‹ Le peuple chinois: ses m?urs & ses institutionsChapitre 18 sur 21 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Dans son état actuel, le monde Chinois apparaît comme un reste vraiment extraordinaire et curieux de l'antiquité. Sa constitution sociale, qui est celle des peuples depuis si longtemps disparus en Europe et dans le sud-ouest de TAsie, demeure comme un témoin du plus incroyable esprit de conservation qui fut jamais.

Cet attachement sans exemple aux institutions d'un passé si lointain paraît être le sentiment dominant de Tâme chinoise ; on le trouve chez tous les individus, comme s'il faisait partie du fond même de leur être.

Les plus intelligents des Chinois, venus en Occident, et qui y ont été séduits par l'éclat de la civilisation occidentale, par les merveilles des découvertes scientifuiues etde leurs applications industrielles, parla force des peuples ainsi pourvus de tant de moyens de puissance, semblent, pendant leur séjour parmi nous, être heureux

d'adopter nos idées, et nos uiélliodes; mais, dès qu^ls ont touché de nouveau le sol natal, Tinfluence des quarante siècles «i^atavisme les reprend, et ils sont peut-être plus profondément enfoncés dans les idées chinoises qu*ils ne l'étaient avant leur départ (1).

C'est un phénomène d'ailleurs fort naturel, car les vues de l'esprit ont très peu d'action pour diriger la conduite des hommes; tandis que le sentiment possède une force incomparable.

Plongeant ses racines jusque dans les dernières profondeurs de notre âme, il nous tient presque tout entiers et nous séduit par ces raisons mystérieuses que, selon le mot de Pascal, la raison ne connaît pas.

Ainsi en est-il des Chinois modernes qui ont respiré l'atmosphère de la civilisation européenne. Malgré les apparences, celle-ci ne les gagne pas. A plus forte raison, les masses immenses du peuple, qui ne connaissent rien du monde extérieur, ne sont- elles nullement disposées à admettre les principes de la civilisation occidentale. Et cette observation s'applique non seulement aux travailleurs manuels, aux ignorants penchés sur leur besogne matérielle, mais à toutes les classes de la société, dans l'immense

(1) Il s'agit ici non pas de ceux des jeunes étudiants qui trouvent de bon ton d'affecter un petit air révolutionnaire. £n Chine comme en Europe, ceux-là abandonnent vite leurs idées avancées lorsq^u'ils ont obtenu les situations sociales en vue desquelles ils étudiaient. Leurs opinions subversives ne sont qu'un feu de jeunesse qui s'éteint naturellement avec les années : elles n'ont pas grande valeur. Nous parlons de Gbinois plus sérieux, dont la raison s'était rendue à l'évidence des faits ; mais chei lesquels l'extrême puissance du sentiment national l'a emporté.

empire dont la population égale celle de l'Europe entière.

Là se trouve la plus importante donnée du grand problème, qui sera le souci du siècle dans lequel nous venons d'entrer. Le peuple chinois est, en effet, le père de la civilisation de TExtréme-Orient, il a imprimé ses idées autour de lui, partout, et elles y dominent encore dans tout ce qu'elles ont d'essentiel.

II vivait isolé, replié sur lui-même, ne voulant subir aucun contact, n'attendant rien des autres, ne comptant rien leur donner ; les peuples entreprenants de l'Occident ont forcé le Chinois à sortir de son isolement. Ils ont pénétré chez lui, les armes à la main, et, eux guerriers, ont facilement fait la loi à ce peuple pacifique et désarmé.

Mais ils sont bien loin de l'avoir conquis. En effet, on ne conquière vraiment un peuple que lorsqu'on lui a fait admettre les idées fondamentales sur lesquelles repose l'état social de son vainqueur. Les victoires de TEurope n'ont pu avoir cette vertu.

Le contact des peuples occidentaux et du peuple chinois se présente donc sous un aspect de divergence morale et même d'antagonisme, qui semble jusqu'à présent irréductible.

D'autre part, les événements de ces dernières années rendent ce contact de plus en plus forcé et nécessaire.

De là, peuvent découler, pour le monde tout entier, les plus graves conséquences.

En quoi donc diffère si profondément la civilisation occidentale et la chinoise ?

Il faut d'abord remarquer que la civilisation a deux faces : le côté intellectuel et le côté moral. On confond facilement l'un et Tautre. Et pourtant, ni les progrès scientifiques, ni les progrès industriels ne constituent vraiment l'essentiel d'une civilisation, ils ne sont qu'un élément d'ordre secondaire qui ne peut caractériser cette civilisation même; un peuple pourrait être pourvu des machines les plus perfectionnées, posséder des chemins de fer, des télégraphes, des armesdu dernier modèle et desflottes cuirassées, selon les derniers perfectionnements trouvés par les plus savants ingénieurs, et, malgré cela, se trouver fort inférieur, au point de vue vraiment humain, à tel autre peuple moins bien iourni de tous ces éléments de' force matérielle.

C'est donc dans les caractères moraux, qui différencient la société occidentale de la société chinoise, qu'il faut chercher les lumières nécessaires pour bien comprendre toute Timportance de la grande question du contact de la race blanche et de la race jaune.

Ce qui, en effet, caractérise une civilisation c'est l'idée que se font les hommes de leurs rapports entre eux, idée qui repose sur la conception qu'ils ont, plus ou moins inconsciente au fond de leur âme, de la nature humaine.

Or, l'idée dominante, chez les peuples d'Occident, c'est ridée ou plutôt la croyance à l'identité de valeur de chaque individu, en un mot, ridée de l'égalité des hommes.

Pour tous les peuples d'Europe et d'Amérique, Tégalîté humaine est en effet un dogme incontesté. Comme toutes les grandes forces de la nature, physique ou morale, ce dogme est le produit d'une longue élaboration. Des irréfléchis croient qu'il est apparu soudain, il y a quelque cent-dix ans. Gela serait un phénomène inouï dans l'histoire de la vie qui évolue toujours avec une majestueuse lenteur.

Son apparition remonte bien au delà. Le jour où, chez le peuple hébreu, prévalut l'idée de rinfinité divine, personnelle, paternelle et créatrice, dominant les hommes sous une loi égale pour tous, le premier germe d'où devait sortir par la suite notre civilisation contemporaine était déposé dans le monde.

Plus tard, la philosophie grecque, combinée au sein de la religion chrétienne avec les croyances juives, se chargea d'étayer la conception égalitaire des explications métaphysiques, qui constituent une partie des doctrines théologiques sur les rapports de l'homme avec l'infini.

Mais les peuples ne vivent point de philosophie, et la prédication apostolique, qui enseignait, dans les faubourgs de Rome, l'égalité aux esclaves et aux misérables, s'adressant au cœur, avait bien plus de puissance que les abstractions idéales.

A ceux qui jusque-là avaient supporté le joug dur et impitoyable de la servitude romaine, on annonçait une doctrine qui leur faisait entrevoir la délivrance. La formule mystique « La vérité vous délivrera » brillait à leurs yeux] comme

rétoile du salut. Et quelle délivrance ! Non plus seulement celle des chaînes de fer et du fouet du maître, mais celle même de la douleur et (le la mort devenues des marchepieds permettant d'atteindre la félicité infinie, f Surexcitant au fond du cœur humain Fespérance d'un bonheur sans limites, la nouvelle doctrine gagna aussi les heureux de ce monde, fatigués du plaisir et de la domination, et à eux aussi, elle inspira le goût de l'égalité si remarquablement fort dans les premières communautés chrétiennes.

Comme ces plantes qui désagrègent lentement les pierres des plus solides murailles dans lesquelles leur graine a été déposée, l'idée nouvelle accéléra la décomposition de la société romaine. Celle-ci s'écroula bientôt sous la poussée des Barbares incultes et neufs, qui devaient être séduits, à leur tour, par le caractère merv^eilleux de la mystique chrétienne.

Pendant de longs siècles, l'idée de l'égalité des hommes, qui est au fond de la doctrine, demeura dans le domaine exclusivement religieux, y accomplissant néanmoins, d'une façon continue et quelquefois avec de brusques soubresauts, comme au temps de la Réforme, son œuvre de pénétration dans les âmes, jusqu'au jour, où, en vertu de son développement même, elle déborda du domaine religieux dans le domaine politique.

C'est ce caractère de croyance mystique qui a donné toute sa force à la Révolution française, laquelle a eu, selon la remarque de Tocqueville

et de tous les historiens, l'emportement impitoyable et absolu qui est le propre des grandes secousses religieuses.

La Révolution a voulu réaliserTégalité politique des hommes, et en un peu plus d'un demi-siècle, elle y est parvenue, dans la mesure imparfaite où un idéal peut être réalisé.

Le mouvement se continue ; après avoir conquis l'égalité politique, les peuples d'Occident veulent maintenant conquérir l'égalité économique. Que sont les aspirations du socialisme sous toutes ses formes, sinon Tespoir de voir un jour la répartition des biens, faite entre les hommes conformément aux théories d'une justice distributivo égalitaire ?

Ainsi donc, l'idée fondamentale de toute la civilisation occidentale, celle qui a miné et finalement détruit les sociétés antiques, qui a formé les régimes nouveaux, inconnus jusque là : monarchies, où le pontificat et le pouvoir civil étaient séparés, pour les détruire ensuite comme des formes transitoires devenues caduques ; ridée dont la réalisation, de plus en plus complète, est encore aujourd'hui pour les peuples le but à atteindre, est bien celle de l'égalité humaine.

Elle circule parmi les peuples d'Occident, soient que ceux-ci aient enfin constitué des républiques démocratiques, soient qu'ils aient encore conservé les formes de plus en plus atténuées des régimes monarchiques, et partout elle semble accroître sa vitalité et sa puissance.

Telle est dans ses grandes lignes, la situation

du monde occidental, tel est Tétat de son âme, telle est son aspiration dominante à l'heure où il se trouve, après Tavoir voulu, en contact avec le monde asiatique.

Que résultera-t-il de ce contact ? La civilisation de TEurope s*imposera-t-elle à celle de l'Asie ? Ou bien Tune et l'autre resteront-elles séparées, conservant chacune leurs principes propres ?

En Chine, la pailie la plus éclairée de la nation croit encore iermement à Texcellence des principes de la civilisation chinoise dont les siècles ont fait l'épreuve ; les systèmes démocratiques de rOccident paraissent aux Chinois contraires à la raison.

Tchang Tche-T'ong, un des personnages les plus influents de l'Empire, celui que plusieurs publicistes européens présentent comme le plus intelligemment ouvert aux idées d'Occident, s'exprime à ce sujet de la façon suivante :

tt Si les propos de donner des droits politiques au peupleétaientécoutés, le peuple ignorant s'en réjouirait et les partisans des troubles lèveraient bientôt la tête, les grandes relations sociales ne seraient plus observées el de grandes révoltes éclateraient de tous côtés. Une fois épris de ces idées neuves comment voudrait-il vivre tran- (juille et en paix? Sans doute, il y aurait alors des actes de brigandages dans les bourgs et dans les marchésetl'onbrûleraitleséglises chrétiennes; je crains bien que les gouvernements étrangers, sous prétexte de protégerleschrétiensn'envoient alorsleurs armées déterre et de mer et n'entrent bien avant dans l'intérieur de la Chine pour s'en

FASJSMSI. 12* *

emparer, et tout le inonde n'aurait d'autre chose à faire que de joindre des mains suppliantes et de se soumettre à leur domination. Ainsi donc, ces propos d'accorder des libertés et des droits politiques au peuple sont de ceux auxquels les ennemis de TEmpire prêtent le plus volontiers Toreille. . . Autrefois, en France, après la tyrannie d'un gouvernement despotique, tout le royaume se trouva en ébullition ; les diverses classes de la société se querellèrent ; on se battit avec fureur, puis on commença à changer en République l'ancienne forme du gouvernement. Mais notre dynastie s'est montrée toujours très bienvaillante et très bienfaisante, le gouvernement actuel n'est nullement tyrannique ; pourquoi élever, de gaieté de cœur, ces marchepieds vers la révolte et s'attirer des malheurs tant sur sa personne que sur l'Empire tout entier ? C'est ce que nous disions au commencement, à savoir qu'accorder des libertés et des droits politiques au peuple ne présente que des inconvénients de toutes sortes » (1).

Ces idées de Tchang sont partagées par tous.

Le peuple lui-même, façonné par ses quarante ou ([uarante-cinq siècles de civilisation patriarcale, ne pense pas autrement ; tout système politique, toute organisation sociale qui n'admet pas la subordination des individus, des fils aux pères, des pères aux magistrats, de ceux-ci au

Jl ) Livre de /'exkoriaiion à l'élude par Tchang* Tcheu T'ong", vice roi du Hou-Koan^, traduction Tobar, p. 10, Imprimerie de la presse Orientale. Cbang-haï, 1898. Cet ouvrage a été, par ordre impériul, répandu dans les provinces et il peut être considéré comme la plus ('xaclc «.'xprossion des idées do l'élite chinoise sur les rapports moraux de la Chine avec l'Occident.

prince, père et mère de la nation, est déraisonnable. Sans doute, le peuple nediscutepas ses sentiments à cet égard, mais il les éprouve. Enracinés dans Tinconscient de son être, ils font corps avec lui et le portent à trouver naturelle et juste, une constitution sociale qui admet Tesclavage et ne fait aucune place à la liberté.

Parmi ces sentiments, l'humanitarisme universel dont l'Europe se fait honneur, lui est totalement étranger; des philosophes ont bien, dans le cours des siècles, esquissé des théories, issues des conceptions panthéistes, et qui auraient pu mettre le peuple chinois dans la voie de la fraternité universelle; mais ce furent là des spéculations abstraites qui ne sont point descendues dans la foule.

Malgré les précautions de ces philosophes pour marier leurs systèmes avec la religion nationale, les lettrés vigilants qui s'inquiètent aujourd'hui de réformer l'enseignement de la jeunesse pensent que la vieille doctrine de Gonfucius doit être seule enseignée et qu'on doit considérer toute autre comme hétérodoxe (1).

(1) Conf. la 54< leçon qui se trouve dans le 3* livre de lecture en usage dans les écoles publianes du 3* degré de Ou-si province du Tché-Kianç. Les sept/>i>/i de cet ouvrage constituent une série de leçons graduées à l'usage de la jeunesse, composées par des Chinois s'mspirant des méthodes européennes, déjà imitées par le Japon.

Toutes sortes de suiets y sont traités ; histoire géographie, bittoire naturelle, morale.

Ce travail représente un des efforts les plus récents det Chinois pour transformer leurs procédés pédagogiques en matière d'enseignement primaire. On lugera de sa valeur scientifique et de son caractère réellement chinois par la 59* leçon du 2* livre dans laquelle le maître enseigne à ses élèves que les sauterelles proviennent d'oeufs de crevettes desséchés parle soleil. On peut trouver

Or, la religion chinoise est essentiellement particuUriste, pour elle comme pour celle de l'antiquité d'Occident, le monde, hier encore, s'arrêtait aux frontières de l'Empire. Tous les hommes qui ne s'y trouvaient pas compris étaient des barbares hors la loi ; on ne leur devait ni la vérité, ni la justice. Si les Chinois qui fréquentent maintenant les Européens ont une tendance à ne plus penser ainsi; il n'en est pas de même de la masse du peuple pour laquelle tout étranger est un barbare ou un démon malfaisant.

Quelques phrases de Confucius sur la nécessité de bien traiter les étrangers ne prévalent pas contre ce sentiment, d'ailleurs si parfaitement en harmonie avec la logique des idées et des institutions.

Le Chinois d'aujourd'hui est comme le citoyen de la vieille Rome, au temps où celle-ci dominait le monde alors connu. Comme lui, il croit que la plus parfaite expression de la civilisation est réalisée daifô le milieu où il vil. La force militaire des barbares étrangers ne paraît pas à ce pacifiste une supériorité véritable. Habitué à considérer avant tout le côte moral des choses, il trouve sa constitution sociale supérieure à co point de vue à celle de l'Occident.

Son idéal moral est tout différent de celui de l'Occidental, Tidée de l'égalité humaine n'y trouve aucune place ; on ai)u voir, par le tableau de la société chinoise, dont le |)résent ouvrage

colon vro^e dans toutes les fifrandesIibrairioH chinoises de Chang-Uniil porle il' lilro de Mong hsiu ton peiiM ts'iiKiu) ihon, r'est-à-liro Livre do lecture ù l'usage des écoles primaires.

est une esquisse, que la conception égalitaire ne s'y révèle nulle part, qu'elle y est aussi inconnue que chez les peuples antiques d'Europe et de l'Asie sud occidentale.

Ce n'est pas que les penseurs chinois actuels n'aient examiné la question et n'aient cherché à comprendre comment les Occidentaux pouvaient bien admettre une idée aussi étrange. Les hommes qui représentent l'élite intellectuelle du peuple chinois et qui sont capables d'embrasser le côté élevé et philosophique d'une telle question, n'ont pas manqué de l'étudier à leur manière.

Mais le résultat de leurs remarques et de leurs réflexions ne les porte nullement à admettre comme justifiée l'idée capitale de la civilisation d'Occident; loin de là, cette idée leur apparaît comme tout à fait inexacte.

Lorsqu'on les interroge, ils tiennent absolument à cet égard le même raisonnement qu'aurait tenu un penseur tel qu'Aristote. Pour eux, Tégalilé n'existe pas dans la nature ; les hommes sont inégaux en force physique, intellectuelle et morale, et non seulement on remarque entre eux des inégalités naturelles, imputables à la force mystérieuse qui produit la vie, mais encore les conditions mêmes de la vie augmentent, par les différences d'éducation, cette inégalité naturelle. En un mol, ils voient d'une façon très claire, le fait indiscutable de l'inégalité réelle des individus.

Sur ce point, ils ne difïërent pas des Occidentaux. Nul d'entre nous, en effet, ne songe à contester celte vérité d'observation banale.

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Mais, s^appuyant sur ce fait, ils prétendent que tout le droit social doit être en conformité avec lui. Les philosophes chinois ont, en effet, une conception du droit, exposée dans tous leurs livres, qui est la même que celle exprimée si heureusement par Montesquieu, lorsque ce penseur dit ; <i Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ».

Or, la nature des choses veut l'inégalité entre les hommes ; cela est manifeste dans les faits. Donc, toute la constitution sociale, toute la législation qui la forme, devra consacrer cette inégalité. Ainsise trouvent justifiés, et Tautorité paternelle presque absolue, et la toute puissance du magistrat et du prince, et l'esclavage lui-même.

Les forts ne doivent-ils pas commander aux faibles et les dominer? Leur supériorité réelle n'est-elle pas la marque évidente de la volonté de la nature qui les a placés au-dessus des autres?

Il faut avouer que ce raisonnement ne manque pas de justesse et qu'on ne peut guère le contredire sans s'appuyer sur les abstractions de Tontologie métaphysique ou sur celle de la théologie, que repousse notre moderne positivisme.

Les Chinois arrivent à ces conclusions par le jeu (lu simple bon sens, parce qu'ils sont eux vraiment étrangers à toutes les influences qui ont formé la mentalité occidentale et quiTempèrhent d'appliquer, clans Tordre moral et politique, les ronrlusions qui découlent logiquement de la grande loi de la sélection naturelle reconnue

aujourd'hui par la science et qui consacre, non pas Tégalité des individus, mais la prédominance des forts sur les faibles.

Ils ont parfaitement discerné que le fondement de la théorie égalitaire n'est autre chose qu'un idéalisme mystique.

« Depuis quelque temps, ceux qui s'occupent à recueillir les manières de parler ou les idées des Européens sont arrivés à nous dire que tous les hommes sont libres; ceci est surprenant! Cette opinion vient des livres de leur religion. Il y est dit, en effet, que le Suprême Dominateur a doué rhomme d'une nature raisonnable, que tous les hommes sont pourvus de jugement et d'intelligence, ce que tous les interprètes expliquent en disant que tous les hommes sont libres ; en cela ils se trompent grandement» (1).

Liberté- et égalité, en effet, ne se comprennent pas l'une sans l'autre, elles sont deux faces d'une même conception fondamentale, d'ordre purement idéal. Comment des esprits qui repoussent cet idéal comme irrationnel pourraient-ils en adopter les conséquences sociales ?

Les idées si profondément anti-égalitaires et aristocratiques de Tchang sont bien celles de tous ceux qui, en Chine, peuvent exercer une action quelconque sur le peuple. Tous les lettrés pensent de même.

Ils se rencontrent ainsi avec ces quelques esprits puissants, si pou nombreux, malgré les apparences qui, en Europe, se sont complète-

(1) /*«Vf, p.ll.

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tement arrachés aux prises du Christianisme, et qui, pour cette raison, ont creusé jusqu^au tuf la conception égalitaire .

Gomme un Taine, comme un Renan, comme un Nietzsche, les intellectuels chinois sont profondément aristocrates d'opinion. Volontiers, ils prennent à leur compte les sarcasmes de ce dernier, lorsqu'il bafoue la morale moderne, qu'il appelle avec mépris la morale des esclaves, lorsqu'il montre tout le mouvement démocratique contemporain issu de Tidéal ascétique égalitaire du judaïsme et du christianisme qui Ta transformé.

Pour eux, comme pour le philosophe allemand, l'idéal démocratique procède immédiatement de la foi chrétienne qui Ta diffusé dans le monde, et il est par suite, aussi inadmissible que cette foi elle-même.

C'est sous ce jour qu^ils envisagent toute notre civilisation avec ses institutions civiles et politiques, et ils entendent en repousser à la fois, et le principe, et les conséquences.

Les bruyantes attaques contre le christianisme de certaines personnalités connues en Europe pour leur zèle démocratique ne leur inspirent guère que de la défiance.

Ils persistent à croire que, quoi qu'en puissent dire les Occidenta\ix, ceux-ci sont toujours des chrétiens, c'est-à-dire des hommes imbusde principes profondément opposés à ceux sur lesquels repose la société chinoise et sont, dès lors, ennemis de cette société même.

Propagande chrétienne ou humanitaire, sous

quelque forme que se montre Taction occidentale, celle-ci leur paraît avoir nécessairement pour effet d'ébranler et de détruire la société chinoise, dont la constitution est absolument opposée à Tidéal démocratique égalitaire.

Là est le point central de l'antagonisme entre la Chine et TOccident.

Ce serait se tromper grandement que de supposer les Chinois amis des réformes, décidés à abandonner leurs idées sur ce point et à prendre à l'Europe autre chose que ses armements et ses méthodes industrielles.

Les plus influents d'entre les réformateurs actuels ne tiennent en efi'et nullement à renier les principes de leur civilisation pour adopter ceux qui ont cours parmi nous.

Dans tous les projets de réforme, on considère cela comme indiscutable. Les novateurs les plus radicaux et les plus audacieux croyaient UK^me qu'ils pouvaient marier les systèmes politiques occidentaux avec les vieux principes du Confucianisme ; en cela ils se laissaient emporter par un zèle aveugle qui ne leur permettait pas de voir tout Tillogisme de leurs vœux. Mais, les hommes plus sages qui détiennent aujourd'hui l'influence directrice ne tombent pas dans de pareilles erreurs, et s'ils désirent des réformes, celles-ci n'ont dans leur esprit, d'autre but que de permettre à la Chine de devenir puissante afin de garder intacts les principes de sa civilisation.

On pense bien à changer les vieilles méthodes d'enseignement manifestement suran-

nées, mais on ne songe pas à modifier le fonds même de cet enseignement.

Jusqu^ici les lettrés qui ambitionnaient le mandarinat passaient de longues années à étudier les livres canoniques où se trouve contenue la vérité sur les rapports des hommes entre eux et avec le Ciel, principe du monde ; cette étude avec celle de la pure littérature était presque exclusive de toute autre.

Les nécessités nouvelles obligent maintenant à lui adjoindre celles d'autres connaissances, à Tinstar de TOccident; mais on ne se propose pas d'abandonner pour cela Tétude essentielle du Jon- Kiao, ou religion confucianiste, toujours tenue pour la seule capable d'inculquer les vrais principes de la morale privée et publique.

« Aujourd'hui, ceux qui veulent fortifier l'Empire ne sauraient, tout en conservant l'étude de notre littérature nationale, se dispenser d'étudier aussi les sciences européennes. Mais, à moins de mettre au premier rang les études chinoises, d'en fortifier la base et de leur donner un but, on verra sous peu les hommes puissants devenir des chefs de rébellion et les hommes faibles réduits à l'état d'esclaves ; dans les deux cas, les malheurs qu'ils causeront à leur pays et à eux-mêmes seront plus graves que s'ils n'avaient jamais étudié les sciences européennes » (1).

Pour le grand lettré qui a écrit ces lignes, l'essentiel des études chinoises, c'est l'étude de

(1) Ibid. p. 13.

la doctrine de Confucius qui est en quelque sorte le plus éminent théologien de la vieille religion.

C'est ce philosophe, ou plutôt ce saint par excellence, qui a étayé de son explication toutes les antiques conceptions religieuses de la Chine .

« En vérité, la doctrine de Confucius développe grandement la culture intellectuelle et morale de ses adeptes ; elle façonne et restreint fortement leurs mœurs au moyen des rites ; elle prescrit de repasser les connaissances de l'antiquité tout en apprenant des choses nouvelles; elle aide le Ciel et la Terre, dans la production des êtres et pénètre jusqu'au fond Tintime nature des choses (1} ».

Et de fait, c'est bien elle, aussi ancienne dans son fonds que la société chinoise elle même, qui a donné sa forme à celle-ci ; comment pourrait-il être question pour un Chinois de rejeter Tâme même de son pays ?

Si les rites anciens ont façonné Tâme chinoise et lui ont imprimé un caractère religieux particulier, la doctrine dite Confucéenne, a, de son cùté, dirigé depuis vingt-cinq siècles, la mentalité des lettrés.

Si bien qu'aujourd'hui ceux d'entre eux qui, au contact étranger, se sentent pénétrés par un certain scepticisme conservent avec une incroyable puissance, tous les sentiments que leur religion a si longtemps cultivés.

Ceux-là sont dans le même étal d'esprit que

(1) Ibid., p. 13. Toutes ces idées se retrouvent dans le nouveau règlement lur l'enseignement publié en 1902.

les Occidentaux qui rejettent les dogmes chrétiens tout en conservant une mentalité chrétienne. Mais, en Chine, le nombre de ces esprits un peu indépendants au point de vue intellectuel est fort petit, et ceux qui abandonnent quelquesunes des vieilles croyances demeurent, à l'inverse des Occidentaux, fidèles observateurs des Rites sacrés.

L'âme chinoise moderne, on peut même dire sans crainte de se tromper, malgré certaines apparences, Tâme de tous les peuples de race jaune, est donc profondément différente de Pâme occidentale. Un abime immense les sépare Tune de Tautre. Pour qu'elles pussent se rencontrer il faudrait, où que Tune revînt de trois mille ans en arrière où que l'autre franchît d'un seul bond trois mille ans d'évolution, phénomène jusqu'ici sans exemple dans l'histoire de la vie.

Des efforts ont été faits pour pousser Tame chinoise dans les voies où depuis de si longs siècles marche l'Europe. Des missionnaires sont allés, employant la vieille méthode de la propagande orale et personnelle et bravant les supplices, proposer leurs croyances religieuses. Pourchassés et mis à mort par les autorités, les conditions de leur action étaient trop défavorables pour qu'ils pussent obtenir des résultats importants ; néanmoins, deruis quarante ans, ils ont converti environ le quatre centième de la population de l'Empire, mais ils n'ont pas réussi à conquérir une influence appréciable sur les classes élevées de la société.

Ce résultat ne permet pas de dire que la propagande des idées occidentales, sous leur forme religieuse, soit actuellement capable d'exercer une action sérieuse sur la population chinoise.

Pourra-t-elle mieux réussir sous une autre forme, c'est-à-dire au moyen de prédications philosophiques d'un humanitarisme égalitaire dont les plus éclairés des Chinois ont la prétention d'avoir déjà signalé Tinanité ?

Toujours est-il, qu'aujourd'hui, le peuple chinois tout entier est encore attaché fortement à tout ce qui, dans le passé, Ta fait tel qu'on le voit encore et que, par là même, il opposera à toutes les entreprises morales d'une civilisation différente de la sienne, le formidable bloc de plus de quatre cent millions d'hommes dont l'âme est peut-être la plus difficilement pénétrahie qui soit aux influences du dehors.

Pourtant, il est maintenant frappé de sa faiblesse et tout ce qui pense en Chine a été amené par les événements de ces dernières années à réfléchir sur la situation politique du monde et sur l'équilibre des forces des diverses nations.

Les Chinois intelligents commencent à s'apercevoir que pour tenir une place importante parmi les peuples, il faut cultiver les sciences de l'Occident et lui emprunter ses moyens intellectuels et matériels de faire la guerre.

D'autre part, ils réfléchissent sur les conditions de la vie économique et ils remarquent que leur capacité commerciale est de premier ordre. A cet égard les succès déjà remportés dans

tout l'Extrême-Orient, sont île nature à faire naître toutes les espérances. On évalue les résultats que pourraient produire la mise en œuvre habile de la patience dans le travail et de la sobriété de la population, et Ton constate que la Chine a, en elle, tous les élémen^ts de force qui assurent la prépondérance aux premières nations du monde.

Mais il est évident que la Chine ne pourra prendre un rang digne de son importance numérique parmi les nations, que si elle peut abriter son indépendance derrière une armée et une marine puissantes. On sait par expérience, en Chine plus encore qu'ailleurs, que seuls les forts sont respectés ; et ainsi, Tanti-militarisme des lettrés eux-mêmes, diminue de jour en jour.

Le plus grave symptôme de cet état d'esprit est peut-être le succès d'un livre, qu'on eût été fort étonné, il y a quelques années, de trouver entre les mains des lettrés chinois ; ce livre, c'est une histoire de Napoléon, dans laquelle on présente le grand capitaine comme le plus remarquable génie des temps anciens et modernes en Occident (1).

Le récit des victoires de cet homme de guerre incomparable, défraie, en ce moment, les causeries des lettrés, qui, il y a peu de temps encore, n'avaient que mépris pour les choses militaires, et ils conviennent volontiers que la Chine, dans les circonslances actuelles, aurait besoin d'un

^ (1) Ce sont les termes moines qui accompagnent le portrait de Napoléon placé en tétc du livre. L'ouvrage, édité à Chang-Haî. est également en vente ù Pékin. Il porte le simple titre de : Na^" po'lioun.

Napoléon; mais, néanmoins, beaucoup redoutent encore, pour leur pays, la prépondérance des hommes de guerre qui reléguerait les purs intellectuels que sont les lettrés, au deuxième rang.

Malgré ces hésitations, les dirigeants de la société chinoise sont entrés d'une façon décidée dans la voie des réformes militaires ; la mauvaise administration de l'Empire, seule, ne leur permet pas actuellement de tirer de la population toutes les ressources nécessaires pour mener à bien la création d'armées solides. Mais le Chinois est le plus patient des hommes, et si rien ne vient changer le cours des choses, il continuera lentement, avec l'aide de l'Europe ou du Japon, son œuvre de relèvement.

Le jour où cette œuvre sera accomplie, il espère pouvoir appliquer la parole de Tchang, lors- (|u'il dit : « D'abord unis aux Européens, nous vaincrons avec eux, ensuite unis aux Asiatiques, nous vaincrons aussi avec eux » (1).

On peut assurer que le désir final exprimé par ces paroles se retrouve chez tout Chinois. Il est d'ailleurs assez naturel. Quel est le peuple qui, dans l'histoire, ait jamais supporté la domination des autres sans désirer s'en affranchir?

A ce désir de secouer le joug de ces insolents occidentaux en leur empruntant leurs propres méthodes, se joint le rêve, encore imprécis, mais également naturel, de s'unir en un fais-

(1) Nous nous permettons de renvoyer le lecteur qu'intéressent los idées de réformes militaires des Chinois à notre article : Les Réformateurs chinois, paru dans la Revue polUique et parlemen-' taire du 10 mars 1904.

ceaii av(îc les peuples que la communauté de race semble prédisposer à s'entendre. Si ce rêve venait à se réaliser, ce qui ne paraît plus improbable aujourd'hui, on pourrait entendre alors retentir le cri de : a L'Asie aux Asiatiques »» poussé par cinq cent millions do poitrines, el peut-être un cri plus ambitieux encore : « Le Monde aux Asiatiques ».

Il y a quelques années, il était de mode de tourner en dérision une pareille éventualité, il n'en est plus de même aujourd'hui. Les peuples d'Extrême-Orient n'appliquent point la doctrine de Malthus, que Ton prêche couramment en Europe. Ils n'ont, au contraire, que respect pour les nombreuses familles, et déjà ils se trouvent à Tétroit dans leurs frontières.

L'Australie et l'Amérique ferment, dès maintenant, jalousement leurs portes à Témigration chinoise. Qu'arrivera-t-il le jour où les Asiatiques, armés des modernes instruments de com bat et instruits des meilleures méthodes de faire la guerre, revendiqueront le droit de laisser se répandre au loin le flot de la vie qu'ils ne veulent point arrêter, et s'ils finissent i)ar prétendre que l'empire du mond# doit appartenir aux peu|)les prolifiques ?

On n'ose envisager l'étendue des conflits qui peuvent résulter, dans l'avenir, de pareilles rencontres et pourtant nul n'oserait plus dire que ce sont là d'irréalisables chimères.

Si jamais il en était ainsi, les luttes gigantesques qui seraient la conséquence de cette situation nouvelle de l'humanité, auraient peut-être

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un caractère que les conflits des peuples n'ont pas connu depuis de longs siècles. Ce ne serait plus, en effet, la rencontre d^ennemis temporaires, façonnés par une même civilisation, imbus des mêmes idées fondamentales, sur les rapports des hommes, et qui ont su trouver dans ce's idées communes, les bases d'un droit des gens qui a humanisé la guerre elle-même.

On pourrait craindre de voir renaître alors des luttes implacables où le triomphe de la force serait sans frein.

Ce ne sont là, heureusement, que des perspectives encore lointaines, et la volonté humaine, éclairée par la raison et par Texpérience, peut beaucoup pour détourner le cours d'événements qui ne sont pas inéluctables.

Si les hommes qui détiennent Tinfluence dirigeante chez les peuples d'Occident savent et veulent comprendre Timportance du redoutable problème, aujourd'hui posé devant l'humanité, ils penseront à mettre dans leurs rapports mutuels plus d'union et de concorde, et dans leurs rapports avec les nations d'Extrême-Orient plus de justice éclairée pour que les résultats bienfaisants de la civilisation occidentale, devenus chaque jour plus manifestes, conquièrent, dans la suite des temps, les peuples asiatiques et les engagent à marcher, eux aussi, dans la voie ascendante de l'idéal supérieur où l'Europe a trouvé, avec le secret de la force, la vérité et la vie.

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PrFKACE VII

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