LE RESTE DE POULET, LE MORCEAU DE PAIR
Le soleil commençait à baisser. Les garçons du Café de Paris venaient de relever la tente placée au-dessus du perron.
— Que fais-tu là, petit? — demanda l'un d'eux à Camille.
— Rien, — répondit tristement Camille.
— Alors, va-t'en.
— Ne puis-je donc rester ici, monsieur ? — répliqua le pauvre enfant d'un ton tout à fait découragé,
— Non pas; c'est l'heure du dîner et l'on ne permet pas aux enfants d'encombrer les abords du café : voyons, retire-toi, te dis-je!
Camille se leva, le chien en fit autant ; tous les deux se regardèrent et semblèrent se demander :
— Ou irons-nous ?
Comme par instinct, le chien dirigea ses pas vers l'entrée
des cuisines du Café de Paris, qui donnaient dans la rue voisine. Camille prit la même direction ; que lui importait cette rue ou une autre ? Fox flaira bientôt un fumet des plus appétissants qui s'exhalait d'une étroite allée conduisant aux cuisines ; il s'arrêta et agita sa queue. Tout d'un coup, faisant un bond, il s'élance dans l'allée et disparaît. *
Petit et noir, Fox échappa d'abord aux regards des chefs et des marmitons. Mais son estomac, aussi léger que celui de son jeune maître, finit par crier famine. Le museau au vent, l'œil caressant et la queue en trompette la pauvre bête se mit à flairer la broche qui tournait, surchargée de rôtis succulents, les fourneaux garnis de casseroles, les tables couvertes de viandes.
— Tiens le joli petit chien ; et d'où sort-il ? demanda un des petits marmitons.
Comme s'il eût reconnu, dans l'inflexion de la voix de cet enfant, une bienveillance marquée, Fox courut à lui. Le marmiton s'empressa de caresser Fox, et Fox de lécher la main qui le caressait.
— Pauvre bête ! — disait l'enfant, — comme elle est douce ! . . .
En ce moment, un garçon qui desservait vint poser près du marmiton un plat sur lequel se trouvait un reste de volaille.
— Jette ça, — lui dit-il, — et lave le plat.
Le marmiton quitta le chien pour obéir ; mais Fox le regarda d'un air si humble, si contrit, et dans son regard, qui se fixait tantôt sur le plat que tenait l'enfant, tantôt sur l'enfant lui-même, il y avait quelque chose de si suppliant, que celui-ci posa le plat devant le chien.
— As-tu faim ? — lui dit-il ; — prends !
Le chien regarda d'un air indécis ; mais, l'enfant ayant répété " Prends ! " en faisant un signe encourageant et amical, Fox saisit le morceau de volaille, et s'échappa de la cuisine en courant,
— Eh bien, eh bien, ou vas-tu ? — dit le marmiton. Mais, malgré l'envie qu'il avait.de courir après le chien
force lui fUt de commencer d'abord par remplir son office, qui était de laver les assiettes. Il venait d'en mettre quelques-unes en pile, lorsqu'il sentit sur ses pieds nus l'haleine chaude du petit chien.
— Eh bien, te voilà revenu ? — lui dit il avec joie ; — que me veux-tu encore?
Et comme le chien le regardait toujours, le marmiton ajouta :
— Je n'ai plus qu'un morceau de pain, le veux-tu ?
Et il lui présenta la moitié d'un petit pain. Fox le prit sans se faire prier et s'échappa une seconde fois.
— Est-il drôle I — dit le marmiton. — Ou peut-il ainsi aller manger ce que je lui donne ?
— A qui en as-tu donc, à te débattre tout seul ? — lui cria le chef de cuisine ; Dieu — me pardonne, ce petit gâte-sauce fait la conversation avec ses assiettes.
— Que non, monsieur Chipait! — répondit l'enfant d'un accent mielleux ; — c'est avec une drôle de pratique tout de même !
— Quelle pratique?
— Imaginez-vous, monsieur Chipart, un joli petit chien tout noir, qui accepte très-poliment les restes que je lui donne et qui va les manger, je ne sais où... •
— S'il revient, avertis-moi.
— Le voici.
— Le joli petit chien ! — reprit le cheÇ jetant, sans
quitter ses fourneaux, un regard sur Fox, qui revenait la gueule ouverte et comme prêt à prendre ce qu'on voudrait bien encore lui donner ; — mais il tire la langue ... il à soif; Baptiste, donne-lui à boire, aie soin de lui, je ne peux par quitter mes fourneaux.., soigne-le, et prends garde qu'il ne s'échappe.
i— Voyez donc, monsieur Chipart, il ne veut pas boire, — dit Baptiste, montrant du doigt Fox, qui devant un bol plein d'eau, regardait le marmiton et semblait le prier de lui rendre encore un service.
— Peut-être veut-il aller boire à l'endroit où. il à mangé* ; — lui dit le chef; — prends ce bol, porte-le lui et ne le perds pas de vue.
Quand Fox vit le marmiton prendre le bol, il se dirigea vers la porte de la cuisine, non sans faire le manège d'aller et de venir du marmiton à la porte, de la porte au marmiton ; et, se voyant enfin compris, il sortit. Baptiste se guida sur ses traces.