CHAPITRE XV
Le problème des origines, soit qu'il s'agisse de rhistoire des peuples, soit qu'il s'agisse de la biologie pure, est toujours passionnant. Il consiste en effet, à soulever un peu le coin du voile qui nous cache le mystère de la vie dans son principe, à apaiser momentanément cette soif de connaître les causes qui a, de tout temps, tourmenté rhumanité.
Chercher à lire à travers les lignes de l'histoire ancienne de la Chine, à distinguer parmi les légendes qu'elle nous rapporte celles qui recouvrent des faits réels, pour arriver à comprendre les origines de ce peuple à tant d'égards remarquable pour le sociologue et pour l'historien, présente donc un intérêt de premier ordre t
Cela permet de projeter quelque lumière sur tout le développement de la civilisation d'Extrême-Orient et de montrer le lien qui la ratta-
che à l'histoire générale des peuples du vieux monde.
D'où vient le peuple chinois ? Est-il issu des populations préhistoriques qui habitaient le sol arrosé par les grands fleuves : le Hoang-ho et le Yang-tsé-Kiang ? Ou bien est-il un rameau détaché d'une civilisation plus ancienne ?
L'histoire chinoise ne nous éclaire pas à cet égard avec toute la précision que demandent nos esprits critiques. Les premiers annalistes reçoivent d'ordinaire les vieilles légendes passées, de bouche en bouche, pendant des siècles et surchargées de mythes sous lesquels il faut chercher la vérité historique ; cependant, le Chou- King, le livre par exellence, nous fournit quelques indications. Dans le chapitre Yu^Kong^ ou des tributs de Fw, on voit ce prince qui fut ministre des premiers empereurs historiques:
Yao et Chœnn, faire de grands travaux d'irrigation et d'aménagement du sol, en paraissant se diriger vers l'Est, comme si le peuple chinois était venu d'Occident en Orient pour atteindre enfin les bords de la mer.
Plusieurs sinologues ont cru trouver, dans ce chapitre une preuve de l'envahissement progressif de la Chine actuel par une colonie venue de l'Ouest. C'était l'opinion d'Edouard Biot (1) qui fait remarquer que dans tout cet important chapitre, le nom de Yu-Kong n'étant prononcé que deux fois, on peut y voir « l'histoire d'une grande colonie qui s'étend peu à peu en desséchant un
(i) Journal Asiatique, Août-Septembre, 1842.
sol marécageux et en chassant devant elle les premiers habitants de ce sol » .
Le savant allemand M. Von Richtofen, qui a étudié avec maîtrise la géographie chinoise antique, émet une opinion analogue. D'autres (1) contestent la valeur indicatrice du chapitre dont il s'agit, dont la précision n'est pas suffisante pour qu'on puisse affirmer, après sa lecture et son examen critique, Torigine occidentale du peuple chinois. De fait, ce texte comme la plupart de ceux qu'on trouve dans les premiers travaux historiques des peuples, ne peut guère entraîner la conviction pour les esprits modernes, qui se défient, à juste titre, des récits légendaires, habituels aux écrivains de la haute antiquité.
Il faut donc chercher ailleurs la solution du problème.
Un savant français qui vit en Angleterre et professe la philologie indo-chinoise à l'University-coUege de Londres, a cru la trouver par. la comparaison des vieux symboles d'écriture chinois et assyriens. M. Terrien de Lacouperie est arrivé à des résultats fort remarquables qui ont entraîné chez lui une conviction complète. Il croit que l'art d'écrire, en Babylonie, ne naquit pas dans le Nord de cette contrée mais bien sur les bord du golfe Persique au pays d'Elam d'où des tribus émigrèrent en Chine vers l'an 2.250 avant notre ère, emportant avec elles les rudiments de l'écriture idéographique qui servait
(1) Voir Mémoire» historiques de Sè-ma-tsien^ par Ed. Chavannefi, p. 103, vol. !•'.
dans ces contrées à fixer la pensée des hommes (1).
Les rapprochements qu'il a faits sont assez curieux, mais ils constituent un fil bien tenu lorsqu'il s'agit de rattacher la civilisation d'un grand peuple à une autre civilisation. On peut toujours contester la valeur de comparaisons qui ne peuvent porter que sur un nombre restreint de signes et de symboles d'écriture et, dans tous les cas, la trouver insuffisante.
Cette écriture rudimentaire et naïve aurait pu d'ailleurs être transportée au loin par quelques voyageurs, sans, pourcela, que le peuple inculte qui recevait ce précieux présent ne prît rien de la civilisation du peuple supérieur qui le lui aurait apporté.
Il ne semble donc pas qu'on puisse établir, par ce moyen tout seul, la filiation du peuple chinois.
La comparaison des institutions qui manifeste la forme de la société chinoise avec celle des
(1) The art of writing in Babylonia do not originale on the spot^ nor was originally from a northern land, it was brought in, as the tradition record it, by way of the Persian Gulf from a southern country. The Chinese Bak tribes into carried the civilisation of Susiana. Elam to China N. W. About 2250 B. G. were tought to Write in a cursive style^ the old, corrupted and already cunéiforme characters of Babylonia some time previously to their migration eastwards. The first of thèse statements is still in discussion, but the second is already a demonstrated fact, admitted by most of the eminent scholars in Assyriology and Sinology. The Babylonian et Orient Record y oct. 1888. Le savant professeur a rassemblé en 1 volume ses articles parus sur l'origine du peuf>le chinois dans cette publication . Western origin of the Early chinese civilisation from 2300 BC à 200 AB : or chap» ters on the Eléments dérived from the old civilisation de West Asia in the formation ofthe ancient Chinese cultury, by Terrier de Lacouperie. London Ashded et C* 1894, XIII, p. 418.
autres peuples anciens paraît être un meilleur instrument de recherches, car des nations chez lesquelles on trouve, non seulement la même conception générale de la société religieuse, civile et politique, mais encore les mêmes mœurs, les mêmes rites, les mêmes habitudes d'esprit, peuvent être, à bon droit, considérées comme provenant d'une même source ; et cela devient presque certain lorsque l'identité des mœurs se remarque jusque dans les actes les plus simples de la vie journalière, et surtout dans une infinité de pratiques qui n'ayant rien de naturel ne peuvent être imputées au développement normal de l'esprit humain, mais tout au contraire à l'effet de ces idées artificielles qui s'implantent dans l'âme humaine sous l'influence des lois et du milieu social.
Dans tout le cours de cet ouvrage, les juristes ont déjà remarqué que le tableau de la société chinoise est comme une peinture fidèle de la société grecque et romaine des premiers âges ; les historiens des peuples sémitiques y ont retrouvé également le droit hébraïque dans ses grandes lignes. La ressemblance est, en effet, frappante.
La religion des peuples grec et romain est aussi la religion des ancêtres ; comme en Chine, elle est le fondement de la société tout entière, elle explique tout le droit. C'est le même dogme, la même croyance à la survivance de Tâme des morts, la même foi à la divinité des puissances naturelles qui se manifeste par les génies peuplant les bois, les plaines et les eaux ; au-dessus de ces demi-divinités est un grand dieu qui les
domine, un Jupiter, un Zeus, comme le Ghang-Ti auquel les Fils du ciel ont de tous temps sacrifié .
Les sacrifices se font de la même manière .
Dans les grandes circonstances, on immole les mêmes victimes : le taureau, la brebis et le porc ; la couleur de ces victimes est identique, et leur immolation se fait selon les mêmes règles par des personnages spéciaux dans un endroit voisin du temple.
Le sacrifice se compose d'offrandes, de libations et d'un repas sacré : la communion. On présente en les élevant vers le ciel, les mets qu'on a préparés ; les dieux les agréent, et ainsi les consacrent. Ils servent ensuite d'aliments mystiques aux fidèles, aux membres de la famille, qui participent par là substantiellement à la vie des dieux. L'histoire d'Israël nous montre des rites analogues ; chez les Hébreux aussi, on sacrifiait les grandes et les petites victimes comme chez les Chinois, et on offrait les prémisses des moissons.
Le culte public avait la plus grande analogie ; les prêtres d'Israël, comme les anciens princes pontifes chinois, aspergeaient le lieu du culte du sang de la victime, faisaient comme eux brûler la graisse dans le brasier avec le foie. Uolah^ ou l'holocauste, consistait aussi, comme on fait au temple du Ciel à Pékin, dans l'offrande complète de la victime qui était brûlée tout entière. En Grèce comme en Chine, on trouve les repas publics et les jeux martiaux qui sont des actes religieux, toujours accompagnés de prières, de
libations et de sacrifices ; et tout ce qui nous est parvenu du culte romain nous montre, sur la plupart des points, l'identité presque absolue de ses rites avec les rites chinois. Et pourtant chez les peuples antiques de l'Europe, le culte comme tout le reste a évolué avec les siècles et il n'est pas supposable que ce que les savants ont pu en reconstituer, donne une image très exacte de sa pureté primitive. On y voit pourtant les mêmes cérémonies, accomplies de la même manière que celles de la religion chinoise ; comme si. Européens et Asiatiques avaient édifié toute leur liturgie sur le même fonds, et comme si le même respect pour ces actes vénérables les avait portés à en conserver pieusement les formes.
La partie capitale de ce culte antique : le sacrifice avec la communion sous les deux espèces, nous a été conservée presque intacte par l'église catholique, héritière de la synagogue juive.
Sans doute, elle en a modifié le sens ; mais elle a gardé la forme de tous les actes essentiels que l'on retrouve, et dans le même ordre, dans le sacrifice chinois : les oblations ou offrandes, la consécration et la communion. Il n'est pas jusqu'au costume liturgique de ses prêtres qui n'ait bien des points de ressemblance avec le costume pontifical des anciens Chinois, tel qu'on en trouve la description dans les rituels, bien que celui-ci se rapproche davantage du costume des prêtres hébraïques de l'antiquité.
Si bien que si Ton veut se faire une idée à peu près exacte des grandes cérémonies religieuses où le fils du Ciel officie en personne on peut |al-
1er voir aux jours de grandes fêtes, les évoques célébrant lenr messe pontificale. De pareilles coïncidences ne sont point sans cause.
Le même esprit qui, chez ces peuples si différents, a inspiré les institutions religieuses, le culte, la liturgie, a également posé sa marque dans la façon de construire, et les temples,' et les palais, et les maisons, lu' atrium romain et le mégaron grec ne sont autre chose que le t'ang chinois, comme lui carré, comme lui précédé d'un vestibule et d'une double cour, comme lui, complété dans le fonds d'une pièce où l'on conserve les provisions et les images ; tout le plan de la maison est le même, non seulement dans ses grandes lignes, mais aussi dans ses détails. L'usage de ces pièces est le même ; le vestibule servait aussi dans la vieille Chine, comme à Rome, de lieu de rassemblement où, à l'aurore, les clients venaient saluer le patricien.
Les palais princiers des républiques antiques offrent encore une plus grande analogie, s'il est possible, que les maisons des hommes du peuple, avec le palais rituel chinois, dont le palais impérial offre le type complet, quoiqu'il soit surchagé de bâtiments surajoutés, que le développement extrême de la Chine a rendus nécessaires.
De même, on retrouve toujours, dans ce type de palais chinois, la même ordonnance que celle du fameux temple de Jérusalem que les savants travaux de MM. Perrot et Chipiez, ont reconstitué d'après la Bible.
C'est que, primitivement, tous les palais, aussi
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bien les chinois que les grecs et les romains, devaient être des temples dont les divers bâtiments entouraient la salle principale, le lieu vraiment sacré.
En Chine, dans la suite des temps, on bâtit des temples spéciaux aux ancêtres de la famille dans l'enceinte de la maison dont le plan fut d'ailleurs rigoureusement le même. La salle principale de la maison devint la salle d'honneur, ce qu'elle est toujours, mais la plupart des familles conservèrent celle-ci comme temple ancestral ; c'est encore le cas aujourd'hui pour presque toutes les familles chinoises.
Mais le £ang a conservé son caractère vénérable, même là où un temple spécial a été édifié. C'est le cas du Taé-ho-tien, la grande salle du palais impérial de Pékin.
L'esprit de la vieille religion n'a pas péri et il demeure encore attaché aux objets qui ne devraient plus avoir, à cause de leur destination nouvelle, le même caractère.
Bien que cette religion n'ait plus la même force que jadis, ses rites sont demeurés, là même où les croyances se sont affaiblies et cela permet encore de constater la curieuse ressemblance du peuple chinois actuel avec les peuples antiques de l'Occident.
La conception de la vie familiale y est la même. Le Romain, adolescent, revêt la toge virile ; le Chinois accomplit une cérémonie analogue qui est, en quelque manière, son initiation à la vie publique. Tout ce qu'il y a d'essentiel dans ces cérémonies est identique des deux côtés.
Il en est de même pour les fiançailles et le mariage, et pour tous les grands actes de la vie, dont les rites sont semblables jusque dans les plus petits détails.
Quant à la législation, elle ne diffère pas. Nous parlons ici de la législation de la Grèce et de Rome que Ton considère comme primitive parce que les documents font défaut pour remonter au delà.
C'est la même constitution de la famille, gouvernée par le père, son chef, administrateur de tous les biens communs ; même mode de partage de ces biens à la mort des parents, même puissance paternelle presque illimitée qui met entre les mains du père le plus terrible des pouvoirs. Avec ridentité des institutions familiales, nous retrouvons celle des institutions politiques. Qu'était Rome au temps des rois pontifes, sinon une société semblable à • la Chine de tous les âges ; mais surtout à la Chine ancienne, lorsque les chefs de famille, de clans et de tribus avaient sur le pouvoir suprême une influence aujourd'hui disparue ?
On pourrait également faire les rapprochements les plus suggestifs entre la conception du pouvoir suprême chez les Chinois et les Hébreux ; on verrait le roi Salomon ayant seul, comme le Fils du Ciel, le droit d'offrir le grand sacrifice du taureau, et dominant le grand prêtre qui n'est en somme que son délégué. Il suffît de les indiquer.
D'où vient donc que ces peupls si divers ont tous,, lorsqu'on remonte à leur antiquité, une si singulière ressemblance ?
L'opinion des Terrien de Lacouperie, Richtofen, de Harlez et d'autres sinologues serait-elle donc plus qu'un pressentiment et les indices qu'ils ont trouvés, auraient-ils toute la valeur qu'ils leur ont attribuée ?
Tous pensent que le peuple chinois vient des régions de la Chaldée ou de la Susiane.
Or, aujourd'hui, les belles découvertes de ces dernières années mettent à la disposition du monde savant une mine précieuse de documents qui jette la plus vive lumière sur les temps anciens de la société assyro-babylonienne ; rien n'est plus facile que faire le rapprochement de cette civilisation et de celle de la Chine .
D'abord, on trouve chez les peuples de cette région de l'Asie un état de civilisation très avancé, dans les âges les plus reculés ; les inscriptions qu'ils ont laissées permettent de savoir que deux, trois et même quatre mille ans avant Jésus-Christ ils constituaient des corps des nations avec une organisation politique et sociale régulière, et quelquefois un droit écrit qui, sur certains points, peut rivaliser avec le droit moderne en ce qui concerne le souci du pouvoir suprême de protéger chaque sujet contre l'injustice (1).
(1) Qu'on étudie attentivement les antiquités chaldéennes découTertes à Tell-Loh, l'ensemble le plus important de la culture proto-chaldéenne ; on verra que l'art sculptural est déjà en pleine floraison, que les temples des dieux sont aussi richement ornés et embellis qu'au siècle de Nabuchodonosor, que la civilisation chaldéenne, en un mot, n'a plus guère de progrès à faire, de sorte que le Ghaldéen se dresse devant vous tout d'une pièce et qu'il reste identique à lui-môme comme une statue de granit durant la longue suite des siècles que déroulent, les annales de
La religion assyro-chaldéenneest la même que celle des Chinois. Gomme ceux-ci, les Assyriens croient à un grand dieu, maître des destinées du monde et supérieur à toutes les autres divinités, sortes de génies qui sont comme Tâme des forces naturelles et dont le nombre est considérable ; comme eux, ils pratiquent le culte des astres, et avec lui, Tastrologie qui a toujours été fort en honneur en Chine. Le respect et le culte des morts ont laissé également des traces. On croyait, en Chaldée, que Tâme des défunts devenait un génie protecteur.
Gomme en Chine, il fallait à cette âme, des libations et des sacrifices. Dans toute la Mésopotamie, on trouve également le culte des lieux hauts. On adorait la divinité sur des montagnes sacrées ; la plupart les livres de l'Orient, la Bible comme les autres, montre ce culte qui semble être une caractéristique des peuples sémitiques. Or, ce culte des lieux hauts a existé de tout temps en Chine. Il en est parlé dans les vieux livres où revient souvent la description des sacrifices accomplis sur les montagnes sacrées.
son histoire. Avec cette cruauté froide, cette fourberie et cette astuce qui révoltent notre esprit, cette fixité et cet engourdissement dans un état social et politique arrivé tout d'un coup à maturité et qui dure trente siècles, presque sans faire aucun progrès, cette répugnance instinctive à se fusionner avec les races voisines, le Ghaldéen nous apparait comme le Chinois de l'Asie occidentale ; comme ce dernier encore, il possède au plus haut degré le génie commercial et industriel, et il est doué de merveilleuses aptitudes artistiques, scientifiques et littéraires.
Histoire ancienne de l'Orient^ jusqu'aux guerres médiques 9* édition par François Lenormant, Tome V, page 6 et 1, Paris Lévy^
FARJBMEL il * *
386 LE PEUPLE GHfNOIS
Aujourd'hui encore, ce culte est l'objet d'une fête populaire. On se rend sur les éminences, on y foule le sol, on y récite des poésies, vestiges des hymnes antiques et Ton y fait des libations en regardant le paysage.
Quant au sacrifice, les inscriptions et les sculptures chaldéo-assyriennes, le représentent de tous points semblable à celui de la religion chinoise. On oflFre aux divinités les produits de la terre, des fruits, des légumes, le vin et le miel, on égorge des animaux, et le taureau est la plus importante victime.
Gomme en Chine, il y a un victimaire; le pontife fait seulement l'offrande.
Les sacrifices humains paraissent avoir eu pour but, d'apaiser les démons malfaisants. On n'a trouvé dans les livres chinois que des traces de leur souvenir, bien que la coutume de détruire, lors des funérailles d'un homme, des objets et personnages en papier, soit à cet égard symbolique, et paraisse être la survivance de l'ancienne coutume du sacrifice humain.
D'ailleurs, sous les premires empereurs des Ming n'enterrait-on pas vivantes avec le cercueil du souverain défunt, les femmes que celuici avait le plus affectionnées ? La religion qui paraît ainsi, dans tout ce qu'elle a d'essentiel, avoir été la même, avait inspiré les mêmes lois. Le prince tient aussi son pouvoir du Ciel, c'est-àdire du grand dieu, et il est aussi pontife, c'est au nom de ce dieu qu'il fait les lois pour son peuple.
Le Gode d'Hammourabi, roi de Babylone, qui
régnait vers Tan 2000 à 2300 avant Jésus-Christ, présente toute une législation dans laquelle on retrouve les grandes lignes du droit chinois (1).
C'est ^une puissance paternelle analogue, le même système d'adoption, à peu près identique, les mêmes lois quant au mariage et au concubinat, quant à la propriété et au partage de celleci, à la mort des parents (2).
Toutefois, fait de la plus haute importance, ce code datant de la fin du troisième millénaire avant notre ère, est en sensible progrès sur le droit chinois ; c'est bien, comme en Chine, le père qui marie ses enfants et leur donne une épouse ; mais la femme mariée est protégée par la loi du prince, ses droits sont garantis bien mieux que dans la législation chinoise, même actuelle. Ainsi la femme babylonienne ne pouvait, comme Tépouse chinoise, être répudiée par son mari pour cause de maladie ; le mari peut bien prendre une autre épouse, mais il doit garder la première et la nourrir sa vie durant (3).
La loi se préoccupe de sauvegarder la dot de l'épouse et d'assurer Théritage du bien maternel aux enfants réels de chacune des femmes de l'unique époux en cas de concubinat (4).
En admettant l'hypothèse d'une origine commune du peuple chinois et des peuples de la Mésopotamie, cette différence dans le droit des
(1) Ce code CTavé sur une stèle de diorite, a été découvert en 1902, par M. de Morgan dans les fouilles de Suse. La stèle figure îllei - . - - -^ .
ac «iiellenient au musée du Louvre à Paris.
(2)Conf, la traduction de V. Scheil. Paris Leroux 1904. Article 165, 166, 170.
(3) Art. 148.
Art. 167.
uns et des autres, indiquerait que la séparation aurait dû se faire longtemps avant la publication de sa loi, par le roi de Babylone.
D'ailleurs, la différence des écritures en serait une preuve. Les Chinois ont toujours conservé l'écriture idéographique, voisine du dessin primitif, tandis que, dans les contrées que baignent TEuphrate et le Tigre, plusieurs siècles avant la rédaction du Code d'Hammourabi, on avait déjà adopté l'écriture cunéiforme qui, dans sa première manière, alors qu'elle est encore idéographique, s'éloigne beaucoup plus de la représentation des objets que l'écriture chir^oise antique et même moderne.
Ainsi donc, on peut croire que dans un temps très ancien, entre 2000 et 3000 ans avant Jésus- Christ, peut-être même à une époque plus éloignée encore, le peuple des Cent Familles fut, à l'origine, composé de plusieurs tribus qui émigrèrent de la Mésopotamie, en se dirigeant sans doute vers l'Est, emportant avec lui tous les éléments principaux de la civilisation de ces contrées ; éléments qu'il aurait conservés presque intacts jusqu'à nos jours.
Les historiens chinois placent le début de leur histoire, c'est-à-dire le règne de l'Empereur Yao, les uns vers Tan 2357 et les autres vers l'an 2.200. On ne peut guère faire fonds sur leur chronologie. Ce début est d'ailleurs précédé d'une période légendaire, qui remonterait à Torigine de l'humanité, mais qui, comme il est ordinaire en pareil cas, se trouve enveloppée dans les brouillards de la fiction.
Si sujette à caution que soit la science des chronologistes chinois, lorsqu'il s'agit de ces temps antiques, il n'en est pas moins vrai que l'époque qu'ils indiquent comme commencement de leur histoire, correspond assez bien aux dates fournies parles livres orientaux. C'est, en effet, vers cette époque, entre le troisième et le deuxième millénaire, qu'eurent lieu des mouvements importants des peuples de la Mésopotamie, dont la Bible parle au sujet de la tour de Babel. Les découvertes du siècle dernier, le déchiffrement des cunéiformes qui a permis de reconstituer une grande partie de l'histoire de Babylone et de Ninive, pendant de longs siècles, ont révélé de grands troubles dans ces régions de l'Asie, et laissé entrevoir des exodes de peuples.
11 n'est donc pas téméraire de supposer que le peuple chinois serait, comme plusieurs autres, un rameau détaché d'une souche commune.
C'est une hypothèse, mais la science ne commence-t-elle pas presque toujours ses découvertes par des hypothèses que des travaux subséquents viennent plus tard confirmer?
On reconnaîtra d'ailleurs, que cette hypothèse n'est pas sans fondement, puisqu'on trouve tant et de si curieux rapports à tous les points de vue entre les Chinois et les peuples de la Chaldée, de TAssyrie et de la Babylonie antiques. Les Chinois eux-mêmes ne répugent point à admettre cette origine occidentale. Pour eux, la région sacrée n'est point, comme pour tous les peuples d'Europe, l'Orient ; mais bien l'Oc-
rA&JENBL 11'"
cident. Tandis que TEuropéèn, dans ses rites religieux, place toujours vers TEst le lieu béni de la divinité où se trouve Finfluence divine première, le Chinois place ce même lieu du côté de l'Ouest. C'est l'Ouest qui est la région des esprits des aïeux : les mouvements du pontife dans les rites domestiques et autres, le rappellent toujours symboliquement.
Quelle que soit, en somme, l'origine du peuple des Cent Familles, son histoire qui commence ainsi au delà de deux mille ans avant notre ère, est assez précise et offre assez de garantie pour qu'on puisse aisément suivre dans les siècles postérieurs, toute la marche de la civilisation.
Plus de mille ans avant la guerre de Troie, le peuple chinois nous apparaît comme déjà constitué en corps de nation avec un chef qui porte, dans les livres, le nom d'Empereur; la forme du gouvernement est une sorte de monarchie semiélective, le prince sur le trône choisissant son successeur, même parmi le peuple, et après avis des grands personnages qui participent, sous son autorité, au gouvernement. Ce prince est un pontife. 11 commande à un peuple qui rencontre, dans sa marche en avant, des barbares aborigènes sauvages, de langages différents qu'il refoule ou réduit en servitude. Le régime économique commence à être agricole, on honore les travaux des champs, et pourtant la propriété privée de la terre, n'existe pas encore comme elle existera plus tard.
Toute la nation est divisée en plusieurs principautés, réunion des tribus et des clans primi-
tifs. Le pouvoir appartient toujours à celui qui détient le culte et qui possède le droit exclusif de prononcer les formules sacrées, capables de mettre la puissance des dieux au service des hommes.
Les princes et les nobles, ont plusieurs temples, suivant le degré de leur dignité dans la hiérarchie sociale ; pendant de longs siècles, les familles du peuple n'ont pas le droit d'avoir de temple spécial, ni d'offrir de sacrifice à leurs ancêtres (1).
Les chefs de clans conservaient toujours la prérogative du culte familial, ainsi qu'on le remarque aujourd'hui dans les contrées de Chine où se trouvent encore de grandes familles agglomérées sur un même point.
Aussi, le plus ancien rituel VI-Li^ ne concernet-il que les ta-fou et les cheu^ c'est-à-dire ceux qui constituaient la classe praticienne.
Le peuple n'était pas pour cela privé de toute religion ; et, s'il ne sacrifiait pas à l'esprit de ses ancêtres, il sacrifiait du moins à celui de la porte et à celui du foyer. Ses chefs étaient ses prêtres. Puis, la société se développant, les familles finirent par avoir chacune leur culte spécial, et plus tard, les plus fortunées eurent leur temple domestique.
Dans son beau livre : La Cité antique^ Fustel de Coulanges, s'appuyant sur des textes qui ne remontent guère au delà du premier millénaire avant Jésus-Christ, suppose que le culte familial
(l)Kia-li, Ed. précitée, page 8, recto. — Li-Ki K'uien 8, p. 14, verso.
a été, en Grèce et à Rome, la cellule primitive autour de laquelle toute la société se serait développée ; Torganisationdela cité succédant à celle de la famille, puis celle de TEtat embrassant ensuite celle de la Cité.
Il n'en a pas été ainsi en Chine. Le processus historique s'est accompli d'une façon toute contraire, non point de bas en haut, mais de haut en bas. Le culte familial étant le dernier terme de l'évolution religieuse et non pas le premier.
Rien n'est plus vraisemblable que la théorie qui fait de la famille patriarcale avec son culte des mânes, l'embryon de toute la société organisée. Peut-être, en effet, en a-t-il été ainsi aux temps qui précédèrent l'histoire. Mais les annales chinoises ne confirment pas cette théorie; elles ne l'infirment pas non plus, puisque le peuple des Centfamilles nous apparaît,dès le commencement tout constitué en une société reposant sur des principes qui supposent à leur source invisible le régime patriarcal des pasteurs. Elles nous avertissent seulement que l'humanité est bien vieille et que certains phénomènes que l'on peut prendre pour des commencements ne sont quelquefois que des retours, par une route nouvelle, au point d'où ils étaient partis au début de leur évolution.
Il en a été ainsi du monde chinois. A vrai dire, ce retour n'est jamais complet, la Chine le prouve, car le caractère patriarcal de la constitution familiale d'aujourd'hui est obligé de se plier aux nécessités nouvelles de la centralisation du pouvoir; la famille doit abandonner une partie de ses droits à la puissance publique; elle lutte
toujours sourdement avec celle-ci, qui d'ailleurs, ne revendique que faiblement ses droits parce que, elle aussi, est infiniment respectueuse des vieilles doctrines de ses livres sacrés qui présentent le système patriarcal comme la vérité sociale par excellence .
C'est la foi en ces doctrines, foi partagée par tous, petits et grands, qui a conservé la Chine immuable à travers les siècles, ou du moins qui lui a permis de conserver toujours le fondement principal de sa civilisation au milieu des changements politiques qu'elle a subis, à l'égal de tous les autres peuples.
La Chine a vu se succéder les dynasties, elle a eu sa féodalité, terminée par la prédominance finale d'un prince sur les autres, qui a ramené l'Empire à l'unité ; elle a connu la violence et les maux des guerres intestines ; elle a été, à cet égard, un peuple guerrier. Comme celle de tous les peuples, son histoire est remplie par le bruit des batailles.
Deux fois, elle a été envahie, mais la puissance de sa civilisation, a absorbé ses vainqueurs. Mongols, fondateurs de la dynastie des Yuen (1280 après J. C), et Tartares, fondateurs de la dynastie actuelle (1644) sont devenus Chinois ; ils appartenaient d'ailleurs à la même grande famille, leurs mœurs et leur culte avaient beaucoup de points communs ; ils étaient comme des parents rentrant en maîtres, dans la maison familiale .
C'est pour cela que la Chine n'a point changé.
En somme, elle n'a jamais subi ces multiples
contacts avec les peuples étrangers qui ont travaillé si puissamment à transformer les nations des bords de la Méditerranée. Les hommes que les Cent Familles ont rencontrés dans leur longue prise de possession du sol : Miao-tzeu Man-tzeu, barbares aux cheveux longs, aborigènes de toutes espèces, étaient trop incultes pour pouvoir influer beaucoup sur le peuple* chinois. Celui-ci les a repoussés, détruits, en a fait des esclaves. L'incroyable fécondité des fils de Han les a submergés sous son flot immense, si bien qu'aujourd'hui on en compte à peine quelques centaines de mille cantonnés dans certaines régions de la Chine et particulièrement dans les provinces du sud.
Cet isolement tout particulier que n'ont pas connu les peuples antiques de l'Europe a permis au monde chinois de demeurer le même après tant de siècles.
A vrai dire, l'identité de la Chine d'aujourd'hui avec celle des origines, n'est pas absolue. Une évolution s'est faite, mais elle a laissé subsister intact le vieux fonds sur lequel a reposé de tout temps la société. Les croyances dont le rôle est toujours si grand dans l'évolution sociale des peuples, ont subi des additions et des modifications.
Il y a deux mille ans, le bouddhisme, importé de l'Inde a introduit en Chine ses doctrines et son monachisme ; mais il n'a point agi comme un système réformateur se substituant à la religion des aïeux préexistante ; il s'y est seulement ajouté en se modifiant lui-même, et il n'a exercé
aucune action sur les institutions. D'ailleurs, à toutes les époques de Thistoire, la partie éclairée de la nation chinoise a mis une sorte de point d'honneur à tourner en dérision lee pratiques bouddhiques, et les philosophes s'inspirant des doctrines de Confucius, et de son école, ont condamné comme erronés et déraisonnables, les enseignements bouddhistes.
Une telle manière de voiç est encore de mode parmi les lettrés modernes. Cela n'empêche point ceux-ci d'afficher, à l'occasion, des marques de respect extérieur pour les pratiques bouddhiques, et de faire brûler quelques bâtons d'encens devant les quasi-divinités du panthéon de la religion fondée par le prince ascète Çakyamouni.
Leurs croyances sont empreintes d'un certain scepticisme et tel lettré, qui durant sa vie, aura raillé la religion bouddhique et ses pratiques, appellera à son lit de mort, le bonze du voisinage, afin de lui demander une aide pour l'éternel voyage dans l'inconnu de l'au-delà. En cela, les lettrés chinois ne diffèrent pas de beaucoup d'Occidentaux. L'âme humaine se ressemble partout dans ses traits essentiels.
Le culte ancestral lui-même a subi l'effet de cette évolution qui semble être une loi de la vie. Les croyances sont loin d'avoir l'ancienne vigueur.
Elles n'animent plus guère les âmes et la vieille religion nationale consiste aujourd'hui plus que jamais en formules de cérémonial qu'on répè*^ avec un respect routinier* Même, chez
beaucoup d'esprits cultivés, la forme s'est substituée complètement au fond, Thabitude, plus de quarante fois séculaire, d'accomplir les rites, est devenue une seconde nature dont le Chinois ne peut, ni ne veut se dépouiller.
D'ailleurs, si la religion des aïeux n'a plus la même force qu'autrefois, elle n'en est pas moins accompagnée de la croyance à la personnalité des phénomènes physiques, croyance qui peuple l'imagination chinoise d'une foule de génies de toute espèce. Gomme en Occident, c'est la femme qui a conservé plus vive la foi religieuse, les grands pèlerinages bouddhiques sont surtout fréquentés par des femmes, dont le sentiment se plaît aux effusions mystiques sur les objets imprécis que le bouddhisme lui offre, et dans les familles, elles se]montrent toujours très attachées aux vieilles pratiques.
Mais si la croyance n'a plus la même force qu'autrefois, les habitudes d'esprit qu'elle a enfantées, la manière de concevoir les rapports des hommes entre eux qu'elle a inspirée, constituent toujours l'ossature qui soutient toute l'organisation de la famille et de l'Etat.
Les fondements de la société chinoise sont donc intacts ; comme ces édifices très anciens sur lesquels la suite des générations a élevé des substructions nouvelles, ils demeurent l'assise solide qui porte tout le reste.
Pour construire un édifice nouveau, il faudrait creuser et disperser ces fondements, faits pour soutenir un monument d'une architecture don née et non pas d'une autre. Sinon, les transfor-
mations ne seront que superficielles, il n'y aura points dans le monde chinois, d'évolution ou de révolution complète ; dès lors, le problème du contact de l'Asie et de l'Occident continuera à poser ses termes antagonistes, et à attrister ceux qui, amis avant tout de la paix, voudraient la voir régner entre les hommes.
FÀRJENEL là