CHAPITRE III
FBEiaâBB LEÇON d'iNPIJSTSIB.
— Vous avez l'air d'avoir des chagrins, mon petit mochieu? — dit l'Auvergnat, regardant avec intérêt Camille, qui s'essuyait les yeux.
— Je voudrais être dans une île déserte ; — répondit Camille avec un ton de colère.
L'Auvergnat partit d'un éclat de rire.
— Eh, bonne ohainte Vierge ! que feriez-vous dans une île déjerte ? vous y mourriez de faim.
— As-tu lu Hobinson Crusoé ? — lui demanda Camille.
— D'abord je ne chais pas lire, mais qu'est-ce que ch'est, Robinchon Crujoé ?
— C'est ça ; — lui dit Camille en lui montrant le livre qu'il tenait sous le bras.
— Cha ; mais cL'est un livre.
— C'est l'histoire d'un enfant dé notre âge abandonné dans une île déserte.
— Bonne chainte Vierge I et U y est mort ?
— Au contraire, il y a très-bien vécu ; à preuve qu'il y a formé une colonie dont il est devenu le chef.
— Ah, che comprends, ch'est un conte de fées votre Robinchon.
— C'est une histoire vraie, arrivée.
— L?iichez donc ! le curé de chez nous m'a appris che que ch'est qu'une île déjèrte ; ch'est une ville où il n'y a ni maijons m habitants et comment vivre dans une ville oùilii'^ a ni maijons ni habitants ?
— Ça n'empêche pa« que j'aimerais mieux mille fois être abandonné dans une île semblable que d'être ici dans ce Paris si bien peuplé.
— Ch'est des bêtises, che que vous dites là I^
— Des bêtises ! — répliqua Camille en s^imant, — des bêtises, mais, si j'étais dans une île comme celle de Robinson Crusoé, je pourrais faire ce que je voudrais, m'asseoir, dormir n'importe où, manger ce que je trouverais. Tiens, je vais t'expliquer ce que c'est que
Robînson Crusoé, .. Tout seul dans une île inhabitée, il s'était arrangé une grotte oîi il dormait très-bien, je t'assure ; il avait planté des arbres tout alentour, ce qui lui fermait sa maison. Il allait à la chasse, tuait des oiseaux, tendait des lacs, et prenait' des lamas. — Les lamas, ce sont des bêtes comme les chèvres, et qui donnent du lait, n allait à la pêche, et prenait des poissons, des coquillages ; il se faisait des habits avec des peaux de bêtes, des parasols avec des plumes d'oiseaux... Puis un jour il trouva un nègre; il en fit son esclave... Oui, j'aimerais mille fois mieux être dans une pareille île. Ici, il y a de 'tout, c'est vrai. . . mais on ne vous donne rien. Il y a des maisons ; on vous en chasse. Il y a toutes sortes de bonnes choses à manger : on vous en vend, mais on ne vous en donne pas. La nuit, on ne pei:it pas dormir dans les rues ; le jour, il n'est pas permis de s'asseoir sur les chaises qu'on trouve sur son passage... Enfin on est mille fois plus malheureux dans une grande ville. Dis-moi ' à présent, n'aimes-tu pas mieux les îles désertes ?
L'Auvergnat avait écouté Camille avec un sérieux comique.
— Chacun chon goût, — reprit-il — moi ch'aime mieux Paris. •
— Mais pourquoi ?
— Parche que, ichi, on peut travailler.
Ce dernier mot fit réfléchir Camille.
— Travailler ! est-ce que tu travailles, toi ?
— Et comment donc que che vivrais ?
— Et que fais-tu ?
— Dame, l'hiver, che ramone les cheminées, l'été che montre mon chinge. . . et che fais des petites commichions par-chi par-là.
— Maïs ta me donnes là une idée ; je puis travailler, moi I
— Cha vous est permis.
— Et que ferai-je ? je ne sais pas ramoner les cheminées, je me casserais le cou... Veux-tu m'apprendre à ramoner les cheminées ?
— Oh ! ch'est un mauvais état dans Pété, mon petit mochieu, et vous êtes trop propre pour ramoner les cheminées; vous vous chaliriez, et votre maman che fâcherait.
— Hélas ! je n'ai ni père ni mère.
— Alors pourquoi donc que vous avez quitté le pays ?
— Cest mon cousin qui me Pa fait quitter ; après m'avoir amené ici, il m'y a perdu et s'en est allé.
— Voyez-vous cha!
— Mais toi, qui as un père et une mère, pourquoi as-tu quitté ton pays ?
— Ah ! cha, ch'est autre chose : mon père et ma mère ils sont pauvres comme tout ; nous chommes dix enfants, che suis le second ; mon» frère aîné est frotteur ; oh I il gagne beaucoup d'argent, mon frère.
— Et il t'en donne ?
— Oh, non; tout cha est pour ma mère au pays.. . Moi aus^ ch'en gagne, avec mon chinge I
— Encore, si j'avais un singe.
— Vous avez un chien ; mais les chiens, cha ne vaut pas les chinges. Vous pourriez demander un petit chou.
— Demander l'aumône — s'écria Camille vivement.
— Tenez, — reprit l'Auvergnat, — chette belle maijon que vous voyez, ch'est le café de Paris, un beau restaurant, où tous les riches mochieurs viennent dîner ; comme vous êtes chentil, ils vous donneront quefljues chous allez . . . n'ayez pas peur . . . Mais voichi mon grand
frère qui me fait chigne . . quelque cheminée de cuicbine à ramoner, chans doute. Au revoir.
Et le petit Auvergnat, se levant, courut au-devant d'un jeune commissionnaire, qui le prit par la main. Tous deux s'éloignèrent, sans seulement se retourner vers le pauvre Camille, qui se trouvait seul encore une fois.