LES TUILERIES
Le 1er, août 1836, un grand jeune homme et un enfant descendaient d'une diligence dans la cour des messageries, à Paris.
— Mon Dieu ! que je suis fatigué, Gustave ! — disait l'enfant au jeune homme, — trois nuits passées sans dormir 1
— Attends-moi là, — dit Gustave.
En entrant dans un des bureaux, il s'approcha d'un commis.
— A quelle heure repart la diligence de Bordeaux ? — lui demanda-t-il.
— A six heures, monsieur. .
— Y a-t-il encore une place ?
— Il y en a encore une dans le coupé.
— Je la retiens.
— Pour qui donc, mon cousin? — demanda Camille, qui avait suivi Gustave sans que celui-ci s'en fut aperçu.
— Que t'importe ? — répondit Gustave, vivement contrarié de voir son cousin si près de lui. Et, payant le prix de sa place, il reçut en échange un petit chiffon de papier;
puis il prit la main de Camille, et ils sortirent de la cour des messageries.
— Où allons-nous ? — demanda Camille.
— Aux Tuileries, régler ma montre.
— Tiens, je me souviens que mpn oncle nous disait toujours : La première chose que je faisais en arrivant à Paris, c'était d'aller aux Tuileries régler ma montre... Pauvre oncle! c'est singulier, je ne puis penser à lui sans pleurer . . .
— Te tairas-tu ? — dit Gustave, secouant brutalement la main que Camille portait à ses yeux pour les essuyer.
Ce ton intimida l'enfant, il se tut. Seulement de temps en temps, distrait par la vue des nombreuses et riches boutiques devant lesquelles son cousin le faisait passer, il s'écriait :
— Quelle belle ville que Paris!
Les deux Bordelais arrivèrent atix Tuileries au moment où l'on ouvrait les grilles ; on n'y voyait encore aucun promeneur. Gustave conduisit son cousin dans l'une des allées la moins fréquentée, et le fit asseoir sous un marronnier dont le feuillage épais servait d'abri contre les rayons du soleil.
— As-tu faim ? — lui demanda-t-iL
— Mais oui, mon cousin.
Gustave retira de sa poche deux poires et un petit pain.
— Tiens, mange.
— Est-ce que nous allons rester ici longtemps? — dexpanda Camille tout en mangeant.
— N'y es-tu pas bien?
— Parfaitement ; mais c'est que, vois-tu, à te dire vrai, j'ai encore plus sommeil que je n'ai faim.
En effet; les yeux de Camille se fermaient à demi, et sa
jolie tête blonde tombait tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre. Le silence qui régnait à cette heure dans ce beau jardin, ces frais ombrages, ces bassins de marbre où se jouaient les cygnes et les poissons rouges, tout semblait inviter au repos.
— Il est facile de te contenter, — dit Gustave, — tu ne peux avoir de plus belle chambre à coucher que l'ombre de ces marronniers ; étends-toi là, et dore.
— Et toi, que feras-tu? — demanda Camille tout en s'arrangeant pour dormir.
— J'ai une écritoire sur moi, je vais m'occuper à prendre quelques notes, — répondit Gustave assez embarrassé. — Mais quel est donc ce livre que tu mets sous ta tête en guise d'oreiller ?
— C'est le dernier cadeau de mon pauvre oncle, Robinson Crusoê.
— Allons, dors ! — dit Gustave brusquement.
— Amuse-toi aie lire pendant que je dormirai. Cest l'histoire d'un pauvre enfant abandonné dans une île déserte.
— Dors, te dis-je I
Et arrachant presque le Robinson des mains de son cousin, Gustave se mit à feuilleter le livre.
— Lis... lis... ça t'amusera, — répétait Camille en bâillant et en se frottant les yeux, — Pauvre Robinson I Imagine-toi, Gustave, un enfant de mon âge... un peu plus âgé pourtant... tout seul, tout seul dana une île déserte . . • Mais le plus affreux dans cette histoire, ce n'est pas l'île déserte, c'est d'y être tout seul... A propos, Gustave ! — ajouta Camille en riant, pendant que je dormirai, ne va pas m'abandonner, dis donc... c'est que je ne me soucierais pas du tout d'être un nouveau Robinson, moi! La drôle d'idée, n'est-ce pas ?
Et, moitié riant, moitié bâillant, Camille ne tarda pas à s'endormir ; pendant son sommeil son charmant visage conserva les traces d'une douce gaieté et d'une aimable confiance.
Gustave, sans s'occuper davantage de son petit cousin, tira de sa poche une écritoire recouverte de maroquin rouge, un cahier de papier à lettre, et, se servant de -Bobinson en guise de pupitre, il se mit à écrire.