CHAPITRE IL
L'HâBITIBB Eir L'oBPHELIBr.
Comme le cimetière était assez éloigné de la maison de M. Thomas^ il faisait nuit noire lorsque Camille arriva. Son premier soin îsjX de s'informer où était Gustave.
— Il s'est retiré dans la chambre du défunt, — lui répondit un valet, — et il a bien défendu de le déranger.
— Cest sans doute pour pleurer à son aise, — se dit Camille, qui n'avait pas cessé de verser des larmes depuis le moment où son oncle avait rendu le dernier soupir.
Et, prenant un bougeoir des mains du domestique, il ajouta :
— Bonsoir, Jacques, je vais me coucher . . Me coucher sans embrasser mon oncle... c'est bien triste, n'est-ce pas, mon pauvre Jacques?. .. Oh! ça me fait un mal!., un mal...
— Que voulez-vous, monsieur Camille, — dit le vieux serviteur en essuyant une larme ; — ne sommes-nous pas sur cette terre pour vivre et puis mourir?
— Oui ; mais, quand vous n'avez ni père ni mère, qu'il ne vous reste qu'un oncle, et que le bon Dieu voua l'enlève... Enfin j'ai encore un cousin.
— Hum ! • . . pauvre enfant ... un cousin 1 il ne lui reste pas grand'ohose I — grommela Jacques entre ses dents,
Pour se rendre à sa chambre, Camille fut obligé de passer devant l'appartement de son oncle... Il ne put résister au désir de s'approcher de la porte.
— Mon Dieu! — disait-il avec sentiment, — si une fois encore je pouvais apercevoir mon oncle dans son grand fauteuil de damas rouge ! s'il m'était permis d'entendre sa voix!...
Et, tout en parlant, Camille avait machinalement fixé un œil sur le trou de la serrure : une grande lumière éclairait la chambre.
— Gustave est là! — se dit-il ; — il pleure sans doute. Oh I s'U voulait me laisser pleurer un peu avec lui I
Et il frappa.
— Qui est là ? cria une voix sévère.
— C'est moi, moi Camille ; ouvre, Gustave, je t'en prie!
— Va te coucher, et laisse-moi tranquille I — reprit durement Gustave.
— Camille n'osa insister, mais il chercha à voir ce que faisait son cousin ; il fut très-étonné de l'apercevoir debout devant un secrétaire ouvert, tirant d'un portefeuille rouge plusieurs feuilles de papier, qu'il lisait et brûlait au fur et à mesure sans montrer la moindre tristesse.
Ne comprenant pas le but de ces précautions, Camille se décida à monter à sa chambre, tout en réfléchissant
comment il se pouvait faire que son cousin ne pleurât pas. Le lundemain il descendit pour déjeuner, et trouva Gustave qui achevait son repas.
— Tiens, tu ne m'as pas attendu ? — lui dit Camille.
— Est-ce que je suis fait pour t'attendre ?
— Quel ton méchant I Est-ce à cause de la mort de mon oncle ? — dit Camille.
Et s'asseyant à table, il agita une petite sonnette. — ; Pourquoi sonnes-tu ? — demanda Gustave.
— Pour qu'on «m'apporte à déjeuner, puisque tu as tout mangé. "^
Sans répondre à son cousin, Gustave dit au domestique qui se présenta :
— Faites déjeuner Camille à la cuisine, et sachez que désormais vous n'avez d'ordre à recevoir que de moi seul.
— A la cuisine I . . . qu'est ce que cela signifie ? — dit Camille, que ces paroles de son cousiu semblèrent avoir distrait un moment de son chagrin. ,
— Cela signifie que je suis seul maître ici... et que tu n'est rien, toi !
— Comment... je ne suis rien! ... est-ce que je ne suis pas ton cousin ?
— Écoute, — reprit Gustave, — tu as dix ans, tu dois comprendre ceci : ton père et ta mère n'avaient rien tu n'as donc pas davantage.
— Oui^mais tu es riche, toi, Gustave; et tu es riche pour toi et pour moi.
— C'est ce qui te trompe ; ce que j'ai est pour moi, pour moi seul, entends-tu ?
— Ce sont des contes ; est-ce qu'il n'y a pas dans cette maison une chambre pour moi? est-ce qu'U n'y a pas à cette table \ii\e place pour moi ?
— Cette maison m'appartient... Mais je suis bien bon de discuter avec un enfant. .. Mon père a fait ï>our toi co qu'il a vouliril en était le maître. Aujourd'hui c'est moi qui suis le maître ! et je t'avertis qu'il faut quitter cette maison.
— Et où veux-tu que j'aille ? — dit Camille avec un regard d'effroi.
— Où tu voudras, que m'importe ?
— Mais encore?...
Puis, soudain fondant en larmes, et les mains jointes, le pauvre enfant ajouta :
— Sans toi que deviendrai-je, Gustave ? moi si faible, si maladif! Partout où j'irai je mourrai de faim... Et que dira-t-on de toi dans le quartier, si l'on apprend que tu as renvoyé le neveu de ton père ? laissé mourir de faim ton cojoâin ? Quand tu passeras dans la rue, tous les petits garçons te jetteront des pieiTes!
Cette réflexion bien naturelle rendit Gustave plus sombre ; il resta silencieux quelques instants ; puis, tout d'un coup relevant la tête, et prenant un ton de douceur affectée :
— Tu as raison, Camille, tu ne dois pas me quitter ; je pars demain pour Paris, où j'ai afi^e, tu y viendras avec moi.
— Vrai! à Paris!... je verrai Paris, moi!
— Oui, tu verras Paris.
— Oh ! que tu es bon, mon Gustave ! Laisse-moi t'embrasser.
Et Camille s'élança, les bras ouverts, vers son cousin, mais celui-ci le repoussa, sans colère cependant et reprit .
— Laisse, laisse ! c'est bon !. .. fîiis-toi servir à déjeuner.
— Oh I je n'ai pas faim, — répondit Camille en secouant tristement la tête ... — Tout ce que tu m'as dit là !.. . Maib
mon pauvre oncle que je ne veirai plusl... J'ai le eœui trop gros, je ne pouiTais manger.
— A ton aise ! — dit Gustave.
Et il sortit.