‹ Le phalèneChapitre 26 sur 42 · L'ITALIEN · texte numérisé non relu

L'ITALIEN

Si, si. (Il montre la baie da geste.) Palerme, — di porto...

LA COMTESSE

Tiens I l'inévitable chevrier !

Mme DE MARLIEW

Petit, approche ! Peut-on avoir un bol de lait ? (Le voiturier échange un dialogue italien avec le chevrier : Mme de Marlieiv^ pendant quil parle.) Mais nous n'avons ni bol ni tasse, ma chère I

LA COMTESSE

Si fait 1 J'ai dans la voiture le verre qui me sert à prendre mon homéopathie, car je prends toujours un petit remède à cinq heures. Voiturier, j'ai laissé un verre dans la patache.

Il disparaît dans les amandiers.

Mme DE MARLIEW

Ils vont mettre encore dix bonnes minutes à monter à pied.

LA COMTESSE

Au moins. Pour ma part, je n'aurais certainement pas pu grimper la côte. D'ailleurs, cette patache était d'un dur !

Nous sommes deux vieilles dames ! Son Altesse est encore tellement alerte !

LA COMTESSE N'est-ce pas ? C'est elle qui tenait à monter la côte à pied avec ces jeunes gens. Elle a tellement escaladé de pics et fait de si longues promenades depuis son abdication ! Elle est ma foi d'une grande activité. Sur le yacht, elle se lève quelquefois à cinq heures.

Mme DE MARLIEW, montant sur un rocher.

D'ici on les verra peut-être.

LA COMTESSE Tenez, les deux yachts, dans le port, on les distingue très bien. A droite, celui de votre fille.

Mme DE MARLIEW, rectifiant.

Du prince !

LA COMTESSE, avec un soupir.

Oui, si vous voulez ! celui du prince... Comment s'appelle-t-il, le yacht ? Je ne me rappelle déjà plus.

Mme DE MARLIEW

LAtalante !

LA COMTESSE

UAtalante, c'est vrai !... Et le yacht royal le Cydniis... Deux beaux noms 1 Nous vous savions dans les eaux siciliennes, on vous avait signalés, mais nous

VOUS croyions à Syracuse ou à Taormina. C'a été une joie pour Son Altesse de revoir sa jeune protégée.

Regardez cette tache rouge à droite.

Oui, on les distingue... ils en ont encore pour dix bonnes minutes. {Le voiturier est revenu.) Faites-lui traire cette jolie chèvre... la plus blanche...

Mme DE MARLIEW

Vous ne voulez pas de ce breuvage ?

LA COMTESSE

Oh 1 non ! Il me semblerait que c'est du lait de nourrice...

Mme DE MARLIEW

A. bord, Son Altesse Eléonore n'a en ce moment que les personnes que nous avons vues ?

LA COMTESSE Oui, les deux dames qui sont restées à bord, lady Seymour, Mme Popescu, en tout six personnes, je crois. Attendez que je compte sur mes doigts : la duchesse d'Osque, une, le poète Osterwood...

Mme DE MARLIEW, l'interrompant.

Ah ! le poète anglais qui s'est chargé tout à l'heure du manteau de la reine.

LA COMTESSE ...Ça fait deux; moi, M. Lignières et les dames. Son

LE PH.VLENE 193

Altesse n'aime que les petits comités. Ce M. Lignières est si charmant. Et quelle belle voix ! C'est la deuxième fois que la reine l'invite à faire une croisière... à cause de son timbre idéal. Il nous a rejoints à Naples. (Aachevrier.) Merci, petit !(^ Mme de Marlicw.) Mais le yacht royal est un laideron à côté de VAtalante. Je ne connais pas de yacht plus esthétique !...

Vous pouvez le dire !...

LA COMTESSE

Cet orchestre de Napolitains, ces serviteurs bariolés, ces costumes, ce brouhaha ! Est-ce que vous avez autant de monde d'habitude à bord ?

Mme DE MARLIEW.

Cela dépend des endroits ; on embarque quehjuefois des inconnus de la veille. En ce moment, vous vous trompez, nous n'avons personne que cette étrangère qu'ils ont appelée Allégra... Mais, à Palerme, ils doivent retrouver tout un groupe ! Ah ! ma chère amie, quel mainatch, comme dit le frol leur provençal qui astique les cuivres !

LA COMTESSE Et vous vivez là-dedans ? Vous les suivez partout ?

Mme DE MARLIEW

Le moins possible. Je comprends votre reproche... Mais, que voulez-vous, il faut bien que je voie ma fille

de temps en temps. {Aa chevrier qui s'en va.) Buona notche.

LA COMTESSE

Figurez-vous que c'est hier seulement que l'on a osé avouer à la reine que votre fille et le prince n'étaient pas mariés. M. Lignières et moi avions gazé sur ce sujet quand nous vous avions aperçus, hier, dans le port. Son Altesse ne s'expliquait pas, d'ailleurs, la répugnance que le prince de Thyeste apportait à se faire présenter à elle... puisqu'il n'ignorait pas que sa cousine, la duchesse d'Osque, était à notre bord. Ils ont joué ensemble, autrefois... Il devait donc avoir plaisir à la retrouver.

Mme DE MARLIEW

Mais il redoutait sans doute les reproches de la duchesse qui est apparentée à toute la cour I

LA COMTESSE C'est elle d'ailleurs qui s'est chargée d'édifier Son Altesse... Son Altesse a été véritablement navrée, pas scandalisée, grand Dieu ! Elle est au-dessus de cela !... mais Son Altesse m'a demandé mille détails sur cette liaison... j'étais ma foi très embarrassée! M. Lignières s'est esquivé, je ne sais pourquoi ; il avait couru, comme un zèbre, à terre, soi-disant pour acheter des bijoux palermitains et c'est moi qui ai eu à fournir des détails sur une rupture dont j'ignore la cause : la princesse paraissait très attristée, elle m'a dit : « Je veux les voir tout |de môme. Il faut que je

leur parle, que je fassse ce mariage. Ce sera une bonne œuvre. »

Mme DE MARLIEW

Elle aura quelque mal !

LA COMTESSE Dites-moi, que s'est-il passé au juste? Puisque nous nous décidons à en parler ! Oh ! le vilain homme ! Je l'ai en horreur !

Mme DE MARLIEW

C'est un deuil moral que je traîne depuis bientôt deux années !

Mais c'est lui qui s'est récusé... ou elle ? Lui évidemment ?

Mme DE MARLIEW

Tous les deux. Ils ont préféré cet état de choses, la vie en dehors de la société. J'ai été débordée par ma fille... Ils ne sont pas commodes, tous les deux... impératifs... violents... C'est qu'on mène une vie très bizarre et bien affolante à leurs côtés ! Vous avez vu ces esclaves, ces femmes à bord, ces volières d'oiseaux, leurs musiques sempiternelles, les déjeunerj et soupers sous les vélums de soie, ces séjours entrecoupés dans toutes les capitales où l'on s'amuse ! Et comme c'est peu pratique avec tout cela 1 Ils ont emporté à bord jusqu'à un coiffeur, mais il n'y a pas un médecin ; vous pourriez être malade, avoir le moin-

dre bobo, vous ne trouveriez pas une fiole de laudanum ou d'arnica.

LA COMTESSE Oh ! bien, merci ! moi qui ai en horreur de voyager sans ma petite pharmacie.

Mme DE MARLIEW

Alors, je vais, je me laisse entraîner d'escale en escale, de palace en palace... De temps en temps on me débarque. Au bout de trois mois je n'en peux plus et, malgré ma gêne et ma honte de me mêler à eux, j'accours embrasser ma fille au miheu du brouhaha que font les invités, les oiseaux, le rire des femmes, le bruit des vaisselles. Je reste des journées tassée dans ma cabine comme une pauvre vieille malle criblée d'étiquettes de voyage... Dans quelques jours je vais m'en retourner dans notre hôtel de Paris. Au moins là j'ai un peu de paix, quoique une si grande solitude !

A ce moment on entend tout au loin la voix de Thyra qui interpelle le chevrier.

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