BARA
— Et ce qui me déplaît, dit ma mère, après avoir conté ce trait d'une mauvaise vie, c'est qu'Hyacinthe, par cette feinte, usurpait les droits du malheur et contrefaisait une victime,
— Il y risquait gros, dit mon parrain. L'enthousiasme populaire qu'il avait soulevé se serait, sa ruse découverte, changé subitement en fureur; il aurait été traité avec ignominie par ceux qui lui rendaient des honneurs civiques et peut-être déchiré par les mégères qui lui versaient à boire. Une foule en armes est capable de toutes les violences. Cependant il
faut reconnaître que le peuple de Paris, pendant les Trois Glorieuses, se montra débonnaire et n'abusa pas de sa victoire. La riche ■ bourgeoisie et les corps savants combattirent avec les ouvriers; les élèves de l'École Polytechnique, sur bien des points, décidèrent du' succès. Ils se signalèrent, pour la plupart, par des actes d'héroïsme et d'humanité.
D L'un d'eux, qui pénétra dans le château à la tête d'une troupe populaire, somma les gardes royales de se rendre. Elle levèrent la crosse en l'air, mais le vieux capitaine qui les commandait s'élança furieux l'épée au poing sur l'élève de l'École. Celui-ci, quand déjà l'épée était sur sa poitrine, la détourna et parvint à s'en saisir, puis il la remit à l'officier en disant : * Mon- « sieur, reprenez cette épée que vous avez « portée avec honneur sur les champs de bataille € et dont vous ne vous servirez plus contre le « peuple. » Le capitaine, ému d'admiration et de reconnaissance, détacha de sa tunique sa croix de la Légion d'Honneur et la tendit à son jeune adversaire en lui disant : ce La Patrie, « sans doute, vous donnera un jour cette décoce ration. Permettez-moi de vous en offrir les « insignes. » Dans cette lutte civile, le senti-
ment de l'honneur et celui de la Patrie rapprochaient les combattants.
Mon parrain avait à peine terminé son récit que M. Marc Ribert en commença un autre :
— Le 28 juillet, dit-il, alors que, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, les troupes parisiennes fléchissaient sous un feu nourri, un jeune homme qui portait un drapeau tricolore au bout d'une pique s'élança à dix pas de la garde royale en s'écriant : « Citoyens, voyez comme il est doux de mourir pour la Liberté ! » Et il tomba criblé de balles.
Ma mère, touchée de ces actes d'héroïsme, demanda comment de si nobles actions n'étaient pas plus connues et célébrées.
Mon parrain en donna plusieurs raisons :
— Les guerres de la Monarchie, do la Révolution et de l'Empire ont saturé d'actes héroïques l'Histoire de France : il n'en peut plus entrer^de nouveaux. Et puis la gloire des vainqueurs de Juillet est étouffée par la petitesse de leur succès : ils n'ont fait triompher qu'un régime médiocre, et la royauté, issue de leur dévoùment, ne se plaisait pas à rappeler ses origines. Enfin les héros aussi ont leur destin.
— Peut-être, dit ma mère, mais c'est grand
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dommage que ie souvenir d'une belle action se perde.
A cette parole, le vi'^ux M. Dubois qui, durant la conversation, n'avait pas cessé de jouer avec sa tabatière, tourna vers ma mère son grand visage calme.
— Ne vous hâtez point d'accuser le sort d'injustice, madame Nozière. Tous ces beaux \ traits, tous ces grands mots ne sont que fables J et vaines rumeurs. Quand on ne saurait rapporter exactement C6 qui a été dit et fait dans une assemblée attentive et tranquille, y a-t-il apparence, chère madame, qu'on puisse recueillir un geste ou une parole dans le tumulte d'un combat? Que vos deux historiettes, messieurs, soient imaginaires et ne reposent sur rien de réel, peu m'importe, mais elles sont conçues sans naturel et sans art, sans la belle simplicité qui seule traverse les âges. C'est pourquoi il faut les laisser dans les almanachs où elle moisissent. La vérité historique n'a rien à voir dans ces beaux exemples d'héroïsme qui volent de siècle en siècle sur les lèvres des hommes : ils relèvent uniquement de l'art et de la poésie. Je ne sais si le jeune Bara, à qui les Chouans promirent la vie
sauve à la condition qu'il criât : « Vive le roi », cria : « Vive la République » et tomba percé de vingt coups de baïonnette. Je ne le sais ni ne pourrai jamais le savoir. Mais je sais que l'image de cet enfant, qui fait à la liberté le don de sa vie encore dans sa fleur, met des larmes dans les yeux et des flammes dans les cœurs, et qu'on ne peut imaginer un plus parfait symbole du sacrifice. Je sais aussi, je sais surtout que, lorsque le sculpteur David me montre cet enfant, dans sa nudité charmante et pure, s'abandonnant à la mort avec la sérénité de l'amazone blessée du Vatican, sa cocarde pressée sur son cœur et, dans sa main glacée, une baguette du tambour sur lequel il battait la charge, le miracle est accompli, le jeune héros est créé, Bara vit, Bara est immortel.
MELANTE
Vers cette époque, j'éprouvai un cruel chagrin. Mélanie se faisait vieille. Jusque-là, je j n'avais considéré les âges des hommes que I dans leur amusante diversité. La vieillesse me plaisait par son aspect pittoresque, parfois un peu falot et volontiers risible : il me fallut m'apercevoir qu'elle était importune et triste. Mélanie se faisait vieille; son panier pesait à son bras et, quand elle revenait du marché, son souffle s'entendait du pied de l'escalier jusqu'au fond de l'appartement. Sa vue, plus trouble que les verres perpétuellement troubles
de ses besicles, baissait; ses mauvais yeux lui faisaient faire des méprises, dont je riais d'abord, et qui me troublèrent bientôt par leur nombre et leur grandeur. Elle prenait de la cire à parquet pour une croûte de pain et son torchon sale pour le poulet qu'elle venait de plumer. Croyant une fois s'asseoir sur son tabouret, elle s'assit sur un théâtre de marionnettes que mon parrain m'avait donné et qu'elle brisa avec un grand fracas, sans s'excuser, dans sa frayeur mortelle. Elle perdait la mémoire, brouillait les époques, parlait comme d'événements récents du bal champêtre donné pour le couronnement de l'Empereur, et où elle avait dansé avec le maire du village, et du baiser que, lors de l'invasion, elle avait refusé, non sans péril, à un cosaque logé à la ferme. Elle contait souvent les mêmes histoires et revenait sempiternellement sur le froid qu'il faisait le 15 décembre 1840, quand l'Empereur fut ramené à Paris. On avait posé sur son cercueil son petit chapeau et son épée. Elle les avait vus et pourtant elle ne croyait point qu'il fut mort. Son esprit se troublait ; elle ne pouvait quitter un moment sa cuisine sans craindre d'avoir oublié de
fermer le robinet des eaux, et sa peur d'une inondation empoisonnait nos promenades, autrefois riantes et tranquilles.
^ Cet état de ma vieille bonne me surprenait i sans m'inquiéter, ne songeant pas qu'il dut empirer. Mais, un soir, j'entendis mon père et ma mère qui se disaient à voix basse :
— Mon ami^ Mélanie baisse de jour en jour.
— C'est une lampe qui n'a plus d'buile.
— Est-il bien prudent de laisser sortir I^ierrot avec elle?
— Ah! ma chère Antoinette, elle aime trop l'enfant pour ne pas trouver encore dans son vieux cœur la force et Tintelligence de le protéger.
/ Cette parole m'ouvrtt l'esprit; je compris et \e pleurai. L'idée que la vie s'écoule et fuit iX)mme l'eau entrait pour la première fois dans , mon esprit.
Depuis lors je m'attachais ardemment aux bras noueux, aux mains tordues de ma bonne ■ lélanie; je l'embrassais, mais je l'avais déjà ; perdue.
Pendant l'été, qui fut très beau, elle reprit ses forces et recouvra la mémoire; elle refleurissait dans son fourneau et ses casseroles; et je
recommençais à la taquiner. Gomme autrefois, elle allait tous les jours au marché et en revenait sans trop souffler, et sans que son panier pesât trop à son bras. Mais, dans la saison pluvieuse, elle se plaignit d'étourdissements. « Je suis comme une femme saoule, » disaitelle. Un matin qu'elle était sortie comme de coutume, on sonna à notre porte. C'était M. Ménage qui avait trouvé au pied de l'escalier Mélanie évanouie et nous la ramenait dans ses bras. Elle reprit bientôt connaissance et mon père nous dit qu'elle était sauvée pour cette fois. J'observai M. Ménage avec une vive curiosité et plus d'attention que n'en comportait mon âge, car j'avais fait plus de progrès dans la connaissance que dans la conduite. M. Ménage portait à la vérité une barbe rouge et fourchue, un chapeau de feutre à la Rubens, et des pantalons à la hussarde. Mais il ne ressemblait point à un homme qui boit du punch enflammé dans une tête de mort. Ayant étendu Mélanie sur un canapé, il lui soutenait la tète et faisait au naturel le bon Samaritain. Il avait Fair intelligent et doux. Ses beaux yeux un peu fatigués, tristes et tendres, regardaient amicalement les choses et je crus les
voir sourire en s'arrètant sur les beaux cheveux de ma mère. Il me considéra avec autant de bienveillance que pouvait lui en inspirer
i un enfant sans beauté et recommanda à mes
' parents de laisser agir librement en moi la
j nature, source de toute énergie.
M. Ménage fut chaudement félicité et remercié. Ma mère se montra touchée de ce qu'il eût songé à rapporter le panier. Mélanie seule ne fut point reconnaissante au peintre de l'avoir secourue. Il l'avait jadis grièvement offensée en dessinant sur sa porte un Amour qui demandait l'hospitalité, et elle ne lui par-
I donnait pas cette insolence, tant est fort le sentiment de l'honneur chez une femme de bien.
Conformément au pronostic du docteur, notre vieille bonne se releva; mais il apparaissait qu'il n'était que temps qu'elle prît sa retraite.
On se cachait de moi. On chuchotait, on étouffait des soupirs, on essuyait des larmes, on faisait des paquets. On parlait à mots couverts de la nièce de Mélanie qui avait épousé un cultivateur nommé Denisot, et gérait avec lui une ferme à Jouy-en-Josas.
Un matin, cette nièce apparut, humble et
terrible. C'était une garantie femme, noire et sèche, qui avait des dents démesurées, mais en petit nombre. Elle venait chercher sa tante Mélanie pour l'emmener à Jouy, sous son toit. Je sentis que toute résistance était impossible, je fondis en larmes. On s'embrassa : ma mère, pour me consoler, me promit de me mener bientôt à Jouy. Ma vieille Mélanie était plus morte que vive; mais une chose profonde et subtile me frappa en elle. Je vis qu'en dénouant son tablier, elle avait défait les liens qui l'attachaient à la vie bourgeoise et qu'elle redevenait désormais une autre personne à laquelle je ne me rattachais plus en rien, une paysanne. Je compris que je l'avais irréparablement perdue, ma bonne Mélanie.
INous la reconduisîmes jusqu'à la charrette qui l'emportait au côté de sa nièce. Le fouet effleura les oreilles de la jument. Ils partirent. Je vis s'éloigner le fond blanc et rond comme un fromage de son bonnet rustique. Ce fut ma première douleur. Je la sens encore.
En perdant Mélanie, je perdais plus que je ne croyais : je perdais la douceur et la joie de ma première enfance. Ma mère, qui estimait Mélanie, eut la générosité de n'être pas
jalouse de l'amour que je donnais à ma vieille bonne et, si cet amour n'était pas aussi grand, aussi auguste que celui que je gardais à ma mère, il était plus tendre peut-être, et certes plus intime.
Mélanie avait un cœur aussi simple que le mien et nous étions tout près l'un de l'autre par la brièveté de la pensée. Mélanie, déjà vieille quand je naquis, n'était pas gaie; elle ne pouvait l'être, ayant vécu une dure vie ;
^ mais sa radieuse innocence lui tenait lieu de jeunesse et de gaîté.
Autant et plus que ma mère elle-même Mélanie forma mon langage. Je n'ai pas à le regretter; tout ignorante qu'elle était, elle parlait bien.
/ Elle parlait bien puisqu'elle disait les mots qui persuadent et les mots qui consolent. Quand, en tombant sur le sable, je m'étais écorché les genoux ou le bout du nez, elle prononçait les paroles qui guérissent. Si je lui faisais un petit mensonge, si devant elle je montrais un sentiment égoïste, si je me mettais en colère, elle prononçait les paroles qui redressent, fortifient, apaisent les cœurs. Je lui dois le fondement de mes idées morales; et ce
que j'y ai ajouté par la suite est moins solide que ce vieux fonds. /
J'ai reçu des lèvres de ma vieille servante le bon langage français. Mélanie parlait peuple et paysan. Elle disait castrole, oi^moire et colidor ^ A cela près, elle aurait pu donner des leçons de bien-dire à plus d'un professeur et à plus / d'un académicien. On retrouvait sur ses lèvres la diction fluide et légère des aïeux. Ne
1. Quand on dit comme nous, gens instruits, le lierre pour Vierre et le lendemain pour Ven demain, on ne devrait pas faire les dégoûtés en entendant le parler populaire, Mélanie disait une légume et caneçon pour caleçon; mais, doucement! Une légume est dans La Bruyère et caneçon est dans VÉtat de la France pour 1692. Il me souvient d'une histoire que Mélanie m'a contée et que je ne puis me retenir de mettre ici. Un jour de ce bel été qui fut le dernier que nous passâmes ensemble, comme elle était assise sur un banc ? du Luxembourg, je mangeais de baisers ses joues ridées. '■ Feignant la peur, la bonne créature s'écria :
— Tu veux me dévorer, mon petit monsieur! As-tu donc été changé en loup-garou?
Je lui demandai ce que c'était qu'un loup-garou. Elle ne répondit pas à ma question, mais voici ce qu'elle me conta :
— Au temps de ma jeunesse, il était au pays un gars à qui des garnements, au cabaret, jurèrent qu'il était loup et qu'il devait manger sa mère. Le gars qui était simple les crut. Rentré, la nuit, dans sa maison, il s'approcha de sa mère qui était couchée au lit et lui dit :
— Ma mère, ma pauvre mère, il faut que je vous mange. Donnez-moi votre bénédiction : je vais vous dévorer...
A cet endroit Mélanie s'arrêta. J'eus beau la presser; elle n'en dit pas davantage. Ce qu'il y avait d'excellent dans les histoires de Mélanie, c'est qu'elles n'étaient pas finies.
sachant point lire, elle prononçait les mots comme elle les avait ouïs dans son enfance, et ceux de qui elle les avait entendus étaient des ignorants qui avaient puisé le langage à ses sources naturelles. Aussi Mélanie parlait-elle naturellement et comme il faut. Elle trouvait sans effort des termes colorés et savoureux comme les fruits de nos vergers : elle abondait en plaisants dictons, en sages proverbes, V en images populaires et rustiques.
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