « — Monsieur prend-il du cognac avec son café? » Ce sont les garçons de la Rotonde qui vont, viennent et s'in-