ORIGINE DES ARBRES DE LA LIBERTÉ
Presque chez tous les peuples on trouve des traces du penchant que les hommes ont toujours eu à allier certains sentiments à la
plantation des arbres.
Les Orientaux avaient -adopté le palmier, qui nourrit l’homme, le désaltère et l’habille. leOllz 4eè sauvages de la mer du Sud, dit l'abbé Grégoire, les voyageurs ont trouvé l’usage de planter, pour chaque individu» un arbre qu'il regarde comme sacré. A la naissance de leurs enfants, quelques Américains plantent un
bois d’acacias, qui, à l'époque de leur mariage, suffit pour les doter; et le blanc de Hollande, qu’on appelle encore ypréau % a pris cette dénomination de la coutume qu’avaient autrefois, dit-on, les habitants d'Yprcs d en faire des plantations dans les mêmes circonstances.»
Le même auteur rappelle, à ce sujet, l’histoire attendrissante de Paul et Virginie. A leur naissance , leurs mères avaient planté deux cocotiers qui , en croissant , enlaçaient leurs palmes, et dont l’existence formait leurs archives. « Mon frère, disait Virginie, est de l’Age du grand cocotier, et moi de l'Age du plus ' 'jMBtit. » i ^ , •
Mais la plupart des arbres prolongent leur existence au delà des bornes de la vie humaine. La mort moissonna ces vertueux enfants : ils furent inhumés t’un près de l’autre sous une touffe de bambous ; les palmiers leur ont survécu.
Pour symbole de la liberté, au lieu du peuplier, c’était le chêne qu’on préférait autrefois. L’abbé Grégoire, qui nous a laissé une petite notice sur les arbres de la liberté, ajoute que l’arbre destiné à devenir l’emblème de la liberté doit être, en quelque sorte, fier et majestueux comme elle ; il fout donc :
1° Qu’il soit assez robuste pour supporter les plus grands froids ; . • • ■
2* Il doit être choisi parmi les arbres de première grandenr. Grégoire veut qu’ils soient susceptibles de s’élever jusqu’A cent trente pieds: « car, ajoute-t-il, la force et la grandeur d’un arbre inspirent un senlimenlde respect, qui se lie naturellement à l'objet dont il est le symbole; »
3° Il doit être de longue vie; et, s’il ne peut être éternel, il veut qu’au moins il soit choisi parmi les végétaux dont la durée sc prolonge pendant des siècles ;
4» Il faut enfin qu’il puisse croître isolément dans toutes les contrées de la république. • 1 '
Or, le chêne, le plus beau de* végétaux d’Europe, réunit non seulement ces avantages, mais il possède encore celui d’être le bois le plus utile dans tous les objets d'architecture civile et navale. Dans toutes lés belles constructions, le chêne lient le premier rang, et il est appelé le Gardien du commerce et de la liberté.
Telle est une partie des considérations sur lesquelles l’évêque de Blois s'appuyait pour préférer le chêne -, et nous devons convenir qu’elles sont assex fondées. Mais cet arbre est à peu près deux cents ans à croître, autant de temps stationnaire, et autant à dépérir ; il ne décline qu’après avoir, pendant des siècles, bravé les tempêtes et vu les générations s’écouler sous son ombre. Aucun arbre ne pourrait donc lui disputer la gloire d’être le symbole de la liberté et des vertus républicaines.
Si l’on a préféré le peuplier, c’est que son nom veut dire peuple (populus ), qu’il est plus facile A planter, et que, par conséquent, on jouit plus tot en voyant sa cime s'agiter dans les airs. Ceux qui ont été plantés depuis la révolution de février sont généralement assez élevés, et la plupart se sont couverts de feuiltès peu de temps après leur plantation.
Si, dans ces dernières tirconslances, l’eau sainte de nos temples a été la première A les arroser, il faut aussi rappeler que c’est un ecclésiastique du département de la Vienne qui, en 1790 , le jour de 1 organisation de la municipalité , ayant fait arracher dans une furêl Un chéneau de belle venue, le planta solennellement sur la place du village, où les deux sexes réunis concoururent à son inauguration. Le digne prêtre les harangua ensuite sur les avantages de la révolution et de la liberté*
« Au pied de cet arbre, dit-il, vous vous souviendrez que vous êtes Français; et, dans votre vieillesse, vous rappellerez à vos enfants l’époque mémorable à laquelle vous i’uvez planté. » Alors (Moniteur du 25 mai 1790) tous les citoyens qui avaient
des procès consentent, sur sa demande, à les terminer par arbitres ; ils s'accordent sur le choix, s’embrassent après avoir entendu leur sentence, et les chants de l'allégresse terminent cette fêle digne d’un peupile libre.
On évalue à soixante mille le nombre des arbres de la liberté qui furent plantés dans la première révolution. Sans doute oe nombre sera surpassé en 1848. Car la devise si chrétienne de la jeune république : Liberté, égalité, fraternité, parait être profondément entrée dans les cœurs ; et ils pousseront tous, car la religion les a bénis tous. Les excès de la première révolution avaient fait supposer qu’une mare de sang devait toujours se trouver au pied de l’arbre de la liberté ; mais cette fois il n’en
sera pas ainsi : les témoignages de fraternelle union entre la li-
berté et le christianisme les préserveront à jamais de pareille souillure. Ces beaux arbres croîtront, et la postérité les respectera. ’ i