SCÈNE V THYRA, PINATELLI, LEPAGE
LEPAGE Eh bien, quoi? Que se passe-t-il?... J'étais inquiet, votre femme de chambre est montée tout à Theure me demander si je savais où vous étiez.
THYRA
Ah ! on a été jusque chez vous ! En voilà une histoire!...
LEPAGE
Quelque chose qui ne va pas? Nous allons voir. Bonjour, Pinalelli. Hier, j'ai un peu souffert du rein. Enfin, il faudrait que j'aille à un Vittel ou à un Gontrexéville quelconque, cette année. Quel embêtement ! Mais, hast, tant qu'il y a la joie de travailler ! Et vous, vous êtes en forme? Est-elle assez jolie, la mâtine 1 Elle a l'air d'un Prudhon encore plus clair de lune !
THYRA
J'étais jolie ces jours-ci pour la première fois depuis six mois... Oui, pour la première fois! La sculpture prend tout I Mes joues sont laides et tirées.
LEPAGE
Je ne trouve fichtre pas. C'est ça, la pose?... C'est joli!
THYRA, l'interrompant et l'appelant à l'écart.
Lepage, j'ai une chose grave à vous demander, une chose qu'on ne demande jamais, mais dont j'ai le plus urgent besoin.
LEPAGE
Quoi donc ?
TllYRA
Une chose qu'on n'octroie qu'une fois dans la. vie, et dans certaines occasions. Vous allez me jurer, Lepage, que vous allez me donner cette chose que j'attends de vous.
LEPAGE
Tout ce que vous voudrez, mon enfant... Quoi?...
THYRA
La sincérité !
LEPAGE, riant.
Rien que ça !...
Vous voyez, déjà, ça ne vous amuse pas !... Allons,
essayez!... Après, vous reprendrez votre courtoisie
habituelle... Mais je vous la demande entière, totale.
LE PHALE^îE 77
entendez-vous bien?... Ce n'est pas un encouragement que je désire, aujourd'hui; c'est, vous savez... cette vérité... que l'on pense et que l'on dit des autres quand ils ne sont pas là ! Je suis à un tournant de ma vie très important, très important... Vous voyez, je pèse les mots...
LEPAGE Vous faites allusion à votre mariage?
THYRA
Laissons de côté la raison. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il faut que je jette un coup d'oeil sur moi. J'ai besoin de voir clair, il le faut! Alors? Il y a des minutes dans la vie où l'on s'en remet entièrement au diagnostic de l'homme en qui on a confiance... comme le malade au médecin avant l'opération. Vous êtes celui, le seul, auquel j'ai livré mon esprit, assez pour qu'une parole de vous, réclamée d'une certaine façon, soit crue aveuglément. Je m'en rapporterai à elle. Je vous dois tout; vous savez que je vous appelle mon embellisseur, mon génilor. Donc, n'est-ce pas, Lepage, la sincérité, et à toutes mes questions.
LEPAGE
On va tâcher... J'attends de pied ferme.
THÏHA
D'abord, regardez bien ma petite machine, là-bas... sans penser que c'est de moi. Donnez bien le mouve-
ment, Pinatelli... Et votre opinion absolue, comme si ce n'était pas de moi.
Elle attend anxieusement.
LEPAGE, met son lorgnon et regarde.
C'est comme ci — comme ça.
THYRA, geste d'impatience.
Plutôt comme ça ! Oh ! je m'en rends bien compte, allez ! Ce n'est pas une raison parce qu'on vient de me coller ma médaille au Salon et que j'ai eu une bonne presse... Au reste, tout ce que je fais est toujours ainsi. C'est sec, c'est froid, c'est dur. (Elle pousse un soupir.) Ah ! funèbre banalité !...
LEPAGE
Non... Vous sculptez comme un bourreau, un peu... Évidemment, ce n'est pas au point... Vous êtes remplie d'intentions...
THYRA
Gomme l'enfer !
LEPAGE
Ça n'est pas réalisé. Ce qui manque, je vous l'ai déjà dit, c'est les études premières, l'atelier... Comme toujours, parbleu ! Mais je suis content que vous vous en aperceviez à temps... Tenez, ça, c'est assez de la viande...
THYRA Merci, charcutier.
LEPAGE
En somme, je trouve ça très étonnant après si peu d'études. Mais c'est du talent en herbe.
THYRA
Talent en herbe, grandeur en herbe ! Toute cette herbe me donne mal au cœur. Abrégeons ? {Elle rappelle et bien dans les yeux.) Allons au fait, pour faire quelque chose de vraiment bien... quelque chose qui ne soit pas très bien, mais mieux...
LE PAGE Enfin, quelque chose de bien...
THYRA
Combien de temps ? Avec tout l'acharnement de l'étude !
. LEPAGE, regardant l'œuvre.
... Cinq... six ans... Pas moins.
THYRA, effondrée.
Pas moins 1
LEPAGE, il rit.
Vous avez l'air toute navrée ! Je vous le dis comme je le pense. Vous me demandez la vérité. Je vous la donne. Qu'est-ce que vous voulez? Vous vous êtes mise un peu tard, quoique toute jeune, à la sculpture. Et tout cela est rempli de petites naïvetés, d'enfantillages qu'il faut faire disparaître. Le métier est indispensable dans tout art.
THYR\
Cinq ans !... C'est effrayant !
Et pourquoi donc? Vous avez quel âge déjà? Vingtquatre ans?...
go LE PHALENE
THYUA
Oui, vingt-quatre et déjà trois ans d'étude. Dire qu'en pensant à ce que je serais à vingt-cinq ans je faisais claquer ma langue de contentement ! J'y suis à mes vingt-cinq ans et je juge !
LEPAGE Mais c'est l'aurore, mon petit...
THYRV
C'est la vieillesse de ma jeunesse. Il faut réaliser... Le temps presse. Le puis-je?
LEPAGE
Vous ctcs aussi trop découragée... Vous passez d'un extrême à l'autre.
THYllA, se laissant aller sur le divan. Ah ! évidemment, cela ne va pas en ce moment. Autant j'étais haute il y a quatre ou cinq jours, autant je suis basse aujourd'hui !
LEPAGE Cela arrive aux meilleurs thermomètres. Seulement rappelez-vous, petite rageuse, la température vitale est toujours tempérée. Vous êtes de celles qui ne trouvent d'aise à vivre qu'à trente degrés ou à zéro. La température normale leur paraît le morne étouffemeut.
THYRA
Toutes les natures altières et altérées sont ainsi. Si quehju'un se contente de peu, c'est qu'il n'a pas
d'imagination, voilà tout... et comme j'en ai beaucoup, avec pas mal d'orgueil par-dessus le marché !
LE PAGE
L'art vrai ne s'obtient que par la patience... le temps !... Les plus belles qualités du monde n'y font rien.
TIIYRA
Mais on ne peut ramasser sou effort, mettre les bouchées doubles?... Pourquoi ce délai irritant de six... sept... dix ans?... En quelques mois ne peut pas naître le chef-d'œuvre spontané?... Je sens, certains jours, la puissance de rendre tout ce qui me frappe. J'éprouve le besoin impérieux de rendre ce que je vois. Alors, alors?... C'est donc qu'il y a des forces qui triplent les facultés...
Elle regarde anxieusement le modèle.
LEPAGE Mais qui ne suppléent pas à la science. Jamais, jamais... Vous manquez d'école.
THYRA
Le Christ, quand il a délivré le lunatique, a dit à ses disciples étonnés que personne n'ait pu avant lui réaliser le miracle : « C'était bien simple ! Vous n'aviez pas l'ardeur. Avec de la foi, gros comme un grain de moutarde, vous transporteriez... »
LEPAGE
((... les montagnes?... o J'ai souvent pensé que le
Christ, qui était aussi un malin, voulait dire : « Prends ta bêche et ta brouette, mon ami, et, avec de la patience, tu transporteras de gauche à droite toutes les montagnes. » S'il faisait appel à la volonté humaine, alors, il avait raison. En art, et je m\y connais mieux que le Christ dans ma partie, j'affirme qu'on ne transporte pas autrement les montagnes. Et Ingres qui, en peinture, valait aussi le Christ, avait coutume de répéter la phrase : « Le génie est une longue patience... »
THYR\
C'est enrageant ! C'est affreux comme la fatalité, ce que vous dites là !...
LKPAGE
Pourquoi?... Quelle folie, cette ardeur de réussite !... Les plus doués ne sont j.imais parvenus avant sept ou huit ans de travail !
THYRA
L" in fini !
LEPACiE
On voit bien que vous avez vingt ans, bougresse !
THYRA
Vous n'avez pas l'air de vous douter de ce que c'est, six ans !
LE PAGE
Vittel va me renseigner là-dessus si je Tai oublié !
Désespérant, tenez I...
LEPAGE, s'esclaffant.
Elle est épatante, ma parole! Eh bien,, mettons que ce soit un peu embêtant, mais après, songez donc !...
THYRA
Après? Vous croyez à ce mot-là, vous?...
LEPAGE Il s'agit de vouloir fortement et de voler au temps un peu de sa patience, de cette patience qui est dans les racines des arbres. 11 faut vouloir fortement et lentement.
THYRA, gravement.
Ceux qui réussissent avec : « Je veux » sont, à leur insu, soutenus par des forces secrètes qui me man- ([uent peuL-ètre.
LEPAGE
Allons donc !
THYRA
()u'en savez-vous? Si je vous le dis, moi !
LEPAGE Non, vous piétinez de rage... Vous piétinez sur place parce que...
Il hésite devant lo nto(l«>l.'.
THYRA
Parce que...
LEPAGE
On peut congédier le modèle ?
THYRA
.Oui, oui, vous pouvez vous en aller, Pinatelli, je ne travaillerai pas.
Pinatelli descend de la table de modèle et se rhabille.
LEPAGE, baissant la voix.
Parce que... au moment de votre mariage, vous désiriez peut-être ne plus vous sentir une écolière... Eh bien, tant pis, il faut vous muscler, satanée gosse ! Ce front a été touché trop jeune par la gloire, ou, du moins, vous l'avez aimée trop jeune I
THYRA
Ah ! ça oui, je puis le dire. Il n'y a de vraies anxiétés et de vrais bonheurs que dans les choses de la gloire... Ma devise : Gloriœcupido !... Être quelqu'un, Lepage !
LEPAGE Pauvre enfant !... Quand vous en reviendrez comme moi, qu'est-ce que vous direz ?
THYHA
Je n'en reviendrai peut-être pas!... 11 est des bateaux auxquels la mélancolie du retour est épargnée... Ils ont disparu dans l'ivresse !
LEPAGE Ah ! la voilà qui s'emballe avec ses petits calots
éberlués... Je vous trouve épatante, quand vous parlez des choses qui vous enthousiasment ou de vousmême !... Vos doigts remuent... En pariant, vous venez de faire le gest-e du discobole !
THYRA
Ah ! c'est qu'en effet je voudrais lancer le palet
loin, très loin, avec un bras vigoureux... Vous savez,
plus le palet est lourd, pesant, plus il va loin... Quelle
cruauté si le bras retombait inerte le long du corps!...
LEPAGE
Tenez, vous auriez dû être homme, vous!.,. Vous avez raté votre vocation 1
THYRA
Le fait est que je crois que j'aurais conquis l'Europe!... En tout cas, j'aurais été quelque chose... Jeune fille, je me suis consumée pour rien !... Pourtant, qu'est-ce qui gronde... qu'est-ce qui s'impatiente en moi?... Pourquoi alors ces rêves de gloire qui m'ont dévorée dès l'enfance. J'ai toujours rêvé plus grand que nature. Nom d'un chien ! tout cela ne peut pas être pour rien 1
l'^lIe frappe la selle avec rage.
LEPAGE
Qui vous dit le contraire? Plus tard !...
Til\KA
Mais, pour liristaiit, c'est infect! Si, si, vous l'avez dit. Je m'en abîmerais les yeux à pleurer... (Klle
pleure enfantine ment.) C'est à crever, tenez ! VoUvS venez d'être catégorique, il faut bien que je vous croie... Mais, tout de même, votre horoscope n'est peut-être pas infaillible? Si vous vous trompiez!... Ah!... Vous avez un certain toupet après tout, avec vos affirmations de vieux major !... (Avec exaltation.) Je vous dis, moi, que je peux créer incessamment quelque chose de bien, et avec ces deux mains-là; je vous dis qu'avec ce désir ardent, fou, je me sens capable de tout ! de réaliser ce que je me suis promis et de gravir, même d'un bond, cet escalier au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite... Avoir fait quelque chose de beau! Une belle chose et...
LE PAGE Et se flanquer la tête en bas de l'escalier... avec tout le rocher de Tamour-propre sur la poitrine !
THYRA
Exécrable docteur!... Mauvais docteur, tenez... Mauvais!... (Elle mord son -mouchoir.)
LEPAGE Vous me faites rouler, décidément !
THYRA Il n'y a pas de quoi !
LEPAGE Ah ! pourvu que le dénommé Amour ne vous joue pas un vilain tour et ne vous détourne pas de la voie ! Je sais ce qui vous tarabuste. L'Amour s'est emparé
de la Vierge... Vous allez épouser votre prince romaio et vous sentez que vous n'êtes pas mûre pour les fortes œuvres... Vous voilà démoralisée... Sacré outil, va! Je parle de votre fiancé .. Je ne vous fâche pas?
THYEA De vous rien ne me fâche.
LE PAGE Il ne faut pas que l'amour vous détourne de la vocation... Fourrez-vous en jusque-là du travail ! et du travail d'école !... Apprenez !... Qu'est-ce que c'est que cinq ans encore? Je vous le demande unpeu... Moi. je m'en suis enfilé des cinq ans, comme une douzaine de pernods...
THYRA, depuis quelques instants a pris le sablier et joue avec.
Le fait est que j'ai toujours eu celte préoccupation du temps... du temps qui coulait... « Irreparabile », comme dit linscription banale du sablier !
LEPAGE A votre âge quelle préoccupation morbide ! .. Avec tout l'avenir devant soi, et...
THYRA
Sait-on?... Il peut arriver tant de choses... l'accident le plus bête. . . J'ai connu des talents qui n'ont pas eu le temps de se développer; ça, c'est un drame affreux!... (Apres iinepaiise. Tenez, je sais l'histoire dune femme qui s'était chastement dévouée à son art et qui avait caché à tous les siens une maladie de poitrine qui la
minait... 11 faut dire qu'elle ne s'en rendait peut-être pas bien compte elle-même. Un jour elle s'est habillée en pauvresse et est allée à la consultation d'un hôpital faubourien. .. là on lui a appris à mi-mots la terrible vérité : elle n'avait plus que des jours précaires à espérer... Songez à ce drame, Lepage !... Et elle avait peut-être du talent!... elle était belle aussi... Tenez, j'ai sur la table un livre qu'on m'avait signalé d'un jeune homme qui est mort à vingt-cinq ans et qui aurait été sûrement un grand poète, un très grand poète... C'est atroce, n'est-ce pas... ça !...
LEPAGE Atroce ! Abominable !... C'est pourquoi nous sommes des veinards ! nous, ceux qui ont le temps... l'argent... la roule. L'homme qui a le temps devant lui
est un dieu.
THYRA
Oui, la vie, si elle n'est pas étemelle, ne mérite pas
d'être vécue !...
Elle se prend la tète dans les mains.
LEPAGE
Allons, ma petite enfant troublée, venez chez moi, ce soir, avec votre mère. Je vous aime beaucoup, vous le savez, beaucoup... Gela m'ennuierait que vous ne réussissiez pas pleinement... {Tirant sa montre.) Je vous demande pardon, mais je suis obligé de retourner à ma séance. Seulement, dites, envoyez promener ce soir tous vos n... de D... do princes? On bavardera... Je vous délivrerai de votre souci et je vous
tirerai votre horoscope plus longuement... D'abord, les horoscopes, cela fait toujours plaisir à votre maman !... Et, je vous le répèle, allez, je suis bien tranquille, si le dénommé Amour ne vous empêche pas d'être une femme épatante... vous verrez ce que vous serez plus tard... {il tourne le dos et s'en va) à quarante ans!... {Elle ne répond pas; il se retourne.) Eh bien, vous ne bronchez pas?...
THVRA Quoi ?
LE PAGE
Je voulais vous faire bisquer un peu et vous ne
bougez pas.
THYRA
Pourquoi bisquerais-je?...
LE PAG i:
Quarante ans!... Pour vous que vingt-cir.(| affligent !...
TFIYRA, pans bouger.
Quel bel Age que celui de quarante ans!... Voyezvous cela, là-bas?... Voyez-vous ma figure h quarante ans... et ce que je pourrais produire à cet âge-là?... Vous ne me faites pas rager du tout!... Le visage d'une femme de quarante ans, c'est si beau... si grave!...
LE PAGE
Attendez !... vous verrez ça...
Il iiiPl la tnaiii sur le b.iutoii dti la I>orle.
THYRA, comme sortant d'un rêve, et tout à coup.
Alors?... Dites... avant de partir... c'est bien la vérité tout cela?... C'est jugé?... Vous savez la confiance aveugle que j'ai en vous... Prenez garde à ce que vous dites !
LEPAGE, prenant un autre ton.
J'ai été un peu brutal... mais vous m'avez demandé la vérité... je vous donne ma parole que je viens de vous la donner, réfléchie et sincère.
THYRA, après une dernière hésitation.
Regardez bien encore une dernière fois.
Elle montre sa sculpture.
LEPAGE
Des naïvetés... de grandes maladresses, mais des qualités immenses...
THYRA
Cinq ans?... Ce n'est pas pour me taquiner ? c'est une bonne estimation ?... Le poids y est? Vous savez, ça peut se chanter : cinq ans... cinq ans... pour monter tout un ménage.
Elle rit. Lepage la regarde, il met son lorgnon, et en levant le pouce.
LEPAGE
Six !
THYRA, 'avec un haut le corps violent.
AU rifjht !
LE PAGE
Je n'ai pas été trop méchant? Vous ne m'en voulez pas?
THYRA, le raccompagnant.
Mais non... du tout... A ce soir, Lepage.
LEPAGE, s'en allant.
Ne manquez pas, hein?
THYRA Non, non, comptez sur nous...
Elle referme la porte et reste seule.