‹ Le peupleChapitre 161 sur 188 · NULLE NATION NE PÉRIRA · texte numérisé non relu

NULLE NATION NE PÉRIRA

Ne dites pas, je vous prie, que ce ne soit rien du tout que d'être né dans le pays qu'entourent les Pyrénées, les Alpes, le Rhin, l'Océan. Prenez le plus pauvre homme, mal vêtu et affamé, celui que vous croyez uniquement occupé des besoins matériels. Il vous dira que c'est un patrimoine que de participer à cette gloire immense, à cette légende unique qui fait l'entretien du monde. Il sait bien que s'il allait au dernier désert du globe, sous l'équateur, sous les pôles, il trouverait là Napoléon, nos armées, notre grande histoire, pour le couvrir et le protéger, que les enfants viendraient à lui, que les vieillards se tairaient et le prieraient de parler, qu'à l'entendre seulement nommer ces noms, ils baiseraient ses vêtements.

Pour nous, quoi qu'il advienne de nous, pauvre ou riche, heureux, malheureux, vivant, et par delà la mort, nous remercierons toujours Dieu, de nous avoir donné cette grande patrie, la France. Et cela, non pas seulement à cause de tant de choses glorieuses qu'elle a faites, mais surtout parce qu'en elle nous trouvons à la fois le représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous, l'initiation à l'amour universel. Ce dernier trait est si fort en la France, que souvent elle s'en est oubliée. Il nous faut aujourd'hui

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la rappeler à elle-même, la prier d'aimer toutes les nations moins que soi.

Sans doute, tout grand peuple représente une idée importante au genre humain. Mais que cela, grand Dieu, est bien plus vrai de la France ! Supposez un moment qu'elle s'éclipse, qu'elle finisse, le lieii sympathique du monde est relâché, dissout, et probablement détruit. L'amour qui fait la vie du globe, en serait atteint en ce qu'il a de plus vivant. La terre entrerait dans l'âge glacé où déjà tout près de nous sont arrivés d'autres globes.

J'eus, à ce sujet, un songe aSl'eux en plein jour, que je suis forcé de conter. J'étais à Dublin, près d'un pont, je suivais un quai; je regarde la rivière, et je la vois traîner faible et étroite entre de larges grèves sablonneuses, à peu près comme on voit la nôtre du quai des Orfèvres ; je crois reconnaître la Seine. Les quais même ressemblment, moins les riches boutiques, moins les monuments, les Tuileries, le Louvre, c'était presque Paris, moins Paris. De ce pont descendaient quelques personnes mal vêtues, non, comme chez nous, en blouse, mais en vieux habits tachés. Ils disputaient violemment, d'une voix acre, gutturale, toute barbare, avec un aifireux bossu en haillons que je vois encore ; d'autres gens passaient à côté, misérables

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et contrefaits... Une chose, en regardant, me saisit, me terrifia, toutes ces figures étaient françaises. . . C'était Paris, c'était laFrance, une France enlaidie, abrutie, sauvage. J'éprouvai à ce moment combien la terreur est crédule ; je ne fis nulle objection. Je me dis qu'apparemment il était venu un autre 1815, mais depuis longtemps, bien longtemps, que des siècles de misère s'étaient appesantis sur mon pays condamné sans retour, et moi, je revenais là pour prendre ma part de cette immense douleur. Ds pesaient sur moi, ces siècles, en une masse de plomb; tant de siècles en deux minutes !.. Je restai cloué à cette place et ne marchai plus. . . Mon compagnon de voyage me secoua, et alors je revins un peu... Mais je ne retirai pas tout à fait de mon esprit le terrible songe, je ne pouvais me consoler; tant que je fiis en Irlande, j'en gardai une tristesse profonde, qui me revient tout entière, pendant que j'écris ceci.

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