CHAPITRE V
LE TSKBAIN DB M. BAIMOND.
M. Baimond descendit de la carriole, ouvrit une porte basse, et introduisit Camille, suivi de Fox, dans un terrain immense formant un carré parfait. Les trois quarts de cet enclos étaient en friche, et couverts seulement de mauvaises herbes et de chardons ; le reste était planté de grands arbres fruitiers étalant leurs branches couvertes de feuilles et de fruits. Dans un coin gisMt un amas de vieilles planches, de pieux, d'outils rouilles et de pierres brisées. Le mur qui entourait ce terrain, assez élevé en quelques endroit»; était par intervalles dégradé et en ruine ; on y reconnaissait même les traces qu'y avaient laissées des malfaiteurs.
— Voilà ton champ et ton verger, — dit l'ex-bonnetier à Camille ; — aie soin surtout qije les voleurs te laissent
des fruits aux arbres. Là, tu peux planter des pommes de teiTe ; la culture en est facile. Laisse venir l'herbe de ce côté; coupe-la, et toutes les fruitières du voisinage te l'achèteront pour leurs lapins. Ici tu seras heureux comme un roi, si tu es industrieux.
— Vous me donnez tout ça, tout ça? — dit Camille émerveillé.
— Je ne te donne rien, mais je te permets de jouir de tout.
— C'est-à-dire que je puis aller, venir, courir, bêcher la terre, dormir. . . bâtir même une maison avec ces planches qui sont là?
— A ta fantaisie.
— C'est alors que je suis comme Robinson dans son île déserte.
— Absolument.
— Et maintenant, monsieur, comment vous remercier de tant de bontés?
— En veillant à ce que personne ne vienne la nuit dégrader les murs ou piller mes fruits, ce sera pour toi une tâche facile ; dès que ton chien t'avertira de la présence des maraudeurs, avec ce petit cor de chasse que voici, tu avertiras le corps de garde qui est à côté, et l'on viendra à ton secours.
— Je comprends parfaitement ; et, si vous le permettez, monsieur, je v^is tout de suite me mettre à l'ouvrage pour me construire une maison avant le coucher du soleil.
— Je suis fôché de ne pouvoir t'aider, mais je suis obligé de partir aujourd'hui pour un voyage d'un ou deux mois. Heureusement qu'il fait chaud, et que tu auras le temps, avant l'hiver, de construire ta cabane ; cependant,
si ta veuic commencer tout de suite, je vais te donner on bon conseil : prends cet angle du mur ; il te garantira du veut du nord et te fermera les deux côtés de ta cabane. Mais quel âge as-tu?... — dit M. Raimond en s'interrompant tout-à-coup.
— Dix ans, monsieur.
— Tu es bien jeune, mon ami.*. Je voudrais pouvoir faire davantage pour toi... Je t'aurais Bien conduit chez moi, à Saint-Germain ; mais ma femme a perdu un garçon de ton âge, et, si elle te voyait, ce seraient des pleurs, des attaques de nerfs à faire déserter le pays. Du reste, ici tu seras moins malheureux que dans la rue, et mieux abrité que dans ta maison en construction. . . Il y a un charpentier à côté ; je vais te recommander à lui pour le»» outils dont tu pourras avoir besoin. Enfin pourvois à tei^ besoins ; la nécessité est la mère de l'industrie^
— Merci, monsieur, merci ! — s'écria Camille, saisissani la main de M. Raimond c^t la portant à ses lèvres ; — mon Dieu ! monsieur, que vous me rendez heureux ! . . . Ëi toi. Fox, viens que je te remercie ; ajouta l'enfant avec un mouvement de gratitude et se baissant vers son chiec pour le caresser ; — nous l'avons éprouvé tous deux, le bon Dieu ne délaisse jamais ses créatures ; je m# voyais abandonné, sans ressource aucune : tu t'es présenté à mot couvert de sang ; je t'ai recueilli, et, depuis le premiei morceau de pain que je t'ai donné et que tu m'as rendv par un verre d'eau, nous nous sommes mutuellement soutenus l'un l'autre ; sans toi, vois-tu, je ne serais paf
— Tu es donc content ? — demanda M. Raimond ; — allons, nouveau Robinson, adieu î
Camille, en reconduisant le bon propriétaire jusqu'à sa
carriole, vit venir à lui une jeune fille qu'il crut reci>n* naître. C'était Marie. Elle tenait dans son tablier relevé quelque chose qui s'agitait et qui faisait entendra un roucoulement prolongé.