‹ Le petit Robinson de Paris (volume 2)Chapitre 7 sur 44 · DEUX SOUS DE PAIN · texte numérisé non relu

DEUX SOUS DE PAIN

C'était la retraite.

Camille se souvint qu'il lui fallait sortir du jardin à ce signal. Il se leva, prit son chien sous son bras, son livre et la lettre de son cousin, et s'achemina vers la grille qui donne en face de la rue Castiglione.

— Bast ! — se disait-il tout en marchant, comme pour se donner du courage,— dans mon abandon je suis encore

plus heureux que Robinson Crusoé : il n'y avait rien dans son île déserte, ici il y a de tout.

11 descendit la rue de la Paix ; en regardant d'un œil émerveillé les boutiques scintillantes de lumières qui se trouvaient sur son passage, il ne put retenir un cri de surprise :

— Si l'île déserte de Robinson eût été aussi bien garnie, on n'aurait pas fait un si gros volume de ses infortunes... Hais j'oublie que j'ai faim, moi: je n'ai rien mangé que mon petit pain de ce matin et deux poires.

Camille se trouvait en ce moment devant la boutique d'un restaurateur; mais l'idée ne lui vint pas d'y entrer : élevé en province, dans une maison de mœurs simples et patriarcales, il avait toujours entendu parler d'un restaurant comme d'un lieu où l'on se réunit pour une partie de plaisir. Il continua donc son chemin. En passant devant un grand hôtel dont la porte était ouverte, il lui prit fantaisie de regarder dans la cour.

— Si l'on m'aperçoit, on m'engagera probablement à entrer, — se dit-il.

Et il avança de quelques pas. Des domestiques allaient et venaient, les uns portant des plats et se dirigeant vers les escaliers, d'autres étrillant des chevaux et attelant des voitures: mais personne ne le remarquait, personne ne l'engageait à entrer. Dans son innocence naïve il s'en étonna, et supposant qu'il n'avait pas été aperçu, il se décida à faire encore quelques pas dans l'intérieur de la cour.

Une vieille femme qui se tenait devant une porte audessus de laquelle on lisait : parlez au concierge, lui cria :

— Qui demandez-vous, mon petit monsieur ?

— Personne, ma bonne dame, — répondit Camille.

Enchanté de ce qu'enfin on faisait attention à lai, il s'avança vers la vieille femme.

— Alors que voulez-vous ? pourquoi entrez-vous ici ? — cria si brusquement la portière, que le pauvre petit en fit presque un saut en arrière

Toutefois il se remit.

J'ai pensé que, me voyant là, — dit-il, — vous m'engageriez à entrer

La portière ouvrit de grands yeux ; elle regarda à deux fois cet enfant, qui lui parlait une langue qu'elle ne semblait pas comprendre.

Camille continua :

— C'est que, voyez-vous, madame, je suis bien fatigué et j'ai bien faim !

— Notre maison n'est pas une auberge ; allez plus loin ! Allons ! plus loin, vous dis-je ! vous embarrassez ici I

Et l'inflexible portière, joignant le geste aux paroles et voyant que Camille ne se pressait pas d'obéir, le prit par les épaules et le poussa assez brutalement hors de l'hôtel Les larmes en vinrent aux yeux de Camille.

— Mon Dieu! — dit-il, — que cette femme est méchante !

Et, continuant de marcher au hasard, il aperçut la boutique d'un boulanger.

— On me donnera bien un morceau de pain ici — pensa-t-il. Et il entra.

Une jeune fille était assise au comptoir.

— Mademoiselle, — demanda timidement Camille, car la réception de la portière de la rue de la Paix l'avait découragé ; — voudriez-vous me donner un morceau de pain ?

— Avec plaisir, mon petit monsieur, — dit la jeune fille en se levant avec empressement.

Elle prit un pain, et avec un sourire gracieux, elle demanda avant de l'entamer :

— Pour combien ?

— Pour combien ? Ce que tous voudrez, mademoiselle. — répondit Camille.

— Dame ! ça m'est égal I — répliqua la jeune fille. — En voulez vous pour deux sous? pour trois sous? parlez!

— Est-ce que vous allez me le faire payer ? — dit l'enfant avec une candeur comique.

— Croyez-vous que nous le donnons pour rien !

— Amanda ! — cria du fond de l'arrière-boutique une grosse femme occupée à écrire, — veux-tu bien ne pas t'amuser à causer ainsi avec les pratiques, au lieu de les servir tout de suite ! Coupe-lui pour deux sous de pain, à eet enfant ! S'il n'en a pas assez, coupe-lui-en pour quatre*

La jeune fille obéit.

— En voici pour deux sous, — dit-elle à Camille.

Et, lui présentant d'une main le morceau de pain coupé, elle lui tendit l'autre pour en recevoir le prix

Camille fouilla dans sa poche, et devint tout rouge en ne retirant qu'un sou. C'était tout ce qu'il possédait.

— Je n'ai que ça ! — dit-il tout tremblant et les yeux fixés sur le morceau de pain, qu'il craignait de voir couper en deux.

— Chut ! et prenez vite ! — dit l'aimable jeune fille en lui donnant le morceau entier.

Et, jetant un regard craintif au fond de la boutique, elle laissa tomber le sou de Camille dans un tiroir, où. il résonna au milieu de la monnaie qui y était entassée.

Le pauvre enfant remercia la jeune fille, s'empressa d'aller s'asseoir avec son chien à côté de la boutique, et se mit à dévorer à belles dents.

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