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latent et inconscient pour ainsi dire. A la fin du xvuf siècle, rintelligence et le sentiment de la nature deviennent toute une philosophie. On écarte de parti pris l'appareil de la civilisation pour mettre en pleine lumière Thomme de la nature, i homme sefisible. C'est en vertu de la même théorie qu'on va proscrire partout cet étalage de plomb et de marbre qui décoraient les approches des palais et des châteaux, pour les remplacer par des objets vraiment champêtres, et entourer Thabitatlon de l'homme sensible du jardin de la nature.
Voilà ce que recèlent ces petits bosquets de forme insolite dont je signalais tout à l'heure l'introduction dans un coin du nouveau Trianon. C'est l'influence anglaise, bientôt suivie de l'influence germanique, qui fait brèche dans la vieille forteresse, d'où l'esprit français, impénétrable jusqu'alors à tout ce qui n'était pas de source latine, avait, pendant près de deux siècles, exercé sur l'Europe entière une suprématie incontestée.
Il existe un témoin peu cité, mais bien curieux, des premiers instants de cette transformation du goût. C'est une traduction en français des idylles de Gessner, publiée en 1773, avec des illustrations dessinées et gravées par l'auteur lui-même. Dans les poésies, Gessner a essayé, non sans succès, de s'approprier le style et l'esprit de l'antiquité : c'est l'aurore d'André Chénier. Dans les gravures, il tranche sur la manière de ses contemporains. Ses bergers à la chevelure flottante, à la tunique serrée à la taille, ses femmes demi-nues, aux cheveux relevés comme ceux de Diane ou de Vénus, ressemblent à dos statues antiques. Les paysages qui leur servent de cadre ont Taspcct vraiment agreste. On sera plus frappé encore de l'originalité de l'œuvre de Gessner, si on la compare à une édition, postérieure de deux années (1775), des idylles de Berquin, qui, dans ses vers, a imité Gessner, édition ornée de délicieuses compositions de Marilier; ici, les bergères sont toujours en robes à paniers et en corsages à pointe, comme dans les tableaux de Boucher et de Lancret. L'ouvrage de Gessner finit par une lettre sur le paysage; en têt<^, la place d'honneur est laissée h deux
contes OÙ Diderot met eo scène des ouvriers, des paysans, ces petites gens, jusque-là si dédaignés des poètes et des artistes, et que Greuze, de son côté, faisait vivre sur ses toiles charmantes. Des motifs d'architecture et des guirlandes, qu'on croirait copiés sur les ornements de Trianon, tant ils sont inspirés par le même esprit, décorent le titre et les fins de chapitres. Toute l'évolution qui s'opère est indiquée dans ce volume : sentiment de l'antique et de la nature, admission du peuple dans le domaine de l'art; et de plus c'est un livre allemand, l'un des premiers traduits de cette langue en français. Nous allons suivre, à Trianon, dans un milieu particulièrement intéressant, le développement de c<îtte révolution dont les fruits ne devaient arriver à maturité qu'au xix'' siècle. Le successeur de Louis XIY ne savait pas si bien dire, lorsqu'il parlait si légèrement de la fin du monde après lui. C'est en effet tout un monde littéraire, artistique, social, qui va s'éteindre avec son règne, faisant place à une ère nouvelle.
Louis XV ressentit, au Petit-Trianon, les premières atteintes du mal dont il devait mourir si rapidement; il l'y aurait même contracté dans une orgie, si l'on en croyait les anecdo tiers du siècle dernier. On en publia un très scandaleux récit qui fit le tour de l'Europe*. Comme M. Vatel en a démontré la fausseté, il est inutile de le rappeler ici*. Le roi était venu à Trianon, le matrdi 26 avril 1774, pour y passer quelques jours en compagnie de sa maîtresse. Le lendemain de son arrivée, il se trouva « incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature. La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourrait lui faire l'exercice l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avait donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse ; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, fit chasser, se plaignit un peu de son mal, et
i. Le cher. d*Arnelh et Geffroy. Correspondance secrète ctitre Marie -Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau; Paris, 1874, 3 v. in-8«,II, 157.
2. Valel. Histoire de madame Du Bart^/; Versailles, L. Bernard, 1883, 3 v. in- 18, II, c. XXVIII.
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revint à Trianon vers cinq heures et demie, s'enferma chez madame Du Barry, où il prit plusieurs lavements. » Il ne mangea rien à souper, se coucha de fort bonne heure ; mais le mal s'aggrava pendant la nuit. On appela le premier médecin ordinaire, Lemonnier, qui lui trouva de la fièvre. « L'inquiétude et la peur prirent au Roi ; il fit éveiller madame Du Barry. » Cependant ni la favorite ni le médecin, « qui connaissaient sa disposition naturelle à s'effrayer d'un rien, » ne crurent à une maladie sérieuse. Le duc de La Rochefoucauld, grand maître en survivance de la garde-robe, qui a laissé une relation des derniers moments de Louis XV, écrite avec un parti pris évident de dénigrement contre les amis du duc d'Aiguillon*, prétend que madame Du Barry, sur le conseil du premier ministre, se proposait de séquestrer son royal amant pour tirer avantage des soins qu'elle lui rendrait seule, et qu'elle fut aidée dans ce dessein par la « bassesse » du duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, qui, « au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il avait d'entrer chez le Roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher d'entrer ceux qui avaient le même droit que lui, et pour laisser le Roi malade passer honteusement la journée à un quart de lieue de ses enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre. »
A trois heures, personne n'avait encore pu pénétrer chez le roi. La nouvelle de son indisposition avait néanmoins transpiré jusqu'à Versailles. Mais la famille royale n'osait pas aller à Trianon sans y être mandée. Lemonnier, incertain de la suite que pouvait avoir cette incommodité, n'avait pas le courage, malgré l'embarras du service dans une chambre aussi petite, de s'opposer à la volonté de madame Du Barry. Il fallut, toujours d'après le duc de La Rochefoucauld, l'intervention de La Marti-
I . On y sent aussi un levain de rancune de la garde-robe contre la chambre du roi. M. de la Rochefoucauld n*était pas présent à Trianon ; il ne vint, de son aveu, que fort tard dans la soirée à Versailles. —Mémoire sur la dernière maladie de l^uis XV, fragment publié par Sainte-Beuve dans les Derniers porirails littéraires; Paris, 1852, in-18.
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niëre, premier chirurgien, qui avait pris sur Tesprit du roi un grand ascendant et s'était habitué à lui parler « avec une liberté tenant de la familiarité et même de l'indécence. » La Martinière décida facilement le roi, « qui n'avait jamais eu dans sa vie que la volonté des autres, à quitter Trianon. » Dans la conversation qu'il eut avec lui à ce sujet, ce prince lui dit, « en lui parlant de sa maladie et de la diminution journalière de ses forces : « Je M sens qu'il faut enrayer. — Sentez plutôt, » lui répliqua le chirurgien, « qu'il faut dételer. » La vérité est que tout le monde crut Louis XY atteint seulement d'une forte indigestion, et que dès qu'on s'aperçut que le mal, non encore défini, prenait une mauvaise tournure, ce fut Lemonnier lui-même qui demanda au roi de rentrer à Versailles*. On appela auprès de lui les grands officiers de sa maison : le prince do Condé, grand maître, le prince de Beauvau, capitaine des gardes du corps de service pendant le quartier d'avril, et le comte de Boisgelin, maître de la garderobe, qui furent introduits dans sa chambre à quatre heures. Us le trouvèrent « très affaissé, très inquiet et très plaignant; mais ils jugèrent son état moins inquiétant et moins douloureux qu'il ne le disait, par la connaissance qu'ils avaient de sa pusillanimité. » Cependant on avait envoyé chercher les carrosses. Le roi, en robe de chambre, se laissa porter dans sa voiture, « se plaignant beaucoup de mal de tête, de maux de reins, de maux de cœur. » On le conduisit au pas à Versailles, où il se coucha en arrivant. « Ses plaintes continuelles, ses inquiétudes, sa profonde tristesse confirmèrent M. de Beauvau et les autres dans l'opinion qu'ils avaient de sa faiblesse et de sa peur; et il n'y avait personne à Trianon ou à Versailles qui imaginftt encore que l'incommodité du Roi pût être le commencement d une maladie. » On se trompait : le lendemain, se déclara une petite vérole confluente qui l'emporta, le 10 mai 1774*.
i . Hardy. Journal des événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance, 2 mai. Bibliol. iial. Mss. S. F. 2886.
2. Yoy. la suite du récit de la mort de Louis XV, dans les Derniers portraits de Sainte-Beuve et VHistoire de madame Du Barry^ par Vatel.