PEUPLE EN ACTION
22 , 25 et 24 février 1848 .
Dans deux publications récentes, nous avons présenté un tableau fidèle des événements qui ont amené la proclamation de la république; nous avons retracé les scènes les plus saisissantes de la lutte ( i ) , nous voulons aujourd’hui mettre sous les yeux de nos lecteurs le peuple lui même, parlant et agissant. Notre but n’est pas de le daller; il n’aura bientôt que trop de flatteurs. D’ailleurs, les nobles paroles, les belles actions, n’ont jamais (ait défaut dans notre patrie. La bravoure, la générosité, le désintéressement sont le patrimoine de tous les Français : ils l’ont toujours religieusement conservé. Nous voulons seulement rassurer les esprits timides. Une révolution faito par le peuple et pour le peuple, c’est-à-dire avant tout pour les classes ouvrières, a pu inspirer quelques craintes : il faut mettre au grand jour les sentiments généreux du peuple ; il faut le faire voir en action, pour inspirer à tous la confiance dans l’avenir. Nous allons réunir, dans un même cadre, les traits de courage et de générosité qui, après avoir enflammé les cœurs dans le combat, illustrent la victoire du peuple.
La mare de sang produite par les victimes de la fusillade de l’hôtel des Capucines avait tellement exaspéré la population, dans la matinée du qu’on voulait mettre le feu à l'hôtel de M. G uizot, dans lequel se trouvent, comme on sait, les archives
Le Peuple Souverain, Histoire populaire île la révolution de ISIS; — Les Barricades ; en vente chez les mêmes éditeur*.
des affaires étrangères. Le peuple s’était porté vers les fenêtres des appartements qui louchent au jardin et qui contenaient des blessés.
Déjà la persienne du rez-de-chaussée cédait sous les coups de la multitude année de pinces et de barres de fer, lorsqu’un citoyen eut la pensée de faire mettre l’édifice sous la sauvegarde des blessés, en y écrivant le mot „• Ambulance. l'n garde national alla chercher de la craie chez le marchand de vinslluvey, et, grâce aux inscriptions : Ambulance c 1 rcs/uxt au blessh, l’hôtel et les archives furent préservés des résultats d’une colère terrible. On demanda aux deux citoyens leurs noms ; ils s’y refusèrent à plusieurs reprises. Los personnes attroupées devant la porte ont reconnu en eux les citoyens Bourgois, lieutenant de la i*' légion, et Descamps, homme de lettres. Le peuple s’arrêta court devant cette inscription , et mit lui-même un factionnaire à cet endroit. Le bon sens et le coeur du peuple savent toujours entendre la voix de la raison.
Au moment où le peuple entrait en vainqueur aux Tuileries, les appariements occupés par M. le général Jacqucminot, dans le bâtiment attenant où se trouvaient les bureaux de l’état-major, furent cuvabîs par les citoyens armés. Le général était parti, mais d’une manière si précipitée, qu’il n’avait pas eu le temps de se nantir de sommes, de valeurs et d’objets précieux renfermés dans les meubles de son cabinet et de sa chambre à coucher.
Le peuple respecta tout; mais un homme de mauvaise mine, que l’on a su depuis être un libéré, n’imita pas son exemple. Ce misérable s’était nanti d’une somme de près de 80,000 fr. en litres au porteur et en actions industrielles, lorsqu’il fut saisi au collet par de braves citoyens qui, s’ils n’eussent écoulé que leur juste indignation, l’eussent fusillé sur-lechamp.
Us se contentèrent de le conduire à la préfecture de police, et lh il fut écroué au dépôt, d’où ce matin il a été extrait pour être mis à la disposition de M. le commissaire du gouvernement provisoire près le tribuual de première instance.
Dans lu soirée du «5, au moment où l'on apprenait que le* gardes municipaux avaient tiré sur un attroupement, place du Châtelet, un garde, poursuivi par le peuple, vint se réfugier dans les rangs de la garde nationale, à la mairie de la rue de Vendôme. — Un officier intervint, et leur dit : — « Cilovens, cet homme est désarmé ; il est vaincu, ne le tuons pas! » — La foule irritée baisse ses armes, et sc relire en criant : — « Qu’il vive T *
Une voilure où se trouvait le prince de la Moskowa, fut rencontrée rue de Provence. Déjà on sc préparait à la renverser pour en former une barricade, quand un ouvrier reconnut le fils du maréchal Ney : — « Passez, citoyen, vous avez défendu nos intérêts ; vous armez le peuple, il se souvient de vous ! » — Vous verrez qu’il se trouvera des gens pour la colomnie !.
La galté s’est mêlée souvent à ce drame sanglant. Un ecclésiastique est aperçu près d’une barricade , on l'entoure : — « Monsieur l’abbé, venez bénir notre barricade; arrêtezvous, nous voulons vous faire ofiieier! »
Un officier de la ligne venait d’être porté ù l’ambulance du Château-d'Eau pour lui extirper une halle qu’il avait reçuo dans le poignet. An moment où M. Bonneville (Charles), étudiant en médecine et. en pharmacie, procédait 5 son pansement, une bulle brise le carreau et vient traverser le» poumons du malheureux officier,' il arrache alors sa croix, et meurt en disant à M. Bonneville : — « Prenez ma croix, vous la méritez; voilà vingt ans que je la porte; lâchez de la gar? der avec honneur et aussi longions que moi. »
Un jeune ouvrier ciseleur de dix-sept ans, Jobéconrl, dit Rigolot, était h la première barricade du Palais-Roval ; son li-ère est tué h ses côtés, son père est grièvement blessé; rici» lie l’émeut, il monte le premier an leu; on le descend du palais h l’aide d’une corde, avec une partie delà figure brûlée. Des gardes nationaux lui remettent 10 francs; il les donneh un citoyen qui, blessé à côté de lui, manquait de tout secours.
Ce n’est pas sans difficulté qu’on, est parvenu à sauver fur-
gcntcrie aux Tuileries. Le* brave* citoyens qui avaient, concouru à la prise du château s'étant placés en faction devant le buffet, le préservèrent d’abord de toute atteinte; mais la nuit, quand les pillards se furent mêlés aux combattants, ils craignirent d’être impuissants contre la cupidité. Alors ils envoyèrent un d’entre eux prévenir l’élève de l'École polytechnique, préposé à la garde du château ; celui-ci accourut et ordonna de tout disposer pour porter le trésor dans un caveau. Les citoyens Vallier, ouvrier corroyenr, rue Beaubourg, 35 ; Gcrbeau, tourneur; Hivoirc, teinturier en peaux, se chargèrent du fardeau et se dirigèrent vers le lieu de sûreté qui leur avait été désigné. L'élève de l'École les conduisait, et avec lui trois autre* citoyens accompagnés d’un lieutenant de grenadiers de la 8' légion. Durant le trajet, ils furent plusieurs fois attaqués; mais toujours la contenance ferme de l’élève de l’Ecole et de l'officier, qui marchaient devant eux le fer en main, en imposa h ceux qui voulaient enlever à la nation le bien qu'elle avait reconquis.
À la grande barricade des rues Beau bon g et Rambntcau, un citoyen tenait b la main un drapeau qu’il désirait planter lui-même au dessus des pavés. Mais le feu des soldats qui s’étaient posés devant la barricade, prêts à tirer sur quiconque se présenterait, ralentissait son audace. Alors un enfant de douze à treize ans, Édouard Boulé, lui dit : — • Citoyen, donne-moi ce drapeau, je le planterai moi-même; tu verras qu’il ne faut pas avoir peur. Et aussitôt il lui arrache le drapeau des mains, escalade hardiment les pavés, et plante *on étendard en présence des soldats, confus de son audace.
Le mercredi î 5, au moment ori les combattants, en petit nombre, manquant de munitions, s’opposaient encore à la marche des troupes qui se portaient pour renverser la barricade delà nie de l’Échandé, au Marais, un jeune homme de quatorze b quinze ans a été tué d’un coup de fen lorsqu’il tenait encore le drapeau fièrement élevé sous le feu des soldats.
La malveillance s était plu b répandre le bruit que le* ci-
toyens qui. veillent à la conservation du château, des Tuilerie*vivaient somptueusement dans ce palais qu’ils ont préservé de la dévastation. Ces braves patriotes ont dignement répondu eurefusant les rations de- vin qu’on leur oil'rait. — « Donnez-les, ont-ils dit, aux malades et aux pauvres ; ils en ont plus besoin que nous. »
Au moment de la prise des Tuileries, il a été trouvé dans le palais, en diamants, bijoux, argent monnoyé, etc., une valeur de plus de trois millions. Tous ces objets furent déposés dans une baignoire se trouvant dans l’appartement du duc d’Orléans, et recouverts d’une simple couverture. Ou plaça le tout sous la garde d’un bomme en haillons, et, lorsqu’on vint pour emporter ces objets, ils furent reconnus intacts ; la couverture même n’avait pas été dérangée de pince.
Cet homme n’avait pas même eu L'idée de la tentation*
Grandeur et simplicité !
M. Victor Hugo avait adressé jeudi , sur la place Royale,, quelques paroles au peuple qui s’y trouvait réuni. Des huées se faisaient entendre. C’est un pair de France ! criait-on. — Je n’en sais rien, dit d’une voix fortement accentuée ua homme en blouse, mais c’est un grand homme !
Tout le peuple répondit aussitôt : Vive Victor Ilttgol'
Un certain nomhre de personnes se présentent chez um habitant de Passy et lui demandent de» armes : « Je n’enai pas, cherchez si vous voulez. — Eh bien! alors,. il nousfaut donner âo- francs.. >
L’habitant leur donna la somme demandée; mais, quelques instants après, deux ou trois hommes de celte troupe reviennent et lui disent r • Monsieur, nous avons réfléchi h notre tour, et il nous a semblé que nous commettions un vol. Pardonnez-nous, et reprenez- votre argent. »•
Une compagnie de volontaires portait un <Jrapeau:sur lequel étaient écrits ces mots : Compagnie des Sans Culottes,. Quelques citoyens ayant fait observer qu’une pareille inscription pouvait jeter de l’alarme dans le public, en rappelant de tristes Souvenirs, le chef de cette compagnie répondit t
Votif avez raison ; pas de mauvaises plaisanteries. Et, prenant un morceau de charbon, il écrivit sur le drapeau : Plus de Sans-Culottrs !
Plusieurs hommes armés, mourant de iàim, sont entré» chez M. Buisson, tailleur, demandant si l’en pouvait leur donner du pain. M. Buisson s’est empressé de satisfaire h leur demande, et, comme il n’avait pas de vin h leur donner, il leur a offert du cidre.
— Du vin, du cidre, répondirent ces braves gens , nous n'en voulons pas ; du pain et de l’eau ! Et ils se sont retirés paisiblement.
Quand le peuple, dans la journée du 24 février, est entré aux Tuileries, il s’est arrêté avec respect devant la chapelle du château, lin élève de l’Ecole polytechnique a rassemblé les vases sacrés et les a portés au curé de Saiiit-Boch, au milieu d’un nombreux concours de peuple qui l’accompagnait la tête découverte.
Aux Tuileries, un voleur est arrêté avec de l’or, on le punit en lui disant : Tu ne vaux pas une cartouche.
Deux cadavres étaient exposés au Paluis-Boyal, avec cet écriteau : V oteur.
Un engagement venait d’avoir lieu jeudi matin, «4 février, rue de la Roquette; quelques instants après, quatre hommes du penple du quartier, Bernard, Noël, Ildcbrunt et Motier, trouvèrent sur le cadavre d’un sergent du 23 ' léger une somme de 48 fr. 4 ° c -> qu’ils apportèrent de suite b la pharmacie de M. Pougel, faubourg Saint-Antoine, où se donnaient les soins aux blessés. — C’est pour eux, dirent-ils, en montrant ces derniers.
Voici nn épisode héroïque qui fait le plus grand honneur à un jeune enfant de Paris.
Jeudi 24, au commencement de l’attaque du poste du Châtoaii-d Eau, place du Palais-Royal, la compagnie de grenadiers de la 2® légion de la garde nationale, commandée par le capitaine Barère, escortant le général Lamoricière, venait prendre possession de ce poste, et elle était sans munitions, car il avait été convenu que les gardes municipaux allaient
se rendre aux gardes nationaux ; mais le poste était attaqué par les insurgés et une vive fusillade était engagée, des deux côtés. Le capitaine, sachant que sa compagnie n’avait aucune munition, hésitait h avancer; alors un jeune enfant de Paris, âgé de douze b treize ans, se présente au capitaine et lui dit : « Je m’engage h faire cesser le feu des insurgés ou h me faire tuer si je ne puis y réussir.» D’un pas rapide, il parcourt le front des insurgés et les engage d’une voix énergique à cesser le feu. Au bout de quelques instants la fusillade s’arrête et lu jeune enfant revient auprès du capitaine en lui disant ; «J'ai tenu ma promesse. » En eflet, il avait tenu parole; il ouvrit sa chemise et montra son épaule fracassée par une balle.
lin groupe s’est porté chez M* 1 * la duchesse d’Elchingon, pour demander des armes. Celte dame le conduisit à l’endroit oh étaient les seules qu’elle possédât. «Je. n’ai, dit-elle, que celles-ci ; ce sont les pistolets et l’épée du maréchal Ney. que nous conscnous comme de Lien précieuses reliques pour notre famille.» A cet aspect, les délégués du peuple s’inclinèrent avec des marques de respect, et sortirent en déclarant qu'ils ne pousseraient pas plus loin l’investigation.
l,n garde national posait des factionnaires autour des Tuileries, dans l’après-midi du 24. Ln homme se présente â lui et l’invite it venir prendre à son domicile de la vaisselle plate et du vermeil d’une valeur d’environ 3 . 000 fr., provenant du palais. Les exigences du service retinrent le garde national, qui ne put aller chez cet homme que lo sfi. Mais ce dernier u’avait pas voulu rester si longtemps chargé d’un semblable dépôt, et il avait remis ces divers objets au Trésor, qui lui en avait donné un reçu régulier. Ce bravo et honnête ouvrier, qui croit avoir fait une chose toute simple, est serrurier, il se nomme Miné et demeure rue Rivoli , près la rue de Rohan, dans une petite chambre au cinquième étage.
M. de Mouchy avait livré h des combattants une certaine quantité d’armes de luxe ; elles lui out été fidèlement rendues.
Ce fait nous en rappelle un analogue. Des individus so présentent chez un riche amateur et demandent des armes.
Ce dernier leur menlrc des urines de luxe et anciennes, en leur permettant de les prendre. Quelques iustants après, l’un d’eux revient, cl dit : — « Monsieur, démanchcz-moi ça : il y a des diamants sur la poignée; je les perdrais, et je n’ai besoin «pie de la lame. •
Le poste des Innocents a été occupé par le peuple, <pii, dans sa colère, a brisé tout le mobilier du commissaire de |>olicc du quartier des Halles, et eu a fait une barricade. Tout a été détruit, et nous avons craiul pour la vie d'un individu qui emportait un livre. * Nous détruisons, disaient ces braves gens, mais nous ne volons pas. A mort les voleir s ! •
Le peuple était mai Ire des Tuileries. Un homme de I» foule, qui venait de s’y précipiter 5 la suite de la garde nationale, trouva sous un meuble une douzaine de cuillères en or massif. Il aurait pu se les approprier; celle pensée ne lui vint même pas, et il alla snr-lc-champ remettre à un garde du château les douze cuillères, lin pareil trait uous semble au-dessus de tout éloge.
La fuite de Louis-l’hilippe a été marquée; par un incident qui fait trop d'honneur à l’esprit de notre population, pour que nous ne nous empressions pas de le recueillir. Au moment où l’ex-roi s’échappait des Tuileries par la poterne du. Pont-Tournant, pour rejoindre la petite voiture qui l’attendait,, il fut entouré par le peuple qui s’élail précipité sur son passage. Le a' de cuirassiers qui stationnait sur la place de la Concorde, accourut pour protéger sou évasion ; mais dans la situation deg choses, il était impuissant h le soustraire aux vengeances du peuple. Cependant ce brave régiment, qui ne faisait pas et ne voulait pas faire usage de scs armes, s'efforçait de lui faciliter le passage. Un officier, voyant le péril, s'écrie : Messieurs, épargnez le roi! A quoi une voix de stentor, sortie de la foule répondit ; Nous ne sommes pas des assassins ; qu’il partel — Oui! oui! qu’il parle 1 qu’il parle! devint le cri général. Le peuple avait été trop brave durant le combat, pour n’êlre pas généreux après la victoire.
Le jeudi a4 février; lors de la prise du château des Tuile-
rie», un jeune du pu lé de l'opposition , M. Jules de Lasteyruv petit-fils du général Lafayclte, trouva dans un des appartements une jeune femme en larmes et en proie à la plus vivo émotion. Après avoir reconnu en elle l’ex-duchcssc de Monlpensier, il lui présenta son bras et la pria de le suivre. L’exprincesse ainsi qu’on lesait.se trouve sur le point d’être mère. Envoyant la foule déborder de toutes parts, la jeune femme sentait s’accroître ses craintes; mais M. Jules de Lastcyric s'empressa de la rassurer. Il la conduisit ensuite jusqu’il son hôtel, où elle passa trois jours en toute sécurité.
M. Jules de Lastcyric conduisit, le dimanche soir, l’esprincessc, jusqu’au port de Boulogne, et il ne la quitta qu’au moment où elle s’embarqua pour l’Angleterre.
A la prise des Tuileries, un homme du peuple ayant aperçu un buste de Louis-Philippe, prit sa ceinture, et, la mettant sur les yeux du buste ; — « C’est loi qui es aveugle! » s'écria-t-il.
Le peuple conduisait le gouvernement provisoire h l’Hôtel-de- Ville. Comme le cortège passait devant la caserne d’ürsay. un dragon vint offrir un verre de vin à H. de Lamartine. M. de Lamartine, portant le verre h ses lèvres, s’écria : — « Messieurs, c’est lo banquet ! • Ce mot si heureux fut couvert de bravos.
Un des épisodes les plus remarquables et les plus émouvants de la journée du «4 a ôté celui-ci. Dans le quartier du Panthéon, le peuple demandait h grands cris des armes ; un lieutenant de la i«* légion pénètre, h la tête de quelques gardes nationaux suivis d’une foule immense, dans la caserne située rue du Foin, et occupée par le 7 ” de ligne ; le colonel de ce régiment s’avance pour engager le peuple h se retirer; on vent se précipiter sur cet officier supérieur pour le désarmer; et ce vieux militaire, qui a gagné tous ses grades h la pointe de son épée, verse des larmes de rage en se voyant dans l’alternative ou de subir l’humiliation dont on le menace, ou de commander le feu sur le peuple.
Le lieutenant de la garde nationale, touché de la douleur de ce brave, s’écrie :
— « Non on ne vous désarmera pas, ou l’on me passera sur le corps; mais vous, colonel, donnez-nous quelques fusils et des munitions; on égorge nos frères, et nous voulons les secourir. »
Le colonel hésite un instant, puis il ordonne que l’on délivre à la foule douze fusils cl quelques paquets de cartouches.
A peine s’esl-il laissé arracher cet ordre, que, vaincu par les émotions si terribles et si rapides de celte scène, ce vieux militaire s'affaisse sur lui-même, frappé d’un coup de sang. Un s’empresse autour de lui , on le relève ; le chirurgienmajor accourt, le saigne deux fois de suite, et il revient à la vie.
A la prise des Tuileries, le peuple trouva dans la chapelle un magnifique Christ sculpté. Le peuple s’arrêta et saluai « Mes amis, dit un élève de l'École, voilà notre maîlrcà tous.»
Le peuple prit le Christ et le porta solennellement à l’ég’ise Saint Roeh. < Citoyens, chapeau bas ! saluez le Christ ! » disait le peuple; et tout le monde s’inclinait dans un sentiment religieux.
Lue boite remplie de bijoux ayant été trouvée aux Tuileries dans les appartements de la reine, elle a été portée à la mairie du 5* arrondissement.
L’ouvrier Mallet, chaudronnier, rue Saint-Louis-Sainl-Honoré, 7 , a rapporté à M. Alph. Clioquet, capitaine des grenadiers du r r bataillon de la 5' légion, un plateau et une clochî en argent d’une valeur considérable, qui avaient appartenu à l’argenterie du palais royal. Ces objets ont été remis à la mairie de l’arrondissement.
Il est écrit sur les fenêtres des Tuileries faisant face au Pontr Royal : Les voleurs seront mis à mort. Puis à côté : Palais sous la sauvegarde, du peuple.
Dans la rue Jannisson, au coin de la rue Saint-Honoré, un homme armé a été pris volant une cuillère d’argent; tout aussitôt les braves qui combattaient avec lui s’en aperçurent et lui dirent : « Tu n’es pas de notre cause, nous le désavouons; b genoux tout de suite : voilà comme nous traitons les voleurs 1 » ; et cinq bulles l’étendirent raide mort.
Une jeune fille assistait an dernier massacre de quelques gardes municipaux du poste de la place de la Concorde, qui avaient tiré sur lu 5* légion. Il ne restait plus qu’un de ces malheureux.
« Mademoiselle, s’écria M. de V..., commandant des pompiers, vous pouvez sauver cet homme.
» Que faut-il faire? je suis prête.
» Jetez-vous dans scs bras et réclamcz-le comme votre père.»
La jeune fille se précipita au même instant dans les bras du garde municipal, en pleurant et en s’écriant :
« Messieurs, au nom de Dieu, épargnez mon père ou luczmoi avec lui. »
* Les fusils s’abaissèrent aussitôt, et le garde municipal, protégé par sa libératrice, lut sauvé.
Jeudi îi3 février, le poste du marché Saint-Jean était occupé par une compagnie du 7' léger, que commandait le capitaine adjudant-major Urlebizc, décoré de Juillet, sous-lieutenant en i83o aux volontaires des trois jours. Un groupe du peuple conduit par des étudiants s'avançait pour attaquer le piquet. Le brave Urtebizc, le voyant venir, dit 3 ses hommes :
— « Non seulement vous ne tirerez pas, mais vous allez donner vos armes 5 vos frères qui viennent 13-has. » Un garde municipal, posté 3 quelques pas, court aussitôt à lui et lui brûle la cervelle. Le piquet venge son capitaine en exécutant sitr-le champ le garde municipal. Puis il va au devant des étudiants la crosse en bas, et leur donne scs armes, en disant :
— > Prenez; le capitaine, en mourant, nous a ordonné de vous les remettre. »
Au carrefour Bussy, un homme du peuple, ayant trouvé une pièce d’argent, fit plusieurs fois le tour des barricades en demandant 3 qui elle appartenait, jusqu’3 ce qu’il ail pu la restituer 3 son légitime propriétaire.
Nous devons signaler la noble conduite du sieur Lavallée, ancien guide de la garde impériale, membre de la Légiond’ilonneur et décoré de Juillet. Après avoir commandé un détachement de jeunes gens 3 l’affaire du Château-d'Eau, où
il fit prisonnier un colonel d’état-major, il entra avec sa Irottpc aux Tuileries, où il prit quinze gardes municipaux, tics malheureux allaient être fusillés, quand Lavallée leur sauva la vie par ses instances : « C’est aujourd’hui un jour de victoire, leur dit-il, et je ine souviens que l’empereur nous recommandait toujours d’être généreux envers nos prisonniers. »
Au moment de l'entrée du peuple aux Tuileries, des jeunes gens avaient pris , dans les écuries de la rue Saint - Thnmas-du-Lonvre, une des voitures du roi, il laquelle ils avaient mis le feu. Cette voiture enflammée fut promenée dans la rue du Carrousel, et bientôt approchée des nouvelles boutiques construites dans cette rue : « Le feu aux boutiques ! » cria une voix, et la voiture fut poussée tout près des boutiques; mais un courageux citoyen, M. Cholet, s’élança :
• Mes amis, mes amis, leur cria-t-il, vous allez incendier le Musée !» Et la foule d’applaudir et d’éloigner la voiture, qui fut conduite au milieu delà place du Carrousel. >
Terminons par un rapprochement curieux :
Un mois après la chute du dey d’Alger, Charles X perd sa couronne.
Un mois après la prise d’Abd-el-Knder, Louis-Philippe, défendu par cent mille hommes , quille son château des Tuileries et se retire dans une citadine.
Le fils de Charles X, le duc de Berry, est mort tragiquement.
Le fils de Louis-Philippe est mort également d’une manière tragique.
Ainsi que nous l’avons fait remarquer , les journées de Juillet comme celles de Février ont eu lien les mardi, mercredi et jeudi.
Comme Charles X, Louis-Philippe a abdiqué en faveur de son petit-fil», et ainsi que les vainqueurs de Juillet, les combattants de Février ont répondu : Il est trop tard !
Niez donc maintenant le doigt de Dieu !
Impriment- de Ratkaï, à Rambouillet.
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