‹ Le Petit-Trianon (volume 3)Chapitre 94 sur 355 · PREMIER YOTAQB DR LA REINE · texte numérisé non relu

PREMIER YOTAQB DR LA REINE

Duc par la volonté de la reine, M. de Gaines était alors au comble de la faveur. Le parti français et le parti autrichien, c'està-dire la coterie du duc de Choiseul et celle du duc d'Aiguillon, s'étaient livré bataille à l'occasion d'un procès assez scandaleux que ce seigneur, alors ambassadeur en Angleterre, avait soutenu contre son secrétaire. Il ne s'agissait de rien moins que d'une « accusation de contrebande sous le couvert de l'ambassade, de jeu sur les fonds publics et de gains illicites par la divulgation du secret des affaires de l'État. » Un arrêt du parlement qui, tout en acquittant l'ambassadeur, laissait à sa charge une partie des frais du procès, ne l'avait qu'incomplètement innocenté aux yeux du public. La reine, qui s'était déclarée pour lui, dès le premier jour, contre les ministres, contre l'opinion, contre le roi luimême, l'emporta sur tous de haute lutte, et l'on vit en même temps Turgot chassé, Guines élevé à la dignité de duc, et le roi contraint d'annoncer cette grâce au favori par une lettre qu'elle lui fit recommencer jusqu'à trois fois*. Le personnage qui fut la cause de si grands mouvements ne manquait ni d'esprit ni surtout d'adresse. On l'avait, à Londres, surnommé le Magnifique, a II passait pour un des hommes les plus aimables de la cour; sa plaisanterie était fine et piquante plutôt que satirique ; le persiflage était son fort, et sa gravité alors était imperturbable. Il avait rapporté de ses voyages des histoires très plaisantes et d'un genre libre dont il amusait les princes. » Assez gros et engraissant tous les jours, « il voulait paraître mince en dépit de la nature. » Il commandait pour chaque habit une culotte aisée et

novembre 1776, à la Reine, pour Eslerhazy, 15,000 liv...; novembre 1777, j*ai donné à la reine, pour M. d'Eslerhazy, i 5,000 liv... ; décembre 1778, à la Reine, pour M. d'Esterhazy, 15,000 liv...; décembre 1779, b, la Reine, pour M. d'Esterhazy, 15,000 liv... ; décembre 1780, à la Reine, pour M. d*Eslerhazy, 15,000 liv...; décembre 1781, à la Reine, pour M. d'Eslerhazy, 15,000 liv. 1. Mercy, II, 221, 345. Tilly, II, chap. xvii. La reine maria la fille du duc de Guines au ûls du marquis de Gasiries, fit donner le tilre de duc héréditaire au futur et 100,000 écus de dot à la fiancée. Le duc de Guines était colonel des grenadiers.

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une autre plus étroite. Lorsqu'il s'habillait, « son valet de chambre lui demandait gravement : « Monsieur le duc s'asscoit-il aujourd'hui? » S'il devait rester debout, il montait sur deux chaises et descendait dans la culotte étroite tenue par deux de ses gens. » Il jouait de la flûte dans la perfection, et, à Berlin où il était ambassadeur avant de représenter le roi de France en Angleterre, ce talent l'avait fait admettre dans l'intimité du grand Frédéric qui pratiquait comme lui cet instrument'. Il plaisait aussi par là à Marie- Antoinette dont on connaît le goût pour la musique.

En rendant compte à l'impératrice, après l'événement, du premier voyage de Trianon, Mercy jugea lui-même que ses appréhensions ne s'étaient pas réalisées. « Le séjour à Trianon s'est passé plus tranquillement que ne le faisait présumer la quantité de monde qui s'y trouvait établie. La Reine commença par y prendre le lait d'ànesse et y observa le régime le plus strict; Sa Majesté ne s'y promenait qu'aux heures du jour les plus propres à faire de l'exercice', et elle était régulièrement retirée à onze heures du soir. Quoiqu'il n'y eût point d'étiquette dans la tenue de la cour, les différents temps de la journée s'y arrangeaient dans l'ordre convenable ; tous les alentours se rassemblaient à un déjeuner qui tenait lieu de dîner; différents jeux, une conversation générale, un peu de promenade remplissaient une partie de l'après-midi et conduisaient au temps de la soirée et du souper, qui toujours avait lieu de bonne heure. La Reine y admettait successivement quelques dames de Paris et particulièrement celles qui avaient le plus de droit à espérer cette faveur, comme, entre autres, la maréchale de Noailles-Mouchy, la duchesse de Cossé* et autres femmes de cet étage. Une disposition si judicieuse con-

i . Lévis, 346.

3. Le temps fut très beau, à part une nuit orageuse du 15 au 46 et une petite pluie dans la matinée du 19, h Paris du moins.

4. Elle avait été dame d'honneur après la comtesse de Noailles, mais n'avait pas lardé à donner sa démission.

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tribua beaucoup à calmer les mouvements de jalousie et d'envie; cependant, la présence à demeure des quatre personnages externes occasionna encore des dégoûts et des propos; mais ces incidents n'ont été que momentanés et d'aucune conséquence sérieuse. La Reine fut purgée pour la seconde fois au bout des trois semaines révolues de sa maladie. Elle revint à Versailles pour y faire ses pàques. »

La correspondance de madame de Bombelles ajoute un trait à ce tableau. « Madame Elisabeth, » écrit-elle, le 22 avril, « est venue nous voir aujourd'hui; elle est revenue hier de Trianon. La Reine en est enchantée : elle dit à tout le monde qu'il n'y a rien de si aimable, qu'elle ne la connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie et que ce serait pour toute sa vie. » Il était pourtant difficile de trouver deux personnes plus dissemblables que ces princesses. Agée seulement de quinze ans et émancipée depuis 1778, madame Elisabeth donnait déjà des marques de la haute raison et du beau caractère qui l'ont distinguée depuis. Petite, assez forte, elle avait des traits peu réguliers et un nez bourbonien très accusé ; son front cependant était bien dessiné , et la fraîcheur de son teint, la blancheur de ses dents, la douceur de ses yeux bleus, la grâce de son sourire la rendaient fort agréable. Elle manquait de majesté, mais, dit madame Lebrun, « elle avait en tout le charme d'une jolie bergère. » Ce qui valait mieux encore, c'était un esprit sérieux et cultivé, vue vertu indulgente, une charité inépuisable pour les malheureux, une solide piété, beaucoup de modestie, de sensibilité, de droiture et un dévouement à toute épreuve. Toute jeune qu'elle fût, elle sentait le danger de la conduite imprudente de la reine, en gémissait et n'osait lui adresser des observations*. L'affection que Marie- Antoinette conçut pour sa belle-sœur ne se démentit point dans la suite, et ja-

1. De Beauchesne. Vie de Madame Elisabeth; Paris, 1870, 2 v. in- 18. l, 346. Voy. aussi le comle d'Hézecques, madame Lcbrun« madame Gampan, madame d*Oberkirch, elc

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mais nous ne la verrons venir séjourner à Tnanon sans amener avec elle madame Elisabeth.

Mercy, pendant ce voyage, ne parle pas de spectacles. Il y avait, en effet, impossibilité de jouer la comédie , la nouvelle salle étant encore en construction et Tancienne se trouvant livrée aux démolisseurs. D'après le plan de Mique, l'orangerie devait disparaître, ainsi que le jardin fleuriste par-devant, afin de faire place à une pelouse parsemée d'arbres *. Pour distraire la convalescente, le comte d'Artois imagina d'appeler au Petit-Trianon la troupe de Nicolet* qu'il avait été voir incognito le mois précédent.

Nicolet, qui s'était rendu agréable à la cour en jouant pendant tout l'hiver, pour célébrer la naissance de Madame royale, une pièce de circonstance, la Fête des lys^ exhibait alors au public un danseur de corde étourdissant, Pol, surnommé le « Petit-Diable d'Hollande. » Il avait débuté le 7 janvier. Il faisait « le saut du ruban sur la corde et sur le tremplin, le saut du tremplin pardessus vingt hommes, le saut du lion, le saut du sac, de la baguette, du chapeau, la passe du cercle, la danse montante et descendante sans balancier, des rondades de sauts périlleux en avant et en arrière, l'équilibre du gobelet, de la planche, de la chaise et de la table avec des serpentaux ; il dansait les pieds enchaînés, avec des paniers attachés aux pieds, avec des œufs fixés sous les pieds et sans les casser, etc. » Sa renommée avait ramené, le 18 février, chez Nicolet le beau Dupuis, jaloux de lutter avec lui de légèreté et d'audace. Un autre sujet qui joignait à l'adresse de l'équilibriste des talents d'auteur, Alexandre-Placide Bussart, dit Placide, jouait en même temps une pantomime de sa composition qu'il avait importée nouvellement d'Angleterre. Jamais le théâtre des « grands danseurs du Roi » n'avait réuni une troupe si capable de justifier la prétention de l'imprésario

i. OH875, i877.

2. Compte des journées de menuiserie employées à dresser et démonter un théâtre en planches pour les danseurs de conie. 0*3056.

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d'aller toujours de plus fort en plus fort*. La représentation à Trianon dut avoir lieu le 17 avril. On lit, le 16, sur Taffiche du jour : « Demain relâche au théâtre pour le service de la cour. » La reine fut particuliferement contente du sieur Placide qui l'amusa sans doute avec sa pièce à' Arlequin^ dogue d' Angleterre* \ elle lui fît donner une gratification de 600 livres*.

« Pendant ce séjour à Trianon, » dit Mercy *, « le duc de Guines a paru jouir d'un crédit et d'une confiance plus marqués. Cela a offusqué le duc de Coigny et occasionné une sorte de brouillerie entre les deux courtisans. » Ce n'était pourtant ni le duc de Guines, ni le duc de Coigny, ni aucun des « quatre messieurs externes » qui tenait au cœur de la reine. Il s'était tout récemment dénoué un petit roman dont un autre avait été le héros et auquel Mercy ne fait pas même allusion. L'ignora-t-il vraiment? J'ai bien de la peine à le croire; autrement, il faudrait douter de l'exactitude de ses informations dont il se montre si sûr, car on s'en occupa beaucoup dans l'entourage de la reine. Mais cela ne transpira pas au dehors et les gazettes n'en parlèrent point. Le héros de l'aventure allait d'ailleurs quitter la France. Il est plus probable que l'ambassadeur ne voulut pas troubler le repos de l'impératrice par des inquiétudes inutiles. Un jeune Suédois, le comte Jean-Axel Fersen, qui avait fait, en 1773, un premier voyage en France, y était revenu au mois d'août 1778. « C'est mardi passé, » écrit-il à son père, le 26, « que je me suis rendu à Versailles pour être présenté à la famille royale. La Reine, qui est charmante, dit en me voyant : « Ah ! c'est une ancienne connaissance ! » On se souve-

1. Journal de Paris, année i779, janvier à mai. — Campardon. Les spectacles de la foire; Paris, i877, 2 v. in-8». II, i52, 227, 228. — De Manne et Ménétrier. Galerie historique de la troupe deNicolet; Lyon, 1869, in-8® fig. Si ces derniers auteurs avaient consulté le Journal de Paris, ils auraient évité des inexactitudes et des lacunes.

2. On la voit paraître pour la première fois sur Tafflche le i8 février.

ISi LB JARDIN ANGLAIS.

nait de lui, c'était bien flatteur. Le fait est que, lorsqu'on l'avait vu une fois, il était difficile de l'oublier. « Sa figure, » dit le duc de Lévis, « convenait parfaitement à un héros de roman. » On a publié, en 1877, en tête du recueil de sa correspondance, un portrait de lui à vingt-huit ans* : il ne se peut rien imaginer de plus charmant que ce visage aux traits réguliers et fins, à l'air noble, à l'œil profond et doux, avec une expression d'ardeur contenue. Circonspect avec les hommes, réservé avec les femmes, simple dans ses manières, il était sérieux, réfléchi et résolu. En toutes choses, dit l'ambassadeur de Suède, « il pensait avec une noblesse et une élévation singulières. » Cet ensemble de qualités était plus fait pour séduire une nature germanique, que la vivacité, le brillant et la légèreté de l'esprit français. « La Reine, qui est la plus jolie et la plus aimable personne que je connaisse, » écrit encore Fersen, le 8 septembre, « a eu la bonté de s'informer souvent de moi; elle a demandé à Creutz pourquoi je no venais pas à son jeu le dimanche, et ayant appris que j'étais venu un jour qu'il n'avait pas eu lieu, elle m'en a fait une espèce d'excuse. » Et plus tard, le 19 novembre : « La Reine, » dit-il, « me traite toujours avec bonté; je vais souvent lui faire ma cour au jeu, et, chaque fois, elle m'adresse quelques paroles pleines de bienveillance. Comme on lui a parlé de mon uniforme, elle m'a témoigné beaucoup d'envie de me voir dans ce costume ; je suis allé, mardi, ainsi habillé, non pas à la cour, mais chez la Reine. C'est la princesse la plus aimable que je connaisse*. »

« Je dois confier àV.M., » écrit l'ambassadeur de Suède à Gustave III, « que le jeune comte de Fersen a été si bien vu de la Reine que cela a donné des ombrages à plusieurs personnes. J'avoue que je ne puis pas m'empêcher de croire qu'elle avait du penchant pour lui : j'en ai vu des indices trop sûrs pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu dans cette occasion une

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