MADEMOISELLE MERELLE
II régnait, en ce temps-là, si je ne me trompe, sur le beau quai Malaquais, une douceur de vivre, une familiarité des êtres et des choses, une grâce intime qui n'existent plus aujourd'hui. Il me semble qu'alors, les gens i étaient plus près les uns des autres; ou bien [ ma sympathie enfantine les réunissait. Quoi qu'il en soit, on voyait, le matin, dans la cour de ma maison natale, le propriétaire, M. Bellaguet, en bonnet grec et robe de chambre à carreaux s'entretenir paisiblement avec M. Morin, concierge de la maison voisine et employé
à la Chambre des députés. Et qui ne les a pas vus a perdu un beau spectable : car ils ! représentaient à eux deux tout le régime inauguré par les Trois Glorieuses. Mais le mal est réparable : on trouvera cent fois ces deux personnages dans les lithographies de Daumier. Enfin, tout le monde se connaissait et ma mère, quand, à trois heures de l'après-midi, elle cousait à sa fenêtre, derrière un pot de réséda, disait en regardant le perron vitré :
— Yoiîà mademoiselle Mérelle qui va donner sa leçon de grammaire à la petite fille de M. Bellaguet. Elle est charmante, mademoiselle Mérelle, et elle a d'excellentes manières. C'était l'avis commun que mademoiselle Marelle avait bon ton et était toujours bien mise. Si je n'y prenais garde, en décrivant sa toilette, je peindrais les robes d'aujourd'hui. Je crois que nous sommes tous ainsi : à mesure que le temps passe, nous rhabillons, dans notre souvenir, à la mode nouvelle les jeunes femmes que nous avons vues autrefois. Et c'est aussi ce qu'en fait au théâtre pour les pièces sur lesquelles dix, quinze ou vingt ans ont passé : à chaque reprise, on ramène au goût du jour la toilette de l'héroïne. Mais j'ai le sens
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historique, et le goût du passé. Je me garderai -: bien de ces rajeunissements qui altèrent la physionomie d'une époque et je dirai que mademoiselle Mérelle, âgée alors de vingt-six ou vingt-sept ans, portait des manches à gigot, et que sa jupe, au rebours de celles d'aujourd'hui, allait en s'évasant vers le bas. Elle serrait contre sa poitrine une écharpe de cachemire ; et elle avait, comme on disait, une taille de guêpe. J'oubliais de dire que de longues anglaises encadraient ses joues de leurs spirales d'or et qu'elle était coiffée d'une capote de velours ou de paille d'Italie, selon la saison, qui s'appelait, je crois, un cabriolet et qui avançait de manière à lui cacher entièrement le profil. Enfin, elle se mettait à la mode.
Or, en ce temps-là, j'avais huit ans. Mon savoir était petit, mais heureusement acquis; .ç c'était ma mère qui me l'avait donné. Il com- f ^ prenait la lecture, l'écriture et le calcul. Je mettais, disait-on, assez bien l'orthographe pour mon âge, hors ce qui concernait les participes. Ma mère avait conçu, dans son enfance, une terreur des participes dont elle ne s'était jamais remise, et elle se gardait bien de me conduire dans ces sentiers de la gram-
maire où elle craignait de s'égarer. Seule cette chère maman, on sa bienveillance, m'accordait de l'esprit; aux yeux de toutes les autres per-
4 sonnes, y compris mon père et ma bonne, je passais pour un enfant assez borné, bien que j'eusse une certaine intelligence, mais qui diffé-
j^ rait de celle des autres enfants. Elle était plus spéculative et, s'attachant à des objets plus divers et plus variés, semblait moins sûre et
s moins ramassée. Mes parents me trouvaient un peu jeune et trop délicat de santé pour m'envoyer en pension, et ils jugeaient avec raison les petites écoles du quartier malpropres et désordonnées. Mon père était revenu très mal édifié notamment de ce qu'il avait vu dans une institution de la rue des Marais-Saint- Germain, où, au fond d'une salie noire d'encre et de poussière, sordide et puante, un magister apoplectique, étouffant de graisse et de fureur, tenait agenouillés au pied de sa chaire une douzaine d'enfants, coiffés du bonnet d'âne, et menaçait de ses verges le reste de la classe, trente petits polissons qui, riant, pleurant, hurlant tous à la fois, se jetaient à la tête leurs encriers, leurs paniers et leurs livres. En ces conjonctures, ma mère forma le
projet de me donner pour institutrice mademoiselle Mérelle, mademoiselle Pauline Mérelle elle-même. L'entreprise était grande et difficile. Mademoiselle Mérelle ne donnait des leçons que chez les princes ou les bourgeois cousus d'or; elle ne fréquentait que dans les familles riches ou nobles. Elle était la protégée de ce vieux Bellaguet, notre propriétaire, ce riche financier qui avait marié ses filles à des Yilleragues et à des Monsaigle, et l'on doutait qu'elle consentît à instruire l'enfant d'un très ' petit médecin de quartier. Car mon père était pauvre, et la répugnance qu'il éprouvait à recevoir des honoraires n'était pas pour l'enrichir. Sans compter que, méditatif et contemplatif de son naturel, il passait à réfléchir sur la destinée de l'homme un temps qu'avec moins de génie, il eût employé au soin de sa fortune. Enfin le docteur Nozière n'était riche que d'idées et de sentiments. Ma mère, qui ^ néanmoins voulait me procurer les leçons de mademoiselle Mérelle, lui fit parler par madame Montet, caissière au Petit-Saint-Thomas, à laquelle mon père donnait ses soins et qui passait pour une amie intime de madame Mérelle mère. Celle-ci, veuve pieuse, portait un éternel
cabas de crin et avait l'air d'être la bonne sa fille. J'en parle par ouï-dire, ne l'ayant jamais vue. Sollicitée par madame Montet, la jeune institutrice consentit à s'occuper de moi, tous les jours de une heure à deux.
— Pierre, mademoiselle Mérelle te donnera demain ta première leçon, me dit ma mère avec une joie contenue, oii perçait quelque orgueil.
Sur cette nouvelle, je me couchai dans une telle agitation que je fus au moins dix minutes à m'endormir et que je crois que j'en rêvai.
Le lendemain, ma mère me fit faire ma toilette avec plus de soin que de coutume^ me coiffa et me pommada, et de moi-même, je me remis de la pommade. Je me serais relavé les mains si je n'avais su par expérience que < c'était inutile et que les mains de petits garçons, quelques soins qu'on se donne, sont toujours sales.
Mademoiselle Mérelle vint à l'heure annoncée. Elle vint, et l'appartement fut tout embaumé d'héliotrope. Ma mère nous conduisit tous deux dans le petit cabinet tapissé déboutons de roses qui touchait à sa chambre. Elle nous installa devant un guéridon d'acajou
et, nous ayant donné l'assurance que personne ne viendrait nous déranger, se retira.
Aussitôt mademoiselle Mérelle ouvrit un mignon portefeuille de cuir de Russie, en tira du papier à lettres et un porte-plume fait d'un piquant de hérisson terminé par une boule d'argent, et se mit à écrire. Elle écrivait très vite, et s'interrompait seulement de temps en temps pour regarder le plafond en souriant, et pour me recommander la lecture des fables de La Fontaine qui se trouvaient d'aventure sur la table. Ainsi se passa la première leçon et, quand ma mère me demanda si mademoiselle Mérelle m'avait bien fait travailler, je répondis qu'oui, sans concevoir clairement que je mentais.
Le lendemain, ayant repris place contre le guéridon, mon institutrice me conseilla de nouveau d'étudier une fable et se remit à écrire avec une sorte de ravissement; parfois, elle s'arrêtait comme pour attendre l'inspiration, et, quand d'aventure ses beaux yeux se posaient sur moi, son visage exprimait une paisible et douce indifférence. La troisième leçon se passa de la même manière, ainsi que toutes celles qui suivirent. Je la
dévorais des yeux; pendant les trois quarts . d'heure que durait la leçon, je buvais le jour de ses prunelles. Elles me semblaient, ces prunelles, une étonnante merveille. Et aujourd'hui encore, après tant d'années, je crois que c'en était une. Elles semblaient faites d'une violette de Parme ; de longs cils y donnaient de l'ombre. Je n'ai rien oublié de ce joli visage : mademoiselle Mérelle avait les narines un peu ouvertes, roses en dedans comme le nez de minette; les coins de sa bouche se retroussaient légèrement et il y avait sur sa lèvre un lin duvet dont mes yeux d'enfant, grossissants comme une loupe, distinguaient les poils imperceptibles. Les loisirs que me laissait mon institutrice, je les employais, non à lire les fables de La Fontaine, comme elle me le conseillait, mais à la contempler et à rechercher quelles sortes de lettres elle pouvait bien écrire; et je me persuadai que c'étaient des lettres d'amour. Je ne rne trompais pas, à cela près que nous ne nous faisions pas alors, mademoiselle Mérelle et moi, la même idée de l'amour. M'étant demandé ensuite à quelles ' sortes de personnes elle écrivait, je me figurai que c'était aux anges du paradis, non que ce
fût très vraisemblable, même à mes propres yeux; mais cette idée m'épargnait les tourments de la jalousie.
Jamais mademoiselle Mérelle ne m'adressait la parole. J'entendais le son de sa voix, quand elle relisait, tantôt avec une douce mélancolie, tantôt avec une gaîté brillante, quelques phrases qu'elle venait d'écrire. Je n'en pouvais suivre le sens; il me souvient pourtant qu'elle y parlait de fleurs et d'oiseaux, des étoiles, et du lierre qui meurt où il s'attache. Les cordes de sa voix remuaient harmonieusement les fibres
de mon cœur.
Ma chère maman, qui avait sur les participes des idées vraiment superstitieuses, me demandait de temps en temps si j'en étais parvenu avec mon institutrice à cet endroit de la grammaire qui était de tous, selon elle, le plus embarrassant et le plus difficile, surtout en ce qui concerne la distinction de l'adjectif verbal et du participe présent. Je lui répondais éva- ; sivement et d'une manière qui l'affligeait en la faisant douter de mon intelligence. Mais ^ pouvais-je lui dire que tout ce que m'apprenait mademoiselle Mérelle c'était ses yeux, ses lèvres, ses cheveux blonds, son parfum, son
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souffle, le bruit léger de sa robe et le murmure de sa plume courant sur le papier?
Je ne me lassais pas de contempler mon institutrice. Je l'admirais surtout quand, s'arrêtant d'écrire, pensive, elle posait sur sa lèvre la boule d'argent de son porte-plume. Plus tard, en voyant au musée de Naples cette peinture de Pompéi qui représente en médaillon une poétesse, une muse tenant de la même manière son stylet sur sa bouche, je tressaillis au souvenir des délices de mon enfance ^
Oui, j'aimais mademoiselle Mérelle, et ce qui me la rendait adorable presque autant que sa beauté, c'était son indifférence. Cette indifférence était infinie et divine. Mon institutrice ne m'adressait jamais la parole, ne me souriait jamais; en aucun moment je ne reçus d'elle une louange ou un blâme. Peut-être que, si elle m'avait donné le moindre signe de bienveillance, le charme aurait été rompu. 3Iais, » pendant dix mois que durèrent les leçons, elle ne me témoigna ombre d'intérêt. Parfois, avec la candide audace de mon âge, je voulais
1. Une muse, sans doute. Mais on voit, dans le même musée, une autre peinture de Pompéi représentant la femme du boulanger Proculus, tenant de la même manière son stylet et son livre de ménage.
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asser; je passais la main sur sa robe rée et lustrée comme un plumage, je .^la de m'asseoir sur ses genoux ; elle m'écartait comme on écarte un petit chien, sans daigner m'adresser un reproche ni me faire une défense. Aussi, la sentant inaccessible, je me livrais rarement à de tels élans. Presque tout le temps que je passais près d'elle, j'étais à peu près idiot et plongé dans un abêtissement délicieux. J'éprouvai à l'âge de huit ans que bienheureux est celui qui, cessant de penser et de comprendre, s'abîme dans la contemplation de la beauté; et il me fut révélé que le désir infini, sans crainte et sans espoir, et qui s'ignore, apporte à l'âme et aux sens une joie parfaite, car il est à lui-même son entier contentement et sa nleine satisfaction. Mais cela, je l'avais bien oublié à dix-huit ans; et depuis, je n'ai jamais pu le rapprendre complètement. Je demeurais donc devant elle immobile, les poings dans les joues et les yeux tout grands ouverts. Et quand, enfin, je sortais de mon extase (car tout de même j'en sortais), je manifestais ce réveil de l'esprit et du corps en donnant des coups de pied dans la table et en faisant des pâtés d'encre sur les fables de La
Fontaine. Un regard de mademoiselle Mérelle me replongeait aussitôt dans une bienheureuse ataraxie. Ce regard sans haine et sans amour suffisait à m'anéantir.
Après son départ, je me mettais à genoux sur le plancher devant sa chaise. C'était une petite chaise en palissandre de style Louis- Philippe et qui voulait être gothique; le dossier était ogival et le siège de tapisserie au petit point représentait un épagneul sur un coussin rouge, et cette chaise me paraissait la plus précieuse chose du monde, quand mademoiselle Mérelle s'y était assise. Mais, à dire vrai, mes contemplations duraient peu et je sortais de la chambre aux boutons de roses par sauts et par bonds et en criant à tue-tête. Ma mère m'a dit que je n'avais jamais été aussi tapageur qu'en ce temps-là, et c'est une tradition de fumille, que je rivalisais en catastrophes avec Justine. Tandis que la petite bonne rompait dans la cuisine les cataractes des eaux potables, je mettais le feu à l'abat-jour vert, orné de Chinois, si cher à mon père et qu'on pensait éternel dans la maison. Parfois, nous étions associés, Justine et moi, dans un même cataclysme, comme le jour où nous roulâmes tous
deux ensemble, une bouteille à la main, du haut en bas de l'escalier de la cave, et cette matinée tragique où, en arrosant de concert les fleurs, sur le rebord de la fenêtre, nous laissâmes tomber l'arrosoir sur la tète de M. Bellaguet. Ce fut à cette époque aussi que je rangeai en bataille avec le plus d'ardeur des armées de soldats de plomb sur la table de la salle à manger, et que j'y livrai les plus terribles combats, malgré les objurgations de Justine, pressée de mettre le couvert et qui, sur mon refus prolongé de ranger mes militaires dans leurs boites, ramassait, en dépit de mes cris, vainqueurs et vaincus pêle-mêle dans son tablier. Par représailles, je cachais la boîte à ouvrage de Justine dans le four de la cuisine et je m'étudiais à faire « endêver » cette simple créature. Enfin, j'étais un enfant très enfant, un petit garçon garçonnant, un petit animal vif et joyeux. Et il est vrai aussi que mademoiselle Mérelle exerçait sut moi une puissance irrésistible et que je subissais à sa vue un enchantement tel qu'on en voit dans les contes arabes. Or, un jour, après dix mois d'ensorcellement, ma mère, à dîner, m'apprit que mon institutrice ne reviendrait plus.
— Mademoiselle Mérelle, ajouta ma mère, m'a avertie aujourd'hui que tu avais fait des progrès suffisants et que tu pourrais entrer au collège à la rentrée.
, Chose' étrange! j'entendis cette nouvelle sans étonnement, sans désespoir, presque sans regret; elle ne me surprenait pas. Il me semblait au contraire naturel que l'apparition s'évanouît. C'est ainsi du moins que je m'explique cette tranquillité d'âme où je demeurai. Mademoiselle Mérelle était déjà si lointaine quand elle était près de moi, que je pouvais supporter l'idée de son éloignement. Et puis on n'a pas à huit ans une grande faculté de souffrir et de regretter.
— Grâce aux leçons de ton institutrice, poursuivit ma mère, tu sais assez de grammaire française pour être mis tout de suite au latin. Je suis bien reconnaissante à cette charmante
i demoiselle de t'avoir appris les règles des participes; c'est ce qu'il y a de plus embarrassant dans notre langue, et je n'ai jamais pu, malheureusement, surmonter cette difficulté faute d'avoir été bien commencée.
Ma chère maman s'abusait : non ! mademoiselle Mérelle ne m'apprit pas la règle des par-
ipes, mais elle me révéla des A^érités plus ' récieuses et des secrets plus utiles; ello l'initia au culte de la grâce et de la vénusté; Je m'enseigna, par son indifférence, à goûter .>. ^^ a beauté, même insensible et lointaine, à .'aimer avec désintéressement, et c'est un art parfois nécessaire dans la vie.
Je devrais finir là l'histoire de mademoiselle Mérelle. Je ne sais quel mauvais génie me pousse à la gâter en la terminant. Du moins, le ferai-je en peu de mots. Mademoiselle Mérelle ne resta pas institutrice. Elle alla vivre sur le lac de Gôme avec le jeune Villeragues qui ne l'épousa point; il la fit épouser à son oncîe Monsaigle, en sorte que sa destinée ressemble par ce côté à celle de Lady Hamilton. Mais elle s'écoula plus obscure et plus tranquille. J'eus plusieurs occasions de la revoir, que ^ j'évitai soigneusement. >
FUREUR SACRC
Environ cette époque, à la tombée d'un beau jour d'été, je feuilletais, près de la fenêtre, une Bible en images, très antique, toute dépenaillée, et dont les estampes, d'un st3de pompeux et dur, excitaient parfois ma surprise, mais ne me Icharmaient pas, car elles manquaient de cette douceur sans laquelle rien ne m'a jamais souri. Une seule me plaisait, qui représentait une dame portant une très petite coiffe, les cheveux aplatis sur le haut de la tète et bouffants urles oreilles, le chignon en boule, très bien attifée à la mode du temps de Louis XIII, avec un
col de dentelle, et qui, debout sur une terrasse à l'italienne, présentait à Jésus-Christ un verre à pied rempli d'eau. Je contemplais cette dame qui me semblait belle, je méditais cette scène mystérieuse et surtout j'admirais le verre pour sa forme élégante et les pointes de diamant qui en ornaient le pied. Et j'étais plein du désir d'un tel verre quand ma bonne mère m'appela et me dit :
— Pierre, nous irons demain voir Mélanie... Tu es content, je pense?
Oui, j'étais content. Il y avait plus de deux ans déjà que Mélanie nous avait quittés pour se retirer chez sa nièce qui était fermière à Jouyen-Josas, J'avais d'abord désiré avec ferveur de revoir ma vieille bonne. Je suppliais ma chère maman de me mener auprès d'elle. Avec le temps, ce désir s'attiédissait; maintenant, j'étais accoutumé à ne plus la voir et son souvenir, déjà lointain, s'effaçait peu à peu de mon cœur. Oui, j'étais content, mais, à vrai dire, c'était surtout l'idée du voyage qui me réjouissait. Ma vieille Bible ouverte sur les genoux, je pensais à Mélanie, et, me reprochant mon ingratitude, je m'évertuais à l'aimer comme autrefois. Je tirai son souvenir du fond de mon cœur
OÙ il était enfoui, je le frottai, le fis reluire et parvins à lui donner l'aspect d'une chose un peu usée, sans doute, mais propre,
A dîner, voyant ma mère boire dans un verre assez commun, je lui dis :
— Maman, quand je serai grand, je te donnerai un beau verre à pied, long comme un cornet à fleurs, pareil à celui que j-'ai vu dans une ancienne gravure qui représente une dame donnant à boire à Jésus-Christ.
— Je t'en remercie d'avance, Pierre, répondit ma mère, mais il faut penser à apporter un gâteau à cette pauvre vieille Mélanie, qui aime beaucoup la pâtisserie.
Nous allâmes par le chemin de fer à Versailles. Au débarcadère, une carriole nous attendait, attelée d'un cheval boiteux et que conduisait un garçon à jambe de bois, qui nous mena à Jouy, à travers une vallée oii couraient des ruisseaux dans les prés et les vergers, et que des bois sombres couronnaient.
s — Cette route est jolie, dit ma mère. Sans \ doute elle était encore plus jolie au printemps, quand les pommiers, les cerisiers, les pêchers formaient des bouquets d'une blancheur avivée de rose. Mais il n'y avait alors
dans l'herbe que des fleurettes timides et pâles, telles que les bassinets, les marguerites de» prés. Vois : les fleurs d'été sont plus hardies et portent au soleil, comme ces nielles, ces bleuets, ces pieds-d'alouette, ces coquelicots, des couleurs éclatantes.
J'étais ravi de tout ce que je voyais. Nous arrivâmes à la ferme et trouvâmes madame Denizot dans la cour, près d'un tas de fumier, une fourche à la main.
Elle nous conduisit dans la salle enfumée où Mélanie, au coin de la cheminée, dans un haut fauteuil de bois blanc grossièrement paillé, tricotait de la laine bleue. Un essaim de mou^ ches bourdonnait autour d'elle. Une marmite chantonnait dans l'âtre. A notre venue, Mélanie fît effort pour se soulever de son siège. Ma mère l'y retint d'un geste affectueux. Nous l'embrassâmes. Ma bouche enfonçait dans ses joues molles. Elle remuait les lèvres, mais il n'en sortait pas de son.
— La pauvre vieille, dit madame Denizot, a perdu l'habitude de parler. Ce n'est pas^ surprenant : elle en a si peu l'occasion , ici!
Mélanie essuya d'un coin de son tablier ses^
yeux brouillés. Elle nous sourit et sa langue se délia :
— G'est-il Dieu possible que vous voilà» madame Nozière? Vous n'avez pas changé.
Comme votre petit Pierre a grandi! Il ne se ressemble plus... Le cher enfant, il nous pousse dans l'autre monde.
1 Elle s'enquit de mon père qui était bien bel 1 homme et pitoj^able au pauvre monde; de ma j tante Chausson qui ramassait les épingles qu'elle trouvait à terre, louable en cela, car il ne faut rien laisser perdre; de la bonne madame Laroque, qui me taillait des tartines de confitures, et de son perroquet Navarin qui m'avait, un jour, mordu le doigt jusqu'au sang. Elle demanda si M. Danquin, mon parrain, aimait toujours autant les truites au bleu, et si madame Caumont avait marié sa fille aînée. Tout en questionnant ainsi, sans attendre les réponses, la bonne Mélanie avait repris son ouvrage.
— Qu'est-ce que vous faites là, Mélanie? demanda ma mère.
— Un jupon de laine pour ma nièce.
La nièce dit tout haut, en haussant les épaules :
— Elle laisse tomber des mailles qu'elle ne
relève pas. Son lé va s'apetissant. C'est de la laine perdue.
M. Denizot, ayant déposé ses sabots, entra et salua la compagnie.
— Madame Nozière, dit-il, vous pouvez vous assurer que la vieille ne manque de rien.
— Elle nous coûte assez cher, ajouta madame Denizot.
Je la regardais tricoter son jupon, un peu centriste pour elle que ce fût de la laine perdue. Elle n'avait qu'un verre à ses lunettes; encore était-il brisé en trois morceaux, ce dont elle ne semblait prendre aucun souci.
Nous causâmes comme de bons amis, mais nous n'avions pas grand'chose à nous dire. Elle abondait en maximes et m'enseignait qu'on doit respecter ses père et mère, ne jamais perdre un morceau de pain et acquérir du savoir pour remplir ensuite son état. Cela m'ennuyait. Donnant un autre tour à la conversation, je lui appris que l'éléphant était mort, et qu'il était venu un rhinocéros au Jardin des Plantes
Alors, elle se mit à rire et me dit :
— Je ris en pensant à madame de Sainte- Lucie, chez qui, sur mon jeune âge, j'étais en
condition. Un jour, elle alla voir le rhinocéros à la foire et demanda à un gros homme habillé en Turc, si c'était lui le rhinocéros. — Non, madame, répondit le gros homme, mais c'est moi qui le montre.
Elle parla ensuite, je ne sais à quel propos, des Cosaques qui étaient venus en France en 1813. Et elle me conta ce qu'elle m'avait conté maintes fois, jadis, dans nos promenades.
— Un de ces vilains Cosaques voulut m'embrasser. Je m'y refusai, et rien au monde ne m'y aurait fait consentir. Ma sœur Célestine me disait de prendre garde que nous n'étions point nos maîtres et que, si je rebutais ainsi les Cosaques, ils pourraient mettre, de dépit, le feu au village. Et dans le fait, ils étaient vindicatifs. Mais je ne me laissai point embrasser.
— Mélanie, est-ce que tu aurais rebuté le Cosaque, si tu avais été sûre qu'il brûlerait le village pour cela?
— Je l'aurais rebuté, dussent mes père et mère, oncles, tantes, neveux, nièces, frères et sœurs, et monsieur le maire, monsieur le curé et tous les habitants, être grillés dans leurs maisons avec les bêtes et les denrées.
— Ils étaient bien laids, n'est-ce pas, Mélanie> les Cosaques?
— Oh! oui. Ils avaient le nez écrasé, les yeux bridés et des barbes de bouc. Mais grands et forts. Et celui qui voulut m'embrasser était bel homme en ce qu'il était, et bien découplée C'était un chef.
— Et très méchants, les Cosaques?
— Oh! oui. S'il arrivait malheur à un quelqu'un des leurs, ils mettaient le pays à.feu et à sang. On allait se cacher dans les bois. Ils disaient à tout propos capout et faisaient signe de nous couper la tête. Quand ils avaient bu de l'eau-de-vie, il ne fallait pas les contrarier; car alors ils devenaient furieux, et frappaient tout autour d'eux, sans regarder à l'âge ni au sexe. A jeun, bien souvent, ils pleuraient du regret d'avoir quitté leur pays et certains d'entre eux. jouaient sur une petite guitare des ai^s si tristes que le cœur se fendait à les entendre. Mont coHsin Niclausse en tua un et le jeta dans ua puits. Mais personne n'en sut rien... Nous ea logions une douzaine à la ferme. Ils puisaient de l'eau, portaient du bois et gardaient les enfants.
J'avais entendu bien des fois ces histoires ^ elles m'intéressaient toujours.
Pendant que nous étions seuls avec Mélanie, ma mère lui glissa une petite pièce d'or dans la main, et je vis la pauvre vieille la saisir en tremblant, et la cacher sous son tablier, avec une expression de crainte et d'avidité qui me fit de la peine. Etait-ce donc là cette Mélanie qui jadis, à l'insu de. ma mère, tirait tous les jours des sous de sa poche pour m'acheter des friandises?...
Cependant, la bonne créature, redevenue confiante et parlante comme autrefois, rappelait en souriant mes espiègleries; disait combien je la faisais endèver soit en cachant ses balais, soit en mettant des poids très lourds dans son panier quand elle s'apprêtait pour aller au marché. Elle était gaie et comme rajeunie. Alors, il me passa par la tête de lui dire :
— Et tes castroles, Mélanie, tes belles castroles qui reluisaient et que tu aimais tant?
A ce souvenir, Mélanie soupira et de grosses larmes coulèrent sur ses joues ridées.
Notre couvert, à ma mère et à moi, était mis dans la chambre à coucher qui sentait la lessive. Les murs étaient blanchis à la chaux et l'on voyait, contre la glace de la cheminée,
les portraits au daguerréotype de monsieur et de madame Denizot et un vieux diplôme de maître d'armes tout fleuri de drapeaux tricolores. Je demandai qu'on fît déjeuner ma vieille bonne avec nous. Mais la fermière objecta que sa tante n'avait plus de dents, mangeait lentement, qu'elle avait l'habitude de prendre ses repas seule dans la salle et que, si nous la placions à table à nos côtés, elle se sentirait gênée.
Je déjeunai fort bien d'une omelette aux fines herbes, d'une aile de poulet au gros sel et d'un morceau de fromage; je bus un doigt de vin bleu, et ma mère me conseilla d'aller faire une promenade autour de la ferme.
Le soleil, qui commençait à descendre, brisait ses flèches de feu contre les feuilles tranquilles des arbres. De légers nuages blancs se tenaient immobiles dans le ciel. Des alouettes chantaient au ras des champs. Une joie inconnue s'empara de mon âme. La nature pénétrait en moi par tous les sens et m'embrasait d'une ardeur délicieuse. Je criai, je bondis dans la futaie, ivre, en proie à ce délire que j'ai reconnu plus tard dans les poètes grecs qui célèbrent les danses des Ménades. Et comme
elles, j'agitais en dansant un thyrse arraché à
un jeune coudrier. Foulant l'herbe et les fleurs,
étourdi d'air et de parfums, flagellé par les
branches flexibles^ je fuyais éperdument.
Ma mère m'appela, m'attira sur son cœur :
— Pierrot, me dit-elle un peu inquiète,
tu es tout en nage. Comme ton front est brû-
>^ lant et comme ton cœur bat fort!