UNE PROMENADE DANS PARIS
Voilà donc notre petit Robinson, comme il s'était surnommé lui-même, seul encore une fois abandonné sur le pavé de Paris ! Son chien en laisse d'une main, son morceau de pain dans l'autre, et son livre de Robinson sous le bras, il s'achemina lentement vers le boulevard des Italiens.
— La première chose que fit Robinson dans son île déserte, — se dit-il, — ce fut de la parcourir, de voir quel parti il saurait en tirer.
Et, tout en mangeant son pain et en donnant de temps
à autre quelques bouchées à Fox, Camille se mit à longer les boulevards. La vue de chaque boutique excitait son admiration.
— Comment manquerait-on de quelque chose, — se disait-il, — au milieu de tout ce qu'on peut inventer de beau et de bon ? Comment mourrait-on de faim avec des pâtissiers à chaque pas ? Est-il possible qu'un pauvre petit enfant comme moi ne trouve pas à se loger, lorsqu'on voit une si grande quantité de maisons avec des portes ouvertes? Il ne s'agit que de demander... Ce ne sont pas des sauvages, tous ces habitants qui vont et viennent ; ils ne me mangeront pas, comme le faisaient, à l'égard de leurs prisonniers, les sauvages de l'île de Robinson Crusoé, ils ont tous de trop bonnes figures... Ces dames sont charmantes et sourient à ceux qui les regardent... Ces messieurs se saluent très-poliment les uns les autres... Allons, allons, Camille, du courage I
Comme il s'était arrêté devant la boutique d'un marchant d'habits, celui-ci vint à lui :
— Si vous Avez besoin de quelque vêtement, mon petit monsieur, entrez, on vous arrangera.
— Je vous remercie, monsieur, répondit Camille, enchanté de la courtoisie du marchand, — mon habit est encore tout neuf; mais, quand il sera usé, je vous promets de venir vous voir.
— Vous serez content de nous, — ajouta l'industriel. Camille s'en alla un peu plus loin ; un marchand de
cannes l'aborda.
— Étrennez-moi, mon petit monsieur, — lui dit-il, — une petit canne vous irait si bien ! Regardez-moi ce jonc ; comme il est souple! Je vous le donnerai pour rien... pour rien !
— r Merci, — répondit encore Camille.
Enhardi par les offres obligeantes de ces deux marchands, Camille entra hardiment dans un grand hôtel. Il pouvait être alors midi, et le soleil était brûlant.
— Que demandez-vous ? — lui cria un vieux concierge qui mettait une pièce à un fond de pantalon.
— Le soleil est bien chaud, lui dit Camille, en le saluant très-poliment, — voudriez-vous, monsieur, me permettre d'entrer pour me reposer ?
— Tu ne t'es pas levé assez matin pour te moquer de moi, petit drôle ! — repartit le portier.
Et, refermant brusquement le vasistas qu'il avait ouvert pour parler à l'enfant, cet homme murmura quelques mots grossiers que Camille ne comprit pas, mais qui lui firent perdre son assurance.
— Allons plus loin, — se dit-il, — tout le monde ne sera peut-être pas aussi brutal que ce vieux tailleur.
A deux pas de ce même hôtel, un marchand de comestibles offrait à la gourmandise des passants tout ce que les cinq parties du monde produisent de plus succulent, de plus recherché. Un homme, jeune encore, d'une physionomie agréable, d'un embonpoint qui disait assez qu'au milieu de toutes ces bonnes choses il n'en dédaignait aucune, se prélassait, les deux mains dans ses poches, sur le seuil de sa boutique, et regardait les passants, qui, presque tous, s'arrêtaient devant l'étalage de son magasin.
Camille ne manqua pas de s'arrêter aussi et de jeter un œil d'envie sur les objets qui garnissaient le magasin.
— Désirez-vous quelque chose, mon petit ami ? — demanda le marchand en souriant.
Camille devint tout rouge.
— Oui, monsieur: je n'ai mangé qu'un morceau de pain sec depuis ce matin. . .
— Entrez et choisissez.
— Cest qu'il faut que je vous confie d'abord que je n'ai pas d'argent, — ajouta Camille en suivant le marchand au milieu de son magasin.
Celui-ci le regarda sévèrement :
— Si vous n'avez pas d'argent, pourquoi entrez-vous ?
— Je suis un pauvre enfant abandonné dans cette ville, monsieur ; je ne sais où aller, où m'arrêter ; je suis fatigué, j'ai faim...
— - Cela m'afflige beaucoup, mais je n'y puis rien. Le marchand fouilla dans sa poche et en tira un sou.
— C'est tout ce que je puis faire pour toi : prends, et sors d'ici: tu gênes les pratiques.
Une vive indignation se peignit sur le visage de Camille.
— *■ Je ne suis pas un mendiant, monsieur, je ne demande pas l'aumône ! — dit-il d'un ton fier.
Et, le cœur gros, il s'élança hors de la boutique du marchand de comestibles.
— Un sou... à moi! Camille Fernand, neveu de M. Thomas, riche armateur de Bordeaux!... un sou!... — disait-il en pleurant.
Camille continua sa route. Le chien le suivait, les oreilles basses et la queue entre les jambes.
Apercevant des chaises de l'autre côté du boulevard, Camille traversa la chaussée et vint s'asseoir sur l'une d'elles. A peine y était-il installé, qu'une vieille femme s'avança vers lui en lui tendant silencieusement la maiu.
— Que voulez-vous ? — lui dit Camille avec humeur.
— Est-il drôle, ce petit ! — répliqua la loueuse ; — eh ! deux sous donc, pour votre chaise !
— Quoi vous avez ici une trentaine de chaises inoccupées, et je ne puis m'asseoir sans vous payer?
— Non, certes, mon petit monsieur ; donnez-moi deux sous, s'il vous plaît.
— Je ne les ai pas.
— Alors asseyez-vous par terre.
Et la loueuse secoua la chaise sur laquelle était assis Camille, au risque de le faire tomber.
— Vous êtes une méchante femme, madame !
— Je suis loueuse de chaises, — répondit tranquillement la femme en s'asseyant sur la chaise que Camille venait de quitter.
— Chi vous n'avez pas d'argent pour payer une chaise, venez vous asseoir ichi, mon petit mochieu, — dit une voix d'enfant avec un accent auvergnat très-prononcé.
C'était un petit garçon tout noir, tenant un singe sur bras.