‹ Le Petit-Trianon (volume 3)Chapitre 227 sur 355 · et <0 février · texte numérisé non relu

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borné à demander qu'on infligeât à l'inculpé la seule pénalité d'une amende honorable. C'était dire que, s'il reconnaissait que la reine n'avait été pour rien, puisqu'il condamnait la comtesse de Lamotte, dans les intrigues qui avaient trompé le cardinal, elle n'était pas du moins tellement au-dessus du soupçon que celui-ci fût punissable de s'y être laissé prendre.

« A cette époque, » dit madame Campan*, « finirent les jours fortunés de la reine; adieu pour jamais aux paisibles et modestes voyages de Trianon, aux fêtes où brillaient à la fois la magnificence, l'esprit et le bon goût de la cour de France ; adieu surtout à cette considération, à ce respect dont les formes accompagnent le trône, mais dont la réalité seule est la base solide! » Il y a beaucoup de vrai dans cette exclamation arrachée à la sensibilité de la première femme de chambre; mais nous faisons dès à présent, au sujet des fêtes de la cour et des voyages de Trianon, quelques réserves que la suite de ce récit justifiera.

Trianon a joué un rôle dans l'affaire du collier, rôle imaginaire, mais considérable; on peut même dire que, sans Trianon, madame de Lamotte ne fût jamaiâ parvenue à tromper le cardinal à ce point. Afin de convaincre sa dupe de son intimité avec la reine, l'effrontée comtesse feignit d'être reçue en cachette à Trianon, le soir. « Parmi ses différents moyens de séduction, » dit Tabbé Georgel dans ses Mémoires*^ « madame de Lamotte sut trouver celui de faire croire qu'on lui donnait à Trianon des rendez-vous secrets où la reine lui prodiguait les marques de la plus intime familiarité : plusieurs fois, elle prévint le cardinal du jour où elle s'y rendrait et de l'heure où elle sortirait. Ce prince, qui aimait à repaître ses pensées de tout ce qui pouvait alimenter sa persuasion, s'était mis plusieurs fois à portée d'observer ces entrées et ces sorties. Une nuit qu'elle savait que le grand aumônier attendait le moment où elle se retirait , elle se fit reconduire à quelque distance par Villette, principal agent de

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ses complots, qui eul ensuite Tair de rentrer; il faisait clair de lune. Le prince, sous un déguisement, rejoignit madame de Lamotte comme il avait été convenu, demanda le nom de ce personnage; elle lui dit que c'était le valet de chambre de confiance de la reine à Trianon. » C'est ce même laquais supposé qui, sous la livrée de Trianon, vint, le !•' février 1 785, prendre devant le cardinal, caché dans un cabinet, Técrin du collier que celui-ci avait, un moment auparavant, déposé entre les mains de la comtesse de Lamotte.« Le cardinal, ayant bien examiné les traits de l'homme à qui on avait remis la cassette du collier, et ayant cru reconnaître ceux du prétendu valet de chambre de Trianon, qui avait, une nuit, reconduit madame de Lamotte, ne douta plus que ce collier ne fût parvenu à sa destination. »

L'abbé Georgel ne donne pas de plus longs détails sur les entrevues imaginaires do la reine et de l'intrigante à Trianon. Dans les factums rédigés pour la défense des accusés, il semble que les avocats se soient donné le mot pour laisser dans l'ombre ce côté de l'affaire. Celui du cardinal* y fait une timide et rapide allusion. Il parle ainsi des inventions de madame de Lamotte : « Et quelles étaient ces fables? On frémit de le dire. Elles violaient le profond respect dû à la majesté royale : son nom, ses malheurs, la bienfaisance de la reine lui avaient, disait-elle, ouvert un accès auprès de sa personne; elle en approchait en secret... »I1 n'est, du reste, pas fait mention de Trianon dans les mémoires du cardinal. Seul, Cagliostro, dans sa défense, prononce ce nom' : « J'étais, » dit-il, « à Bordeaux dans le temps de l'apparition de la fausse reine dans les bosquets de Trianon. » Pourquoi ce silence? C'est que l'objet de ces relations mensongères était d'une nature tellement délicate que les accusés se seraient infailliblement perdus par des déclarations plus explicites. Ce n'est que trois ans après, et de Londres, que l'infâme descen-

i. Mémoire pour LouiS'René'Èdouard de Rohan, cardinal, etc.; Paris, i786, n-4% 15.

2. Mémoire pour le comle de Cagliostro; Paris^ 1786, in-4®, 43.

(lantc (les Valois osa publier ces imputations monstrueuses qui furent reproduites devant le tribunal révolutionnaire. Nous en parlerons quand le moment sera venu.

Si la reine n*avait pas jeté bas autour d'elle toutes les barrières protectrices de Fétiquette, si elle n'avait pas, ce que redoutait tant sa mëre, été s'établir seule dans un château, sans le roi, sans ses dames d'honneur, entourée seulement de domestiques, pour y vivre en particulière avec quelques intimes que l'on ne regardait pas comme au-dessus de tout reproche, jamais la comtesse de Lamotte n'eût pu fournir au cardinal l'apparence d'une preuve de relations quelconques avec elle, et l'intrigue avortait. Ajoutons que, sans l'infamie des courtisans et les révoltantes inventions de leur jalousie envieuse (il faudra aussi, malgré nous, remuer ces immondices), jamais la complice du cardinal n'eût elle-même conçu son incroyable projet.

Il est resté dans beaucoup d'esprits, sur les relations de Marie- Antoinette et de madame de Lamotte, des doutes qui prennent leur point d'appui dans une phrase de madame Campan, corroborée par une nouvelle à la main publiée dans les Mémoires secrets. Ces derniers prétendent que la princesse de Lamballe chercha à voir madame de Lamotte à la Salpêtrière, où l'entrée lui fut refusée par la supérieure qui lui dit que la comtesse « n'était pas condamnée à la voir. » « Par suite des fausses vues qui dirigeaient les démarches de la cour, » dit de son côté madame Campan', « on y trouva que le cardinal et la femme Lamotte étaient également coupables et inégalement jugés, et on voulut rétablir la balance de la justice en exilant le cardinal à l'abbaye de la Chaise-Dieu, et en laissant évader madame Lamotte peu de jours après son entrée à l'hôpital. Cette nouvelle faute confirma les Parisiens dans l'idée que cette vile créature, qui jamais n'avait pu pénétrer même jusqu'au cabinet des femmes de la reine, avait réellement intéressé cette infortunée princesse. » Si les faits avancés dans ces deux passages étaient avérés, j'avoue

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qu'il serait, en effet, bien difficile de ne pas partager ces soupçons, et quand on saura quelle était la nature de la faveur dont se vantait madame de Lamotte, on jugera de la gravité qu'ils ont pour la mémoire de la reine.

Mais, d'abord, il est bien difficile de croire au racontar des Mémoires secrets. Peut-on sérieusement admettre que la supérieure de la Salpêtrière ait osé refuser l'entrée d'une prison royale à la surintendante de la maison de la reine, et lui répondre par une insolence? Et ne voit-on pas que le récit n'est fait que pour amener le bon mot qui le termine?

D'autre part, rien n'est moins vraisemblable que l'intérêt tardif pris par la cour à la situation de madame de Lamotte. C'était avant l'exécution de l'arrêt qu'il fallait la faire évader, si l'on avait quelque chose à craindre d*elle ou la moindre compassion pour son sort. Lui rendre la liberté après l'avoir laissé fustiger et marquer, c'était lui donner les moyens de satisfaire l'esprit de vengeance dont elle ne pouvait manquer d'être animée. Les circonstances de son évasion, que nous a racontées le comte Beugnot^ ne laissent d'ailleurs pas supposer un instant qu'elle ait été favorisée. Elle arriva à pied, demi-nue et presque mourante, à Bar-sur- Aube, et s'y blottit dans un trou de carrière, où elle serait morte de faim, sans la charité de la mère de Tavocat champenois qui lui porta de la nourriture et lui donna de l'argent pour fuir à l'étranger. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, elle y publia d'horribles libelles contre la reine. Heureusement pour la mémoire de Marie- Antoinette, la calomniatrice, comme on le verra, s'est chargée elle-même de fournir les preuves les plus éclatantes de l'innocence de sa victime.

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