MOBT DE L'ONCLE THOMAS
Une maison dé la ville de Bordeaux, sur les Fossés des Tanneurs, était toute tendue de noir; un long cortège funèbre en sortait lentement; c'était le convoi du propriétaire, que l'on conduisait à sa dernière demeure.
En tète du cortège et derrière le cercueil porté à bras par les amis du défunt; on remarquait un grand jeune homme brun et pâle, qu'accompagnait une foule de personnes de tout âge, Enfin, après tout ce monde venait un pauvre petit enfant, de neuf à dix ans au plus, faible et souffrant. Personne ne faisait attention à lui, et il sanglotait à fendre l'âme ; ses beaux cheveux blonds, tombant en larges boucles autour de son front, se mêlaient aux pleurs qui baignaient son charmant visage.
Dès qu'on fut arrivé au cimetière, on fit les cérémonies d'usage ; on jeta de l'eau bénite sur la fosse recouverte. Alors une des personnes du cortège prit la parole et, dans
on discours pathétique énuméra les vertus de M. Thomas, riche armateur de Bordeaux, qui avait été tout sa vie bon fils, bon époux, bon père. Bientôt les assistants se retirèrent peu à peu. Quand la tombe ne fut plus entourée, l'enfant dont nous avons parlé, et qui s'était tenu à l'écart, accourut se jeter tout en larmes sur la terre fraîchement amoncelée.
— Mon oncle, mon bon oncle! comment, je ne vous verrai plus! — s'écria-t-il avec l'accent. du désespoir.
Et cette idée sembla paralyser sa douleur; un frisson mortel vint pour ainsi dire glacer les larmes qui s'échappaient de ses yeux. Ce premier saisissement passé, l'enfant releva la tête ; le fossoyeur était seul auprès de lui.
— Ne les suivez-vous pas, mon petit ami? — demanda cet homme.
— Mon Dieu ! — continua l'enfant en se relevant avec peine ... — penser qu'il est là... là.. . dans une boîte de bois, sous cette terre . . .
— Ce monsieur qu'on vient d'enterrer, c'était donc votre père ? — demanda de nouveau le fossoyeur, tout en prenant mesure d'une grille que l'on devait placer autour de la tombe.
— Non, monsieur, c'était mon oncle ! — répondit l'enfant, faisant un pas pour s'en aller, et revenant comme malgré lui au même lieu.
— Un bon oncle, à ce qu'il paraît*
— Oh ! oui, bien bon! — et ce mot lui arracha de nouvelles larmes, — il m'aimait tant!
— Mais il vous reste sans doute un père ?
— Non, monsieur, mon père est mort depuis longtemps; je ne l'ai jamais connu.
— Et votre mère ?
— Morte aussi.
— N'en avez-vous conservé aucun souvenir ?
On voit que le fossoyeur était passablement curieux. Il est vrai de dire que le neveu de M. Thomas avait l'air bien intéressant.
— J'était si petit, monsieur ! — répondit l'enfant. — Je me souviens seulement d'un grand lit blanc où. était couchée ma mère ; il me semble voir encore devant ce lit mon bon oncle debout, tenant une main de maman et me faisant en même temps des caresses; " Ma sœur, — lui disaitil, je te jure de servir de père à ton petit Camille. " Camille, c'est moi. Puis il m'emmena dans sa maison ; depuis je ne vis plus ma mère, je n'ai pas même gardé le souvenir de la maison que nous habitions.
— Et vous êtes le seul héritier de cet oncle ?
— XTn héritier! qu'est-ce que c'est?
— Dame! ça veut dire que tout ce que votre oncle possédait doit être à vous : sa maison, ses habits, son argent.
— Et à son fils aussi ? — interrompit Camille.
— Ah! il a un fils?
— Un grand fils . . . celui qui venait derrière le cercueil de mon oncle.
Et, à ce souvenir, les larmes de l'enfant recommencèrent à couler de plus belle.
— Le grand jeune homme pâle, celui qui m'a dit de venir lui parler demain pour la pierre et pour la grille ? . . . Il n'a pas l'air sensible, votre cousin ; il ne pleurait pas.
— Ah ! c'est qu'il est trop grand pour pleurer, — répondit Camille, essuyant les pleurs qui ruisselaient sur ses joues; — c'est bon aux enfants... Mais mon cousin est* un homme ; il a voyagé : l'année dernière il est allé avec mon pauvre oncle à Paris, où ils sont restés trois mois . . . Mais,
adieu monsieur; je m'en vais, car la nuit s'avance, et Gustave pourrait être inquiet.
— Quel est ce Gustave ?
— Mon cousin; c'est lui qui doit me servir de père, ainsi que le lui a bien recommandé mon oncle à son lit de mort.
— Pauvre enfant! — se dit le fossoyeur, suivant des yeux Camille, qui avait l'air de ne s'en aller qu'à regret et dont la petite figure se tournait de temps en temps vers l'endroit où M. Thomas venait d'être enterré.