RUE SATORY
Voici, semblera-t-il, un bien gros livre pour un tout petit sujet, et peut-être s'étonnera-t-on de voir, sur la première page, à côté du nom du Petit-Trianon qui appelle toutes les fleurs de la littérature et de la poésie, celui d'un archiviste paléographe, destiné par état à figurer sur des titres plus rébarbatifs. La paléographie, à vrai dire, n'a rien à faire ici; quant aux archives, c'est différent.
Si l'utilité des documents, conservés dans nos dépôts publics, pour l'histoire même la plus moderne, avait besoin d'une démonstration, le travail que nous offrons au public pourrait servir à l'établir. Les événements sont d'hier; ceux qui y ont pris part viennent à peine de disparaître ; on a sur les hommes et les choses de ce temps, si rapproché de nous, des mémoires, des correspondances, des journaux, des livres, des brochures de tous genres en si grande abondance qu'on en formerait presque une bibliothèque ; la tradition elle-même est comme vivante ; tout paraît connu, ressassé, usé... On va voir comment les registres et liasses des archives nationales et départementales ont permis de renouveler une matière qui semblait complètement épuisée,
VI PBBFAGK.
quelle quantité de détails ignorés ils font connaître, quelles (erreurs ils fournissent le moyen de rectifier*.
Aux divers motifs qui peuvent pousser les rédacteurs de souvenirs à altérer la vérité, se joint, pour ceux qui ont traversé la Révolution, une cause générale et involontaire, c'est l'impression profonde qu'ont produite sur leur esprit Teffondrement de TAncien Régime et la Terreur : leur mémoire en a été troublée. Lorsque, après avoir repris pied sur un monde nouveau, ils ont voulu jeter un regard en arrière vers la rive (ju'ils avaient quittée, la distance entre le présent et le passé était devenue telle que tout, dans ce lointain, leur^st apparu avec des contours vagues et confus. Leurs récits ont gardé quelque chose de cette indécision ; on y chercherait vainement Texaclitude et la netteté des m45moires sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV. Grâce aux indications certaines des dossiers des archives, nous avons rétabli d'une façon rigoureuse Tordre des dates ainsi que la succession et la physionomie des faits!
On aurait pu, au cours de cet ouvrage, relever Terreur toutes les fois qu'on la remplace par la vérité. Mais il eut fallu, sans intérêt pour le lecteur, augmenter démesurément les proportions du livre, et cet appareil pédantesque aurait juré avec la nature même du sujet. On a dû cependant s'arrêter quelquefois pour écarter des autographes supposés qui ont acquis une autorité imméritée.
(1) Je serais ingrat si je ne remerciais de leur concours M. Delerot, bibliothécaire de la ville de Versailles, ainsi que mes confrères des archives nationales et des archives départementales de Seine-el-Oise, principalement M. Fernand Gerbaux, et si je n'accordais un souvenir reconnaissant à M. Boutaric, sous les auspices duquel j'ai commencé ce travail.
PRéFACE. VII
On trouvera à la fin du volume un choix de pièces justificatives, curieuses à divers titres. Les planches elles-mêmes ont la valeur de preuves : elles sont toutes exécutées d'après des peintures, dessins ou gravures du xvin* siècle ou d'après nature.
On a adopté pour l'exposition des faits l'ordre chronologique qui permettait de suivre les progrès des constructions et de mettre les choses à leur place. Pour les lecteurs qui voudraient reconstituer la monographie de chaque objet, un répertoire alphabétique du château et des jardins a été imprimé à la fin du volume.
Bien qu'on se soit interdit toute digression inutile, il a fallu toucher aux questions les plus variées qui naissaient du fond lui-même: botanique, jardinage, beaux-arts, théâtre, bibliographie, biographie; et c'est ce qui explique l'ampleur de l'ouvrage. Je n'ai rien négligé pour les élucider, et j*ai essayé d'appliquer, dans cette étude d'histoire toute moderne, l'esprit de critique et la méthode que mes confrères de l'école des chartes apportent dans leurs recherches sur des époques plus reculées. Le lecteur jugera si j'ai réussi ; j'ai tout fait du moins pour ne pas mériter qu'on me reproche d'avoir manqué de conscience et d'impartialité.