CHAPITRE III
AMENDE HONORARLE — CONCLUSION
— Je suis un grand coupable ! — dit Gustave d'une voix émue, mal assurée, — et, pour première punition, je veux m'accuser devant vous tous, devant Camille surtout, lui
20 si bon, si confiant ! . . . Ah ! mon cousin, tu avais bien raison de dire que dans ce monde tout le bien ou le mal que l'on fait porte avec soi sa récompense ou sa punition ! Notre histoire à tous deux en est la preuve. Ma première mauvaise action, ce fut de brûler le testament
25 de mon père, lequel t'assurait de quoi vivre; je m'ôtai ainsi les moyens de sauver la fortune de mon père, dont les intentions se trouvaient dans ce testament. Tu sais
14 fit silence = se tut. — 16 amende honorable = aveu public d'une faute.
avec quelle indigne cruauté je fis le voyage de Paris, pour t'y abandonner, sans ressource aucune ! . . .
— A mon retour à Bordeaux, j'appris qu'une sœur de mon père, dont il ne nous avait jamais parlé, brouillé
5 qu'il était avec son mari, était arrivée de Paris avec l'intention de voir son frère malade et de faire la paix avec lui. Mais il était trop tard, mon pauvre père avait cessé de vivre! Ma tante était veuve et riche: ce qui m'engagea à lui faire une visite. Sa première question fut
io de me demander des nouvelles de l'enfant de sa sœur, de toi, Camille: te sachant sans fortune, son intention, me dit-elle, était de te faire partager la sienne; elle me pria de t'amener. Je dissimulai ... je lui dis que, ton éducation ayant été fort négKgée, je t'avais conduit à
is Paris pour t'y faire donner de l'instruction. Ta bonne tante me loua de ce procédé, s'informa du collège où je t'avais placé. Je lui donnai la première adresse venue, et elle repartit pour Paris. Je ne tardai pas, tu le penses bien, à recevoir une lettre de notre tante; elle me re-
20 prochait, dans les termes les plus énergiques, de l'avoir indignement trompée ... Je ne répondis rien . . . Bientôt, volé, dupé, je finis par perdre une fortune dont je n'étais pas digne, et je revins à Paris, où j'achevai ma ruine.
— Un soir, entre autres, pressé par la faim, j'arrêtai aux 25 Champs-Elysées un homme qui passait ... je lui demandai du pain, comme on demande la bourse ou la vie . . . mais je n'avais pas d'armes ... Je mendiai donc . . . lorsqu'une voix d'enfant vint frapper mon oreille : c'était cette même voix que j'entendais chaque nuit dans mes
30 rêves ; je me retournai. « Qui êtes-vous? — demandai-je, plus tremblant que l'homme que j'avais arrêté et qui s'enfuit épouvanté, — Camille!» me répondit mon cousin; car c'était lui . . .
4 brouillé = désuni (en parlant des personnes).
— Il me fallut avouer ma situation. Camille m'accueillit avec bonté; moi qui l'avais chassé de chez mon père, il me reçut dans sa chambre, partageant avec moi son argent, gagné si péniblement.
s — Et vous croyez peut-être que je fus touché par cette noble conduite? Non; le démon de la jalousie s'empara de moi; j'en voulus à Camille d'être meilleur que moi, d'avoir de quoi vivre lorsque je mourais de faim ; je lui en voulus de ce qu'il me donnait à manger et m'offrait
10 un abri. Et je me suis réveillé le matin dans son propre lit, la rage dans le cœur . . . Oh ! ne t'éloigne pas de moi, Camille! Si j'ai fait cet aveu, c'est qu'à cette rage a succédé le repentir le plus vrai, le remords le plus vrai, le remords le plus poignant. Nous sortîmes ensemble,
15 l'affiche de Fox perdu frappa nos regards; Camille y vit un sujet de peine: et moi, dans sa peine je vis un sujet de joie.
— Après nous être séparés, j'allai chez vous, madame; mais grande fut ma surprise de trouver à votre porte
20 Camille et son chien. Je balbutiai une excuse, et j'attendis mon cousin, inquiet du résultat de cette entrevue, où tout pouvait se dévoiler . . . Camille sortit. Comme il rôdait dans la rue, force me fut de m'éloigner, ne voulant pas qu'il me vît entrer chez vous, dans la crainte
25 qu'il ne vînt à découvrir le lien qui existait entre nous . . . — car madame Marbœuf est la sœur de mon père et de ta mère, Camille.
— Oui, cher enfant, — ajouta madame Marbœuf avec bonté et tendresse, — oui, je suis ta tante! et, à compter
30 d'aujourd'hui, ma maison sera la tienne . . . Viens, viens m'embrasser ! . . .
Camille, saisi, regardait alternativement et sa tante, qui lui tendait les bras, et M. Raimond, qui lui faisait 6 s'empara — prit possession entière*
signe d'aller s'y jeter, et tous les témoins de cette scène, qui pleuraient, tandis que Fox léchait alternativement la main de son ancienne maîtresse et celle de Camille.
— Viens m'embrasser, cher enfant! — répéta madame 5 Marbœuf.
Camille se précipita dans les bras de sa tante.
— Comment donc, bonne tante, avez-vous su que j'étais votre neveu? — demanda l'enfant.
— Eh! par ton cousin lui-même! — repartit M. Raiio mond. — J'étais allé ce matin voir madame Marbœuf,
qui est une amie de ma femme, pour l'inviter à dîner; c'est alors que je te trouvai au bas de l'escalier, avec ce jeune homme que tu me dis être ton cousin. Tu allais m'apprendre ce que vous faisiez là tous les deux, mais
15 ton cousin t'entraîna. Madame Marbœuf, à qui je contai l'aventure, me dit que le grand jeune homme était un de ses neveux qu'elle ne voulait plus voir, parce qu'il s'était mal comporté à l'égard d'un autre neveu dont elle me raconta la naissance et la disparition. Cette explica-
20 tion allait me mettre sur la voie, lorsque le grand jeune homme rentra. « Madame, — dit - il, — pardonnez - moi d'oser encore me présenter devant vos yeux; je suis un misérable, je ne mérite ni pitié ni grâce: sachez que le neveu que vous cherchez est cet enfant qui vous a rap-
25 porté votre chien. Maintenant faites-moi chasser par vos gens, je ne m'en plaindrai pas.» Il sortit, non sans avoir fait connaître l'imprimerie où tu travaillais. Madame Marbœuf y envoya aussitôt un domestique; tu venais de sortir pour faire des courses qui devaient te pren-
30 dre le reste de la journée. Alors nous pensâmes à te
venir surprendre chez toi; mais auparavant madame
Marbœuf voulut voir l'aveugle, ainsi que l'invalide, dont
je lui avais raconté l'histoire ; et elle leur a donné rendez-
26 non sans, etc. = avant de sortir il avait dit où était l'imprimerie.
vous chez toi, où nous sommes à t'attendre depuis deux heures.
Concevez- vous, mes lecteurs, la joie d'un enfant naguère sans famille, qui en retrouve une! Aussi Camille s passait-il alternativement des bras de sa tante dans ceux de M. Raimond; il serrait les mains de l'invalide, celles de l'aveugle, sans oublier la jeune Marie et son frère. Soudain, s'apercevant qu'il avait oublié son cousin, qui se tenait pensif dans un coin de la chambre, il courut à lui. io — Gustave ! — lui dit-il avec tendresse, — ne m'en veux pas de mon bonheur, je t'en prie!
— Eh! le pourrais-je? ne le mérites-tu pas? — répondit Gustave avec douceur.
— Du reste, nous partagerons ce bonheur! — ajouta 15 vivement Camille. — J'ai retrouvé une tante, qui est aussi
la tienne.
— Non, Camille, — répliqua madame Marbœuf, — je ne reconnais qu'un neveu, et c'est toi.
— Oh ! ma tante ! — fit Camille du ton de la prière, — 20 vous lui pardonnerez !
— Non; ma fortune est à jamais perdu pour lui.
— Votre fortune, soit ; mais votre cœur, ma tante ! . . .,
— Il paraît, — observa M. Raimond en riant, — que tu tiens moins à lui faire partager la fortune de ta tante
25 que son cœur.
Camille s'empressa de répondre:
— C'est que, si j'ai bien compris, j'aurai la libre disposition de la fortune de ma tante, et alors Gustave ne sera pas à plaindre ; mais il n'en est pas de même de son cœur . . .
30 — Allons, grâce tout entière, madame! — dit M. Raimond avec explosion. Il y a trop de bons sentiments dans cet enfant pour qu'il n'y ait pas aussi un peu dans ce grand garçon; ils sont cousins, le même sang coule 28 ne sera pas à plaindre = ne sera pas pauvre.
dans leurs veines, et celui du petit est trop pur pour que celui du grand soit gâté tout entier . . . Amnistie complète, madame ! c'est le vieil ami de votre mari qui vous en prie!
s — Il n'est pas juste que les méchants soient récompensés comme les bons, — répondit madame Marbœuf . — La seule chose à laquelle je puisse consentir, c'est de fermer les yeux sur ce que Camille fera pour son cousin. Je lui permets d'être aussi généreux qu'il le voudra.
io — Alors, sois tranquille, tu ne manqueras de rien, — glissa Camille à l'oreille de Gustave.
Comme il disait ces mots, Camille sentit de petites dents lui mordre la main. C'était Fox, qui paraissait lui faire un reproche de son oubli.
15 — Oh ! tu as raison, Fox, tu as raison, — dit Camille, se
baissant et l'embrassant, — je suis un ingrat; c'est toi
qui me rends tout ; car sans toi je serais encore le pauvre
petit Robinson de Paris, et toi le pauvre Vendredi.
Fox, charmé des caresses de Camille, semblait lui ré-
20 pondre:
— Mais c'est votre bonté, cher maître, qui a fait du pauvre Robinson de Paris le neveu et l'héritier de madame Marbœuf, et de Vendredi l'heureux Fox: à vous une tante et une fortune, à moi les coussins de soie et
25 les gimblettes.
Quant à Gustave, malgré les attentions de Camille, dont la bonté ne se démentit jamais, il a demandé du service, et il est parti pour l'armée d'Afrique.
Fox se porte fort bien, quoiqu'il recommence à prendre 30 du ventre; ce qui ne l'empêche pas de se tenir debout sur ses pattes de derrière, et de danser assez lourdement quand on lui dit:
— Allons, Fox, saute pour le petit Robinson de Paris!
ag à prendre du ventre = à devenir très gros et gras.