MADAME MARBŒUF
— Mon Dieu! que vais- je devenir sans mon pauvre Fox ? — disait Camille.
Et il ne cessait de regarder son chien, qu'il lui sem- 15 blait n'avoir jamais tant aimé que ce jour-là.
Il arriva ainsi dans la rue indiquée sur l'affiche.
Comme il approchait de la maison n° 37, il aperçut son
cousin qui se disposait à y entrer; il doubla le pas pour
l'atteindre.
20 — Quelle affaire t'amène donc ici ? — lui demanda-t-il.
— Et toi, — répondit Gustave, dont le visage exprima soudain la plus vive contrariété.
— Tu le vois.
Et Camille abaissa tristement ses yeux sur Fox. 25 — Ah! tu viens chercher la récompense promise! — reprit Gustave.
Nous renonçons à rendre le regard d'indignation que lança Camille sur son cousin.
17 n° — numéro.
— Écoute donc, Camille, — lui cria Gustave en courant après lui, — ne va pas parler de moi à madame Marbœuf, entends-tu?
— Pourquoi cette recommandation?
5 — Tu le sauras plus tard, — répondit Gustave en prenant congé de son cousin.
Camille entra et demanda la demeure de madame Marbœuf à la portière.
— Au premier, la porte à gauche, — dit celle-ci. — Ah ! io vous lui rapportez son chien. C'est heureux à vous de
l'avoir trouvé! Une si belle récompense! .. . Ce n'est pas moi qui aurais un bonheur comme ça!
Camille, pour toute réponse, se contenta de saluer; il était au premier étage que la portière s'extasiait encore. 15 L'enfant sonna: un laquais livrée vert et or vint ouvrir. A peine eut-il aperçu Fox, qu'il s'écria:
— C'est le chien de madame que vous rapportez ! Oh ! va-t-elle être contente ! . . . Imaginez-vous, mon petit, qu'il y a deux ans que madame perdit son épagneul;
20 c'était le jour qu'elle prit la diligence pour aller voir un parent qui se mourait. La pauvre bête disparut aux Tuileries, où madame était allée attendre l'heure du départ de la voiture; c'est ainsi, du moins, que me l'a raconté la femme de chambre qui accompagnait madame.
25 Tout en causant, le valet fit traverser à Camille plusieurs pièces richement meublées; ils pénétrèrent jusque dans un petit boudoir où une dame âgée, enfoncée dans un fauteuil, faisait de la tapisserie devant un bon feu. Le valet soulevant la portière de ce boudoir:
30 — Madame, c'est Fox! — dit-il.
— Fox ! Fox ! — répéta la dame en jetant de côté son ouvrage et tendant les bras à son chien, — Fox ! . . . Eh bien, tu ne reconnais pas ta maîtresse, ingrat ! . . .
9 Au premier = Au premier étage. — 31 de côté ' = obliquement.
Mais Fox, comme son jeune maître, se tenait sur le seuil du boudoir, peu disposés l'un et l'autre à faire un pas.
— Fox ! — disait madame Marbœuf d'une voix tendre, s — comment, tu dédaignes les caresses de ta bonne
maîtresse ! . . . Tiens, une gimblette, que tu aimes tant!
Fox remua la queue en signe de remercîment ; mais ce fut tout, io Madame Marbœuf était une femme de soixante ans; son visage, sur lequel aucun malheur ne semblait avoir passé, portait encore les traces d'une grande beauté.
— Vous le voyez, madame ... se hasarda à dire Camille, — Fox est aussi chagrin que moi de la séparation
15 dont nous sommes menacés.
Alors, pour la première fois, madame Marbœuf jetant les yeux sur l'enfant:
— C'est bien, je te remercie, — lui dit-elle. Et, se tournant vers son domestique:
20 — Pierre, donnez cinquante francs à cet enfant. Va, mon ami, va . . .
Voyant que Camille ne faisait aucun mouvement:
— Ne trouves - tu pas la récompense assez forte ? — ajouta-t-elle avec douceur, — veux-tu davantage?
25 — Je désirerais vous faire une proposition, madame, — dit Camille, retenant ses larmes.
— Qui t'en empêche? parle.
— Eh bien, madame, — fit timidement Camille, — laissez-moi Fox; il est mon ami, mon frère; car je suis
30 un pauvre enfant abandonné, sans famille . . . Oh ! je vous en prie . . . laissez-moi Fox ! . . .
— Quel singulier enfant! — se dit madame Marbœuf sans s'émouvoir.
Puis, souriant d'un air de bonté:
— J'en suis fâché pour toi, mon ami; mais ce chien est à moi, et je le garde. . . Va, suis Pierre, et demande ce que tu voudras.
— Mais je ne veux que Fox, madame, je ne vous de- 5 mande que Fox ... — répondit Camille avec l'expression
de la douleur. — Oh ! ne me refusez pas . . . Vous êtes •riche, vous avez des maisons, des domestiques, des enfants peut-être ... et moi, je n'ai que Fox . . . Voyez, madame, comme la pauvre bête me regarde ! . . . Si IO elle pouvait parler, elle vous dirait, elle aussi, j'en suis sûr : « Ne nous séparez pas, madame ! . . . ayez pitié de nous deux ! ...»
Sans paraître émue de cette touchante prière, madame Marbœuf, se tournant vers son domestique:
i 5 — Pierre, emmenez cet enfant, — dit-elle, — et donnezlui cent francs.
Et, s'adressant à Camille:
— Va, mon ami, cent francs valent bien un chien . . .
— Pour vous peut-être, madame ! — répondit Camille, 20 à qui le dépit de se voir traiter ainsi rendit une certaine
hardiesse. — Eh bien, vendez -moi Fox, puisque vous croyez que l'argent peut remplacer un ami, vendez-lemoi: combien en voulez-vous?... Si je n'ai pas la somme, je sais travailler, je la gagnerai, et vous l'appor- 25 terai. Dites, madame, combien voulez-vous me vendre votre chien ? . . .
— Pierre, reconduisez donc cet enfant.
Et comme Camille allait répliquer:
— Assez, assez! — dit-elle sèchement.
30 L'enfant baissa la tête, et suivit Pierre sans oser jeter un dernier regard sur le pauvre chien, retenu par sa maîtresse. L'animal fit entendre un gémissement prolongé lorsqu'il vit la porte du boudoir se refermer sur son jeune et bien-aimé compagnon.
Camille désolé s'en allait sans demander la récompense promise; le domestique l'arrêta :
— Eh bien, — lui dit-il, — et votre argent? attendez donc que je vous le compte, — s'écria-t-il.
5 — Je l'aurais mal gagné, — répondit Camille, la main sur le bouton de la porte pour l'ouvrir, — car, avant ce soir, le chien de votre maîtresse sera chez moi.
Disant ces mots, Camille salua poliment le domestique et sortit de l'appartement. Une fois dans la rue, au lieu io de prendre le chemin de son imprimerie, il tourna à droite, entra dans la rue de la Victoire, dont la maison de la rue Lafitte, n° 37, faisait le coin; et s'étant assis sur le trottoir, il se mit à siffler.
— Tiens, tu ne vas donc pas travailler? — lui dit son 15 cousin, qui était revenu sur ses pas dans l'intention de se
présenter à son tour chez madame Marbœuf.
— Non ; je veux passer ici la journée, — répondit Camille.
— Le sot! — dit Gustave entre ses dents et en s'éloi- 20 gnant à grands pas.
Camille était trop absorbé pour faire attention à cette parole.