SCÈNE II Les miImks, THYRA
Mme DE MARLIEW
ïu es folle de monter aussi vite 1
THYRA, fss.)ufflée, s'assied. Elle est livide sous le maquillage.
Je voulais couper quelques fleurs d'amandiers pour
les cabines... Ouf !... {Elle parle à la petite esclave qui tient les branches.) Donne-moi le sécateur.
Mme DE MARLIEW
Tu les as laissés en route ?
THYRA, faisant des efforts pour retrouver sa respiration. Ils arrivent, ils sont derrière moi... j'ai pris le sentier le plus court pour parvenir aux amandiers. Ah ! j'en peux plus ! Sam, mon petit Sam, il est heureux de courir et de se dégourdir un peu... C'est donc ici les tombeaux ? C'est joli ! C'est impressionnant !
LA COMTESSE Le conducteur nous a expliqué que le point de vue était plus beau sur ce rocher. Allons-y !
THYRA, à la petite Meryem.
Oh ! la jolie branche 1 Tiens, abaisse-la avec l'ombrelle...
A ce moment, du sentier, on voit apparaître Lignières.
Mme DE MARLIEW
Monsieur de Lignières ! Ils sont avec vous, je
pense ?
Ils me suivent.
THYRA
Vous avez pris le chemin de traverse ?
LIGNIÈRES, à voix basse.
Je me suis échappé comme j'ai pu. Il faut absolu-
ment que nous causions, ne fût-ce qu'une minute ! Depuis hier soir, j'essaie en vain de vous joindre, on dirait que vous le faites exprès.
THYRA
Vous allez m'aider à ficeler ces fleurs, le paquet est
trop lourd... Meryem est écrasée. (Mme de Marliew se
rapproche de Thyra.) Monte sur le rocher, mère. Je
me repose une seconde... tu me diras si cela vaut la
peine. {Mme de Marliew monte et disparait dans les
rochers avec la comtesse Stéphanie.) Le temps de
souffler.
Elle s'est assise. La petite esclave se met à ranger, à ses pieds, les fleurs.
SCEXE III THYRA, LIGMÈRES
J'ai un piquant de cactus dans le doigt.
LIGNIÈRKS Enfin, ne vous jouez pas de moi plus longtemps ou du moins ne me rendez pas ridicule... Les voici qui nous rejoignent... Indiquez-moi l'attitude que je dois avoir 1 Et surtout donnez-moi le mol de cette énigme.
THYRA, jouant rétonneinenl.
Quelle énigme?
LIGNIÈRES Je m'attendais bien à me rencontrer, un jour ou l'autre, avec le prince... on se rencontre toujours... et j'avais passé en revue -tout un choix d'attitudes... A mon grand ctonnement, au bout de deux ans, affabilité parfaite de sa part, poignée de main presque cordiale. Sur le premier moment, je me suis dit : (( C'est du bluff. » Du tout. Aujourd'hui, nous déjeunons ensemble, à bord du Cydnus. Ça n'a pas été chaud, chaud, évidemment, mais je l'ai trouvé d'une urbanité si naturelle que j'en arrive, ma foi, à ne plus savoir que penser ! Oui ou non, a-t-il ignoré... Gupidon et la part de responsabilité que j'ai eue dans cette extraordinaire histoire d'enlèvement ?...
TIIYRA, riant.
Avouez que vous avez eu quelque peur... Vous étiez
très embêté...
LIGNIÈRES
Pas le moins du monde, ma chère amie ! Vous me connaissez peu.
Eh ! d'ailleurs même si Philippe est au courant...
LIGNIÈRES, rinterrompant.
Vous voyez bien que vous vous moquez de moi... Il sait ; j'en suis sûr maintenant ! Alors, que signifie
cette amabilité ?
THYRA Ah ! mon cher, deux ans ont passé ! Autrefois, il vous aurait, je crois, sauté à la gorge...
LIGNIÈRES
Eh biea ?...
THVRA
Nous ne sommes plus les amants de ce temps-là 1... C'est très difficile à vous expliquer... En amour, comme sur toute chose, notre point de vue s'est modifié ; le contrat d'association que nous avons échangé ne relève pas des lois humaines ordinaires... (Elle hésite, puis rit.) Mon Dieu I ce serait bien difficile à comprendre... Soyez en tout cas assuré que Philippe, s'il ne vous considère avec une sympathie bien grande, à l'heure actuelle vous rencontre sans colère [un temps) peut-être même sans émotion. Vous n'êtes plus pour lui qu'une date, une anecdote...
LIGMÈUES Et si, en ce moment-ci, il se doute que je vous ai rejointe ?
THYRA, faisant les bouquets.
Il n'en interrompt pas pour cela sa conversation ou son flirt avec sa cousine la duchesse d'Osque.
LIGMÈRES
Sapristi ! Je ne m'y retrouve pas encore tout à fait, mais ça va venir, évidemment !... Deux ans déjà ! Qu'avez-vous fait en ces deux ans ?
TIIYRA, riaul.
Tout !
LIGMÈRES
Rien que ça !
THYRA
Nous avons tout vu !... En ce moment, nous venons du Pausilippe ; nous venons de voir les souks de Tunis, les pêcheurs de corail, l'ombre bleue des caravansérails..
LIGNIÈRES On parle souvent de vous deux à Paris, où vous ne venez plus guère... Vous êtes une vraie légende... un peu scandaleuse.
THYRA
Comment parle- t-on de nous ?
LIGNIÈRES
Comme de deux êtres jeunes et beaux qui s'adorent dans tout le raffinement du luxe, de la volupté, et qui dépensent des richesses de satrape avec ce faste que mettent maintenant les étrangers à renouveler l'art de dépenser l'argent.
THYRA
C'est à peu près cela. Nous vivons hors de toute société morale, hors des formalités...
Vous plongez bien de temps en temps dans la vie ?
THYRA Nous cueillons même parfois de jolies amitiés errantes, des restaurants de Carlsbad aux palaces de Saint-Moritz... mais nous n'avons pas d'attaches. Nous ne connaissons pas l'obligation des habitudes ;
nous avons goûté tous les pittoresques dans la camaraderie raffinée de nos cigarettes... connu le dévoue ment mutuel du plaisir. Ceux qui n'ont pas éprouvé ce sentiment se privent d'une bien grande source d'amitié.
LIGNIÈRES Prenez garde ! A ce jeu, on épuise sa force nerveuse.
THYRA
Et l'on s'enrichit aussi. Pourquoi pas? Ainsi, grâce à Allégra... vous savez, notre amie exotique...
LIGNIÈRES
Oui, Yankee et Javanaise à la fois.
THYRA Oui... Grâce à elle je connais la musique universelle mieux que n'importe quel musicien.
LIGNIÈRES Qui est en somme cette amusante Allégra qui vous accompagne en ce moment parmi votre horde de domestiques anglais, de cuisiniers nègres, de serviteurs tartares ?
Vous oubliez le masseur arabe, mon cher!... Allégra, qui sent l'iris, la rose, la jacinthe, le tabac javanais, le bar des ports de Saigon, est charmante et sait toutes choses. Elle est jeune et profonde comme le passé. {Changeant de ton.) Je n'ignore pas que certain
soir Philippe Ta aimée... eh bien, si vous saviez comme, vu de ma philosophie étoilée, ce grain de sable compte peu dans l'océan de ma vie {elle rit), si j'ose m'exprimer ainsi !
Et puis elle s'assied sur l'herbe,
LIGNIÈRES
Vous n'êtes même pas jalouse, alors?
THYRA, après une hésitation.
J'ai dépassé cette pauvre limite du sentiment ! Non. Je ne connais qu'un défaut à AUégra, c'est d'être trop parfumée... et d'avoir les doigts jaunis par trop de cigarettes ! Quand elle nous aura lassés, nous la débarquerons... et cela n'aura aucune importance!
LIGNIÈRES Et lui? L'avez-vous trompé?
Silence.
THYRA, grave.
J'ai senti des mains qui tremblaient dansl es miennes... Je n'ai pas voulu réaliser ! Il m'a suffi de rêver des possibilités ! Tenez, passez-moi ces fleurs... Vous ne savez pas les prendre. J'ai horreur que l'on froisse les fleurs. {Brusquement.) Je suis très changée?
LIGNIÈRES
Positivement oui.
THYRA, avec angoisse.
Maigrie, enlaidie, n'est-ce pas?
ligmkrf:s C'est autre chose î Une autre femme... Votre rire est difFérent... acre... Votre bouche a des expressions nouvelles!... Les yeux, le mouvement des doigts !... vos cheveux noirs devenus vénitiens... Oh! je vous trouve très différente, évidemment.
THYRA, comme avec orgueiL
Je suis une souffrante passionnée.
LIGNIKRES Prenez garde, un tel excès de vie épuise vite les âmes pâmées.
THYR-\ Au contraire, je crois à l'instinct merveilleux et fort des malades qui suscite la vie!...
LIGMKRF.S
Ah! Thyraî je commence enfin à définir maintenant le couple que vous formez! Il n'y a pas que votre amie AUégra qui soit trop parfumée et qui dégage d'entêtantes odeurs. Je devine que dans cette vie ardente vous n'attachez d'importance qu'au plaisir, et vous ne devez guère vous inquiéter, n'est-ce pas, que du pincement des moustiques!... Je vous ai quittée une petite enfant agitée, troublée... Je vous retrouve une vagabonde de luxe, compagne d'un Strozzi ou d'un Médicis... car il est vraiment de la lignée qui a fourni les gentilhommes au Vatican. Il a le silence des étrangers, leur insolence légère, la poignée de
2(KÎ l'E PHALENE
main trop bien gaulée... Pourtant, je vous avertis que je ne veux pas qu'il se moque de moi, je désire qu'il trouve devant lui un homme non pas ironique, déférent certes, mais un peu plus... comment dire...
THYRA, souriant.
Désinvolte... à la française...
LIGNIÈRES
Si vous voulez.
THYRA
Beau chanteur mondain, prenez l'attitude devant le public, l'attitude que vous voudrez. Si vous saviez comme cela peut lui être égal, maintenant, vous n'ea avez pas idée ! . . . Les voici d'ailleurs. [Lignières s'écarte.) Mais, restez, restez donc...
On voit arriver Philippe, la duchesse d'Osque, précédant la princesse Éléonore, un alpenstock à la main, qui monte appuyée au bras du poète anglais Osterwood et accompagnée d'Allégra.