‹ Le petit Robinson de ParisChapitre 7 sur 50 · LE PETIT CHIEN BLESSÂ · texte numérisé non relu

LE PETIT CHIEN BLESSÂ

Après la lecture de cette lettre, Camille resta quelques instants comme wéanti ; puis il se mit à la relire mot par mot, réfléchissant entre chaque phrase, et ne pouvant se décider à croire qu'il était abandonné. Quand U arriva à cette dernière ligne : " Adieu pour la seconde fois et pour toujours! " il la relut plusieurs fois et fondit en larmes. Plus de doute, il était seul, seul sur cette terre, seul au milieu de la brillante société qui, à cette heure, se promenait en foule dans le jardin des Tuileries ! car le soleil était couché, mais la nuit n'était pas encore venue. Bien que la lettre de Gustave lui donnât la certitude qu'il ne reviendrait plus, il n'osait croire encore à une pareille cruauté de la part du seul parent qu'il eût au monde, 'f:

— Ce serait si mal I — se disaitil, — si mal que cela

ne se peut I il veut m'^^frayer I

Et il n'osai t bouger de sa place, de crainte que son cousin, ne le trouvant plus à son retour, ne s'éloignât

tout à fait.

Camille était t ellement préoccupé, qu'il ne sentait pins la faim ; une idée unique troublait et absorbait sa rsdson.

— Seul, seul ! . . . Que faire et où aller ? . . .

Il ne pouv ait rester plus longtemps à la même place ..« Il se leva et se mit à marcher droit devant luL

La foule en ce moment était si grande, que chacun le coudoyait en marchant, Camille avait beau lever ses yeux Humides de larmes sur tout ce monde qui l'entourait et le heurtait, aucun regard bienveillant ne se tournait^ vers lui. Le pauvre enfant en Revint froid des pieds à la tête; il sentit se glacer sur son front les gouttes de sueur que la chaleur y avrit fait naître^ientôt, las de regarder les promeneurs, il s'arrêta devant un groupe d'enfants. Les uns étaient accompagnés de leurs bonnes, les autres de leurs parents ; il n'y avait que Camille qui fut seul dans cet immense et beau jardin ; à chaque pas qu'il faisait son cœur se serrait. Pourtant il ne pleurait plus, il ne l'osait, le pauvre enfant ! Il ne tarda pas à ressentir de nouveau les angoisses de la faim ; alors, dans un mouvement de dépit et de colère, il lui échappa de dire :

— Oh Dieu le punira, mon cousin I

Cette exclamation lui remit Dieu en souvenir, et il ajouta :

— Mais le bon Dieu ne m'abandonnera pas, il aura pitié de moi !

Il achevait ces mots, lorsqu'un chien couvert de sang accourut en gémissant se réfugier dans ses jambes.

— Eh I laisse-moi I — dit Camille le repoussant aven colère.

Pourtant il fit cette réflexion.

— Je demande à Dieu d'avoir pitié de moi, et moi je n'aurais pas compassion d'une pauvre bête !

' Et, se baissant il prit le chien dans ses bras.

— Ah ! c'est votre chîen, petit ? dit un vieux monsieur en passant auprès de Camille, attachez le donc, si vous ne voulez pas qu'on vous le tue. H lui a fallu livrer un &meux assaut pour venir vous retrouver, allez ! . , . A chaque coup de baïonnette que le factionnaire lui donnait pour l'empêcher d'entrer dans le jardin, je le croyais mort ; — pas du tout, il se relevait de plus belle, et il a fini par échapper aux poursuites du militaire. Croyez-moi, mon petit ami, attachez votre chien.

— Ce chien ne m'appartient pas, monsieur ; je ne sais à qui il est... Mais il est blessé, vous devriez l'emporter chez vous . . . car vous avez un chez-voiiSy sans doute ?

Il faudrait s'être trouvé dans la position de Camille pour comprende l'amertume désolante renfermée^ dans le soupir qui accompagna cette réflexion. "^

— n fisj charmant, le petit! — cUt.le viellard en riant, Certainement que j'^ un chez-moi^ mais je n'aime pas les chiens, il faut avoir trop souvent l'œil sur eux . . . Du reste, si vous ne les aimez pas plus que moi, vous n'avez qu'à le laisser aller, son affaire sera bientôt faite ; s'il esquive la baïonnette du factionnaire, il ne pourra échapper aux boulettes empoisonnées qu'on jette dans les rues aux chiens vagabonds... Vous êtes charmant... l'emporter chez moi ! . . . Les enfants ne doutent de rien ! — répéta le vieillard en s'éloignant.

— Est-H égoïste, ce vieux monsieur I — pensa Camille, tout en caressant le chien, qui faisait entendre une espèce de grognement plaintif. — Pauvre bête ! elle est blessée ! — ajouta-t-U en examinant la plaie d'où le sang sortait.

En effet, l'animal avait reçu à la patte un coup de baïonnette qui avait enlevé la peau, et l'os restait à nu.

Camille oublia sa douleur, la faim, son abandon, pour s'occuper de la pauvre petite bête qui n'avait que lui pour protecteur. Il regarda autour de lui et aperçut un bassin plein d'eau : il s'achemina de ce côté avec son protégé, s'approcha du bord du bassin et lava proprement la plaie ; puis, déchirant une partie de son mouchoir, il lui enveloppa la patte. Le pauvre chien lui léchait les mains et le regardait d'un air que l'on pouvait interpréter ainsi : ** Tu es bon, toi ! je te remercie ! " Camjlle en éprouva une douce satisfaction. Se rappelant la recommandation de le tenir attaché, il lui passa autour du cou le reste de son mouchoir de poche.

Si les promeneurs se fussent un peu moins occupés les uns des autres, sans nul doute le tableau qu'offi^ait en ce moment Camille et son chien les eût frappés. Tous deux, assis l'un devant l'autre, se regardaient immobiles, et dans leur regard il y avait comme un appel muet et touchant. Le chien semblait dire à Camille ; " Toi qui m'as sauvé qui m'as protégé, ne m'abandonne pas I " Et Camille : *' pauvre bête, abandonnés tous les deux, qu'allons-nous devenir ? "

Puis, comme s'ils se fussent compris, par un mouvement instantané l'enfant passa la main sur la tête du ohîen, et celui-ci, agitant sa queue, lécha la main qui le caressait.

Je crois qu'il est à propos de faire ici le portrait de Camille et celui du chien abandonné.

Camille, bien qu'âgé de dix ans, ne paraissait pas en avoir plus de sept, tant il était petit et grêle ; la i)âleur de son visage lui donnait un air souffrant, Ses traits étaient fins et spirituels, sa bouche moqueuse ; mais Tâme la plus tendre, la plus élevée, la sensibilité la plus exquise,

semblaient s'être réfugiées dans ses yeux bleus fendus en amandes. Rien de plus propre, de plus élégant même que son costume : une petite chemise plissée et garnie de dentelle, un foulard neuf autour du cou, un pantalon gris dans toute sa fraîcheur, une veste de drap bleu, des bas bien blancs et des souliers vernis. Aussi notre petit abandonné avait-il plutôt Pair d'un enfant riche qui attend ses parents, éloignés pour un instant.

Le chien était un petit épagneul tout noir, ayant une tache de feu sur le front, sur les quatre pattes et au bout de la queue: avec cela un poil soyeux, et de longues et larges oreilles balayant la terre.

Il était déjà nuit que Camille et son chien en étaient encore à se regarder. Un roulement de tambour leur fit lever la tête à tous deux. \

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